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[Oeuvres]

C'est une chose digne de remarque, qu'à toutes les époques de son beau talent, M. Casimir Delavigne s'est toujours associé, soit à la pensée librement exprimée, soit aux vœux cachés, soit aux lointames espérances de l'opinion populaire, et qu'il n'y a pas une seule de ses Messéniennes qui ne soit l'expression d'un besoin réel, ou l'écho d'un regret donné au passé, mais en vue du présent. On peut suivre dans ses vers le chemin qu'a fait l'opinion depuis 1 8 1 5, car le poète est aussi historien : mais pour faire son histoire, il ne fouille pas aux archives de la guerre , ni dans les procès-verbaux de nos Chambres ; il laisse là les petits hommes et les petites choses, il plane sur la France, il écoute

cette voix que n'entendent pas les hommes d'État, il saisit cette pensée publique, où chacun contribue malgré soi et à son insu, pensée sourde, austère, inflexible, qui va droit son chemin, ne s'arrêtant pas au gré des intrigues de cour, et se riant également des caresses de la gloire et des pièges de la diplomatie.

Dès i8i5, il débute dans la carrière par trois Messéniennes qui répondaient à la pensée du moment. C'était après "Waterloo ; quoique cette défaite ne fût venue qu'après vingt-cinq ans de victoire, les bons citoyens déploraient que la France fût ainsi mise hors de combat , et que le grand mouvement militaire qui avait remué toute l'Europe, et planté le drapeau tricolore sur toutes les capitales, se terminât par un échec à nos armes. Le poète alors prit sa lyre, et il chanta les vaincus ; et au lieu d'aller offrir un encens banal à la nouvelle cour, il se fit le courtisan des braves de la vieille garde , et il flétrit avec amertume ces misérables querelles de parti qui livraient à l'étranger le sol de la France. Dès lors il mérita d'être appelé le poète national , le poète de la patrie. Il venait d'exprimer avec sa

verve et son enthousiasme de jeune homme, des regrets qui étaient au fond de tous les cœurs généreux ; il avait fait un acte de courage en se déclarant contre les vainqueurs, dans un temps où il y avait plus de prudence et de bénéfice à les aimer qu'à les haïr.

Quand il vit le Musée dévasté, et ces lourds chariots qui passaient sous les voûtes du Louvre et s'arrêtaient devant les portes; quand il vit les barbares mettre le levier sous nos statues, et les emporter comme un butin de guerre , il protesta éloquemment contre ce sauvage abus de la victoire. Comme poète, il adressa de touchans adieux à ces merveilles des arts, à ces dieux de la Grèce que la fortune exilait de leur patrie adoptive, à ces muses profanées, qui penchaient devant l'ennemi leurs têtes abattues , à ce dieu des neuf Sœurs, qui ne trouvait pas même un trait pour terrasser ces briseurs d'images. Comme citoyen , il rappela fièrement aux étrangers qu'ils pouvaient bien emporter des statues, mais qu'ils n'emporteraient pas nos titres de gloire, et qu'il fallait renouveler la face de l'Europe , s'ils voulaient y effacer nos champs

de bataille , et la trace des pas de nos armées. Enfin les étrangers quittèrent la France, et notre sol fut libre: mais déjà les divisions des partis, le choc des ambitions rivales, l'avidité des faux serviteurs, répandaient quelques nuages sur le berceau de nos libertés renaissantes. On s'était vu à la veille d'un démembrement ; une carte de partage avait été dressée par les puissances envahissantes, et, si ce n'eût été le vieux respect qu'inspirait la plus glorieuse nation du monde , et la crainte d'une immense réaction , les princes auraient peut-être décidé autour d'une table verte que nous serions traités comme pays de conquête. Eh bien ! échappés au danger de cette dernière épreuve , à peine étions-nous maîtres de notre sol, que la discorde s'y établissait à la place des étrangers; alors, celui qui avait rendu un courageux hommage aux morts de Waterloo , celui qui avait protesté contre la dévastation de nos musées , fit un touchant appel à l'union; celui qui était jeune donna une leçon d'oubli aux vieillards ; celui qui sortait à peine des bancs universitaires, gourmanda les partis avec une sagesse prématurée, et son dernier adieu aux

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armées qui évacuaient notre sol fut un hymne à la concorde qui rend les peuples invincibles.

