‹ ŒuvresChapitre 131 sur 136 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

DU

^^^kjm^u*jmtmj%j*MJ*^^^y*jm/^ji^à^j»j»jm^^.*.tm^^^^m^».>^jmj^ ^jmjmjm^.t^^^ft^j%.t%i^^,,%t^,^i.,^j.^j^.^j^ j^.,^j^j^ ,^j^j^

Acanthe s'étant endormi une nuit tlu printemps, songea qu'il étoit allé trouver le Sommeil, pour le prier que, par son moyen, il pût voir le palais de Vaux avec ses jardins : ce que le Sommeil lui accorda, commandant aux Songes de les lui montrer.

Lorsque l'an se renouveUe, En cette aimable saison Où Flore amène avec elle Les Zéphyrs sur l'horizon ; Une nuit que le silence Gharmoit tout par sa présence,

* La Fontaine, dans son recueil de 1671^ a mis en tête de ce fragment chapitre premier; mais comme dans les fragments qui suivent il ne fait plus mention de chapitre , nous avons supprimé ce titre.

Je conjurai le Sommeil

De suspendre mon réveil

Bien loin paivdelà l'aurore.

Le Sommeil n'y manqua pas;

Et je dormirois encore,

Sanç. Aminte .et se$ §ppa$.

Cette fière be/autë^ qui $'épQ^ pn troph^ Du cruel souvenir de mes vœux impuissants^ Souffrit que cette nuit les charmes de Morphée Aussi bien que les siens résinassent sur mes sens. Il me fit voir en song^e un palais magnifique, Des grottes, des canaux, un superbe portique ,

Des lieux que pour leurs beautés

J'aji^iro js pu cf oi^,e ^^cj^antés ,

Si yaux n'étoit point au mopde :

Us étoient tels, qu'au soleil

Ne s'offie au sortir de Tonde

pien que 'Vaux qui soit pareiL

C etoit aussi cette maison maçaji^jL|i^p, ,ayec ses accompagfnements et ses jardins, lesquels Sylvestre m'avoit montrés, et que ma mémoire conservoit avec un grand soin, comme étant les plus précieuses pièces de son trésor. Ce fut sur ce fondement que le Songe jéleva son frêle édiÇce, et tacha de me faire voir 1^^ phRse§ ,eii lejur plus grande perfection. Il cbQJ^jijt po^r .qejia Jtgut ce qu'il y avoit de plus beau daajs ses magasins ; et, afin que mon plaisir durât davantage, il voulut qtie cette apparition fût mêlée d aventures très remarquables. Je vis des plantes, je vis des marbres, je vis des cristaux liquides, je vis des j^-

maux, et des hommes. Au commencemest de mon songe il m'amva une chose qui m'étoit arrivée plusieurs autres fois , et qui arrive souvent à chacun; c'est.qu une partie de^ objets sur la peur sée desquels je ye^is f^e ^'(endprpûr ipe irepj^ssa d'abord en i esprit. Je mimagiaai qsbej'étois allé trouver le Sommeil, pour le prier de me montrer Vaux, dont on mavoit dit des choses presque incroyables. Le loçis du dieu est au fond d W bois où le s^ence et la solitude font leur séjour: c'est îMB loutre qpe }^ patpj^e a jtaillé de §es propres mains, et dodt elle a fortifié .Jfeputes les avisnues contre la clarté et le bwiît. •

Sous les laïQbTÎs po^ssiisideice sombre pala^,

Écho ne itéponé (point y et ^sqnfaèe être, assoupie :

La molle Oisiveté^ snr le seuil aCNU*Qupte,

N'en bouge n«^t et joar, e< i«k ^'ans en vii^ons

Jamais le pfafuit ides coqs , si le>i»niit lies' daindus ,

Ne vîennentatttravaiyi»riteF là nature;

Un ruisseau coule «Jipailè^^>etfbnlte im idonz mumiupe.

Les simples déiUs'aïadïeiidè €e s^kmr

Sont les seules mmsafOns qU'On: cul'tiye à l'entouv :

De leéi^slflettr^^entouf i^pips sa deméureest spnnëe.

