‹ ŒuvresChapitre 16 sur 84 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE LA COUB.

l^B reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire k un homme , lt*e%t de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.

Un homme qui sait la cour , est mattre de son geste , de ses yeux et de son visage , il est profond , impénétrable ^ il dissi** mule' les mauvais offices , sourit à ses ennemis , contraint sou bu* meur , déguise ses passions , dément son cœur , parle , agit contre ses sen^timens. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice , que l'on appelle fausseté , quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune , que la franchise , la sincérité , et la vertu.

Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes , et qui sont diverses «el on les divers jours dont on les regarde ? de même qui peut définir la cour ?

Se dérober h la cour un seul moment , c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin , la voit le soir , pour la reconnaître le lendemain , ou afin^ que lui'-même y soit connu.

L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'ou ait, on s'y I trouve tel } mais le mal est commun , et les grands mêmes y sont petiiff. ^

La province est l'cmdroit d'eii la cour , comme dans son pointde''VU« , parait une chose admirable : si l'on s'en approche , ses agrémens diminuent comme ceux d'une perspective que l'on voit^ de trop près.

L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se pass^ dans une Antichambre , dans des cours on sur l'escalier.

La cour ne rend pas content , elle en^éche qu'on ne le soit ailleurs.

Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre en y entrant , comme un nouveau monde qui lui était inconnu , oh il voit régner également le vice et la politesse , et oii tout lui est utile , le bon et le mauvais.

La cour est comme un édifice ,bâti de marbre ; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs , nvais fort polis^

L'on va quelquefois à la cour pour en revenir ,» et se faire par \h respecter du noble de sa province , ou de son diocésain.

Le brodeur et le confiseur feraient superflus et ne feraient

qu'une montre inutile , si Von (était modeste et sobre : les cours seraient désertes , et les rois presque seuls , si l'on était guéri de la vanité et de Tihtérét. Les hommes veulent étr^ esclaves quelque |iart , et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros auiL premiers de la cour Tatr de hauteur , de £erté et de commandement, afin qu'ils le distribuent eu détail dans les provîntes : ils fënt précisément comme on leur fait , vrais singel • de là rbjautéi

li n'y a ri4?n qui enlaidisse certains courtisans comme la pré» sence du prince ^ à peine les pais-je reconnaître à leurs visages , leurs frails sont altérés , et leur contenance est avilie. Les gens fiers et supek*bes sont les plus défaits , car ils perdent plus du leur : relui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux , il n'a rieû à réformer.

L'air de cour est contagieui , il se prend à Versailles , eomme l'accent normand à Rouen ou à Falaise : on l'entrevoit en des fourriers , en de petits contrôleurs , et en des chefs de fruiterie : l'on peut avec une portée d'espiyt fort médiocre y faire de grande progrès. Un homme d'ttn génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cav de cette espèce de talent pour faire son capital de rétudi'er et de se le rendre propre : il l'acquiert sans réflexion , et il ne pense point à s'en défaire.

N** (i) arrive avec grand bruit , il écartte le monde , se fait faire plate , il gratte , il heurte presque , il se nomme : on respire , et il n'entre qu'avec la foulè.

'Il y à daàs les cours (2) des apparitions de gens aventuriers et hardis , d'un cÀractëre libre et familier, qui se produisent euxmêmes , protestent ^ÊÊk ont dans leur art toute l'habileté qui matiqué auk autres, ^|p s^ttit crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur ^rolique , ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveauté : ils percent la fbulè , et parviennent jusqu'à. l'oreille du prmcé , à qui le courtisan les voit parler , pendant qu'il se trouve bcureui d'en être vu. Ils ont cela de commode pour les grands, qu'il s en sont soufferts sans conséquence , et congédiés de même»: alors ih disparaissent tout à la fois riches et éécrédités; et le monde qu'ils viennent* t}e tromper, est encore prêt à être trompé par d'autres.

Vous voyeï des gens qui entrent sans saluer que légèrement , <qni marchent des épaules , et qui se rengorgent comm^ une femme : ils vous interrogent sans vous regarder } ils parlent d'un toft élevé', et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de cenx qui setronvènl présens. Ils s'arrêtent , et on les entoure : ils ont la parole , président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'à^ce qu'il survienne un grand,

g6 DE LA COUR.

qui la faisant tomber tout d'na coup par sa présence , les réduise. )à leur naturel , qui est moins mauvais. '

Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans , hommes flatteurs*, complaisahs , insinuans , déyoaéft aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faibles , et flattent toutes les passions : ils leur soufllent à l'oreille des grossièretés , leur parlent de leurs maris et de leurs amans dans les termes convenables , devinent leurs chagrins, leurs maladies t et fixent leurs couches : ils font les modes , raffinent sur le luxe et sur la dépense , et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits , en meul^les et ea équipages : ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la richesse , et ils n'habilent d'anciens palais qu'jAprës les avoir renouvelés et embellis. Ils mangent délicatement et av^ec réflexion ; il n'y a sorte de volupté qu'ils n'essaient , et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec la même adresse qu'ils l'ont élevée : dér daigneux et fiers ils n'abordent p|us leurs pareils, ils ne les saluent plus : ils parlent oii tous les autres se taisent 5 entrent , pénètrent en des endroits et à des heures oii les grands n'osent se faire voir f ceux-ci , avec de longs services , bien des plaies sur le corps > de beaux emplois ou de grandes dignités , ne montrent pas un visage si^assuré , ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes , sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du château , oii ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique , semblent se multiplier en mille endroits , et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux v^h|& à unf cour : ils emibrassent , ils^ont embrassés : ils rient ^^Héclatent^ ibsontplaisans , ils font des contes : personnes cc^^modes , agréables , riches , qui prêtent , et qui sont sans conséquence.

