AGEE II, SCÈNE VI
RÉGANE.
Hélas ! Ces mains ne vous ont point chassé de mes états.
LÉAR
Qu'ai-je entendu I chasser ! A-t-on vu sur la terre Des enfants, même ingrats, oser chasser leur père ! Chasser I ce crime aflfreux , avec ton air soumis, Tes outrages cachés sans éclat l'ont commis. Eh ! dis-moi , tes états , d'où les tiens-tu , perfide ? J'en ai comblé trop tôt ton espérance avide. Réponds : quels sont tes droits? quel mérite avai.s-lu ? Celui de me tromper par ta fausse vertu , De noircir dans ta sœur la timide innocence, Contre elle, par degrés , d'attiser ma vengeance. Que sont donc devenus ces fastueux serments Qui m'avaient tant promis les plus doux sentiments , Des respects si profonds, une amitié si tendre? Tu m'as puni bientôt d'avoir pu les entendre-, Mes chagrins m'ont appris qu'un père infortuné N'est qu'un fardeau pesant, quand il a tout donné. Les larmes d'un vieillard, souffert par indulgence, Peuvent mouiller la terre , et s'y perdre en silence. Tu ne t'attendais pas que , pour te démentir, En montrant le duc d'Albanie. ,
La vérité sitôt de son cœur dût sortir.
Oui , duc, de ma pitié je ne puis me défendre :
Qu'avais-tu fait aux dieux pour devenir mon gendre !
Hélas ! en t'unissant à ce tigre inhumain ,
J'ai placé dans ton lit un poignard sur ton sein.
Ai-je pu mettre au jour cette exécrable fille !
RÉGAXE.
Ainsi votre œil trompé voit toujours Voluérille I Vos maux dans cette erreur viennent de vous plonger.
ofto LE ROI LÉAR.
LÉAR , revenant à lui.
Ah ! pardonne. A ce point j'aurais pu t'oulrafjer ! Je t'aurais confondue avec celte furie ! Tu le vois, ma raison déjà s'est affaiblie. Mellant la main sur son cœur.
Si je la perds bientôt , c'est de là , je le sens, Que l'orage naîtra pour troubler tous mes sens.