Il a presque toujours lafpaflpiaref^TBiéew

Je le trouvai -dbrmant'^r lin lit de. psTotst

Les Soi^ijges^l/entouifoéeiit sfms troubler son repos :

De fantômes divers une cour mensongère ,

Vains et frêles enfants d'une vapeur légère ,

Troupe qui sait charmer le pli^s, profond jenni^j ,.

Prête aux ordres du dieu, voloit autour de lui.

Là, cent figures d'air en leurs moules gardées ,

Là, des biens et des maux les lëg^ères idées.

Prévenant nos destins , trompant notre desir^

Formoient des magasins de peine ou de plaisir»

Je regardois sortir et rentrer ces merveilles :

Telles vont au butin les nombreuses abeilles ;

Et tel, dans un état de fourmis composé,

Le peuple rentre et sort en cent parts divisé.

Cionfus, je m'écriai : Toi que chacun réclame,

Sommeil, je ne viens pas t'implorer dans ma flamme ;

Conte à d'autres que moi ces mensonges charmants

Dont tu flattes les vœux des crédules amants ;

Les merveilles de Vaux me tiendront lieu d'Aminte :

Fais que par ces démons ' leur beauté me soit peinte»

Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels;

Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels :

Doux Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière.

A ces mots, je lui vis entr^ouvrir la paupière;

£t, refermant les yeux presque au même moment:

Contentez ce mortel , dit-il languissamment.

Tout ce peuple obéit sans tarder davantage :

Des merveilles de Vaux ils m'offrirent l'image;

Comme marbres taillés leur troupe s'entassa;

En colonne aussitôt celui-ci se {^ça;

Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue;

L'un se fit piédestal, l'autre se fit statue :

Artisans qui peu chers ^ mais qui prompts et subtils.

N'ont besoin pour bâtir de marbre ni 4l'otttils,

Font croître en un moment des fleurs et des oml»ages,

Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.

' Par ces génies. Le mot dëmons est pris ici dans l'acception que les anciens donnoient à ce mot.

>'^%«<*/%> %/%/%»'*/^/V'%r»%/%i>^^/m»%^%/v%^x«^%/^».^/»<%.i^^^^<i/'fc<»/»/%'^^/»,<»/W^i%^%/v%>%»%.

Les vers suivants ne sont pas de la description de Vaux : je les envoyai à une personne qui en vouloit voir de moi, et lui envoyai en même temps le fragment qui suit. Gomme ces vers y peuvent servir d'argument en quelque façon, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de les mettre en tête.

Ariste % vous voulez voir des vers de ma main ,

Vous qui du chantre grec ainsi que du romain

Pourriez nous étaler les beautés et les grâces,

Et qui nous invitez à marcher sur leurs traces.

Vous ne trouverez point chez moi cet heureux art V

Qui cache ce qu'il est, et ressemble au hasard ^ :

Je n'ai point ce beau tour, ce charme inexprimable

Qui rend le dieu des vers sur tous autres aimable :

C'est ce qu'il faut avoir, si Ton veut être admis

Parmi ceux qu'Apollon compte entre ses amis.

Homère épand toujours ses dons avec largesse; ,1

Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse :

Mes vers vous pourroient-ils donner quelque plaisir j

* Sous ce nom je crois qne La Fontaine désigne PeUisson, qui faisoit aussi de très bons vers.

' Nul n a.au contraire mieux possédé cet art que La Fontaine , et ce vers exprime admirablement bien le caractère de son talent.

Oigitized by

Lorsque l'antiquité vous en offre à choisir?

Je ne l'espère pas; et cependant ma muse

N'aura jamais pour vous de secret ni d'excuse;

Ce que vous souhaitez, il faut vous l'accorder;

C'est à moi d'ohéir, à vous de commander.

Je vous présente donc quelques traits de ma lyre :

Elle les a dans Vaux répétés au Zéphyre.

J'y fais 'parler quatre arts fameux dans l'univers.

Les palais, les tahleaûx, les jardins, et les vars.*

Ces arts vantent ici tour-à-tour leurs merveilles. .

Je soupire en songeant au sujet de mes veilles.

Vous m'entendez, Ariste, et d'un cœur généreux

.Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux.