Les Messéniennes suivantes, où le poète chante la gloire et les malheurs de Jeanne d'Arc, furent inspirées, ce nous semble, par le même sentiment qui animait les trois premières, c'est-à-dire par le besoin de protester contre le plus grand de nos revers. Mais , cette fois , il y eut moins d'amertume dans les regrets du poète ; quelques années avaient déjà passé sur cette blessure, et lui avaient ôté ce qu'elle avait de vif et de poignant. Le spectacle de l'enfantement lent et laborieux de nos libertés, les progrès de l'esprit public dans la voie des gouvernemens constitutionnels, nos combats de tribune, une nouvelle éloquence politique, dégagée des formes âpres et de l'enflure démagogique des tribuns degS; un sentiment de curiosité et presque d'égoïsme qui concentrait l'attention de la France sur les débats de ses mandataires : toutes ces choses faisaient croire aux esprits les plus sages qu'il n'y avait eu à Waterloo ni vainqueurs, ni vaincus, mais seulement un grand homme tombé, et une charte victorieuse. Le poète comprit parfaitement

ce mouvement de l'opinion : aussi n'adressa- t-il pas à l'étranger des imprécations directes et passionnées; il lui rappela seulement notre gloire passée, il évoqua un des plus beaux souvenirs de l'histoire de nos pères, il chanta la mystérieuse héroïne qui avait purgé notre sol de la domination anglaise. Ce n'était plus un appel aux armes, mais une allusion pleine de mélancolie au plus énergique mouvement du vieux peuple de France , pour sauver l'indépendance du sol ; mais un moyen délicat de nous tenir en haleine, et une leçon cachée pour tempérer dans l'esprit des rois de l'Europe l'ivresse d'une première bataille gagnée contre la France.

Le temps changea , les esprits se modifièrent; en France le lendemain ne ressemble jamais à la veille. Le poète se pliait merveilleusement à ces changemens du temps , à cette mobilité de l'opinion ; sitôt qu'un pas était fait vers l'avenir, il en était averti ; sitôt qu'une pensée généreuse se faisait jour dans cette France si ardente et si communicative, il la recueillait et la popularisait.

Vous souvenez-vous de l'année 1821? Nous sommes si habitués aux grands évènemens, que cette

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année-là, qui en fut si pleine, se confond dans notre mémoire avec toutes celles de la restauration. Pourtant que de choses et que de mouvement dans le monde à cette époque! Naples est étouffée par l'Autriche, après avoir essayé d'un Parlement, et goûté d'une liberté orageuse et passagère. Le Piémont, travaillé par de jeunes enthousiastes et par le voisinage contagieux de la France et de ses institutions libérales, un jour touche à la liberté, et le lendemain héberge les armées autrichiennes , qui viennent lui rendre avec le sabre son ancien régime et sa dépendance. L'Autriche , cette police permanente des idées constitutionnelles, pousse ses lourds bataillons partout où elle aperçoit l'ombre d'une charte. L'Espagne civilisée cherche à tirer du bourbier l'Espagne monacale , et montre sa constitution écrite à des masses qui ne savent pas lire ; la France , tout occupée des fortunes diverses de la charte de Louis XVIIÏ, dont on fait tour à tour une lettre morte ou une lettre à double sens, paraît se recueillir sous le ministère faible et froid de M. de Richelieu, comme pour se préparer à traverser les six années de M. de Yillèle. La politique de

rAngleterre, ici se cache, là se laisse voir, fait son profit du mal comme du bien; et pendant que de petits hommes d'État, réunis en congrès à Laybach, décident que la révolution napolitaine n'a été qu'un esclandre, et nomment l'Autriche gendarme de la Sainte- Alliance , celui qui du rocher où il était enchaîné tenait encore le monde en haleine, meurt faute d'air et d'espace, captif d'un geôlier anglais !

Au bruit de la révolution de Naples, la conspiration du Piémont avait éclaté; or, entre le premier acte et la catastrophe, il ne se passa qu'un mois. On n'en sut rien en France, car nous avions alors la censure , cette vie artificielle des mauvais gouvernemens. Si j'ai bien consulté les journaux du temps , on leur laissa dire , je crois , qu'une douzaine d'écoliers de l'université avaient paru au spectacle couverts d'un bonnet rouge, et qu'on avait arrêté plus tard une centaine de têtes folles tentant de la sédition à Alexandrie. Il en coûta quelques sacs de florins à l'Autriche, et une ombre de guerre. La révolte apaisée , et le niveau passé , tout rentra dans le silence.

