‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 96 sur 97 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

De M. DK Leyre à M. Ducis , auteur de Roméo et Juliette j au sujet de cette tragédie.

J^iSEZ donc, j'y consens, mon ami, ce mélange de sentimens et d'idées, que m'inspirèrent, il y a près de six ans, les premières représentations de Roméo et Juliette. Je fus tourmenté durant (juinze jours par votre traj^édie, comme on l'était, il y a deux mille ans, dans la Grèce, par les Euménides d'Eschyle. Je soulageai mon ame sur le papier. Aies pensées y reposeraient encore dans l'oubli qui me convient; mais je vous les livre comme un témnignage de l'amitié vive, profonde et toujours croissante, dont vous échauffez mon cœur. Elle m'honore en public, et me console dans la retraite. Vous la devez à des talens qui ne sont que l'organe de la vertu : vertus et talens, rare et parfait accord, où Dieu se plaît à se contempler dans l'homme.

Votre ami, DE LEYRE.

E se non piangi , di che pianijcr suoli? Si tu n'y pleures pas, ilc quoi pletircras-tu? Enfer do Dante, ch. 33.

Oi la tragédie, cette sublime conception de l'esprit humain, doit exciter la terreur ou la pitié, doit émouvoir l'une de ces passions, pour réprimer ou calmer toutes les autres; l'auteur vraiment tragique est celui qui sait inspirer ces deux sentimens à-la-fois. Peu de génies ont eu l'une et l'autre puissance sur les cœurs. Un seul de ces dons ou de ces talens crée et désigne un maître de la scène. Chez les anciens, Sophocle parut les réunir, mais une seule fois, et ce fut dans OEdipe: peut-être dut-il ce double empire à ce sujet, unique de son espèce dans les annales des nations. OEdipe offrira toujours le tableau le plus effrayant de la fable, comme Joseph, le plus touchant de l'histoire. Euripide s'empara de la corde la plus sensible du cœur humain. Il ne le remua, ne le toucha jamais, que pour en exprimer des larmes. Ces deux maîtres de la tragédie partagèrent entre eux, sans se le disputer, l'empire de la scène. Ils ne laissèrent d'autres règles à la postérité savante que leurs ouvrages mêmes. Tersonne après eux n'a pu courir leur carrière,

sans le danfjer ou la (jloirc de leur être comparé. Presque tous ceux qui ont assemblé les hommes au théâtre, pour les effrayer ou les attendrir, ont reçu de la nature, comme ces Grecs, le don d'aller au cœur par une de ces routes. Sans se prescrire ni modèles, ni guides, ils ont trouvé leurs ressources dans leur ame, ou dans l'esprit national qu'ils avaient à remuer. Si le grand art de l'éloquence est moins de consulter son sujet que son auditoire, c'est-à-dire, s'il consiste à savoir encore mieux, peut-être, à qui l'on parle, que de quoi Ton veut parler, la marque du génie est de soumettre ses auditeurs à son sujet, plutôt que son sujet à ses auditeurs. C'est ce que firent Euripide et Sophocle, par le choix de leurs sujets de tragédie, qui joignaient à l'avantage d'appartenir à l'histoire de la Grèce, celui d'être par eux-mêmes les plus intéressans pour tous les lieux et pour tous les temps. C'est ce qu'a fait Corneille, en attachant, par la supériorité de sa manière, ses spectateurs à ses héros.

Il y a, ce semble, une lutte entre la foule et le grand homme, à qui des deux l'emportera. Tantôt c'est le général qui mène l'armée, et tantôt c'est l'armée qui mène le général. Le peuple commande à Nicias, mais Démosthènes commande au peuple. César même ne put assujettir les Romains qu'en les gagnant; mais, avant lui, Sylla les avait subjugués. L'homme de génie au théâtre est donc celui qui, moins dominé par les règles de l'art ou par l'esprit de sa nation que par le caractère de sa sensibilité propre, s'empare d'un sujet et lui donne l'énergie et la trempe de son ame. Il le prend au hasard, et l'emprunte, s'il le faut, parcequ'il est sur de le créer une seconde fois; il oublie les beautés du poète qui l'a traité le premier, parcequ'il en conçoit de nouvelles qui ne seront qu'à lui. Son sujet, fût-il plus beau, plus

touchant dans l'orifjinal, le porte ne serait pas orijjinal lui-même, s'il n'y jetait un carartère neuf et de son invention.

