‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 97 · M« VEUVE DE LAGRANGE · texte numérisé non relu

M« VEUVE DE LAGRANGE

ILEÇOIS, ma chère sœur, avec autant de plaisir que j'en ai à te l'offrir, ce Recueil de mes différentes poésies, rassemblées, comme tu le desires, dans ce volume: tu les aimes, et tu m'en fais jouir. Il n'est pas difficile, dit-on, de reconnaître dans nous le frère et la sœur; mais la ressemblance des penchans est la première et la plus flatteuse: c'est par elle que nos cœurs se sont si souvent ouverts l'un à l'autre, que nous avons mis si naïvement ensemble nos plus anciens et nos plus innocens souvenirs. Te rappelles-tu, ma chère sœur, toute l'impression que me

fît, dans un âge encore voisin de l'enfance, la première tragédie que j'ai vue, Athalie, jouée sous une orangerie et dans un village? Et cette autre impression profonde et ineffaçable que me fit, à-peu -près dans le même âge, le soir, au soleil couchant, le majestueux automne, dans un jour de son calme, de sa fraîcheur, et de sa magnificence? Je suis encore sur les lieux; je vois son ciel, ses nuages, la terre couverte et embaumée de ses fruits. Je retombe dans mon attendrissement silencieux devant la richesse et la mélancolie de la nature. Tu n'as pas oublié sans doute qu'en commençant les plus beaux jours de ma jeunesse, et en te contant mes voyages , je t'ai fait monter avec moi, dans mes récits, sur les hauteurs de la Forêt-Noire. Quel ravissement je te fis éprouver! Comme tu m'écoutais, lorsque, pour te décrire ma situation, je te disais:

Déjà, laissant là les campagnes, J'atteignais les hautes montagnes; Dans un air frais , pur et léger , Je croyais doucement nager.

Le beau printemps venait de naître; Le jour commençait à paraître , Et je sentais, à chaque pas, Un certain oul)li plein d'appas , Un calme qu'on ne conçoit pas , Remplir et gagner tout mon être.

Tout ce corps m'était étranger; Mon œil se laissait diriger Vers le ciel, l'azur, la lumière.

Des esprits semblaient m'appeler; J'étais tout prêt à m'envoler, N'appartenant plus à la terre ; Et , sur cet Olympe enchanteur , Si mon œil , par un cas étrange , T'eût trouvée; à coup sur, ma sœur.

Si près du ciel, dans mon bonheur, Je t'aurais prise pour un an^e.

Mais si je te faisais part de mes bonheurs, lu me contais aussi les tiens. Qu'il était beau ce grand jardin, à la campagne, où l'on te mena pour la première fois sans t'en rien dire! Quelle lut, en y entrant, ta joie enfantine, ton aimable et subit ravissement! Comme tu fus frappée de ces belles figues que les chaleurs de 1 été n avaient pas encore

jaunies! Mais qu elles étaient éblouissantes sur leurs buissons verts, ces roses épanouies, vers lesquelles tu volas d'abord comme un papillon! La déesse des fruits y disait à la déesse des fleurs : « Rien ne me surprend ici^ «ma jeune et brillante compa(jnej tout est «dans l'ordre et dans la nature.

« Pomone ne vient qu'après Flore ;

« L'Hymen ne vient qu'après l'Amour :

« Pour la belle enfant qui t'implore,

« Et que ton teint déjà colore ,

« Des roses , ma sœur, c'est le jour.

« Ma fi^ue n'est pas mûre encore;

« Mais l'ardent soleil suit l'aurore.

« Je fais cueillir, tu fais éclore.

" Crois-moi, j'aurai bientôt mon tour. «

Cela est arrivé, ma chère sœur. Notre vie s'est presque écoulée ; nous voilà tous les deux aujourd'hui sur le terrain de la vieillesse: moi, près d'en sortir; toi, ne faisant que d'y entrer; mais avec ce calme de lame qui annonce les ressources de la raison, et ces grâces du cœur et du caractère que le temps ne saurait flétrir ni ravir. Tes tendres

