‹ ŒuvresChapitre 133 sur 136 · IV · texte numérisé non relu

IV

Comme Sylvie honora de sa présence les dernières chansons d'un cygne qui se mouroit, et des aventures du cygne.

J'eusse contiaué mes plaintes,. si le spu d'un luth ne les eût iatercompues^ Cosome j'aime eaLtrêmement rharmonie, je quittai le lieu où j'étois pour aller du côté que le son se faisoit entendre.

' Madame Fouquet.

' Ce fragment et tous ceux qui suivent, jusqu'au neuvième exclusivement, d'oui point été publies par La Fontaine, et n*ont été imprimés qu'après sa moft dans le recueil de ses œuvres diverses publié en 1739, page ^20 à 346: Lé neuvième fragment avoit paru même avant les trois qtii précèdent, et ^t inséré à la suite du premier recueil de contés que publia La Fontaine en i665.

SONGE DE VAUX. Sgi

Lycidas me suivit; et lui ayant demandé ce que ce pouvoit être, il me dit qae Sylvie , ayant appris qu un cygne de Vaux s en alloit mourir, avoit envoyé quérir Lambert * en diligence, afin de faire comparaison de son chant avec celui de^ ce' pan* vre cygne. Ce n est pas, ajouta Lycidas, que tous les cygnes chantent- en mourant. Bien que cette tradition soit fort ancienne parmi les poètes, on en peut douter sans impiété, aussi bien que de plusieurs autres articles de leur croyance. Afin de t'expliquer ceci, tu as lu sans doute que Jupiter emprunta autrefois le corps d'un cygne pour approcher plus facilement de Léda ; et parceque^ lui ayant chanté son amour sous cette figure, elle en fut touchée, et que Jupiter reprit incontinent la forme de dieu, il ordonna, en mémoire de cette aventure, qu autant de fois que Famé du cygne où il avoit logé passeroit d'un animal de la même espèce en quelque autre corps, cet animal chanteroit si mélodieusement que chacun en seroit charmé. Or, je m'imagine que, quelque ancien poète en ayant entendu chanter un, cela a donné Heu à lopinion qui est répandue dans leurs livres pour tous les autres.

Tandis que Lycidas m'entretenoit de la sorte, nous vîmes arriver Sylvie , accompagnée des Grâces et d'un très grand nombre d'Amours de

* Musicien célèbre. Voyez le tome VI.

toutes les manières. Elle s'assit dans un fauteuil / sur les bords du canal où étoit le cygne ; et aussitôt Lambert, ayant accordé son téorbe % chanta un air de sa façon qui étoit admirablement beau , et le chanta si bien, quil mérita detre loué de Sylvie, et fut ensuite abandonné aux louanges de tous ceux qui étoient présents. L un lappeloit Orphée; l'autre, Aiopbion: il y en eut même qui s'étonnèrent de ce qu Oronte , voulant faire bâtir un palais, navoit pas fait marché avec lui, disant que les pierres ^e seroient venues ranger d'ellesmêmes au son de sa voix, sans qu'il eût été besoin de tant de bras et de machines. Enfin on crut que le cygne n'oseroit chanter après lui. Il chanta toutefois,, çt chanta véritablement assez bien ; mais, outre que c'étoit en une langue qu'on n'entendoit point, il fut jugé dé beaucoup inférieur à Lambert ; et Sylvie, ne jugeant pas à propos de le voir mourir, se fut promener d'un autre côté.

Chacun la suivit, hormis Lycidas et moi. Si bien qu'étant demeurés seuls, je le remis sur le discours qu'il avoit quitté, et lui demandai s'il

* Le téorbe est une sorte de luth à deux manehes, dont le second , qui est plus long que le premier, soutient les deux dernières cordes qui rendent le son plus grave. On se senroit souvent de cet instrument sous Louis XIV pour accompagner la voix. Le Dictiormaire de l'Académie françoise de 1696, t. U, p. 3i8, nous apprend qu alors ou prononçoit communément tuorbei*

SONGE DE VAUX. SgS

étoit possible que le cygne eût été autre chose qu'il tfétoit, et s'il seroit encore autre chose dorénavant. Pour te faire entendre tout ce mystère, me répondit-il , il faut que je le prenne d'un peu plus haut. Et, après avoir toussé trois ou quatre fois, il commença de cette sorte :

Ce que tu vois d'animaux et d'humains

Troque sans cesse, et devient autre chose;

Toute ame passe en différentes mains :

Telle est la loi de la métempsycose ,

Que le Sort tient en ses livres enclose.

Car ici-bas il aime à tJDUt changer,

Selon qu'il veut nos esprits héberger.

L'ame , d'habit bien ou mal assortie , 4^

D'un roi se vét en sortant d'un berger,,

Puis d'un berger, étant du roi sortie.

Je le sais d'Apollon , vrai trésor de doctrine^ Berger, devin , architecte, et chanteur, . Et docteur En médecine ; Tantôt portant le jour en différents quartiers , Tantôt faisant des vers en l'honneur de Sylvie. Je ne m'étonne pas , ayant trop de métiers , S'il a pei ne à gagner sa vie.