Ne croirait-on pas de Cimon et^de Clitandre , qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État,' et que seuls aussi ils en doivent répondre ? l'un a du moins les affaires de terre , et Tautre les marilimes. Qui pourrait les représenter exprimerait l'empressement , l'inquiétude, la curiosité , l'activité , saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis, jamais fixes et arrêtés 2 qui même les a vu marcher? On les voit courir , parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit , ils pie vont nulle part : ils passent et il^^ repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine : ne 4eur faites pas de questions , ou donnez-leur du 'moins le temps de respirer et de se ressour venir qu'ils n'ont nulle affaire , qu'ils peuvent demeurer avec

vous et long^temps , vous suivre même oii il vous plaira de les emmeuer. Ils ne sont pas les satellites de Jupiter , je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le pVince ; mais ils l'annoncent et le précèdent ; ils se lancent impétueusemenf dans la foule des courtisans , tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril : leur profession est d'être vus et revus ; et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux et si utile à la république. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes , et ih savent à la cour tout ce que l'on peut y ignorer: il ne leur manque aucun des talens nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir , un peu entreprenans, légers et précipités, le dirai-je? ils portent au vent , attelés tous deux au char de ia fortune^ et tous deux fort éloignés de s'y voir assis.

Un homme de la cour (3) qui n'a pas un assez beau nom , doit l'ensevelir sous un meilleur ; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter , il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre , comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne : il doit tenir (4) aux princes Lorrains , aux Rohan , aux Foix , aux Châtillon , aux Montmorenci , et s'il se ^iit , aux princes du sang ; ne parler que de ducs , de cardinaux et de ministres ;. faire entrer dans toutes les conversations ses aïeux paternels et maternels , et y trouver place potrr l'oriflamme et pour les croisades ; avoir des salles parées d'arbres généalogiques , d'écussons chargés de seize quartiers , et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres 5 se piquer d'avoir un ancien château à tourelles', à créneaux et à machecoulis ; dire en toute rencontré ma race , ma branche , mon nom et mes armes : dire de celui-ci , qu'il n'est pas hoînme de qualité ; de celle-là , qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a eu le gros lot , demander s'il est gentilhomme. Quelques uns riront de ces contre-temps , mais il les laissera rire : d'autres en feront des contes , et il leur permettra de conter': il dira toujours qu'il marche après la maison régnante , et à force de le dire , il sera cru.

C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre Voture , et de n'y être pa« gentilhomme.

UoQ se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt : c'est ce que l'on digère le matin et le soir , le jour et la nuit ; c'est ce qui fait que Ton pense , que Ton parle , que l'on se tait , que l'on agit; c'est dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres , que- l'on monte et que l'on descend ; c'est sur cette règle que l'on mesure ses soins , ses complaisances , son estime , son indifférence, son mépris. Quelques pas que quelques uns La Bruyère. '

fassent par vertil vers la modération et la sagesse , un premier mobile d'ambition les emmène avec les plus avares , les plus violens dans leurs désirs , et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche , oii tout se remue , et de ne pas courir où les autres courent ? On croit même être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune : celui qui ne Ta point faite à la tour , est censé ne l'avoir pas dû faire ; on n'en appelle pas. ^Cependant s'en éloignera-t^on avant d'en avoir tiré le moindre fruit , ou persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses ? question si épineuse , si embarrassée , et d'une si pénible décision , qu'un nombre infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non , et meurent dans le doute.

Il n'y a rien. à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune : je m'étonne qu'il ose se montrer.

Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa condition , avec qui il est venu à la cour la première fois , s'il croit avoir une raison solide d'être prévenu de son propre mérite, et de s'estimer davantage que cet autre qui est demeuré ep chemin ., ne se souyient plus ^ ce qu'avant sa faveur il pensait de ^oi-même , et de ceux qui 1 avaient devancé.

C'est beaucoup tirer de notre ami , si , ayant monté à une grande faveur , il est encore un homme de notre connaissance.

Si celui qui est en fayeur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe.^ s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin , s'il a les yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir , et qu'il soit mupi de pensions , de brevets et de survivances , vous lui reprochez son avidité et son ambition ; vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens , à ses créatures , et que parle nombre et la diversité des grâces dont il se, trouve conîblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dA faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous auriez pris vous-même en pareille situation , c'est précisément ce qu'il a fait.

L'on blâme les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont les occasions , parce que l'on désespère , par la médiocrité de la sienne , d'être jamais en état de faire comme eux , et de s'attirer ce reproche. Si l'on était à portée de leur succéder , l'on commencerait à sentir qu'ils ont moins de tort ,^ et l'on serait plus retenu , de peur de prononcer d'avance sa condamnation.

