DES
Cette tragédie n'est que îe développement d'un des innombrables épisodes dont se compose le Richard m de Shakspeare. Dans aucun autre de ses ouvrages, le poète anglais n'a usé plus largement de tous les privilèges de la liberté dramatique. Sa pièce est lui résumé historique de quatorze ans. On y voit figurer quatre rois, Edouard IV, Edouard V, Richard IIÏ et Henri VII, sans compter Henri VI, dont les funérailles ouvrent la scène; plus quatre reines, mères, filles ou veuves de rois; plus les trois oncles du jeune Edouard et ses deux frères utérins ; plus des lords en assez grand nombre pour former une chambre des pairs au petit pied , un archevêque , un évéque , deux prêtres , des assassins , des bourgeois , des spectres en chair et en os , parlant tout aussi fort que des personnes vivantes, et, pour compléter cet ensemble, deux armées en présence, deux armées dont ](îs chefs ont leurs tentes à quinze pieds l'une de fautre.
Ainsi s'explique la facilité avec laquelle, au milieu d'une mêlée épouvantable, Richard III se rencontre tête à tête avec Henri , et expie enfin par une mort trop tardive et trop honorable cette longue série d'assassinats qui lui ont ouvert jusqu'au trône un chemin sanglant. Le spectateur, comme l'on voit, a eu le temps de les suivre pas à pas. C'est une route qui ressemble à ces voies romaines dont les deux côtés ne sont décorés que de tombeaux et d'urnes cinéraires. Il y a des voyageurs que ce spectacle amuse; ne leur envions pas leurs jouissances. Le goût de M. Casimir Delavigne est sûr, et le poète français connaît son public. Il s'est bien gardé de le promener pendant quatorze ans , ou, ce qui est encore pis, pendant trois heures dans ce labyrinthe de crimes et d'horreurs. Il s'est rappelé que
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière ,
et que si l'esprit peut s'attacher, sans répugnance, à l'image d'un événement pathétique et terrible , il repousse avec dégoût le spectacle trop multiplié de scènes d'une froide et uniforme atrocité. Dans l'interminable galerie de Shakspeare, il n'a choisi qu'un seul fait. Il Va ménagé avec art. En le reproduisant , sans le copier , il lui a donné de justes et régulières proportions; i! l'a orné de riches accessoires; il a prouvé enfin que par le naturel et
les grâces du style, par ce secret aujoind'hiii si inécoiimi de prolonger une situation sans l'affaiblir, de la suspendre sans la ralentir, de la conduire à son dénouement sans la tordre.et sans lui faire violence, il était possible d'obtenir du spectateur une attention plus vive, et, littérairement parlant, plus honorable que cet intérêt de simple curiosité qui n'exige rien de l'art , et qui se contente d'une longue accumulation de faits ou de souvenirs historiques.
Dans Richard III ^ Henri VI et son fils Edouard ontétépoignardésdansleurprisonparl'usurpateur; le duc de Clarence , frère de Richard, a été noyé par ses ordres dans un tonneau de Malvoisie ; Rivers , lord Gray, frère et fils de la reine, sir Vaughan, l'un de ses plus ardens défenseurs, ont reçu la mort dans les cachots de Ponfrect; lord Hastings, lord Buckingliam , ont eu la tête, tranchée sur un échafaiid. On connaît la destinée des deux fils d'Edouard IV ; la femme de Richard , lady Anne est empoisonnée par son mari. Voilà le résumé de toutes les gentillesses que les enthousiastes de Shakspeare s'efforcent de proposer pour modèles à l'imitation de nos poètes, et, nous devons en convenir, ils ont été quelquefois crus sur parole. Il semblait que plusieurs de nos écrivains avaient pris au sérieux la grotesque exclamation d'Harpagon: a Allons vite, des commissaires, des archers,
« (les prévôts, des juges , des geôles, des potences, « des bourreaux! je veux faire pendre tout le « monde. » Tout cela a réussi pendant trois mois, mais sans faire retrouver, ou, pour mieux dire, sans remplir leur cassette. Vous verrez que, pour n'être pas obligés de se pendre eux-mêmes , ils en reviendront tôt ou tard au goût français. C'est là qu'est la mine inépuisable , c'est là seulement que la fortune et la gloire les attendent.
