‹ [Œuvres] (volume 3)Chapitre 73 sur 162 · COMÉDIE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN CINQ ACTES

REPRESENTEE POUR LA PREMIERE FOIS A PARIS, SUR I.E SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS, LE 6 JANVIER 1820.

PERSOJNJNAGES.

DERVILLE

DALLAINVAL.

Le théâtre représente une place publique.

DERVILLE , lisant une affiche ; DALLAINVAL ,

éttuliaut un rôle.

DERVILLE

« Second Théâtre Français. Aujourd'hui la piece mière représentation des Comédiens , comédie en « cinq actes et en vers... »

Parbleu, j'ai peine à en croire mes yeux; cela ne se conçoit pas, et je suis d'une colère...

DALLAINVAL.

Eh mais! monsieur, si vous daigniez parler plus bas... ou vous promener plus loin...

DERVILLE

Comment ! c'est vous , mon cher Dallainval !

DALLAINVAL.

C'est Derville, notre ancien camarade. Eh! mon

< lier, on tic vous a pas vu depuis votre représentai ion de retraite.

DERVILLIi.

Morbleu ! je suis enchanté de vous trouver. Quand je suis en colère, je n'aime point à me fâcher tout seul , et vous allez faire ma partie. Vous connaissez l'ouvrage qu'on donne ce soir, cette pièce des Comédiens?...

DALLAIN VAL , froideuaeu».

Oui... j'étudiais là mon rôle.

DERVILLE

Comment? vous avez consenti à y jouer?

DALLAIN VAL.

Pourquoi donc pas?

DERVILLE

| tertes , voilà du nouveau !

DALLAINVAL.

Eh bien! n'en demandez-vous pas tous les jours? Ne répétez-vous pas sans cesse que tous les sujets de comédie sont épuisés? qu'il n'y a plus de caractères? Vous voyez cependant que celui du Comédien reste enotre à traiter.

DERVILLE

Vous allez dont dire de nous bien du mal

DALLAINVAL.

Non pas... Une comédie n'est pas un libelle, et nous garderons les égards et les ménagemens...

DERV1LLE.

J'entends... Que ne le disiez-vous de suite? C'est une satire où nous nous ferons des complimens...

DALLAIJNVAL.

Encore moins !... C'est pour le coup qu'on s'égaierait à nos dépens...

DERVILLE

Eh bien , morbleu ! que direz-vous donc ?

DALLAINVAL.

Eh mais... la vérité!... un tableau fidèle doit tout peindre... le bon et le mauvais côté. Chez nous aussi il est de rares vertus et d'estimables qualités, et vous le savez de reste; tel, que le public applaudit comme homme de talent, nous l'estimons comme honnête homme, nous qui le connaissons mieux. On parle de nos rivalités, mais on ne dit pas que toutes rivalités cessent dès qu'il faut secourir un camarade... que l'on nous a vus contribuer de nos soins, de nos efforts, de nos faibles talens, pour payer la dette de l'amitié, et prouver qu'aux jours du malheur les artistes sont tous frères cuire eux comme les arts qu'ils cultivent!...

Di r.\ ni i .

A la bonne heure ! Si toute la pièce est ainsi, je pense connue vous qu'on a raison de la donner, et ce soir je vous réponds que je ne céderai à personne ma place au balcon.

DALI.ALNVAL.

Un instant... Je ne prétends pas non plus dissimuler nos côtés faibles! Nous avons bien aussi nos petits travers; et au fait , quand toutes les classes de la société ont leurs ridicules... je ne vois pas pourquoi nous n'aurions pas aussi les nôtres: pourquoi Ion voudrait établir pour nous une loi d'exception. Dieu merci , il n'y a plus dans l'Etat de corps privilégié!... aussi je ne vous cache pas qu'il pourrait bien être question dans la pièce nouvelle de nos petits démêlés, de nos prétentions dramatiques, de nos tournées départementales.

df.i:\ ii i i .

Comment, vous parlez de tournées départementales et d'artistes voyageurs?

DALLAINVAI..

Sue, doute.

DElî\ II i i Des ronronnes de provinces.'... et des petits vers <le

l'endroit .'...

DALLAINVAL.

Un peu.