Telle est la nouvelle tragédie de Roméo et Juliette. Ce n'est point, si Ton veut, Roméo et Juliette, c'est Montaigu, mais plus grand, plus fort, et plus attachant, plus théâtral que ces deux amans. Un personnage neuf en a fait une pièce originale. Assez de critiques de profession ont cherché les défauts de cette tragédie, ont su même en trouver plus qu'il n'y en avait peut-être. Je me sens trop heureux de n'être possédé que de ses beautés dominantes : d'ailleurs mon siècle me dispense, par ses exemples, de cette délicatesse qu'il prétend m'inspirer par ses préceptes. Jamais on ne fut plus difficile avec moins de droit de l'être; car si d'un côté les grands maîtres de l'art nous ont accoutumés à des chefs-d'œuvre; de l'autre leurs faibles imitateurs nous ont préparés à quelque admiration pour tout ce qui les surpasse euxmêmes. Encourageons du moins les talens décidés, fussent-ils imparfaits: ils nous devront un jour l'art de nous enchanter; et s'ils parviennent à la hauteur où nos appl.iudissemcns peuvent les élever, leur gloire aura d'autant plus de charme à nos yeux, qu'elle sera notre ouvrage.

La tragédie, telle que je la conçois, est une action toute composée d'obstacles et de moyens. L'art consiste dans le choix des obstacles; et le génie, dans l'invention des moyens.

Thèbes est dépeuplée par la peste: comment y faire cesser ce fléau? C'est, dit l'oracle, par l'exil d'un coupable, assassin de son père et mari de sa mère. Mais comment le connaître? Voilà les obstacles, pris dans le choix et la nature du sujet d'OEdipe. Où sont les moyens?

Le fyeiiie du poëte consiste à les fuire trouver par relui cjui devrait les fuir. Le roi même est ce coupahle. Qui le découvi ira? qui le nommera? qui le condamnera? Luimême, sans le vouloir, sans le savoir.

Troie doit périr: mais comment y aller? Les vents en ferment la route à la flotte des Grecs. Qui changera les vents? Le sang d'Iplii{;<'nit. F.t comment Tobtenir? quels ohslacles à vaincre! Il f.uii que le roi consente au sacrifice de sa fille; qu'une mère y soit forcée. L'éloquence d'Ulysse doit en venir à bout; et les dieux qui veulent être obéis, veulent seuls faire grâce. Jugez si ces mêmes dieux, qui d'avance avaient dévoué leur Achille à la ruine d'Ilion, pouvaient se laisser arracher leur victime par la violence d'un homme, et si le dénouement dlpbigénie de Racine est bien dans les mœurs antiques, et conforme à l'esprit du sujet.

Achille est mort; Ilion doit périr: comment? Par les flèches d'Hercule. Où sont-elles? Dans les mains de Philoctète, chassé du camp des Grecs, et jeté par eux sur une île déserte. Comment donc les ravoir? L'obstacle est dans le sujet de la pièce; le moyen, dans le génie du poète. C'est encore l'artifice de l'éloquent Ulysse qui doit triompher ici. La candeur est employée à tromper; mais la fourberie elle-même est heureusement trahie par la candeur qu'elle avait séduite, et les dieux seuls doivent dénouer ce qu'ils ont noué. Les passions des hommes luttent contre le ciel, mais cèdent enfin à la fatalité; système tranchant, impérieux, invincibledans l'Orient, où la nature agit avec une force indomptable, où l'on se sent poussé soit au bien, soit au mal, par un penchant irrésistible; où le dogme de la liberté n'a jamais été mis en question.

Piome naissante doit régner ou servir. Le sujet même

porte un {jrand obstacle à surmonter. Trois Romains, trois All)airis doivent en déciiier par le sort des armes. Le moyen est encore dans le snj«t; mais Tohstaele s'augmente par le moyen. Les combaitans sont liés eutn* eux par les n(euds du sanj; et de Tamour, par cette amitié qui naît de Talliance des familles. C'est au poëte à faire a(jir et parier ici l'anafour de la patrie, plus fortement cpic la voix de la nature; à mettre aux prises Tintérêt et lu consitlératioii d'un peuple entier, la renommée éternelle, assurée h la famille qui fera triompher sa nation, avec l'attachement à la vie, à sa femme, à sa maîtresse; et le {fénie seul luttant contre la fortune, doit créer l'héroïsme et le patriotisme, étouffer un moment dans le cœur humain tout ce qui ressent l'homme, ami , jiarent, époux et père, pour en composer le Romain, qui n'en sera que^plus grand un jour, plus fort et plus terrible à tant de titres.