Il ne faut rien exagérer , ni dire des cours le mal qui n'y est point : l'on n'y attente tien de pis contre le vrai mérite , que dp le laisser quelquefois sans récompense : on ne l'y méprise pas toujours , quand on a pu une fois le discerner : on l'oublie ; et

c'est là où l'on sait parfaitement ne faire rien^ ou faire très-peu de chose pour ceux que l'on estime beaucoup.

Il est difficile à la cour, que de toutes les pièces que l'on em^ ploie à l'édifice de sa fortune , il n'y en ait quelqu'une qui porte à faux : l'un de mes amis qui a promis de parler ne parle point ^ l'autre parle mollement : il échappe à un troisième de parler x:ontre mes intérêts et contre ses intentions : k celui-là manque la bonne volonté , à celui-ci l'habileté et la prudence : tous n'ont pas assez de plaisir à me voir heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se souvient *assez de tout ^ce que son établissement lui a coûté à faire , ainsi que des secours qui lui en put frs^yé (e chemin : on serait même assez porté à jus-* tifier les services qu'on a reçus des uns , p^r céu|: qiji'en de pareils ]>esoins on rendrait aux autres , si le pren^ier et l'unique soin qu'on a après sa fortune faite , n'était pas de son^r à soi.

Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adressç et de finesse pour trouver les expédiens d'obliger ceux de leurs amis qui implorent leur^cputs , mais seulement pour leur trouver des raisons apparentes , de spécieux prétextes , ou ce qu'ils appellent une impossibilité de le poi^voir faife; et ils se persuadent d'être quittes par là en leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la reconnaissance.

Personne à la jcour ne veut entamer , on s'offre d'appuyer ; parce que , jugeant des autres par soi-même , on espère que nul n'entaoïera , et qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer : c'est une manière douce et polie de refuser son crédit , ses offices et sa médiation à qui en a «besoin.

Combien de gensjirous étpuffent de caresses dansle particulier, vous aiment et vous e^timent^ qui sont embarrassés de vous dans le public , et qui au lever ou à la messe évitent vos yeux et votre rencontre ! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui , par grandeur , ou par une confiance qu'ils ont d'eux-mêmes , osent honorer devant le monde le^érite qiii est seul , et dénué de grands établissemens. •

Je vois un homme entouré et suivi , n&is il est en place : )'en vois un autre que tout le monde aborde , mais il est en faveur : celui-ci est embrassé et caressé , même des grands, mfih il est riche : celui-là est regardé de tous avec curiosité , on le montrp du doigt , mais il est savant et éloquent : j'en découyre un que personne n'oublie de saluer , mais il est méchant : je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage , et qui soit recherché.

Vient-on de placer quelqu'un (5) dans un npuveau poste , c'est un débordement de louanges en sa faveur qui inopde les cours je.t

^ la chapelle , qui gagne l'escalier , leâ salles y la galerie , tout Tap* partement : on en a au-dessus des yeux , on n'y tient pas. Il n'y a pas deux yoies différentes ^ur Ce personnage : t'envie , la jalousie , parlent comme l'adulation : tous sô laissent entraîner au torrent qui les emporte , qui les Forcé de dire d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas , comme de louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit , de mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier Ordre , uti héros, un demi-dieu. Il est si prodigièuseniient flatté dans toutes les pefntures que l'on fait de lui , qu'il paraît diilbrme près de ses portraits : il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'oii la bassesse et la complaisance viennent de lé porter , il rougit de sa propte répi^tation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste oit on Pavait mis , tout le monde passe, facilement à un autre avis : en est-il entièrement déchu , les machines ^ui l'avaient guindé si hautpar l'applaudissement et les éloges, sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris ; je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui Ip blâment plds aigrement , et qui en disent plus de mal , que ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien.

Je crois pouvoir dire- d'un poste éminent et délicat , qu'otk y momte plus aisément qu'on ne s'y conserve.

^ L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.

Il y a dans les cours deux manières de ce qine l'on appelle congédier son monde ou se défaire des gens : se fâcher contre eux , ou faire si bien qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent. . L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons j la première afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde afin qu'il en dise de nous.

Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances , qu'il est embarrassant de ne les point faire.

' Il y a des gens a qui ne connaî||i% point le nom et le visage d'uti homme , est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet homme ; ce n'est ni Rousseau , ni un Fabri (6) , tii la Couture (7) ; ils ne pourraient le méconnaître.

L'on me dit tant de mal de cet homme , et j'y en vois si peu , que je commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun , qui éteigne celui des autres.

Yous êtes homme de bien , vous ne songea ni à plaire ni à déplaire aux favoris , uniquement attaché à votre maître et à votre devoir : vous êtes perdu .

On n'^st point effronté par choix , mais par complexion : c'est un vice de Tétre , mais naturel. Celui qui n'est pas né tel , est

DE LA COUR. loi

modeste^ et ne passe pas aisément de cette extrémité à l'autre : c'est une leçon assess inutile que de lui dire , soyez effronté , et vous réussirez t une mauvaise imitation ne lui profiterait pas , et le ferait échouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir.