DERVILLE

J'y suis... je comprends, enfin ! ce n'est pas nous.... c'est le voisin que vous attaquez... c'est bien ! C'est charmant, et nous allons reconnaître tous les portraits.

DALLAINVAL.

J'ensuis fâché pour votre pénétration, mais vous ne reconnaîtrez personne.

DERVILLE

Et qui donc peindrez-vous '...

DALLAINVAL.

L'espèce en général , et non les individus ; et je vous préviens d'avance que, depuis le père noble jusqu'au souffleur, tout sera de fantaisie. ■

DERVILLE

De fantaisie!... de fantaisie ! Vous avez beau dire, vous ne m'empêcherez pas, moi, de faire des allusions, si cela me plaît.

DALLAINVAL.

Vous en empêcher ! Eh! qui le pourrait? On imprimerait aujourd'hui le chapitre de Gil-Blas sur les

comédiens, que chacun voudrait reconnaître tous les personnages. Mais nous protestons d'avancé : nous nous défendons de toute interprétation maligne; si vous y trouvez des allusions, c'est vous qui les aurez laites... et, si j'ai sur vous quelque pouvoir , regardez-y à deux fois...

Et ne nousbrouillez pas avec la république. DERVILLE.

Oh! nous verrons... Je ne promets rien... et puisque vous êtes décidés à n'épargner personne, depuis le souffleur jusqu'au père noble, passe pour ces messieurs, je renonce à les défendre; mais ces dames?...

DALLA12VVAL.

Ces dames!... Ces dames sont fort aimables, et nous savons surtout le respect qu'on leur doit... Régnant parles grâces et les talens... chéries, adorées, environnées d'hommages... il est tant de qualités brillantes sur lesquelles on peut les louer, qu'elles-mêmes nous abandonneront volontiers quelques légères imperfections, quelques petits caprices qui les rendent encore plus piquantes! Les ombres ne déparent point un tableau; au contraire, elles le font ressortir... et nous mettrons si peu d'ombres...

DERVILLE

Que ce sera clair comme le jour... Je vois cela d'ici...

DALLAINVAL.

Mais non, mon cher, un demi-jour, et pas autre chose.

DERVILLE

Et vous croyez que cette pièce-là sera bonne ?

DALLAINVAL.

Nous l'avons reçue; et, si on la trouve mauvaise , ce sera un chapitre de plus à ajouter à celui de nos erreurs; mais en tout cas, j'en suis certain, le public nous saura gré de l'intention.

DERVILLE

Et vous croyez que les comédiens la joueront?..

DALLAINVAL.

Oui , monsieur.

DERVILLE

Et qu'ils la joueront bien ?

DALLAINVAL.

Du moins de leur mieux.

DERVILLE

Un accident et les trois saluts d'usage n'en suspendront pas la représentation?

DALLAI W m Non , certes.

DERV1LLF.

Eh bien! puisque rien n'est sacré pour vous, je vous déclare, moi, que je vais convoquer le ban et l'arrière-ban des artistes de la capitale, ceux qui sont retirés depuis vingt ans, ceux même de votre théâtre qui ne sont pas ce soir en activité de service, ceux enfin de tous les théâtres de la banlieue, et je reviens à leur tête jouer mon rôle au parterre; et je puis vous certifier que ce ne sera pas un rôle muet. Adieu.

DALLAINVAL, au public.

Messieurs les gens de cour, messieurs les avocats, messieurs les médecins, financiers, huissiers, praticiens, bourgeois de tous les rangs et de tous les états, messieurs les maris, classe nombreuse et respectable, et vous, mesdames, dont on adore , tout en les maudissant, les tendres faiblesses et les aimables caprices, vous tous que, depuis trois siècles, nous avons le privilège d'amuser à vos dépens , permettez-nous de vous amuser ce soir aux nôtres. Bien que notre camarade Derville regarde sa profession comme sacrée, je crois qu'il y va de notre gloire de ne pas être les seuls épargnés, et qu'un corps dont Molière a fait partie ne sau-

rait être déshonoré par quelques ridicules qui tiennent aux hommes et non à la profession qu'ils exercent. D'ailleurs, messieurs, l'ouvrage que nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous est une espèce de proclamation , un manifeste dramatique que nous vous adressons; car attaquer les abus, c'est prendre , autant que possible, l'engagement de s'en garantir.

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