Il déplut à son roi; ses amis disparurent:

Mille vœux contre lui dans l'ahord concoururent

Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs;

J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs '•

Jadis en sa faveur j'assemhlai quatre fées;

Il voulut que ma main leur dressât des trophées :

Œuvre long, et qu'alors jeune encor j'entrepris \

Écoutez ces quatre arts , et décidez du prix.

L'Arfchitecture, la Peinture, le Jardinage, et la Poésie, faaranguedt leurs juges, et contestent le prix proposé.

* La Fontaine fait ici allusion à Fouquet et à Félëgie adressa aux nymphes de Vaux. Voyez Y Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, édit. in-i8, 1. 1, p. 83; édit. in-8% p. 5i.

* Les travaux que Fouquet fit exécuter à Vaux -le -Vicomte u*ayant commencé qu'en i653, La Fontaine avoit an moins trentequatre ans lorsqu il commença cet ouvrage : mais il s*étoit adonné tard à la poésie; et après la traduction de FËonuque de Térence, le Songe de Vaut fut le premier ouvrage qu*il entreprit.

Un riche balustre faisolt la séparation de la chambre davec l'alcove; l'estrade en étoit au moins Aérée d'un pied, ce qui donhoit encore plus d'éclat à cette action. Là, sor des tapis de Perse, on avoît placé les sièges des demi-dieux j ceux des juges y étoient aussi, mais à part, et un peu éloignés de la compagnie. Hors de l'alcove étoient assises l'une près de l'autre les quatre fées. Ariste, Grelaste^ et moi, nous étions debout vîs-àvis d'elles. On tira au Soft pour savoir en quel rang elles parleroient. Ce fut à Palatiane de haranguer la première : elle se leva donc; et, après s'être approchée du balustre, elle se retourna à demi vers ses rivales, et leur adressaint la voix, elle commença de cette sorte :

Quoi! par vous ces honneurs sont aussi contestés? Vous prétendez le prix qu'on doit à mes beautés? Ingrates, deviez-vous en avoir la pensée?

A ces mots d'ingrates toutes se levèrent, et témoignèrent avoir quelque chose à dire; mais les juges, pour éviter la confusion, ayant ordonné qu'elles ne s'interromproient point, Palatiane continua en ces termes :

Juges, pardonnez-moi cette plainte forcée, Je sais qu'en suppliante il falloit commencer;

Cest à vous que ma voix se devoit adresser; Mais le dépit m'emporte, et puisqu'il faut tout dire, Enfin voilà le fruit, trop vaine Apellanire, Dont vous reconnoissez mes bienfaits aujourd'hui. Ck)ntre les aquilons mon art voiis sert d'appui : N'en ayez point de honte; en sauvant votre ouvrage, J'oblige aussi les dieux dont vous tracez l'image. Hë bien! vous la tracez, mais imparfaitement; Et moi je leur bâtis un second firmament.

Ce que je dis pour vous, je le dis pour les autres; Tout ce qu'ont fait dans Vaux les Le Bruns, les Le Nôtres, Jets, cascades, canaux, et plafonds si charmants. Tout cela tient de moi ses plus beaux ornements. Contempler les efforts de quelque main savante. Juger d'une peinture, ou muette, ou parlante, Admirer d'Apollon les pinceaux ou la voix.

Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois.

Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine. Écouter en rêvant le bruit d'une fontaine.

Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux. Tout cela, je l'ayoue, a des charmes bien doux : Mais enfin on s'en passe, et je suis nécessaire. ^ Ce fut le seul besoin qui d'abord me fit plaire. Les antres se trou voient des humains habités; Avec les animaux ils formoient des cités :

Je bâtis des maisons, je composai des villes. On ne vouloit alors que de simples asiles; Sur la nécessité se régloient les souhaits :

Aujourd'hui, que l'on veut de superbes palais^ Je contente chacun en plus d'utie manière :

Des cinq ordres divers la grâce singulière.

Fait voir comme il me platt l'éclat, la majesté, Ou les charmes divins de la simplicité.

Je ne doute donc point qu'en présence d'Oronte

Je n'obtienne le prix, vous n'emportiez la honte: Confuses, vous allez recevoir cette loi, Si c'est honte pour vous d'être moindres que moi. Jant d'œuvres, dont je rends les savants idolâtres, Colosses, monuments, cirques, amphithéâtres.

