ACTE III, SCÈNE II
ANTÏGONE.
Dissipez vos terreurs , sortez de ce supplice. Souftiez...
Retire-toi , malheureux Polynice :
Vieus-tu dans ces déserts , par un forfait nouveau , Pour m'en fermer l'accès, t'asseoir sur mon tombeau? Viens-tu me disputer un repos que j'implore, Et forcer ma vengeance à te maudire encore? ANTIGONE.
C'est Antigone, hélas I qui vous embrasse ici...
OEDIPE
Les cruels I... On m'entraîne... et toi , ma fille, aussi, Tu braves mes sanglots, tu braves mes prières; Tu te joins contre OEdipe à tes barbares frères ! Après tant de bienfaits , après tant de secours , Tu t'es lassée enfin de consoler mes jours! Vois mon triste abandon , mes pleurs, ma solitude: Le plus grand de mes maux est ton ingratitude.
ANTIGONE
Connaissez mieux mon cœur, ma tendresse , ma foi. Je vous tiens dans mes bras ; détrompez-vous.
OEDIPE
C'est toi î Laisse-moi m'assurer, en t'y pressant moi-même, Que je n'ai pas perdu l'unique objet que j'aime.
ANTIGONE
C'est moi , qui vous chéris; c'est moi, qui vis pour vous.
OEDIPE
Ah ! je me sens calmer par des accents si doux. 0 consolante voix ! nature! ô tendres charmes ! Que je puisse à loisir t'arroser de mes larmes!
ANTIGONE
Et moi , mon père, et moi , pour calmer vos douleurs ,
i8o OEDIPE CHEZ ADMETE.
Que je puisse ù mon tour vous baigner de mes pleurs I
OEDIPE
Oui , tu seras un jour, chez la race nouvelle , De l'amour filial le plus parfait modèle. Tant qu'il existera des pères malheureux , Ton nom consolateur sera sacré pour eux •, Il peindra la vertu , la pitié douce et tendre 5 Jamais sans tressaillir ils ne pourront l'entendre.
ANTIGONE
Comment ce ciel si juste a-t-il pu vous livrer Aux douleurs dont l'excès vient de vous déchirer?
OEDIPE
N'accusons point des dieux la justice suprême. Quels que soient nos destins , elle est toujours la même. Leurs secrètes faveurs , tes généreux bienfaits , Ont surpassé souvent tous les maux qu'ils m'ont faits. Vous me voyez gémir sous la main qui m'immole; Mais vous n'entendez pas la voix qui me console. Qui sait , lorsque le sort nous frappe de ses coups , Si le plus grand malheur n'est pas un bien pour nous? Hélas I de l'avenir vains juges que nous sommes , Ignorer et souffrir, voilà le sort des hommes. jVous errons avec crainte et dans l'obscurité Sous l'astre impérieux de la fatalité.
Tout trahit nos projets, tout sert à les confondre : De nos seules vertus nous pouvons nous répondre. Grands dieux ! oui , je commence à lire en vos desseins ; Tout entiers devant moi vous offrez mes destins : Vous m'avez entouré de douleurs et de crimes , Pour mieux voir votre OEdipe au fond de tant d'abym.es, Pour mieux le contempler, luttant, privé d'appui , A qui l'emporterait de son sort ou de lui. ANTIGONE.
. J 'entends du bruit . . . Mon père, ah ! je vois qu'on s'avance!