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soins pour moi, dans mes vieux jours, leur donnent un prix qui me les rend plus chers. Voilà comme mademoiselle Thomas, sous mes yeux, veillait sur la conservation et le bonheur de son tendre et excellent frère: il y a une espèce d'hymen tout fait entre les sœurs qui ne se marient pas et les frères libres et poètes, un recommencement de maternité et d'enfance entre les mères veuves et leurs fils poètes, sans enga^jemens. J'en ai été un exemple frappant. Quand mes cheveux étaient prêts à blanchir, la mienne, avec un sentiment de douce compassion, voyant mes distractions nombreuses, l'indépendance de mes goûts, mon incapacité absolue pour les affaires et la fortune, me disait (c'était son mot): «Mon enfant! mon (' pauvre enfant! mon pauvre homme! >) Ah! si ce fantôme brillant qu'on appelle Gloire arrive à temps pour les hommes engagés au service des Muses, c'est quand il vient, sous les yeux de leurs mères, de leurs femmes et de leurs sœurs, attacher à leurs foyers, et sur des murs parés par les mœurs" et la modestie, de douces et innocentes couronnes!

cest quand il vient, quoique tard, les faire jouir du succès de leurs travaux dans ces plus chères moitiés d'eux-mêmes. Mais comme ces amans des Muscs aiment leur retraite, leurs éludes, et sur-tout la poésie, cette véritable magicienne, qui cache (qu'on ne s y trompe pas ) sous une exagération apparente, et sous un délire quelcpiefois mal interprété, une analyse sévère, un dessin correct, une couleur franche, un tact sûr, un sentiment vif et durable, et des vues vastes, longues et fines, sur la nature! La profondeur et la naïveté, voilà son principal caractère; voilà ce quidistingue éminemment tous les grands poètes. Corneille, La Fontaine, Molière, Shakespeare; ils ont quelquefois l'air de dépasser la nature , mais ils ne lui en sont que plus fidèles. O Poésie! que tu offres de moyens de bonheur ou de malheur à tes amans les plus favorisés! Je n'ai pas à me plaindre d'elle. Je fais pourtant de mon mieux pour écouter de préférence des idées plus convenables à mon âge; mais qu'on a de peine à se détacher d'une maîtresse longtemps aimée, avec laquelle on a fait assez

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bon ménage! Jai hean vouloir mtloifjner dVllc, et lui dire de loin, Adieu! adieu!

Pour moi , pour moi , les vers sont toujours quelque chose. Quand le cœur les conçoit, quand l'esprit les compose.

Ah! qu'un poète est enchanté!

Il n'entend , il ne voit , il ne sent autre chose : Ce n'est pas du plaisir, c'est de la volupté. Ma sœur, conçois-tu bien ce qu'est la poésie?

C'est le nectar, c'est l'ambroisie; C'est la saveur des fruits, le doux esprit des fleurs;

C'est l'arc-en-ciel et ses couleurs ; C'est une ivresse, un charme; en un mot, c'est la vie. Qu'est-ce ,en comparaison , ma sœur, que d'être roi ! Je lui dis à ses pieds : « O fée enchanteresse ! « Qui te goûte une fois te goûtera sans cesse :

« On ne guérit jamais de toi.

K Des mers , des flots émus , de leur neige écumante « Vénus naît, tu la peins. Par ton ciseau je voi « Dans un raarbie qui fuit s envoler Atalante; « Je te trouve par-tout, par-tout comme l'Amour. « On te prendrait pour lui ; les Grâces sont ta cour;

« Tout t'appartient, rien ne t'égale.

" Te voilà dans nos champs la tendre Pastorale, « L'humble Fable avec la cigale , « La romance dans les déserts , « Du palais des Césars la voûte colossale ,

,o ÉPITRE DÉDICATOIRE.

« Le Chant et l'Harmonie animant nos concerts;

« L'Ode au ciel d'un seul vol s'élançant dans tes vers ,

« Dans nos villes la Comédie,

« Dans les palais la ïra^jédie, * Et Timmense Épopée en ce vaste univers. »

(( Ah ! que voilà bien mon frère » ! t'écrieras-tu, ma chère sœur. Eh bien! ce n'est pas ma faute : c est encore elle qui vient de m'apparaître avec tous ses charmes. JNIais un tableau plus touchant s'offre à ma vue. C'est une mère de famille respectable, toujours occupée, d'une humeur doucm^téjyale, entourée de ses enfans, de leur tendresse, de leur respect, de leur reconnaissance, honorée de l'estime et de l'attachement des hommes et des femmes les plus honnêtes, les plus distingués par leur mérite, et qui se plaisent dans sa société. Ajoute, ma chère sœur, à ces récompenses des mœur^ et de la sap^esse, toute l'affection de ton ami et de ton frère,

Jean-Fp. ANcois lyv GIS,

Sur l'Épître a l .Amitié , au sujet de la mon de M. Thomas.

