SCÈNE II
JULIETTE
Cher Roméo , c'est moi, Mon cœur plein de sa flamme a volé devant toi. Le tien , je le vois trop , s'attendrit pour ton père. Où l'a conduit l'excès d'une aveugle colère ! Enfin , malgré l'éclat du plus ardent courroux , Le bruit d'aucun malheur n'est venu jusqu'à nous. Dans tes maux cependant l'amour qui nous possède N'ofFre-t-il qu'à moi seule un charme à qui tout cède ? Aurions-nous donc perdu ce droit des malheureux De confondre leur peine et de gémir entre eux I Hélas ! pour deux amants que le destin rassemble, C'est un plaisir bien doux que de souffrir ensemble I Laisse à ta Juliette apaiser tes douleurs.
ROMÉO
Combien le ciel sur nous répandra de malheurs I
JULIETTE
D'où vient dans ton esprit ce funeste présage ?
ROMÉO
J'entrevois nos destins , je crains plus d'un orage.
I iG ROMÉO ET JULIETTE.
JULIETTE
iXous les ■vaincrons.
ROMÉO
Peut-être.
JULIETTE
Eh ! qui doit t'alarmer !
Tes vertus , tes exploits partout te font aimer ; Ton souverain t'admire, et les yeux de mon père Ne t'ont point jusqu'ici distingué de mon frère. De ce frère surtout lu sais que l'amitié De tes moindres chagrins prit toujours la moitié ; Que pour sauver ta vie il donnerait la sienne.
ROMÉO
Que n'ai-je au même prix perdu cent fois la mienne !
Par quel destin deux cœurs l'un vers l'aulre entraînés A se haïr entre eux étaient-ils destinés ?
ROMÉO
Puisse , en ce jojr fatal , l'aspect de nos misères Ne pas fléchir trop tard la fureur de nos pères !
JULIETTE
Dans quelque heureux instant , impossible à prévoir,
La nature et nos pleurs sauront les émouvoir.
Nous n'avons pas encore à gémir sur leurs crimes ;
Leur courroux dans nos bras n'a point pris de victimes.
Soit erreur , soit raison , mon cœur dans l'avenir
Se figure un moment qui pourra nous unir.
Je t'adore , et tu vis. Puissant par sa famille,
Mon père y voit briller et son fils et sa fille ;
Son fils surtout , son fils va bientôt à ses yeux
Allumer les flambeaux d'un hymen glorieux.
Quel jour , pour tous les miens , d'allégresse et de gloire !