On cherche , on s'empresse , on brigue , on se tourmente , on demande , on est refusé , on demande et on obtient , mais , dit-on, sans l'avoir demandé , et dans le temps que l'on n'y pensait pas et que l'on songeait même à toute autre chose : vieux style , men* terie innocente , et qui ne trompe personne.

On fait sa brigue (8) pour parvenir à un grand poste , on prépare toutes ses machines , toutes les mesures sont bien prises , et l'on doit être servi selon ses souhaits : les uns doivent entamer , Jes autres appuyer : l'aïuorce est déjà conduite , et la mine prête à jouer : alors on s'éloigne de la cour. Qui oserait soupçonner d'Artemon (9) qu'il ^it pensé à se mettre dans une si belle place , lorsqu'on le tire de s^ terre ou de son gouvernement pour l'y faire asseoir ? Artifice grossier , finesses usées , et do ut le courtisan s'est servi tant de fois, que si je voulais donner le change à tout le public , et lui dérober mon ambition , je me trouverais sous l'œil et sous la main du prince, pour recevoir de lui ]a|;riceque j'aurais recherchée avec le plus d'emportement.

Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur fortune , ni que l'on pénètre qu'ils pensent à une telle dignité, parce que s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte , se persuadent-ils , à être refusés^ et s'ils y parviennent , il y ^ plus de gloire pour eux d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde , que de s'en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie.

Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste qve l'on mérite , ou d'y être placé sans le mériter?

Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour , il est encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé.

Il coûte moins à faire dire de soi , pourquoi a-t-il obtenu ce poste , qu'à faire demander , pourquoi ne l'a-t-il )fbs obtenu ?

L'on se présente encore pour les charges de ville , l'on postula une place dans l'Académie Française 5 l'on demandait le consulat : quelle moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre capable d'un grand emploi , et de demander ensuite sans nul mystère et sans nulle intrigue , mais ouvertement et avec confiance , d'y servir sa patrie , son prince, la république?

loa DE LA COUR.

Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder nn f>on gouvernement , une place éminente , ou une forte pension , qui n'assure par vanité , ou pour marquer son désintéressement , qu'il est bien moins content du don , que de la manière dont i! . lui a été fait : ce qu'il y a en cela de sûr et d'indubitable , c'est ^u'il le dit ainsi.

C'est rusticité que de donner de mauvaise gi^âce : le plus fort et le plus pénible est de donner , que coûte-t-il d'y ajouter uii sourire ?

Il faut avouer * néanmoins qu'il s'est trouvé des bommes qui refusaient plus bonnéternent que d'autres ne savaient donner ^ qu'on a dit de quelques uns qu'ils se faisaient si long-temps prier , qu'ils donnaient si sëcbem^nt , et chargeaient une grâce qu'on leur arrachait, de conditions si désagréables* qu'une plus grande grâce était d'obtenir d'eux d'être dispensé de rien recevoir.

L'on remarque dans les cours (lo) des hommes avides, qui se revêtent de toutes les conditions pour en avoir les avantages r gouvernement , charge , bénéfice, tout leur convient : ils se sont si bien ajustés , que par leur état ils deviennent capables de toutes les grâces ; ils sont amphibies , ils vivent de l'église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez , que font ces gens à la cour ? ils reçoivent , et envient tous ceux à qui l'on donne.

Mille gens à la Cour y traînent leur vie à embrasser , serrer et congratuler ceux qui reçoivent , jusqu'à ce qu'ils y oieurent sans rien avoir,

Ménopbile (i i) emprunte ses mœurs d'une profession , et d'une autre son habit : il masque toute l'année , quoiqu'à visage découvert : ii ^aratt à ta cour , k là ville , ailleurs , toujours sous un certain nom et sous le même déguisement. On le reconnaît , , et on sait quel il est à son visage.

Il y a , pour arriver aui dignités, ce qu'on appelle Ia«grande voie ou le chemin battu : il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est lé plus court.

L'on court les malheureux pour les envisager ; l'on se range en haie , ou J'on se placé aux fenêtres pour observer les traits et la contenance d'un homme qui est condaniné , et qui sait qu'il va mourir: vaine, maligne, inhumaine curiosité! Sileshommes .étaient sages , la place publique serait abandonnée , et il ^serait établi qu'il y aurait de l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité , exercez-la du mdins

"^ Difierente manière d^agir du cardinal de Richelieu et du cardinal de May zarin. Le premier savait refuser «ans déplaire j le second faisait plaisir di mauvaise grâce.

UE LA CÔUIi. toi

en uii sujet noble : voyez un heureux , contempIèz<-Iè dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste , et qu'il eli reçoit les complimens ; lisez dans ses yeux et au travers d'un calme étudié et d'une feinte modestie , combien il est content et pénétré de soi-même : voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur son visage; comme il ne songe plus qu'à vivre et à avoii* de la santé 5 comme ensuite sa joie lui échappe et ne peut plus se dissimuler ; comme il plie sous le poids de son bonheur ; quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux, il ne leur répond pas , il ne les voit pas : les embrassemens et les caresses des grands qu'il ne voit plus de si loin , achèvent de lui nuire ', il se déconcerte , ij s'étourdit , c'est une courte aliénation. Vous voulez être heureux , vous désirez des grâces , que de choses pour vous à éviter !