Un enfant inconnu, sans asile, est accueilli par pitié dans une maison puissante; il y est élevé entre le fds et la fdle qui doivent en être les héritiers; il y devient, avec le temps, l'ami de l'un et l'amant de l'autre. Cet amour sera-t-il heureux ou malheureux? Voilà le problème à résoudre. Pour le rendre tragique, il faut le hérisser d'obstacles, pris ou jetés dans la nature du sujet; il faut détruire ou balancer ces obstacles par des moyens proportionnés à leur difficulté. De cette lutte doit naître cette merveilleuse torture de l'ame qui fait les délices de la tragédie.

Un précis historique de la pièce développera tout-hcoup au lecteur ce que le spectateur ne doit voir que par degrés dans le cours de l'action.

Le lieu de la scène est la capitale d'un petit État, entouré de voisins inquiets et reniuans. Leurs irruptions

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fréquentes, où cette ville est exposée, donnent occasion au jeune inconnu de se distinjjuer de bonne heure par sa Videur. Une victoire signalée au(;niente ses droits sur la bienveillance du père qui l'a ado|)t('. Il revient d'une bataille, charjjé des drapeaux de Tennenii : c'est le moment, ce semble, d'avouer un aniour qu'il a dû cacher lony-temps à son bienfaiteur. Quelle était la cause de ce mystère? La ville est partafjée en deux factions par deux {jrandes maisons, et l'inconnu se trouve le fils du plus mortel ennemi de celle où il a été reçu. Sa maîtresse même a dû lui faire un devoir du secret de sa naissance et de son amour. Dans ces circonstances, le père de son amante vient proposer à sa fille un mariage convenable aux intérêts et à la sûreté de sa maison. Il s'agit de fortifier par cette alliance un parti dont les rivaux recommencent à remuer dans la ville. La fille s'y refuse, sans avouer le véritable motif de sa résistance. Le père prie son fils adoptif de l'aider à vaincre cette opposition : incident tout-à-fait dramatique par le contraste des situations avec les sentimens.

Mais les troubles qui renaissent, d'où viennent-ils? D'un vieillard qui avait disparu depuis vingt ans , et dont le retour a ranimé l'esprit de faction. C'est le père du jeune amant, qui le connaît, sans en être connu. Cet homme, aigri par de grands malheurs qu'on ignore, montre à découvert toute sa haine contre la maison rivale de la sienne. La crainte qu'il inspire, les vengeances qu'il a réveillées, ses menaces audacieuses, forcent le gouvernement à le faire enfermer dans une tour; mais son parti ne tarde pas à l'y enlever. La guerre civile recommence; le prisonnier, libre, poursuit l'ennemi de sa maison; le fils de celui-ci vole au secours de son père: il fond, l'épée h la main, sur le vieillard. Cet

liomme est défendu par son propre fils, qui, dans la mêlée, tue son ami, le frère de son amante. C'est après «ette action qu'il est rencontré par elle. Dans ce moment cruel, comme elle ignore un si funeste événement, les discours qu'elle lui tient sur son amour, sur son frère, sont autant de tourmens qui redoublent et trahissent son <Iésespoir. À peine son embarras et ses pleurs mal dérobés ont-ils laissé pénétrer l'borreur de sa situation, que son père adoptif arrive pour lui demander vengeance contre le meurtrier de son fils, contre cet assassin qu'on n'a pu lui désigner encore. Alors l'infortuné se découvre lui-méinc, et révèle à-la-fois son malheur, son amour, sa famille et son nom. Que fera le père? Il ne peut se venger honorablement d'un homme qui lui livre sa vie, au lieu de le défendre. Sa fille est entraînée, par un sentiment plus fort que sa douleur, à conjurer, désarmer ou suspendre la vengeance dans le cœur d'un père. Mais l'amour que devient-il? Sans espérance de bonheur, il n'est pas encore au cotnble du malheur. La catastrophe doit être horrible. Comment et pourquoi? Vous l'allcz voir.

Toute la machine de cette pièce est fondée sur le caractère du vieillard. C'est lui seul qui noue et dénoue, qui enlante toutes les horreurs, toutes les invraisemblances, mais aussi toutes les beautés du sujet et de la pièce. Quelle doit être la vigueur de son ame incroyable? où l'a-t-il prise? Dans ses malheurs. Les voici.

