‹ ŒuvresChapitre 18 sur 84 · DES GRANDS · texte numérisé non relu

DES GRANDS

misérables , il faut avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagempnt , qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu, il meurt obscur et dans la foule: il vivait de même à la vérité , mais il vivait } et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le peuple , et expose aux yeux des hommes , à leur censure , et à leurs éloges , sont même capables de sortir par effort de leur tempérament , s'il ne les portait pas à la vertu : et cette disposition de cœur et d'esprit qui passe des aïeux par lespëres dans leurs descendans , est cette bravoure si familière aux personnesinobles , et peut-être la noblesse même.

Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat , je suis Thersite : mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe , je suis Achille.

Les princes , sans autre science , ni autre règle , ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme dans Je centre des meilleures choses , à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent , ce qu'ils voient , et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli , de Racine , et de Lebrun , est condamné.

Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang , est un excès de précaution , lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à lefr respecter , et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer aucun des égards dus à leur naissance , qu'à confondre les personnes et les traitor indifféremment et sans distinction des conditions et des titres. Ils ont une fierté naturelle qu'ils retrouvent dans les occasions : il ne leur faut de leçons que pour la régler , que pour leur inspirer la bonté , l'honnêteté et l'esprit de discernement.

C'est une pure hypocrisie (10) à un homme d'une certaine élévation , de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est du , et que tout le monde lui .cède. Il ne lui coûte rien d'être modeste^ de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui , de prendre dans une assemblée une dernière place , afin que toiis l'y voient, et s'empressent de l'en ôter. La modestie est d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase : s'ils choisissent nn poste incommode^ il leur demeure.

Aristarque (i i) se transporte dans la place avec un héraut et un trompette ; celui-ci commence , toute la multitude accourt et se rassemble. « Ecoutez, peuple, dit le héraut , soyez attentifs , si- >» lence , silence , Aristarque , que vous voyez présent, doit faire » demain une bonne action. » Je dirai plus simplement et sans figure : quelqu'un fait bien , veut-il faire mieux ? que je ne sache

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pas qu'il fait bien , ou que je ne le soupçonné pas du moins de me l'avoir appris.

Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont on les fait , et laissent même douter des intentions. Celui qui protège ou qui loue la vertu pour la vertu , qui corrige ou qui blâme le vice à cause du vice, agit simplement , naturellement, sans aucun tour , sans nulle singularité, sans faste , sans affectation : il n'use point de réponses graves et sentencieuses , encore moins de traits piquans et satiriques : ce n'est jamais une scène qu'il joue pour le public , c'est un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte : il ne fournit rien aux visites des femmes , ni au cabinet , ni aux nouvellistes : il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su à la vérité } mais il a fait ce bien , que voudrait-il davantage?

Les grands ne doivent point aimer les premiers temps , ils ne leur sont point favorables : il est trisle pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le dcgrç de parenté.

Tliuéognis (12) est recherché dans son ajustement , et il sort paré comme une femme : il n'est pas hors de sa maison , qu'il a déjà ajusté ses yeux et son visage , afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public « qu'il y paraisse tout concerté , que ceux qui passent le trouvent déjà gracieux et leur souriant , et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles , il se tourne à droite ou il y a un grand monde , et à gauche oii il n'y a p^fionne , il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main , il lui presse la tête centre sa poitrine, il demande ensuite qui est celui qu'il a embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile, il va le trouver , lui fait sa prière : Théognis l'écoute favorablement , il est ravi de lui être bon à quelque chose , il le conjure de faire naitre^es occasions de lui rendre service ; et comme celuici insiste sur son affaire , il lui dit qu'il ne la fera point ; il le prie de se mettre en sa place, il l'en fait juge : le clien sort , reconduit , caressé , confus , presque content d'être refusé.

C'est avoir une très-mauvaise opinion des hommes , et néanmoins les bien connaître , que de croire daus un grand poste leur imposer par des caresses étudiées , par de longs et stériles embrassemens.

ParaphiJe (i3) ne s'entretient pas avec les,gens qu'il rencontre dans les salles ou dans .les cours : si l'on en croit sa gravité et l'élévation de sa yoiz , il les reçoit , leur donne audience y les

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congédie. Il a des termes tout à la fois civils et hautains , une honnêteté impérieuse et qu'il emploie sans discernement : il a une fausse grandeur qui l'abaisse , et qui embarrasse fort cent qui sont ses amis , et qui ne veulent pas le mépriser.

Un Pamphile est plein de lui-mémë , ne se perd pas de vue , ne sort point de l'idée de sa grandeur , de ses alliances , de sa charge , de sa dignité : il ramasse , pour ainsr dire , toutes ses jiiëces , s'en enveloppe pour se faire valoir : il dit , mon ordre , mon cordon bleu ; il l'étalé ou il le cache par ostentation : un Pamphile , en un mot , veut être grand , il croit l'être , il ne l'est pas , il est d'après un grand. Si quelquefois il sourit à un homme du dernier oi-dre , à un homme d'esprit , il choisit son temps si juste qu*il n'est jamais pris sur le fait : aussi la rougeur Jui monterait-elle au visage , s'il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n*est ni opulent , ni puissant , ni ami d'un ministre , ni son allié , ni son dômes* tique : il est sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune : il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain s'il vous^trouve en un endroit moins pubh'c, ou , s'il est public , en la compagnie d'un grand , il prend courage , il vient à vous , et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de me voir. Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis ; et tantôt s'il les trouve avec vous en conversation , il vous coupe et vous les enlève. Vous l'abordez une autre fois , et il ne s'arrête pas ; il se fait suivre , vous parle si haut , qne c'est une scène pour ceux qui passent : aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre ; gens nourris dans le faux , qui ne haïssent rien tant que d'être naturels ^ vrais personnages de comédie , des Floridor , des Mondoris.

On ne tarit point sur les Pamphiles : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres , pleins de hauteur et de. confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu : muets et embarrassés avec les savans; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui fie savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe , et de politique à un financier : ils savent l'histoire avec les femmes : ils sont poètes avec un docteur , et géomètres avec un poète. De maximes ils ne s'en chargent pas., de principes encore moins : ils vivent à l'aventure , poussés et entraînés par le vent de la faveur, et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux , qui leur soit propre , ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin ; et celui à qui ils ont recours , n'est guère lïn homme sage , ou habile, ou vertueux , c'est un homme à la mode. Nous avons pour les grands et pour les gens en place une

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