Mille templeë par moi bâtis en mille lieux , Les demeures des rois, celles même des dieux, Rome, et tout l'univers, pour mon art sollicite. Juges , accordez-tnoi le prix, que je mérite ; Car on n'auroit pas droit d'y vouloir parvenir. Si de la faveur seule il falloit l'obtenir.

Peu de temps après qu'elle eut cessé de parler, elle retourna s asseoir. Sa fierté et le caractère de sa harangue n avoient pas déplu: je le remarquai au visage des assistants. Les seules fées ténM>ignoient beaucoup dmdignatiou, et secouoientla tête à chacune de ses raisons ; je vis même Theure qu'Apellanire linterromproit. Pour moi, ce qui me toucha le plus de tout son discours, ce fut Tépilogue. Apellanire, qui devoit parler la seconde, prit la place que l'autre venoit de quitter, et puis elle commença ainsi sa harangue :

Juges, si j'ai souffert des reproches frivoles. Ce n'est point pour manquer de droit ni de paroles : Le respect seulement a retenu ma voix« Palatiane veut vous imposer des lois; Les honneurs ne sont faits que pour ses mains savantes ; Ce seroit trop pour nous que d'être ses suivantes : Elle m'appelle ingrate, et pense m'ébranler; Mais qui l'est de nous deux, puisqu'il en faut parler? Sans tous ses ornements , seroi»-je pas la même? 5. H

Et quant à sa beauté, qui lui semble suprême,

Bien souvent sans la mienne on n'y penseroit pas;

Seule je sais donner du lustre à ses appas.

Contre les aquilons elle m'est nécessaire;

Il n'est point de couvert qui n'en put autant faire.

Où va-t-eile chercher le premier des humains?

Quels chefs-d'œuvres alors sont sortis de ses mains?

Qu'importe qu'elle serve aux dieux mêmes d'asile?

Car il ne s'agit pas d'être la plus utile;

C'est assez de causer le plaisir seulement,

Pour satisfaire aux lois de cet enchantement;

En termes assez clairs lâ chose est exprimée :

Soit donné, dit le mage,^ la plus grande fée.

En est-il de plus grande, ayant tout bien pesé.

Que celle par qui l'œil est sans cesse abusé ?

A de simples couleurs mon art plein de magie

Sait donner du relief, de l'ame , et de la vie :

Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps:

J'évoque, quand je veux, les absents et les morts;

Quand je veux, avec l'art je confonds la nature.

De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture?

Pour preuve du savoir dont se vantoient leurs mains,

L'un trompa les oiseaux , et l'autre les humains.

Je transporte les yeux aux confins de la terre :

Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre.

Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux.

Les mystères profonds des enfers et des cieux

Sont par moi révélés, par moi l'œil les découvre:

Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre,

Que le soleil nous quitte, où qu'il vienne nous voir,

Qu'il forme un beau matin , qu'il nous montre un beau soir,

J'en sais représenter les images brillantes :

Mon art s'étend sur tout; c'est par mes mains savantes

Que les champs, les déserts, les bois, et les cités,

Yont en d'autres climats étaler leurs beautés.

Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages,

Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages :

Tout y rit, tout y charme ; on y voit sans horreur

Le pâle désespoir, la sanglante fureur,

L'inhumaine Gloton qui marche sur leurs traces :

Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces.

Dans les maux de l'absence on cherche mon secours :

Je console un amant privé de ses amours,

Chacun par mon moyen possède sa cruelle.

Si vous avez jamais adoré quelque belle

(Et je n'en doute point, les sages ont aimé),

Vous savez ce que peut un portrait animé :

Dans les cœurs les plus froids il entretient des flammes.

Je pourrois vous prier par celui de vos dames ;

En faveur de ses traits, qui n'obtiendroit le prix?

Mais c'est assez de Vaux pour toucher vos esprits :

Voyez , et puis jugez ; je ne veux autre gtace.