J'ai cru devoir lire cette Épitre à l'assemblée publique de l'Académie française, le jour même où M. Guibert, successeur de M. Thomas, y est venu prendre séance. Il convenait qu'elle parût imprimée en même temps que son discours de réception; mais comme elle avait besoin, dans quelques endroits, de notes et d'explications , je lés ai réunies dans cette espèce d'Avertissement , pour instruire d'avance le lecteur de ce qui a donné lieu à cette Épître, et surtout aux sentimens et aux justes regrets qui la terminent.

Cet ouvrage a été précédé et suivi pour moi d'événemens trop intéressans et trop douloureux pour qu'ils puissent jamais s'effacer de ma mémoire. C'est après ma chute dans les montagnes de la Savoie, c'est après être échappé à la mort par un bonheur presque incroyable, c'est après avoir été rejoindre M. Thomas au village d'Oullins, près de Lyon, que j'ai abandonné mon cœur au plaisir d écrire cette Epître sous les yeux mêmes et pour ainsi dire entre les bras de l'ami que jai perdu.

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timide, d'une bonté de cœur extrême, des mœurs les plus pures et les plus douces, plein d esprit, ne néglifjoant aucun des devoirs et des attentions délicates de la société , ajoutant à une lonjjue réputation de talens et de vertus les dehors d'une existence toujours honnête, et souvent très honorable dan» les occasions. Qu'on se le représente aux séances particulières de l'académie de Lyon, lisant, tantôt son chant de l'Angleterre, tantôt celui des Mines, tantôt celui des Fêtes de Louis XIV; une autrefois, un morceau de prose très piquant et très savant sur l'origine de la langue poétique, qu'il composait à Oullins , en ma présence ; revenant ensuite avec moi dans sa solitude champêtre, m'y confiant ses conceptions , ses sentimens , ses ouvrages ; recevant avec plaisir toutes mes émotions, toutes mes pensées, tous ces mouveraens impétueux et surabondans d'une seconde vie , nés de la convalescence , et que j'avais besoin de répandre dans son sein. Qu'on nous voie tous les deux , sur-tout le 3o août dernier, à la séance publique de 1 académie de Lyon, au milieu d'une assemblée nombreuse et brillante, placés vis-à-vis l'un de lautre, lui, charmant son auditoire par la lecture de son beau chant de Louis XIV, faisant retentir ce sanctuaire des Muses des noms révérés de Turenne , de Coudé , de Luxembourg , de Catinat, de Fénélon, et du duc de Bourgogne; et moi , terminant la séance par la lecture d'une Épitre

AVERTISSEMENT. if»

aV Amitié j où je lui rappelais, en le refjanlant, et le péril que j'avais couru , et les secours qui! m'avait prodi^jués; où, près de le quitter, daus un adieu solennel, je le recommandais à la douceur du climat de Nice , impatient d'aller bientôt moi-même jojwir des embrassemens d'une mère tendre, qui frémissait encore de l'image de son fils expirant, et qui, dans sa vieillesse , ne demandait plus au ciel que le bonheur de me voir encore avant de mourir. La fin de cette Épître toucha vivement l'assemblée; car comment échapper à l'impression des mouvemens de la nature? Mais le transport s'accrut , et les larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'en nous levant après la séance, dans l'émotion d'un si doux sentiment , on vit les deux amis s'avancer l'un vers l'autre, se tendre les mains et s'embrasser. Hélas ! qui m'eût dit que, dix-huit jours après, l'ami qui me pressait contre son sein ne serait plus, et que déjà l'instrument fatal creusait en silence sa dernière demeure dans l'église du village d'Oullins.