Ce n'est pas en vain que la mythologie a armé Melporaène d'un poignard à deux tranchans, et l'on convient que la tragédie se nourrit de crimes; mais est-ce une raison pour qu'elle s'en assouvisse jusqu'au dégoût? Certes , il y en avait pour elle une riche et abondante matière dans le massacre de deux jeunes princes, vertueux, innocens, unis par les liens d'une douce et touchante fraternité, élevés ensemble sous les ailes d'une mère adorée, et arrachés aux douces illusions de la gloire et de la puissance par une ambitieuse barbarie. C'est là, ce nous semble, un horizon assez vaste pour que l'imagination du poète s'y joue en pleine liberté; y a~t-il lieu à la terreur? qui oserait le nier? Ne voit-on pas d'avance les tristes et aimables victimes, placées immobiles sous le regard magnétique du tigre qui n'épie que le moment favorable de les mettre en pièces avec plus de sécurité? N'entendez-vous pas les rugissemens du monstre qui rôde autour de
sa double proie ? Ne suivez-vous pas ses mouvemcns tortueux et convulsifs, et n'étes-vous pas épouvanté de cette soif de sang qui étincelle; dans ses yeux, qui fait froncer ses épais sourcils, qui se trahit par le craquement de ses dents ? Y a-t-il terreur? Oh! oui, sans doute. Quoi de plus terrible eneffet que cette lutte du crime tout-puissant, tout hérissé de fer, contre deux enfans uniquement protégés par les grâces de leur figure, par l'innocence de leur âge, par la sainteté de leurs droits? Dans un pareil combat, dont l'issue ne peut malheureusement être douteuse, il n'y a xl'égale à la terreur que la pitié; pitié pour les fils , pitié pour la mère, pitié pour l'Angleterre, qae l'exécrable Richard doit encore écraser pendant quatre ans du poids de son usurpation.
Mais, pour que la catastrophe réponde par sa durée aux dimensions ordinaires de la tragédie, qu'aura à faire le poète? Fiez-vous-en à M. C. Delavigne; il saura bien trouver dans le caractère des individus dont il entoure ses deux principaux personnages, le moyen de remplir le cadre de son drame, et d'amener, sans secousse et sans fatigue , l'action toujours variée, toujours une, toujours attachante, jusqu'aux termes de son déplorable dénouement. Après la représentation ou la lecture , on connaîtra Richard III tout aussi bien qu'on a pu le connaître dans Shakspeare. On le 5. 26
verra faux, dissimulé, cruel, habile toutefois jusqu'à tromper la vigilance ombrageuse dîme mère, et la religion des prélats, et la complicité intéressée de ses propres courtisans , et jusqu'à la scélératesse du principal ministre de ses fureurs. Vous le retrouverez tout entier dans sa difformité physique et morale, tel que l'a représenté la véridique histoire et non tel qu'il a plu à son apologiste Horace Walpole de le falsifier, apparemment pour le plus grand intérêt de l'humanité et de la vertu. Oh! si les sophistes pouvaient savoir quel mal ils font aux hommes en essayant de réhabiliter la mémoire des tyrans ! Bel encouragement aux vertus politiques des maîtres du monde, que de revenir ainsi sur la condamnation des brigands couronnés qui ont ensanglanté le pouvoir et déshonoré lapourpre royale! Comme il est utile, comme il est exemplaire de leur apprendre que, condamnés par leur conscience, par la voix ou par le silence des contemporains, ils trouveront un jour , dans la postérité , des vengeurs complaisans qui érigeront leurs crimes en problème, et qui calomnieront vingt, trente, cent générations, pour se donner le plaisir d'absoudre, de leur autorité privée, l'homme dont le nom est devenu
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure !
Revenons à la tragédie, dont cette digression ne
nous a pas beaucoup éloignés. Il était question de la fidélité avec laquelle le poète avait conservé le caractère historique de Richard. En effet, le plan de l'usurpateur est arrêté : les deux fils d'Edouard seront d'abord, par ruse ou par violence, amenés à la Tour. lÀy séquestrés de leurs partisans, il en disposera à son gré. Il entre; il interrompt les jeux enfantins du plus jeune des fils d'Elisabeth ; et voyez la duplicité de Richard , qui s'étend avec un plaisir hypocrite sur les hommages et les honneurs dont les fidèles Anglais accueillent le retour du roi à Londres ;
Moi, son humble sujet, Heureux de ces transports dont je chéris l'objet, J'arrive, et des douleurs je trouve ici l'image! Tant d'attraits sont voilés des ombres du veuvage. Que ce front, pour un jour affranchi de son deuil , Rayonne, heureuse mère, et d'ivresse et d'orgueil.