Les raisons de cette seconde me semblèrent encore plus pressantes que celles de la première; sur-tout ce qu'elle dit de Tintention du mage fit beaucoup d'effet. Il s'éleva là-dessus un secret murmure, qui lui donna quelque espérance de la victoire ; et le chagrin qu'en ce moment-là témoignèrent les autres fées, fit une partie de sa' joie, aussi bien que la satisfaction qui parut sur le visage des écoutants. Palatiane, ne jugeant pas à propos de laisser plus long-temps dans les esprits une impression si favorable pour sa rivale , se leva encore une fois, et, de la place où elle étoît, elle représenta aux juges que si l'ait de la

peinture trompoit les yeux , celui de Parchitecture leur faisoit voir des merveilles bien plus étonnantes. Tel pouvoit-on appeler le puissant effort des machines quelle inventoit; telle, la pesanteur des colosses élevés com|ne par enchaiitement ; tels, tous ces ouvrages hardis dont Fimagination se trouve effrayée; tels, enfin, ces amas de pierres qui font croire que TÉgypte a été peuplée de géants, et qui ont épuisé les forces de plusieurs millions d'hommes, aussi bien que les trésors d'une longue suite de rois. Palatiane ayant ainsi répliqué , ces deux fées reprirent leurs places ; et incontinent après, Hortésie, dont le tour étoit venu, approcha des juges, mais avec un abord si doux, qu'auparavant qu elle ouvrît la bouche ils demeurèrent plus d'à demi persuadés, et ils eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre aux charmes mêmes de son silence. Voioi les propres paroles de sa harangue :

J'ignore Fart de bien parler,

Et n'emploierai pouf tout langage

Que ces moments qu'on voit couler

Parmi des fleurs et de l'ombrage.

Là luit un soleil tout nouveau;

L'air est plus pur, le jour plus beau,

Les nuits sont douces et tranquilles;

Et ces agréables séjours

Chassent le soin hôte des villes,

Et la crainte hôtesse des cours. I

Digiti

«ONGE DE VAUX. SyS

Mes appas sont les alcygns Par qui Ton voit cesserTora^e Que le soufBe des passions A fait naitre dans un courage :

Seule, j'arrête $es transports; La raison fait de vains efforts Pour en calmer la violence :

Et si rien s'oppose à leur cours , (7est la douceur de mon silence , Plus que la force du discours.

Mes dons ont occupé les mains D'un empereur ' sur tous habile, Et le plus sage des humains Vint chez moi chercher un asile :

Charles ^ , d'un semblable dessein Se venant jeter dans mon sein.

Fit voir qu'il ëtoit plus tpi'un homme :

L'un d'eux pour mes ombrages verts A quitte l'empire de Rome, L'autre celui de l'univers.

Ils étoient las des vains projets De conquérir d'autres provinces :

Que s'ils se firent mes sujets.

De mes sujets je fais des princes.

Tel, égalant le sort des rois, Aristée erroit autrefois Dans les vallons de Thessalie; Et tel, de mets non achetés, Vivoit sous les murs d'OEbalie ^ Un amateur de mes beautés*

' Dioclëtien. — * Charles-Quint.

^ Namque suh OEbaliœ.... Vihg. Georg. iv.

Libre de soins , exempt d'ennuis , Il ne manquoit d'aucnjies choses; Il détachoit les premiers fruits, Il cueilloit les premières roses ; Et quand le ciel armé de vents Arrétoit le cours des torrents Et leur donnoit un frein de glace , Ses jardins remplis d'arbres verts Conservoient encore leur grâce ^ Malgré la rigueur des hivers.

Je promets un bonheur pareil

A qui voudra suivre mes charmes ;

Leur douceur lui garde un sommeil

Qui ne craindra point les alarmes : \

Il bornera tous ses désirs • j

Dans le seul retour des zéphyrs; j

Et, fuyant la foule importune,

Il verra du fond de ses bois

Les courtisans de la fortune

Devenus esclaves des rois. i

J'embellis les fruits et les fleurs;

Je sais parer Pomone et Flore :

C'est pour moi que coulent les pleurs ' I

Qu'en se levant verse l'Aurore : .

Les vergers, les parcs, les jardins,

De mon savoir et de mes mains

Tiennent leurs grâces nonpareilles; j

Là j'ai des prés, là j'ai des bois ;

Et j'ai par- tout tant de merveilles.

Que l'on s'égare dans leur choix.

Je donne au liquide cristal i

Plus décent formes différentes,

Et le mets tantôt en canal , Tantôt en beautés jaillissantes ; On le voit souvent par deçrës Tomber à flots précipités i Sur des firlacis \e fais au'il roule.