Un homme qui vicfnt d'être placé, ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres : il emprunte sa règle de son poste et de son état : de là l'oubli , la fierté , l'arrogance , là dtireté , l'ingratitude.

Théonas , abbé depuis trente ans , se lassait de l'être. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre , qu'il en avait de porter une croix d'or sur sa poitrine. Et parce que les grandes fêtes se passaient toujours sans rien changer à sa fortune , il murmurait contre le temps présent , trouvait l'état mal gouverné , et n'en prédisait rien que de sinistre : convenant en son cœur que le mérite est dangereux dans les cours à qui veut s'avancer , il avait enfin pris son parti et renoncé à la prélature , lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est nommé à un évêché : rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu attendue y vous verrez , dit-il , que je n'en demeurerai pas là , et qu'ils me feront archevêque.

Il faut des fripons à la cour, auprès des grands , et des ministres , même les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat , et il faut savoir le mettre en œuvre : il y a des temps et des occasions ou ils ne peuvent être suppléés par d'autres. Honneur , vertu , conscience , qualités toujours respectables , souvent inutiles : que voulez-vous quelquefois que l'on fasse d'un homme de bien ?

Un vieil auteur , et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de penr d'en affaiblir le sens par ma traduction , dit que « seslongner » des petits } voire de ces pareils , et iceulx vilainer et despriser , » s'accointer de grands et puissans en tous biens et chevauches , » et eu cette leur coûitise et privauté estre de tous esbats , gabs , » mommeries et vilaines besoignes ; estre eshonté , safFrannier et » sans point de vergogne ; endurer brocards et gausseri'es de tous

» chacuns , sans pour ce feindre de cheminer en ayant , et à tout » son entregent , engendre heur et fortune. » Jeunesse du prince , source des belles fortunes. Timante (12) , toujours le même , et sans rien perdre de ce mérite qui lui a attire la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans : ils étaient las de l'estimer , ils le saluaient froidement j ils ne lui souriaient plus j ils commençaient à ne le plus joindre y ils ne l'embrassaient plus, ils ne le tiraient plus à l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose indifférente , ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré, pour faire revivre' ses vertus k demi effacées de leur mémoire, et en rafraîchir l'idée : ils lui foBt comme dans les commencemens , %i encore mieux.

Que d'amis (i3) , que de parens naissent en une nuit au nouveau ministre ! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons , leur société d'études , les droits du voisinage : les autres feuillettent leur généalogie , remontent jusqu'à un trisaïeul , rappellent le c6té paternel et le materne] , l'on veut . tenir à cet homme par quelque endroit , et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient , on l'imprimerait volontiers , « C'est mon ami , et je suis fort aise » de son élévation ; j'y dois prendre part , il m'est assez proche. « Hommes vains et dévoués à la fortune , fades courtisans , parliezvous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu depuis ce temps plus homme de bien , plus digne du choix que le prince en vient de faire ? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître ?

Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j'essuie quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même : Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma for-» tune , et ils ont. r«aison , elle est bien petite. Ils m'adoreraient , sans doute , si j'étais ministre.

Dois-je bientôt être en place^ le sait-il , est-ce en lui un pressentiment? il me pwvient , il me salue.

Celui qui dit, « je dînai hier à Tibur, ou j'y soupe ce soir , » qui le répète, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dansr les moindres conversations, qui dit , « Plancus (i4) nie demandait..* . w je disais à Plancus » celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé par une mort extraordinaire : il part de là maison, il rassemble le peuple dans les places ou sous les portiques , accuse le mort> décrie sa conduite , dé- ]|igre son consulat , lui 6te jusqu'à la science des détails que la voix publique lui accorde > ne lui passe point une ménMÎre heureuse , lui refuse l'éloge d'un homme sévère et laborieux , ne lai

DE LA COUR. lùS

fait pas rhonn^ur de lui croire* parmi les ennemis de Tempire ub ennemie

Un homme de mérite se donne , je crois , un joli spectacle , lorsque la même place à une assemblée ou à un spectacle , dont il est refusé , il la voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir , ni d'oreilles pour entendre , ni d'esprit pour connaître et pour juger ; qui n'est recommandable que par de certaines livrées , que même il ne porte plus.