Il m'a donc dit ce matin , Venant voir notre malade :

Ce pauvre cygne achève son destin ; Ne lui donnez plus rien qu'un petit de panade;

Car il est mort , autant vaut.

J'entends mort selop vous, que sert-il qu'on vous flatte? Gomment, monsieur! ai-je dit aussitôt.

Ne remuer ni pied ni patte N^est pas, selon vous-même, être mort comme il faut? Non, m'a-t-il répondu : puis, faisant une pause, Il m'a déduit au long^ cette métempsycose;

Or voici comme va la chose.

Sans user de fiction,

Ce cygne étoit Amphion Qui bâtit Thébe au doux son de sa lyre.

On ne m'a 'pas voulii dire Ce qu'il étoit avant ce jour; C'est un trop g^rand secret : il te doit donc suffire Que son ame a depuis animé tour-à-tour

Des corps mâles et femelles,

Des plus beaux et des plus belles ;

Des animaux fort jolis ,

Mig^nons, bien faits, et polis;

De fort aimables personnes,

Bien faites, douces, mignonnes;

Point de nains, point d'avortons;

Peu de loups, force moutons;

Certain oiseau qui caquette.

Un héros, une coquette;

Un amant qui de tristesse La tête en quatre se fendit;

Un autre qui se pendit A la porte de sa maîtresse; Des philosophes, des badins;

Deux ou trois jeunes blbiidios ,

Cinq ou six beautés insigoes.

Ayant de beaux cheveux blonds ,

Et les cous non pas si longs Que des: cygnes ,

Mais aussi blancs, sans mentir.

Digiti

Enfin cette ame, au partir Du corp3 d'une beauté qui chantoit coinime un ange, En entrant dans ce cygne eut une peur étrange,

Croyant avoir pour maison Un oison;

Sans se souvenir à l'heure

D'une semblable demeure

Où jadis le roi des dieux , Pour loger avec elle ayant quitté les cieux , Se fit blanc comme un cygne, et donna dans la vue

De Léde aux yeux si charmants.

Gomment s'en fût souvenue

L'ame au bout de deux mille ans?

Et comment de chaque aventure Se pourra-t-elle souvenir, Ne devant pas sitôt finir,

A ce qu'Apollon assure?

Elle doit, ce dit- il, entrer auparavant

Au corps du premier enfant

Que fera certaine belle.

Que Phyllis pour le présent On appelle.

Mais quand le cygne mourra , L'enfant, pourra-t-on dire, encor fait ne sera.

En ce cas, l'ame au plus vite,

En attendant que ce gite

Se t&xcoï^tre en son chemin , Peut loger dans des corps qui dès le lendemain ,

Dans six mois, dans une année,

Verront leur fin terminée.

Voilà ce qu'il m'en a dit :

Qu'on en fasse son profit*

Gela me suffit, dis-je à liycidas; maU le dieu

que vous me donnez pour caution de yptre métempsycose auroit-il bien pris la peine de visiter un cygne malade? Gomment! repartit Lycidas moitié en colère, y a-t-il quelque chose dans Vaux dont Apollon ne doive avoir soin? Sais-tu qu'il a f^t résolution de demander à Oronte le même emploi qu'il eut autrefois chez Adméte? Car, pour t'en parler franchement ,

11 est las des vains travaux, Il se rit des beaux ouvrag-es, Et veut par monts et par vaux, Dans nos prés, sur nos rivages.

Garder les moutons de Vaux ; Car on y gagne gros gages :

Aucun labeur n'y manque de guerdon'.

Ce ne sont point les murs du roi Laomédon , Qui voulut pour néant, si j'ai bonne mémoire, Bâtir ces murs détruits par un décret fatal : C'étoit un roi qui payoit mal.

Il n'e^t pas le seul en l'histoire.

Enfin Apollon a juré de ne plus faire de vers, que quand Oronte et Sylvie le souhaiteront. Il gouvernera leurs troupeaux ; il sera contrôleur de leurs bâtiments ; il conduira la main de nos peintres, de nos statuaires, de nos sculpteurs; il t'inspirera toi-même, si tu écris pour plaire au héros ou à l'héroïne, et non autrement. Je souris là-

* Récompense.

dessus, et je priai Lycidas de me mener en des lieux où je pusse voir encore d'autres merveilles.

Acanthe^ au' sortir de l'apothéose 4'Hercule, est mené dans une chambre où les Muses lui apparoissent.