Qui de son visage charmant

Devant Qronte fait trophée ;

En voilà les traits éclatants; Elle étoit telle avant que le printemps Lui rendît ses cheveux avec ses autres charmes :

Lorsque les jours.sont inconstants ,

Elle n'est jamais sans alarmes.

't Après ces paroles, elle alla jusque dans Talcove présenter aux juges la toile qa elle tenoit déployée, et leui' dit que c'étoit le portrait d'Êlortésie , qu elle avoit fait depuis quelques mois. Us ien demeurèrent étonnés; et jetant la vue sur Hortésie, ils la tournèrent ensuite sur sa peinture. La meilleure partie de ses grâces y sembloit éteinte, il n y avoit ni roses, ni lis sur son teint ; tout y étoit languissant et à demi mort ; on ne voyoit que de la neige et des glaçons où on avoit vu les plus florissantes marqueis de la jeunesse. Les juges auroient soupçonné la fidélité du portrait, s'ils ne se fussent souvenus d'avoir vu Hortésie en cet état-là. Chacun commença de douter qu'on voulût accorder le prix à Une beauté si frêle et si journalière : ellemême abandonna sa propre défense, et ne sut que répondre sur ce reproche. Si bien qu Apellanire s'en retoiu'noit toute triomphante, lorsque Palatiane lui dit: N'insultez point à une beauté qui craint tout, à ce que vous dites: si elle languit tous les ans, elle reprend aussi, tous les ans de nouvelles forces; quant à vous, qu 'est-il de-

meure de ce qu*ont fait autrefois vos Apelles et vos Zeuxis, que le nom de leurs ouvrages, et lès choses incroyables que Ion en dit? Les miens vivent plus de siècles que les vôtres ne sauroient vivre d'années. Apellanire ne s'étonna point, et se douta bien que Palatiane «elle-même se verroit bientôt confondue. Cela ne manqua pas darriver.

Ce fut par Calliopée.

Montrez-moi ^ dit cette fée, ' Quelque chose de plus vieux Que la chronique immortelle De ces murs pour qui les dieux Eurent dix ans de querelle.

Bien que par les flots amers On aille au-delà des mers Voir encor vos pyramides, J^ai laissé des monuments Et plus beaux et plus solides Que ces vastes bâtiments.

Mes mains ont fait des ouvrages Qui verront les derniers âges Sans jamais se ruiner :

Le temps a beau les combattre > ; L^eau ne les sauroit miner.

Le vent ne peut les abattre.

Sans moi UTnl d'tBUvres fameux ,

' HoBAT. Garm. 4 9 od. xxx.

Ignorés de nos neveux, Périroient sous la poussière :

Au Parnasse seulement On emploie une matière Qui dure éternellement.

Si Ton conserve les noms, Ce doit être par mes sons, Et non point par vos machines :

Un jour, un jour l'univers Cherchera sous vos ruines Ceux qui vivront dans mes vers.

Aussitôt elle s'approcha du balustre, et laissant Palatiane toute confuse, eUe adoucit quelque peu sa voix, et parla ainsi :

Juges, vous le savez , et dans tout cet empire

Mon charme est plus connu que Pair qu'on y respire;

Cest le seul entretien que l'on prise aujourd'hui :

Pour comble de bonheur, Alcandre ' en est l'appui.

Je n'en dirai pas plus, de peur que sa puissance

N'oblige vos esprits à quelque déférence.

Vous jugez bien pourtant quelle est une beauté

Qui possède son cœur, et qui Ta mérité;

Mais, sans vous prévenir par les traits du bien dire^

Je répondrai par ordre ^ et cela doit suffire.

On diroit que ces arts méritent tous le prix. Chaque fée a sans doute ébranlé les esprits ; Toutes semblent d'abord terminer la querelle.

' Louis XIV.

La première a fait voir le besoin qu'on a dVlie.

Si j'ai de son discours marqué les plus beaux traits ,

Elle loge les dieux , et moi je les ai faits.

Ce mot est un peu vain , et pourtant véritable :

Ceux qui se font servir le nectar à leur table,

Sous le nom de héros ont mérité mes vers;

Je les ai déclar^^ «lattres de Tunivers.