Théodote (i5) avec un habit austère a un visage comique el d'un homme qui entre sur la scène : sa voix , sa démarche , son geste , son attitude accompagnent son visage : il est fin , cauteleux , doucereux , mystérieux , il s'approche de vous , et il vous dit à l'oreille : voilà un beau temps , voilà un beau dégel. S'il n'a pas les grandes manières , il a du moins toutes les petites , et celles même qui ne conviennent guère qu'à une jeune précieusQ. Imagines-vous l'application d'un enfant à élever un château de carte ou à se saisir d'un papillon , c'est celle de Théodote pour une afiaire de rien , et qui ne mérite pas qu'on s'en remue ; il la traite sérieusement et comme quelque chose qui est capital , il agit, il s'empresse , il la fait réussir : le voilà qui respire et qui se repose , et il a raison , elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens enivrés , ensorcelés de la favenr : ils y pensent le jour , ils y rêvent la nuit : ils montent l'escalier d'un ministre ejt ils en descendent, ils sortent de son antichambre et ils y rentrent;, ils n'ont rien à lui dire et ils lui parlent ; ils lui parlent une seconde fois , les voilà contens , ils lui ont parlé. Pressez-les , tordee-les , ils dégouttent l'orgueil , l'arrogance , la présomption : vous leur adressez la parole , ils ne vous répondent point , ils ne vous connaissent point , ils ont les yeux égarés et l'esprit aliéné : c'est à leurs parens à en prendre soin et à les renfermer , de peur que leur folie ne devienne fureur , et que le monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie. : il aime la faveur éperdument , mais sa passion a moins d'éclat : il lui fait des vœux en secret , il la cultive , il la sert mystérieuse^ ment : il est au guet et^ la découverte sur tout ce qui parait de nouveau avec les livrées de la faveur : ont-ils une prétention , i^ s'offre à eux, il s'intrigue pour eux , il leur sacrifie sourdement mérite, alliance , amitié , engagement , reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante , et que le Suisse ou le Postillon du favori s'avisât de la demander , il appuierait sa der mande , il le jugerait digne de cette place , il le trouverait capable d'observer et de calculer , de parler de parélies et de. parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou pla^ giaire^ original ou copiste ^ je vous donnerais scb ouvrages , et je

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vous dirais , lisez et jugez : mais s'il est dévot oii courtisan , qui pourrait le décider sur le portrait que j'en viens de faire ? Je prononcerais plus hardiment sur son étoile : oui , Théodote , f ai bbseryé le point de votre naissance , vous serez placé , et bientôt ^ ne veillez plus , n'imprimez plus y le public vous demande quartier.

N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services , de bienveillance , de générosité , de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour , et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage , à ses entretiens ? Il ne nomme plus chaque chose par son nom : il n'y a plus pour lui de fripons , de fourbes , de sots et d'impertinens. Celui dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pense , test celui-là même qui , venant à le savoir , l'empêcherait de cheminer. Pensant mal de tout le monde , il n'en dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul , il veut persuader qu'il en vent à tous , afin que tous lui en fassent , ou que nul du moins lui ïoit contraire. Non content de n'être pas sincère , il ne souffire pas que personne le soit ^ la vérité bfesse son oreille ; il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et parce qu'il les a entendues , il s'en croit complice et responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition , il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours , une raillerie innocente , mais froide et contrainte , un ris forcé , des caresses contrefaites , une conversation interrompue, et des distractions fréquentes : il a une profusion, le dirai-je? des torrens de louanges pour, ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur , et pour.tout autre une sécheresse de pulmonique^ : il a des formules de complimens diâfétens pour l'entrée et pour Ta sortie à l'égard de ceux qu'il visite bu dont il est visité } et il n'y a personne de ceux qui se paient de mines et de façons de parler , qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures : il est médiateur , confident , entremetteur , il veut gouverner i il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour :' il sait oiiil faut se placer pour être vu : il sait vous embrasser , prendre part à votre joie , vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé , sur vos affaires } et pendant que vous lui répondez , îFperd le fil de sa curiosité , vous interrompt , entame un autre sujet } ou s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent , il sait, en achevant de vous congratuler , lui faire un compliment de condoléance ; il pleure d'un œil , et il rit de l'autre. Sfi formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori , il parle en public de choses frivoles , du vent , de la

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gelée : il se tait au contraire , et fait le mystérieux sur ce qu'il sait de plus important , et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.

Il y a un pays ou les joies sont visibles , mais fausses , et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles , que les éclats et les applaudissemens aux théâtres de Molière et d'Arlequin , les repas , la chasse , les ballets , les carrousels , couvrissent tant d'inquiétudes , de soins et de divers intérêts , tant de craintes et d'espérances, des passions SI vives , et des affaires si sérieuses ?

La vie de la cour est un jeu sérieux , mélancolique , qui applique : il faut arranger ses pièces et ses batteries , avoir un dessein , le suivre , parer celui de son adversaire , hasarder quelquefois, et jouer de caprice ^ et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures on est échec , quelquefois mat. Souvent avec des pions qu'on ménage bien , on va à dame , et l'on gagne la partie : le plus habile l'emporte , ou le plus hëureui.

Les roues , les ressorts , les mouvemens sont cachés , rien ne parait d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son tour : image du courtisan d'autant plus parfaite , qu'après avoir fait assez de chemin , il revient au même point d'où il est parti.

Les deux tiers de ma vie sont écoulés , pourquoi tant in^inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne , ni les petitesses ou je me surprends , ni l^s humiliations , ni les hontes que j'essuie : trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'à force de lever la fête ; nous disparaîtrons , moi qui suis si peu de chose , et ceux que jc^ contemplais ^i avidement , et de qui j'espérais toute m^ grandeur : le nteilleur de tous les^ biens , s'il y à des biens , c'«st le repos, la retraite : et un endroit qui soit son domaine. ^** a pensé cela daUs sa disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité.

