ACTE I, SCENE VII
GRANVILLE
Tu me confonds.
BELROSE.
Mon cher, au goût du jour nous devons nous soumettre, Et le siècle en riant croirait se compromettre.
Eh bien ! moi , sans courir après un trait malin , Je te le dis tout net, j'ai vu Londre et Berlin; Je trouve à nos auteurs un air de Germanie : On se perd dans les cieux, chacun vise au génie ; Pour ces penseurs profonds le rire est trop bourgeois, Et leur comique est gai comme l'Esprit des Lois.
BELROSE.
Tu vas citer Regnard et ton ami Molière;
De nos jours la morale est beaucoup plus sévère.
GRANVILLE
Nos aïeux, au théâtre oubliant leurs travaux, Pour aimer plus à rire étaient-ils moins moraux? Je sais, et j'en suis fier, que le siècle où nous sommes Peut citer quelques noms après mes deux grands hommes ; Mais notre goût exquis, mortel aux grands talens, N'ouvre qu'un cercle étroit à leurs pas chancelans. La morale, eh morbleu! la morale en alarmes Doit-elle à tout propos crier, prendre les armes? Les mœurs sur le théâtre ont pour nous mille appas;
Mais courez nos salons, et vous n'en trouvez pas. Quand nous applaudissons la plus fade équivoque , D'un trait joyeux et franc notre bon ton se choque, Et ne pardonne pas un écart de gaîté Au feu d'un esprit vif, par sa verve emporté; Des sots de tous les rangs la ferveur politique Transforme le parterre en arène publique; Attaquez nos penseurs, vos vers sont trop médians; Bernez-vous un marquis, la noblesse est aux champs. L'auteur intimidé perd son indépendance , Le naturel s'enfuit, l'art tombe en décadence; L'ennui règne, et j'enrage, à ne rien dégui-ser, De voir que les Français ont peur de s'amuser.
Oh ! quand la politique en discutant l'inspire ,
Un homme en dil toujours plus qu'il n'en voulait dire.
GRANVILLE
Le pauvre esprit ! jamais tu ne prendras l'essor; Mais tu peuxm'être utile, et je t'estime encor. Dans le tripot comique il faut que je me laine. Floridore est ici , voyons Son Excellence. J ii v;is me présenter.
BELROSE.
Oui.