O vous qui m'écoutez, troupe noble et choisie ,

Ainsi qu'eux quelque jour vous vivrez d'ambrosie;

Mais Alcandre lui-même auroit beau l'espérer,

S'il n'impioroit mon art pour la lui préparer.

Ce point tout seul devroit me donner g^ain de cause :

Rendre un homme immortel , sans d oute est quelque chose :

Apellanire peut par ses savantes mains

L'exposer pour un temps aux regards des humains :

Pour moi , je lui bâtis un temple en leur mémoire;

Mais un temple plus beau , sans marbre et sans ivoire ,

Que ceux où d'autres arts, avec tous leurs efibrts.

De l'univers entier épuisent les trésors.

Par le second discours on voit que la peinture .

Se vante de tenir école d'imposture ,

Gomme si de cet art les prestiges puissants

Pouvoient seuls rappeler les morts et les absents !

Ce sont pour moi des jeux : on ne lit point Homère ,

Sans que tantôt Achille à l'ame si colère ,

Tantôt Agamemnon au front majestueux ,

Le bien-disant Ulysse, Ajax l'impétueux,

£t maint autre héros offre aux yeux son image :

Je les fais tous parler, c'est encor davantage.

La peinture après tout n'a droit que sur les corps ;

Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts

Qui font mouvoir une ame , et la rendent visible :

Seule j'expose aux sens ce qui n'est pas sensible ,

Et, des mêmes couleurs qu'on peint la vérité.

38o SONGE DE VAUX.

Je leur expose encor ee qui n'a poi&t été.

Si po ur faire un portrait Apellanire excelle , «

On m'y trouve du moins aussi savante qu'elle ;

Mais je fais plus encore ^ et j'enseigne aux amants

A fléchir leurs amours en peignant lears toiirn»ent&

Les charmes qu'Hortésie épand sous sesomJ>ra)g(els

Sont plus beaux dans mes vers qu'en ses prppres ouvrages;

Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants :

C'est chez moi qu'il faut voir les trésors du printemps.

Enfin , j'imite tout par mon savoir suprême ;

Je peins , quand il me pi ait, la peinture elle-même.

Oui , beaux-art^) <}uand je veux , j'étale Vos attraits :

Pouvez-vous exprimer le moindre de mes traits?

Si donc j'ai mis les dieux aunlessus de l'envie;

Si je donne aux mortels une seconde vie;

Si maint oeuvre de moi , solide autant que beau y

Peut tirer iln héros de la nuit du tombeau ;

Si , mort eH ses neveux , dans mes vers il respire;

Si je le rends présent bien mieux; qu'Apdlanire ;

Si de Palatiane , au prix de mes efforts ,

Les monuments ne sont ni durables, m f(»*ts ;

Si souvent Hortésie est peinte en mçs ouvrages.

Et si je fcis parler ses fleurs et 8^8 ombrages 9 *

Juges , qu'attendez-vous? et pouiH}uoi consulter?

Quel art peut mieux que œ^ cet écrin mériter?

Ce n'est point sa valeur où j'ai voulu prétendre;

Je n'ai considéré que le portrait d'Alcandre. .

On sait que les trésors me touchent rarement;

Mes veilles p'ont pour but que l'honneur seulement:

Gard ez ce diamant don t le prik eét exuème ,

Je serai riche assez pourvu qa'AIcandre m'aime ' . .

* IL faut se rappeler ici ce que La Fontaine a dit dans son ^^^' tissement, que Fëcrin. qui devoit être donne en prix à l'une des

SONGE DE VAUX. 38i

La harangue de Calliopée produisit un merveilleux changement dans les esprits. Les autres fées l'avoient bien prévu; car, auparavant que Ton s'assemblât, elles demandèrent qu'il fût défendu de se servir des traits de la rhétorique ; que cela n'étoit pas sans exemple ; qu'une pareille défense s'étoit observée long-temps dans Athènes, parceque les orateui*s faisoient prendre de telles résolutions que bon leur sembloit ; et qu'enfin le métier de leur rivale étant de séduire , il n'étoit pas juste qu'elle eût cet avantage sur elles. Mais, comme il étoit question de charmes, ces juges leur représentèrent qu'ils ne voyoient pas pourquoi ceux de l'éloquence dussent être exclus, et que leur propre requête leur faisoit tort, parcequ'il sembloit qu'elles donnassent déjà gain de cause k leur concurrente. Ainsi chacune employa tous les artifices dont elle se put aviser.