L'infâme! et c'est à une mère qu'il s'adresse ; à une mère autour de laquelle il va épaissir les ombres de ce deuil conjugal qu'il a l'air de lui reprocher ; une mère que , s'il est permis de créer une double expression qui manque à notre langue, il va rendre, dans quelques heures, i'eui'e et orpheline de ses deux enfans!
Dans cette scène digne, non pas d'être lue,
mais d'être étudiée , il y a deux traits empruntés à Shakspeare, dont l'un paraîtra sans doute plus heureux que l'autre. A la suite d'un sarcasme très piquant lancé par le petit duc d'York à son oncle, Richard le quitte brusquement.
A revoir, bon neveu !
(àpart. )
Quand ils ont tant d'esprit, les enfans vivent peu.
Cela est bien; l'âme, les desseins sinistres de Richard s'y dévoilent; et le dernier vers fait frissonner. Quant à l'autre proverbe :
Mauvaise herbe est précoce et croît avant le temps ,
on le jugera peut-être peu en harmonie avec la dissimulation dont use Richard dans tout le reste de la scène, et avec les convenances, puisqu'il parle au frère du roi, en présence de la mère du roi. Il eût mieux valu laisser à Shakspeare le mérite de l'invention , ou de l'application.
La scène suivante où Richard, au nom de prétendus conjurés qui n'existent pas , veut amener la reine à confesser publiquement la honte, l'opprobre du royal époux qui l'a couronnée, n'est pas moins remarquable d'adresse et de perfidie , et elle provoque une réponse admirable d'Elisabeth, ad-
mirable de sentiment , d'éloquence, de pathétique, et de poésie. Il n'est personne qui, après l'avoir lue , ne s'écrie avec plus de sincérité que Richard :
Vertu ! que c'est bien là ton sublime langage !
Richard , il est vrai , ajoute :
Mais croyez qu'avant vous, si la lutte s'engage, J'irai leur faire affront de leurs propres noirceurs , Reine, et vous nj'oubliez parmi vos défenseurs.
Abominable hypocrisie! protestations décevantes de service et de dévouement ! Et cependant la tendresse maternelle elle-mémeyest trompée. Ah! c'est qu'il est un degré de fausseté et d'imposture qu'une âme pure ne peut soupçonner. Britannicus refuse de croire à la trahison de Narcisse. Placée en dehors de la trame, Junie éclairée par l'amour, comme ici le duc d'York par la tendresse fraternelle , en reconnaît et en démêle seul la noirceur. Quoi donc! l'amour maternel est- il moins craintif, se tiendraitil moins sur ses gardes que les passions et les sentimens de l'adolescence ? Non , sans doute ; mais Elisabeth mêle à ses plus vives affections les raisonnemens de la politique et les calculs de l'intérêt personnel de Richard. Elle compte ses amis, elle
maire et les aldermen , et les conimerçans de la Cité ! Un critique aussi éclairé que bienveillant a blâmé ce morceau, tout en rendant justice au mérite du style et à l'esprit satirique dont il étincelle. Cette observation serait juste, si la tirade censurée était un hors-d'œuvre , s'il n'en ressortait pas un trait de caractère et une observation morale qui trouve tous les jours son application. M. Casimir Delavigne a voulu rappeler que les grands ne flattent les petits que pour les faire servir à leurs projets, et s'en moquer ensuite. N'oublions pas d'ailleurs que Buckingham est en tète à tête avec Richard , l'homme de son siècle qui , si l'on s'en rapporte à Shakspeare , affichait le plus profond mépris pour le peuple.
Ce Buckingham a donc versé sans scrupule le sang de Rivers , et toutefois il recule à la proposition de consommer son ouvrage par le meurtre des deux fils d'Edouard. Est-ce humanité ? est-ce sympathie pour leur âge, pour leur innocence, pour la dignité royale? Nullement. C'est que les droits de la royauté sont les garans des droits de la noblesse.
Les deux princes, c'est nous : cjui les touche nous blesse.
11 est royaliste par égoïsme, par communauté d'intérêts; le sentiment n'entre pour rien dans sa résistance. Il abandonne donc Richard, et Richard
lui fiiit pressentir assez clairement la récompense qui lui est destinée.