Mes conducteurs se lassant de me répondre sur tout, et voyant qu'ils n'étoient pas sortis dune question que je les faisois rentrer dans une autre, me tirèrent de ce. lieu-là malgré que j en eusse, et me filment passer dans une chambre voisine, dont les peintures et les divers ornements me parurent encore plus riches que ceux qui venoient de nous arrêter. Il y avoit une alcôve à Topposite des fenêtres ; le haut de la chambre étoit à l'italienne, et formoit une espèce de voûte ouverte par le milieu, où Ion voyoit un tableau qui représentoit plusieurs figures s'élevant au ciel. Aux quatre coins de la voûte étoient comme quatre chœurs de musique, composés chacun de deux muses si bieù peintes, que je crus voir ces déesses en propre personne. Jy fus moi-même trompé, moi qui ne bouge de THélicon. Ce lieu où je les

trouvois^ bien différent de leur séjour ordinaire,

fit que je ne me pus empêcher de leur dire :

Quoi! je vous trouve ici, mes divines maîtresses! De vos monts écartés vous cessez d'être hôtesses ! Quel charme ont eu pour vous les lambris que je vois? Vous aimiez , disoit-on , le silence des bois; Qui vous a fait quitter cette humeur solitaire? D'où vient que les palais commencent à vous plaire? J'avois beau vous chercher sur les bords d'un ruisseau. Mais quelle fête cause un luxe si nouveau?

Pourquoi vous vêtez- vous de robes éclatantes? Muses, qu'avez-vous fait de ces jupes volantes Avec quoi dans les bois, sans jamais vous lasser, Parmi la cour de Faune on vous voyoit danser? Un si g^rand chang^ement a de quoi me confondre. Pas une des neuf Sœurs ne daig^na me répondre. Oronte , dit Ariste, occupe leurs esprits:

Tantôt dans les forêts, tantôt sous les lambris. Elles font résonner sa gloire et son mérite< Voyez comme pour lui Melpoméne médite; Thalie en est jalouse , et ses paisibles sons Valent bien quelquefois les trag^iques chansons. Toutes deux au héros ont consacré leurs veilles : Elles n'ont ni beautés, ni grâces, ni merveilles, Que pour le divertir leur art ne mette au jour; Et chacune a pour but de lui plaire à son tour. Melpoméne pour lui peint les vertus romaines; L'autre imite toujours les actions humaines:

Ces couronnes, ce masque, expriment leurs emplois. Présentent à ses yeux ou le peuple ou les rois. La scène, lui montrant les héros ses semblables, flvoque leurs esprits enterrés sous les fables,

Des climats de Thistoire en fait souvent venir, Et se v^ chez les morts de spectacles fournir.

Il y a ici une lacune de quatre pages dans le manuscrit de l'auteur.

Pendant cela je considérois toute la chambre; et entre les deux objets, celui des Muses me remplissoit lame dune douceur que je ne saurois exprimer. Elle étoit telle que celle que j'ai quelquefois ressentie, me voyant au milieu de ces déesses, sous le plus bel ombrage de THélicon, favorisé conune à lenvi de toute la troupe. J'étois ravi de les voir si fort en honneur, et tellement considé* rées chez Oronte, qu'on les avoit logées dans l'une des plus belles chambres de son palais. Ce n'est pas qu'il y eût rien en, cela qui me surprît, et qu'elles ne m eussent entretenu dès auparavant de l'estime que ce héros avoit pour elles ; mais elles ne m'avoient point encore dit qu'il leur en eût donné cette marque : je témoignai la joie que j'en avois à mes conducteurs. Ariste, qui croyoit être obligé de faire les honneurs de la maison, me dit qu'elles méritoient bien cet appartement. Nous ne savons pas, ajouta-t-il, si nous n'aurons point quelque jour besoin d'elles. Après tout, elles sont filles de Jupiter: nous ne voudrions, pour quoi que ce fût, qu'elles s'allassent plaindre de nous en

4oo SONGE DE VÀTJX.

plein consistoire des dieux. Vous n avez, jamais vu qu'on se soit repenti de raccueil avec lequel on les a reçues. N ont-elles pas fait de leur part tout ce qu elles ont pu pour plaire à Oronte?

Leur troupe, en sa faveur, pleine d'un doux ennui. Quand tout dort ici -bas , travaille encor pour lui: Il semble que le peintre ait eu cette pensée. Voyez Fautre plafond où la Nuit est (racée :

Cette divinité, dig^ne de vos autels, ^^' £t qui même en dormant fait du bien aux mortels,

Par de calmes vapeurs mollement soutenue , La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas; Flaors que les seuls Zéphyrs font voler sur leurs pas. Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme. Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme, Sont moitié dans les airs, et moitié dans sa main; Moisson plus que toute autre utile au genre humain. Quelle est belle à mes yeux cette Nuit endormie! Sans doute de l'Amour son ame est ennemie; Et ce frais embonpoint sur son teint sans pareil Marque un fard appliqué par les mains dû Sommeil. Avec tous ses appas, l'aimable enchanteresse Laisse souvent veiller les peuples du Permesse; Cent doctes nourrissons surmontent son effort. Hélas! dis-je, pour moi je n'ai rien fait encor ' ; ^ Je ne suis qu'écoutant parmi tant de merveilles :

Me sera-t-il permis d'y joindre aussi mes veilles? Quand aurai-je ma part d'un si doux entretien? Veillez, Muses, veillez; le sujet le vaut bie*.

' La Fontaine n*avoit encore fait paroître que la traduction de FEunuque de Térence, ouvrage médiocre, et qui ndvoit produit aucune sensation.

SONGE DE VAUX. 4oi

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