Un noble , s'il vit chez lui dans sa province , il vît libre , mais sans appui ; s'il vit à la cour, il est protégé , mais il est esclave : cela se compense.

Xantippe (16) , au fond de sa province , sous un vieux toit , et dans un mauvais lit , a rêvé pendant la nuit qu'il voyait lé prince , qu'il lui parlait , et qu'il en ressentait une extrême joie : il a été triste à son réveil : il a conté son songe , et il a dit ; quelles chimères ne tombent point dans l'esprit des hommes pen^ daut qu'ils dorment ! Xantippe a continué de vivre , il est venu à la cour , il a vu le prince , il lui a parlé; et il a été plus loid que son songe , il est favori.

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Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu , si ce n'est na courtisan plus assidu?

L'esclave n'a qu'un maître : l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.

Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du prince qui n'en saurait voir mille à la fois ; et s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain , combien de malheureux !

De tous ceux qui s'empressent ai/prës des grands et qui leur font la cour , un petit nombre les recherche par des vues d'ambition et d'intërét,.un plus grand nombre par une ridicule vanité , ou par une sotte impatience de se faire voir.

Il y a de certaines familles qui , par les lojs du monde , ou ce qu'on appelle de la bienséance , doivent être irréconciliables : les voilà réunies; et oii la religion a échoué quand elle a voulu •l'entreprendre, l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine.

L'on parle d'une région oii les vieillards sont galans > polis et civils, les jeunes gens au contraire durs, féroces , sans mœurs ni politesse ; ils se trouvent affranchi» de la passion des femmes dans un âge oii l'on C/ommence ailleurs à la sentir : ils leur préfèrent des repas , des viandes , et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré , qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait, le leur a rendu insipide. Ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des^eaux-devie , et par toutes les liqueurs les plus violentes : il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du payç précipitent le déclin dç leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres , leurs joues , leurs sourcils , et leurs épaules qu'elles étalent avec leur gorge , leurs bras et leurs oreilles , comme si elles craignaient de cacher l'endroit par oii elles pourraient plaire , ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette , mais confuse , embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers qu'ils pré- , ferent aux naturels, et dont ils font un long tissu pour cpùvrii: leur tête : il descend à la moitié du corps , change les traits , et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple xiu'ils nomment église: Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu , oii un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel , et paraissent debout , !• dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères , et

les faces élevées vers leur roî , que l'on voit à genouT sur une tribune , et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination \ car le peuple paraît adorer le prince , et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment Versailles ; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle , et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan , qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de te voir et d'en être vu , comprendra un peu comment voir Dieu. peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints.

Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes ; c'est leur affaire , ils ont des inférieurs : les petits courtisans se ' relâchept sur ces devoirs , font les familiers , et vivent comme gens qui n'ont d'exemples à donner à personne.

Que manque- t-il de nos jours à la jeunesse ? elle peut , et elle sait : ou du moins quand elle saurait autant qu'elle peut^ elle ne serait pas plus décisive.

Faibles hommes! un grand dit de Timagëne', votre ami , qu'il est un sot , et il se trompe : je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit ; osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. ^

De même il prononce d'Iphicrate qu'il manque de cœur : vous lui avez vu faire une belle fiction , rassurez-vous \ je vous dispense de la raconter , pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire. , Qui sait'parler aux rois , c'est peut-être oii se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe et elle tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire , et quelquefois jusques dans son cœur ; il est impossible /^V»0^ de la ravoir ; tous les soins que l'on prend et toute l'adresse don^ ^ ^

bn use pour l'expliquer ou pour l'affaiblir , servent à la graven q £j

plus profondément et à l'enfoncer davantage : si ce n'est quecontreWv nous-mêmes que nous ayons parlé , outre que ce nialheur n'est \j£2î2/ pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté : mais si c'est contre quelque autre, quel abattement , quel repentir ! Y a-t-il une règle plus utile contre Un si dangereux inconvénient , que de parler des autres au souverain , de leurs. personnes , de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs mœurs , ou de leur conduite , du moins avec l'attention , les précautions et les mesures dont on parle de soi ?

Diseurs de bons mots , mauvais caractère ; je le dirais , s'il n'avait été dit. Ceux qui nuisent à la répul^ation , ou à la fortune

des antres , plutôt que de perdre un bon mot , méritent une peine infamante : cela n^a pas été dit, et je l'ose dire.

Il y a un certain nombre de pbrases toutes faites , que l'on prend comme dans un magasin , et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événemens. Bien qu'elles se disent souvent sans affection ^ et qu'elles soient reçues sans reconnais* fiance-, il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que au moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur , qui est l'amitié , et qitè les hommes , ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se con^tenter des apparences.

Avec cinq ou six termes de l'art , et tien de plus , l'on se donne pour connaisseur en musique, en tableaux , en bâtimens^ et en bonne chère ; l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre , à voir et à manger : l'on impose à ses semblables , et l'on se trompe soi-même.

La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage du monde , la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit , et suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir , Hs se tirent de la conversation en ne s'y mêlant poiAt, ils plaisent à force de se taire , et se rendent importans par un silence longr temps soutenu , ou tout au plus par quelques monosyllabes : il^ paient de mines , d'une inflexion de voix , d'un geste et d'un sourire : ils n'ont pas , si je l'ose dire , deux pouces de profon^ deur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.

Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident ; ils en sont les premiers surpris et consternés : ils se reconnaissent enfin et se trouvent dignes de leur étoile ; et comme si la stupidité et la fortune étaient deux choses incompatibles , ou qu'il fût impossible d'être heureux et sot tout à la fois , ils se croient de l'esprit « ils hasardent , que dis-je ! ils ont la confiance de par*. 1er en toute rencontre , et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent : ajouterai-je qu'ils épouvantent , 6u qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par leurs fadaises? il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.

CoQiment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fi.ns que pour les sots? je sais du moins que les habiles les confondent ave^ ceux qu'ils savent tromper.

C'est avoir fait un grand pas dans la finesse que de faire penset de soi que l'on n'est que médiocrement fin.

La finesse n'est ni une trop bonne , ni une trop mauvaise qualité : elle flotte entre le vice et la vertu : il n'y a pçint de ren-

contre bii elle ne puisse , et peut-être où elle ne doive être supr pléee par la prudence.

La Bnesse e9t l'occasion prochaine de la fourberie ; de Tune à l'autre le pas est glissant : le mensonge seul en fait la différence : si on l'ajoute à la finesse , c'est fourberie.

Avec les gens qui par finesse écoutent tout , et parlent peu y parlez encore moins ; ou si vous parlez beaucoup , dites peu de chose.

Yous dépendez , dans une afifairff qui est juste et importante , du consentement de deux personnes. L'un vous dit , j'y donne les mains , pourvu qu'un tel y condescende ; et ce tel y condescend , et ne désire plus que d'être assuré des intentions de l'autre : cependant rien n'avance , les mois, les années s'écoulent inutile-;ment. Je m'y perds, dites-vous , et je n'y comprends rien , il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent , et qu'ils se parlent. Je vous dis , moi , que j'y vois clair j et que j'y comprends tout : ils se sont parlé.

Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice , et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même , on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.

Si l'on ne se précautîonne à la cour contre les pièges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule , l'on est étonné, avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.

Il y a quelques rencontres dans Ja vie , oii la vérité et la sim- * plicité sont le meilleur manéSa du monde.

Étes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de fautes , tous les chemins vous mènent au terme : autrement tout est faute , rien n'est utile , il n'y à'point de sentier qui ne vous, égare.

Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps , ne peut plus s'en passer : toute autre vie pour lui est languissante.

Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale : l'on peut cependant en avoir 'à un certain point , que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale , et que Ton ne saurait s'y assujétir ; l'on va alors k une grande fortune , ou à une haute réputation par d'autres chemins. »

Avec un esprit sublime , une doctrine universelle , une probité à toutes épreuves , et un mérite trës-accompli , n'appréhendez pas , ô Aristide (17) , de tomber à la cour , ou deperdre la faveur I des grands , pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous. Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait moins attendre dtts son antichambre qu'à l'ordinaire , s'il a le visage

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plus ouvert , s'il fronce moins le sourcil , s'il m'écoute plus yo* lontiers , et s'il rae reconduit un peu plus loin , je penserai qu'il commence à tomber , et je penserai vrai.

L'homme a bien peu de ressource dans soi-même , puisqu'il lui faut une disgrâce ou une mortification pourrie rendre plus humain ,plus traitable , moins féroce , plus honnête homme.

L'on contemple dans les cours de certaines gens ^ et l'on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs grands*» pères , ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux ; ils n'en jouissent pas , ils en abusent.

Straton (lÔ) est né sous deux étoiles : malheureux , heureux dans le même degré. Sa vie est un roman : non , il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures ^ ii a eu' de beaux songes, il en a eu de mauvais; que dis-je ! on ne rêve point conune il a vécu. Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fait : l'extrême et le médiocre lai sont connus : il a brillé , il a souffert , il a mené une vie commune : rien ne lui est .échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort sérieusement qui étaient en lui : il a dit de soi , « J'ai de l'esprit, j'ai du cou- M rage ; » et tous ont dit après lui , <( Il a de l'esprit , il a du cou- » rage. » Il a exercé dans l'une et dans l'autre fortune le génie du courtisan , qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il n'y en^vait. Le joli , l'aimable , je rare, le merveilleux , l'héroïque , ont été employés à son éloge ; et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler : caractère équH'oque , mêlé , enveloppé : une énigme , une question presque indécise.

La faveur (19) met l'homme au-dessus de ses égaux ; et sa chute, au-dessous.

Celui qui un beau jour sait renoncer fermemelnt , ou à un grand nom ., ou à une grande autorité , ou à une grande fortune , se délivre en un moment je bien des peines , de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.

Dans cent ans le hionde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations , ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue , ou ce qui s'attriste et se désespère sur nn refus , tous auront disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes (9.0) qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles , ils s'évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore , un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur place : quel fond à faire sur un personnage de comédie !

Qui à vu la cour , a vu du monde ce qui est le plus beau , le plus précieux et le plus orné : qui méprise la cour aprj|9 l'avoir vue , méprise le monde. #

La ville dégoûte de la province : la cour détrompe delà ville, et guérit de la cour.

Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.

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