Après que l'applaudissement qu'on donna à la harangue de Calliopée fut un peu cessé, Apellanire, comme la seule qui pou voit avoir quelque chose de commun avec elle, et comme cefle aussi qui jusque-là croyoit avoir la meilleure part à l'écrin, prit la parole, et avoua que les charmes de $a rivale étoient à la vérité fort puissants ; mais en quoi cela pouvoit-il regarder la maison de

fées renfermoit un diamant d'une beauté extraordinaire, et sur le couvercle le portrait du roi.

Vaux? au lieu que tout y brilloit des enrichissements qu elle avoit trouvés. Combien de plafonds qui surpassoient non seulement tout ce qu on avoit jamais fait en ce genre, mais aussi Fimagination même des regardants! combien d'ornements judicieux, agréables, et bien inventés! Étoit-il possible qu'en la présence de ces merveilles on adjugeât le prix à quelque autre qu'elle? Quand elle eut fini, Calliopée tomba d'accord de ce dernier point, et rendit un pareil témoignage à la vérité. Mais se peut-il faire que vous ignor riez, ajouta-t-elle en s'adressant à Apellanire, ce que mon art a de commun avec Vaux? La dernière main n'y sera que quand mes louanges l'y auront mise; et vous-même, ne deVriez-vous pas consentir que j'eusse l'écrin, comme le plus digne prix de la gloire que mes ouvrages vous ont donnée? Je demandai tout bas à Gelaste ce que cela voidoit dire. Il me répondit que plusieurs personnes avoient déjà fait la description de quelques endroits de ce beau séjour; sur-tout qu'il m'en vouloit montrer une du salon, laquelle on ne pouvoit assez estimer.

Cette contestation des deux fées, et le souvenir de ce que les autres avoient dit, embarrassèrent les juges de telle sorte, qu'ils se parlèrent près d'un quart d'heure sans rien résoudre. Cependant le reste de la compagnie s'entretenoit aussi de cette action, au moins il me le sembla; car les

uns et les autres parloient trop bas, et nous étions trop éloignés pour en rien entendre. Enfin les juges ordonnèrent pour tout résultat, que y puisque les choses étoient tellement égales, ces quatre fées feroient paroître sur-le-champ quelque échantillon de leur art, afin qu on sût laquelle de toutes était la plus savante dans la magie. Cela fut prononcé par 1 un des trois juges : chacun témoigna en être content. Aussi étoit-ce une nouvelle occasion de plaisir. Oronte lui-même sembla l'approuver par "un léger mouvement de tête. Il se fit ensuite un fort grand silence, les esprits étant demeurés comme suspendus, dans lattente d autres merveilles.

C'est assez de ces deux échantillons pour consulter le public sur ce qu'il y a de sérieux daps mon songe ; il faut maintenant que je le consulte sur ce qu*il y a de galant; et, selon le jugement qu'il fera de l'un et de l'autre, je me réglerai si je continue cet ouvrage. Le lecteur saura, pour l'intefttigence du fragment qui suit, qu'un saumon et un esturgeon, qui apparenmient suivoient un bateau de sel, furent pris dans la rivière de Seine. On les présenta vifs à M. Fouquet, qui les fit mettre en un fort grand carré d eau, où je les trouvai pleins de santé et de vie quand je commençai ma description. Je m'imagine donc, dans mon songe, que ce sont deux ambassadeurs envoyés à M. Fouquet par le dieu Neptune, pour lui offrir de sa part tous les trésors de l'empire maritime, des morceaux pétrifiés, du corail de toutes sortes, des conques, afin que M. Fouquet pût faire embellir certains rochers qui sont dans un avant* corps d'architecture, vis-à-vis de la cascade de 5. 25

Vaux. Je feins aussi qu'un de ces poissons ( c est restlirgeon) me parle par truchement, et me conte, son aventure et celle de son ôamarade, avec lorigine et le motif de leur députation.

Page 1