Vers le même temps, la Grèce, la belle Grèce

d'Homère, secouait les chaînes dont elle était chargée depuis trois siècles. Cette terre , où le voyageur cherchait des débris de monumens et non des hommes , commençait à retrouver des générations qui n'avaient pas peur de mourir, et prouvait qu'elle n'était qu'endormie quand on la croyait descendue dans la tombe. Partout des tentatives généreuses , partout du sang versé pour la sainte cause des libertés humaines , partout d'éclatans efforts pour hâter un meilleur avenir, témoignaient hautement que l'heure était arrivée d'une de ces grandes crises, où la Providence renouvelle la face des sociétés, et ouvre à Thomme des voies nouvelles de perfectionnement. La France, quoique soucieuse alors pour ses propres libertés, sympathisait ouvertement avec une cause pour laquelle tant de braves gens mouraient ailleurs; et pendant que l'autorité s'efforçait de jeter une teinte de ridicule sur des entreprises avortées, et les regardait comme des soulèvemens de place publique, qui, n'ayant pas le succès de notre révolution , avaient le tort de paraître la singer , le peuple applaudissait aux tentatives et adoptait les vaincus. C'est que, malgré nos

luttes intérieures, luttes qui se passaient la plupart du temps entre des courtisans avides , et dans les antichambres du palais; malgré des querelles de portefeuilles, l'opinion populaire , forte de l'appui de ses amis et des fautes mêmes de ses ennemis , sûre que la liberté briserait à la fin les entraves qui gênaient son développement, entretenait au dehors ce besoin d'expansion et de sympathies qui faisait croire aux nations malheureuses que leur délivrance politique viendrait de la France.

Cet intérêt généreux du peuple, en faveur des mouvemens insurrectionnels qui éclataient en Grèce et en Italie, ne pouvait pas échapper au poète national, qui avait pris la Liberté pour muse, non pas la liberté locale et inféconde comme celle dont jouit l'Angleterre, mais la liberté du genre humain. Il pleura sur les malheurs de Naples , mais en mêlant les sévères conseils de la politique aux regrets touchans du poète ; et il ne put se défendre d'un sentiment d'ironie amère, en voyant ce peuple qui avait accueilh la Liberté dans ses murs, et s'était soulevé à son appel, trente jours plus tard , s'enivrer avec les Autrichiens au pied

du laurier de Virgile. 11 pleura aussi sur la Grèce; mais, en la voyant si constante et si résignée, ne pas plus se lasser de mourir, que ses ennemis de la mutiler, il n'eut pour elle que des chants d'amour, et il se montra interprète si passionné de la pitié des peuples , que les rois eux-mêmes entendirent sa voix, et jetèrent un moment leur sceptre entre la Grèce et les barbares , afin d'arrêter ces grandes effusions de sang humain.

Une administration inique, tracassière, pesait alors sur la France. Un gouvernement tout facticér se soutenait contre la résistance de l'opinion, avec de faux électeurs, de fausses majorités , de fausses lois et des gendarmes. On bâillonnait la presse , on achetait les consciences; le séjour de la France était accablant. Le poète partit pour l'Italie; il était las , il avait besoin de respirer. Il vint errer sur les ruines du monde romain ; il visita l'Italie , où il avait tenté naguère d'éveiller le génie de la liberté; l'insouciante Italie, où la brise est si molle et si paresseuse , que les générations y passent du sommeil à la mort, sous le plus beau ciel du monde, et parmi les débris de la plus grande his-

toire du passé. Là, il demanda aux peuples ce qu'ils avaient fait de leur liberté; il interrogea la Sibylle qui répondait jadis à Énée , mais il vit que les noms de Liberté et de Patrie n'avaient plus d'écho même chez la Sibylle. Il s'arrêta sur les lagunes de Venise, afin d'y pleurer celte liberté ombrageuse qui la rendait si florissante ; il vit l'herbe qui désunit les degrés de ses palais, le Rialto désert, le lion de Saint-Marc que nos armées avaient enlevé à Venise dégénérée, et que l'Autriche lui a rendu, *nais pour écraser les pâles descendans des époux de l'Adriatique , en face du vieil emblème de leur puissance. 11 s'adressa à tous les échos, il remua tous les souvenirs ; rien ne lui parla de Liberté !