La querelle des Guelfes et des Gibelins avait divisé tous les états d'Italie, toutes les villes de chaque Etat et les familles de chaque ville en deux factions. Vérone, qui formait une principauté, était déchirée par les deux partis, à la ^te desquels se trouvaient deux maisons principales, celle de Monteghe ou Montaigu, et celle

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des Cnpnlels. Do la preniièro sortait ce Montaifju qui joue ici le {jtanti rôle. Celait un homme né juste et même lion, qui, lassé des maux que ces divisions avaient causés dans sa pairie ot dans sa faniille, s'était retiré de Vérone avec ses enlans dans le fond des Apennins, pour y vivre en paix. Mais la vengeance et la haine y suivirent ses pas. Les grands de Tltalic, par une suite fies excès du pouvoir féodal, avaient des assassins à gages, qu'on y désigne encore dans quelques Etats, par le nom de Bravi. Un Roger, de la maison des Capulets, paya quelques uns de ces brigands pour enlever à Montaigu ses enfans. De ce nombre était Roméo, qui fut en effet arraché tout jeune des mains de son père, et qui s'étant sauvé de celles des brigands, vint se réfugier à Vérone. C'est dans la maison de ses ennemis que son père le retrouve après vingt ans. Qu'est-ce qui ramène Montaigu à Vérone? La vengeance. Aussi son arrivée a jeté le trouble dans la ville, dans la famille des Capulets, dans les amours de Juliette et de Romeo. C'est lui qui précipite Roméo dans le malheur de tuer son ami, le fds de son bienfaiteur, le frère de Juliette, son amante-, et dès-lors il détruit toutes les espérances de leurs amours, tous les moyens d'alliance et de réunion entre les d^eux familles ennemies.

Cependant on vient à bout d'apaiser un père qui pleure la mort de son fils, d'arrêter, puis de calmer son ressentiment, d'arracher un pardon si coûteux à la douleur. On le réconcilie enfin avec Montaigu. Vous croyez donc aussi que Montaigu peut pardonner, âmes faibles dans vos vengeances , parceque vous l'êtes dans vos sentimens? Non: Montaigu seul est inflexible, inexorable, mais au fond de son cœur. Il pardonne jn apparence, mais pour mieux se venger. Il descend à une trahison;

il s'nbaisso et se <l»'{;iade jus(|ira leiiKlic une réconcilia t ton , que son visa^je pourtant senihle (lénn-ntir , ijuand sa bouche y consent. À peine il a promis de sceller la paix par un serment qu'il ne ])ronon(era jamais, que, lesté seul avec son fils, il veut obtenir de lui la venfjeance la plus atroce. C'est ici que le poète a mis en usage un principe qui lui est particidier, maisdijrnedeson génie : c'est d'arriver à Tincroyable par le vraisemblable. Ce qu'exige Montaigu de Roméo, l'assassinat de Capulet et de sa fille, est un forfait inconcevable, dont la seule proposition est révoltante; mais ses raisons ne le sont pas. Comment l'y prépare-t-il? Parletableau de l'offense la plus barbare, d'une injure enfin à laquelle un père ne peut et ne doit survivre que pour se venger.

C'est ici qu'il faut se rappeler le récit qu'on trouve dans l'Enfer du Dante, où le comte Ugolin ronge le crâne de Roger, archevêque de Pise.

E se non piangi, di che pianger suoli?

On sait que ce prélat ayant enfermé son ennemi dans une tour avec trois de ses enfans, fit murer la porte de la tour, afin que ce père vît mourir de faim ses trois enfans l'un après l'autre.

r non piangeva, si dentrô impetrai.

Piangevan elli : e Ansennilccio inio Disse, tu guardi si, padie. Che hai?

.... Perô non lagrimai. . . .

«Ils pleuraient, moi je ne pleurai pas: j'avais le cœur «mort; et mon petit Anselme me dit: Qu'as-tu, mon « père? comme tu nous regardes!.... Cependant je ne « pleurai pas. >»

Le seront! et le troisième joTir se passèrent, corhme; le ])remier, sans mar>fjer. Le père et les enfans restèrent muets, de peur tie s'affli{jer nuituellenient.

Poscia che fummo :il quarto <li veiiuli, Gaddo mi si giU6 disteso a' piedi, Dicendo, padrc mio, clie non m' aiuti?

Quivi mori. . . .