Le jour où, quand je marche, on me laisse en chemin, Ce jour, pour mon ami, n'a pas de lendemain.
Et il est homme de parole cet excellent Richard. Tyrrel reçoit l'ordre quelques instans après d'assassiner Buckingham ; et s'il l'exécute assez maladroitement, le noble duc ne perdra rien pour attendre. Shakspeare nous le fait voir marchant à l'échafaud dans la compagnie d'Hastings, autre lord retardataire. M. Casimir Delavigne a épargné à notre délicatesse le spectacle du bourreau , et il a fait d'autant plus sagement qu'en cela il a suivi également les règles du goût et celles de la vérité historique. Buckingham fut en effet décapité par l'ordre de Richard, mais deux années s'étaient écoulées depuis le meurtre des enfans d'Edouard.
On a reproché à Tyrrel de ne pas être d'accord avec lui-même. Ce serait une faute très grave , et M. Casimir Delavigne n'est pas homme à s'en permettre de cette nature. Il connaît bien son Horace, et ce serait pour la première fois qu'il aurait oublié le précepte :
Servetur ad imum Qualis ab incœplo processerit, et sibi constet.
Malgré le dévergondage de sa conduite passée;
en dépit de sa cupidité insatiable , de ses habitudes de jeu, d'ivrognerie, de meurtre, cet homme vendu corps et âme à Richard, ce misérable qui déjà, sur un signe du tyran, a tenté d'assassiner Bucknigham, éprouve un retour de sensibilité au moment de frapper deuxenfans dont l'âge et les grâces lui rappellent un fils unique enlevé à sa tendresse. M. Casimir Delavigne a parfaitement saisi la nuance qui sépare d'un monstre , d'un franc et froid scélérat tel que Richard, un détestable sujet, sans doute, un être que le malheur et l'inconduite ont porté à désespérer de lui-même; qui repousse la société parce qu'il en est universellement repoussé; mais qui jette encore un regard douloureux vers cette île escarpée et sans bords qu'une première faute peutêtre lui a fait quitter, et dans laquelle il lui est désormais impossible de rentrer. Dans une pareille position, l'amour paternel a pu survivre et a survécu, en effet, à toutes les vertus; cet amour s'est réfléchi, en quelque sorte, sur ces malheureux enfans dont il voudrait être le père, dont il est condamné à être l'assassin. C'est comme cela, du moins, que M. Casimir Delavigne m'a paru avoir conçu le rôle de ïyrrel ; et, pris de ce point de vue , on peut dire que ce personnage a quelque chose de grand et d'original; c'est un ange déchu, dans 1 ame et sur le front duquel n'est pas encore totalement effacée l'empreinte de sa splendeur primitive.
Shakspeare, qui n'a fait qu'effleurer comme en passant le caractère de Tyrrel, si profondément creusé par M. Casimir Dclavigne ; Shakspeare , disje , n'a pas craint de mettre dans sa bouche un récit touchant de la mort des jeunes princes. On peut lire ce récit à la première page de la tragédie française. L'homme qui, parlant de Forrest, s'écrie: «Le scélérat! » n'était pas né pour devenir luimême un modèle de scélératesse.
Après avoir répondu à quelques reproches, que reste-t-il à faire à la critique? Louer le style, faire remarquer la suite non interrompue de l'action, sa marche rapide, l'observation sévère des règles, et étabhr, par cet exemple, la compatibilité tant contestée de ces règles avec les plus beaux effets de la scène tragique , ce serait se répéter en pure perte, et reproduire avec quelques variantes les jugemens déjà publiés sur les ouvrages antérieurs de M. Casimir Delavigne. C'est à peine si certains chicaneurs s'aperçoivent qu'il s'est écoulé troisjours entre l'arrivée des princes à la Tour et leur mort. Faisons-en néanmoins l'observation pour l'acquit de notre conscience , et pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir volontairement passé sous silence cette grave infraction au précepte d'Aristote, d'Horace, et de monsieur Despréaux.
La pièce est dédiée à M. Paul Delaroche. Celte
412 EXAMEN CRITIQUE, etc.
dédicace est l'acquit d'une dette de justice, autant qu'un tribut d'amitié. Un beau tableau a dû inspirer un beau poème ,
Ut pictura, poesis.