La Liberté ! elle était alors occupée en France à remplir un pieux et douloureux devoir; elle conduisait les funérailles du général Foy. La nouvelle en vint à notre poète , lorsqu'il était à Rome , promenant ses rêveries du Célius au Palatin, et contemplant les flots d'or qu'épanche à son coucher un soleil d'Italie. Alors il détourna ses regards du spectacle de la ville éternelle , et il suivit avec nous

le convoi de l'homme libre , qui était mort à la peine, en défendant les franchises populaires; il chanta sur les tombeaux des grands hommes de la Rome antique, cet homme pleuré par tout un peuple, et il sentit dans son cœur un noble orgueil, en voyant sa patrie donner au passé et à l'avenir cette grande leçon de reconnaissance nationale ; assis près des débris d'un peuple mort , il cessa un moment de s'attendrir sur ces jeux de la fortune , pour se recueillir dans la pensée de son pays , et pour envoyer à un peuple plein de mouvement et de vie le tribut de son poète bien - aimé. Ainsi , à trois cents lieues de la France , au milieu des distractions du voyage, dans un monde plein de souvenirs, il n'oubliait pas sa sainte mission; et il se faisait encore l'interprète du peuple , dans cet hommage funèbre rendu à un homme qui avait combattu sous le glorieux drapeau de Waterloo , et dont la vie, commencée dans les camps , usée par la guerre , avait achevé de s'éteindre dans les combats de la tribune.

Cette marche simultanée du poète et de l'opinion publique , à travers les évènemens qui ont modifié

l'état de la France depuis i8i5, n'est-elle pas un fait frappant, éclatant, dans la pièce qui termine ce recueil? La cause du poète n'est-elle pas en îS3o, comme en 1 8 1 5 , la cause du peuple, et la victoire des trois grands jours ne devait-elle pas être chantée par le poète des idées libérales ?

•W' Telles sont les destinées de la poésie chez les

nations libres et civilisées.

Dans le moyen âge , le poète est un génie solitaire, à peine compris de quelques âmes, solitaires comme lui. Il croit que son œuvre s'adresse à la foule ; mais comme la foule ne lui répond pas, il se demande avec inquiétude s'il ne s'est pas trompé. Ses vers sont goûtés dans les cours; les grands se font honneur de lui comme d'un bouffon, et les princes disent en le montrant : «Voici mon fauconnier, mon fou et mon poète. » Rentré dans la foule, il n'est reconnu de personne ; il y a même des sages qui sont près de le regarder comme un fou. Le soir , quand , retiré dans sa ville , le Tasse écrit ses vers brûlans , et les lit avec enthousiasme à son Éléonore absente; quand il croit être seul , et n'avoir que la solitude et le ciel pour témoins de ses

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poétiques extases, les filles de Sorrente s'approchent à pas lents de sa retraite , l'écoiitent, le doigt posé sur la bouche, et se le montrent en souriant comme un pauvre insensé. Le poète de ces temps vit de la cour, brille pour la cour, meurt, s'i'l déplaît à la cour ; les rois paient avec une pension les inspirations de sa veine ; c'est un jouet dont ils s'amusent et qu'ils brisent quand ils s'en ennuient; heureux encore quand il peut mourir sans être poursuivi à ses derniers momens par cette pensée douloureuse , que son enthousiasme n'était qu'une amère dérision , une moquerie ., comme parle lord Byron !

De nos jours, le sort du poète est digne de son génie. Il a du repos, de nobles loisirs. Il n'attend rien de la cour , il n'a pas besoin qu'on le paie sur les fonds secrets, et il ne vend pas sa muse pour le prix que coûtait à un roi l'entretien de quelques faisans. C'est que la voix du poète est la voix du peuple; c'est qu'appuyé sur les masses, il se fait l'interprète de leurs besoins , ou l'écho de leurs plaintes; c'est qu'il vit du peuple, qu'il brille pour le peuple , est compris par le peuple ; c'est que son

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