Il Quand nous fûmes arrivés au quatrième jour, mon <t fils Gaddo tomba étendu à mes pieds, en criant: Ali! « mon père, au secours!.... et il mourut....»

E come tu mi vedi, Vid' io cascarli tre ad un, ad uno, Tra '1 quinto di e '1 sesto. Ond' i' mi diedi Già^cieco a' brancolar sovrà ciascuno :

E tre di li chiamai, po' che fur morti-

«Et, comme tu me vois, je les vis tomber tous trois Il l'un après l'autre, entre le cinquième et le sixième jour. Il Je me jetai sur leurs corps à tâtons et les yeux éteints, (i me roulant de l'un à l'autre-, et je les appelais encore, « trois jours après qu'ils étaient morts.»

Si ce tableau n'évoque pas toutes les furies des enfers; s'il ne soulève pas tous les spectateurs à la plus affreuse vengeance; si la nature et le sang ne crient pas au fond des cœurs, tue ou tueurs , que je vous plains, mes enfans! il n'y a plus de pères. L'auteur, ai-je entendu dire, a l'ame bien noire, de peindre son Montaigu si mécbant. C'est vous, barbares, qui n'avez point d'entrailles ni de cœur, d'entendre ce récit sans brûler, comme lui, de fureur et de rage. Sans doute vous verriez vos enfans mourir de faim dans une prison, et pourriez pardon-

tior. Sans doute vous ûteriez à un père mourant la consolation d'embrasser son fds exilé; vous refuseriez à ce fils innocent et proscrit le droit et la liberté de venir un moment, du fond de son exil, embrasser son père pour la dernière fois. Non, vous ne savez point ce que c'est qu'être fils, ce que c'est qu'être père; vous n'avez pas vu, comme moi, mourir un fils unique; vous n'avez pas reçu, comme moi, le dernier soupir d'un père; vous ne pleurez pas, comme moi, ce qu'on a de plus cher au monde, ingrats et dénaturés, faute de malbeurs et de pertes, ou vous ne connaissez d'autres disgrâces que celles de la fortune, ni d'autres larmes que celles de la vanité. Accusez, condamnez Montaigu; pour moi, je le défends, je l'aime et je l'écoute avec cette horreur mêlée de plaisir qui m'attache à ses fureurs. Quand il propose à son fils de tuer, non pas seulement Capulet, mais sa fille, pour tarir dans ses veines le sang de ses ennemis, je frémis avec Roméo, je recule avec le fils; mais je plains et je suis le père : il m'entraîne, il m'enlève, et je m'attache à lui. Je l'écoute, et je tremble, quand il me fait entendre un bruit sourd, indistinct, de coups interrompus, à la porte de sa prison; et qu'au lieu de l'ouvrir, pour jeter du pain à ses enfans, à leur père, on a muré cette tour, on l'a fermée à jamais : et je pleure quand il me raconte ensuite la chaîne de ses malheurs, comment il erra vingt ans dans l'Apennin, privé de ses enfans, d'amis, de secours, de la raison même, sans autre soutien que la pitié d'un misérable qui s'attachait à lui par une malheureuse sympathie d'infortunes. Je l'entends dans les bois, qui demande la mort, qui s'éveille au milieu de la nuit pour pleurer et chercher ses enfans. Je le vois se troubler, croyant les voir encore. J'entends avec un déchirement horrible ce triple cri de

48o EXAMEN

Mes enfaiis!.... mes rnfans!.... mes enfansl.... et je tombe avec lui dans une sorte de déliir;, où je ne respire que le san{j, les ténèbres et les tombeaux. Si quelqu'un veut encore me disputer mes larmes , mes sanglots et mes cris de douleur, d'admiration et d'applaudissement à cette incroyable scène, qu'il m'arrache le cœur, etm'éparjjne de voir tous les maux de mon siècle, et notre lâche humanité qui est la mort de la véritable sensibilité.

Au prix de cette scène, de cet acte, de ce caractère, j'abandonne la pièce à toutes les poursuites de la critique, plus implacable cent fois, mais plus injuste que la vengeance de Montaigu.

Capulet, dit-on, est un homme faible et sans caractère. Le duc de Vérone n'a qu'un titre sans pouvoir, qu'un rôle sans dignité. Roméo et -Juliette, qui sont les héros de la pièce, n'y font pas les personnages dominans. Montaigu n'est qu'un sauvage, un barbare. Enfin le style est souvent négligé, quelquefois incorrect. Que peut objecter encore la critique la plus acharnée? Est-il temps de lui répondre?