Je ne parlerai point ici en détail de tout ce qu'a fait M. l'archevêque de Lyon pour un confrère célèbre, dont il honorait profondément lame et les talens , dont il avait goûté avec tant de plaisir le caractère , l'esprit et le commerce , à cjui il portait une amitié si sincère, et qu'il ne cessera jamais de regretter. Tous les soins , tous les secours qu un malade peut attendre, M. Thomas les a reçus dans le

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château d'Oullins, où ce prélat, vraiment sensible, nous fit transporter tous aux premières menaces de la maladie. Mais ce que je ne puis taire, ce qui reviendra souvent à ma pensée, cest le moment où, malgré le danger de lair infecté par une maladie contagieuse, quoique indisposé lui-même depuis quelfjue temps, ce prélat respectable monta dans la chambre de son confrère mourant, et s'approchant de son lit, le cœur serré de douleur, et retenant à peine ses larmes , lui parla de son péril et des grands intérêts de l'homme au bord du tombeau , avec cette piété tendre, avec cet accent de famé que l'amitié courageuse et la religion consolante peuvent seules inspirer. Debout derrière lui , je suivais mot à mot sa voix tremblante, et quelquefois entrecoupée de soupirs. J'en lisais les impressions touchantes sur le front édifiant et soumis de la douce et religieuse victime , qui devait tomber sitôt sous le coup mortel. J'écarte de mon esprit les différens états où je l'ai vu ensuite; je me transporte tout-à-coup dans le palais de M. l'archevêque, à Lyon. C'est là qu'il pleura avec nous, avec la malheureuse sœur de notre ami, avec sa propre famille et tous les vertueux ecclésiastiques qui l'environnaient, la perte irréparable que nous venions tous de faire, arrivée dans le château d'Oullins , le 1 7 septembre 1 78!) , à trois heures du matin. C'était un deuil général. Qui en était plus digne que mon ami? M. le marquis de Montazet, qui le rêvé-

rait avec tendresse, lui rendit les derniers devoirs avec ïuoi, lui donna des larmes comme à un frère. Mais pour caractériser la douleur de sa douce et charmante épouse, quand j'aurais les pinceaux de l'a^ni que je pleure, comment pourrais-je exprimer ses soupirs , sa religion , sa délicatesse , ses prévoyances, son activité, son silence ou ses paroles, cette ame sensible et céleste qui, dans ces momens de péril, et sur le bord de la tombe ouverte, semble f^ire de la beauté vertueuse et compatissante un être surnaturel qu'on invoquerait contre la mort même, si ses larmes n'attestaient pas qu'elle est mortelle comme nous?

Le chant funèbre qui succède, dans mon Épitre, au chant d'amitié et d'alégresse, ne contient rien que de conforme à la vérité historique. Pouvais-je ne pas montrer mon ami m'adressant, quand il se réveillait, deux vers démon Épître, qu'il avait retenus , et qui semblaient voler du fond de son cœur, vivant encore , sur sa bouche mourante , où se formait à demi le doux sourire de l'amitié (i)? Puis-je laisser ignorer que, dans ces momens imprévus de réveil , il disait vivement : « Mon ami est-il là? » Que,

f i) Ces deux vers étaient ceux-ci :

De vie et de bonheur chargez l'air qu'il respire. ■ Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami!

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château d'Oullins, où ce prélat, vraiment sensible, nous fit transporter tous aux premières menaces de la maladie. Mais ce que je ne puis taire, ce qui reviendra souvent à ma pensée, c'est le moment où, malgré le danger de l'air infecté par une maladie contagieuse, quoique indisposé lui-même depuis quelque temps , ce prélat respectable monta dans la chambre de son confrère mourant, et s'approchant de son lit, le cœur serré de douleur, et retenant à peine ses larmes , lui parla de son péril et des grands intérêts de l'homme au bord du tombeau , avec cette piété tendre, avec cet accent de l'ame que l'amitié courageuse et la religion consolante peuvent seules inspirer. Debout derrière lui, je suivais mot à mot sa voix tremblante, et quelquefois entrecoupée de soupirs. J'en lisais les impressions touchantes sur le front édifiant et soumis de la douce et religieuse victime , qui devait tomber sitôt sous le coup mortel. J'écarte de mon esprit les différens états où je l'ai vu ensuite; je me transporte tout-à-coup dans le palais de M. l'archevêque, à Lyon. C'est là qu'il pleura avec nous , avec la malheureuse sœur de notre ami , avec sa propre famille et tous les vertueux ecclésiastiques qui l'environnaient, la perte irréparable que nous venions tous de faire , arrivée dans le château d'Oullins, le 17 septembre 1 7 8 5, à trois heures du matin. C'était un deuil général. Qui en était plus digne que mon ami? M. le marquis de Montazet, qui le rêvé-

AVERTISSEMENT. i;

rait avec tendresse, lui rendit les derniers devoirs avec moi, lui donna des larmes comme à un frère. Mais pour caractériser la doideur de sa douce et charmante épouse, quand j'aurais les pinceaux de l'apii que je pleure, comment pourrais-je exprimer ses soupirs , sa religion , sa délicatesse , ses prévoyances, son activité, son silence ou ses paroles, cette ame sensible et céleste qui, dans ces momens de péril, et sur le bord de la tombe ouverte, semble faire de la beauté vertueuse et compatissante un être surnaturel qu'on invoquerait contre la mort même, si ses larmes n'attestaient pas quelle est mortelle comme nous?

Le chant funèbre qui succède, dans mon Epître, au chant d'amitié et d'alégresse, ne contient rien que de conforme à la vérité historique. Pouvais-je ne pas montrer mon ami m'adressant, quand il se réveillait, deux vers de mon Épître, qu'il avait retenus , et qui semblaient voler du fond de son cœur, vivant encore , sur sa bouche mourante , où se formait à demi le doux sourire de Itunitié (i)? Puis-je laisser ignorer que, dans ces momens imprévus de réveil , il disait vivement : « Mon ami est-il là? > Que ,

( i) Ces deux vers étaient ceux-ci :

De vie et de bonheur chargez l'air qu'il respire. Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami!

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quand le saiift et vénérable ecclésiastique ( i ) à qui il ouvrit son ame, l'un des grands-vicaires de M. l'archevêque de Lyon, lui proposa de recevoir les derniers secours des Chrétiens mourans, il ajouta, en les demandant avec piété: «Ah! mes amis, que je «vais les inquiéter!» Puis-je ne pas publier que, quand M. le curé d'Oullins , après un discours simple et touchant, lui eut administré les sacremens de l'Église, il lui tendit affectueusement les bras, et le pressa, autant qu'il le put, sur son sein, avec la plus tendre reconnaissance? Je n'ai point fait entrer dans la triste fin de mon Épître ces détails intéressans que je place ici. Il en est encore un pourtant que je devrais omettre peut-être, mais qu on me pardonnera sans doute d'avoir remarqué : c'est que dans ce château, oii tous les appartemens ont sur leur porte une inscription qui sert à les nommer, mon ami est mort dans la chambre de la candeur.

Parmi ses principaux amis, tous infiniment connus et respectables , on distinguait sur-tout M. d'Angiviller, qu'il aima tendrement, et dont il fut aimé de même; il eut aussi pour moi la plus vive amitié. Je me souviendrai toujours qu'à ma réception à l'Académie française, des larmes de joie coulaient de ses yeux. Il m'a constamment soutenu dans les malheurs comme dans les afflictions : ses bienfaits

(i) M. l'abbé Sourd.

ont toujours prévenu nios cU-sirs; mais lo plu^ f;rand de tous est de ni'avoir li(^ avec un ami que jai connu trop tard, que j'ai perdu trop tôt, et qui a laissé j)our jamais dans mon cœur le regret de sa lonfjue absence et le triste veuvage de Tamitié.

M. l'archevêque de Lyon, ce digne prélat, n'eût pas cru avoir acquitté envers M. Thomas toute la dette de son cœur, s'il n'eût pas fait graver sur un marbre blanc très beau, qu'il avait fait venir exprès de iSlarseille, et place dans son église d OuUins, l'épitaplie simple d'un homme simple, qui n'avait pas craint d'adresser une Epiire au peuple ( i ) ; épitaphesi juste , qui lui a été inspirée par son amitié et sa douleur. Puisse, en la lisant, le voyageur, l'ami, l'écrivain vertueux , qu'un tendre intérêt conduira peut-être dans l'église d'Oullins , dire avec respect sur cette tombe de l'homme de bien et de génie : Voila mon modèle.

(i) Je me souviens que M. Thomas me contait naïvement, comme une des choses qui lui avaient fait le phis de plaisir dans sa vie, qu'un bon curé de village lut un jour en chaire à ses paroissiens cette Épître au peuple, et leur persuada que les pauvres habitans de la campagne n'étaient pas aussi dédaignés qu'ils le pensent,.parmi les gens du monde et dans la capitale. Aprèssagrand'messeil se plaça à feutrée de son église , et lorsque ses paroissiens sortaient, il leur distribua à tous des exemplaires de celt** l'^pitre, quil avait fait imprimer à ses dépens.

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