Sans doute le caractère de Capulet n'est peut-être pas assez théâtral, faute de grandeur ou d'énergie; mais c'est un homme intéressant par sa bonté, puisqu'il a reçu, adopté, élevé Roméo dans sa maison, comme un orphelin. C'est un homme d'une sagesse raisonnée et politique, puisque, afin de renforcer son parti dans un moment de trouble et d'orage, il veut marier sa fille au comte Paris. Enfin Capulet est un homme ami de la paix et de la modération, qui sacrifie ses passions à la tranquillité publique. Il pardonne, dit-on, la mort de son fils. Mais daignez considérer que son premier mouvement est donné à la vengeance; que, malgré la pesanteur de son âge, il veut combattre en duel le jeune

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mcuitricr «le son fils; qu'il ne piMit contlanint'r lUjniéb «l'avoir vonlii (ItCcntIre son père; <(ne Ja mort Je Théohaitlo ch'vicnt plutôt le niallicin- qiu; le crime de riinii <[ui l'a tue; qu'enfin, depuis (jue Capulet a découvert l'amour de Juliette pour Uoméo, toute sa crainte doit être (pie sa fill»; ne meure de douleur, s'il inmiole à son ressentiment l'amant qui vient de tuer son fils. Daignez observer tout ce que le duc de Vérone dit à Capulet pour le flc'cliir, pour le consoler, toutes les oCfres qu'il lui lait pour adoucir sa perte. Les consolations d'un souverain ont îles droits bien touclians sur le cœur d'un père. J'en atteste ce moniont ou li; feu roi Louis XV' , par un mouvement si nohle de connnisération et de bonté naturelle, se hâta d'aller lui-même chez le maréchal de Belle-lsle, à l'instant où ce ministre venait d'apprendre que son fils avait été tué à la bataille de Crcvelt. (^uand cette journée n'aurait coûté à la France que le comte de Gisors, c'est une perte assez méuiorable. Le poids des affaires, joint au poids des années, enfin la mort vint bientôt sécher les larmes d'un père ; mais l'Etat doit re{|retter encore un jeune homme d'un esprit et d'un caractère mûris avant l'âge par une éducation forte, qui montrait assez de talens, de vertus et de lumières, pour promettre à son siècle un niérite parvenu sans intrigue, un ministre non courtisan, un général soldat, et, dans toutes les places, l'ami du peuple et du prince. vTe le cherche par-tout depuis vingt ans, ce comte de Gisors; il n'est plus nulle part que dans le cœur de sa veuve et des amis qui le pleurent comme elle. Hélas! s'il vivait, peut-être nous aurait-il épargné d'aufies larmes encore que celles que nous devons à sa cendre. Mais revenons de nos disgrâces réelles aux touchantes fictions de la tragédie. S'il est beau de voir un roi consoler un

])ère de la mort de son fils, ne lefusons pas au dur de Vérone cette douce influence sur le cœur de Capulet: permettons à Capulet de pardcjunor à l'oniéo; et d'accorder à 1.^ paix de l'Etat un mariage que la vie de sa fdle semble lui demander.

Mais le duc de Vérone lui-même est-il un personnarje Lien important? Tel qu'il pouvait lélre, dans les temps et les pays de discorde, où l'on a pris le sujet de cette tragédie. Transportez-vous à l'époque des Guelfes et des Gibelins. Un tableau de ce période bistorique mettra, d'un coup-d'œil, le lecteur en scène.

L'Italie, pays le plus beaii de l'Europe, fut aussi le plus souillé de carna^je. Les tyrans d'un peuple roi des rois, et les brigands, exterminateurs de ces tyrans, y firent pa^'ler, durant dix siècles, la conquête du monde. Les invasions, les incendies, les supplices, la mutilation des hommes et des tombeaux, vengèrent cent nations vaincues; et leur sang retomba sur les Romains et sur leurs enfans, jusqu'à la vingtième génération, et au-delà; car il n'est pas encore expié par une nation qui change des hommes en eunuques, et qui ne fait plus de bruit dans le monde que par sa musique. L'entrée des barbares ne fut rien au prix des maux et des plaies que l'Italie se fit à elle-même, sous les drapeaux des Guelfes et des Gibelins, noms étrangers, mais ruineux et funestes à leurs partisans comme à leurs ennemis.

L'obscurité répandue dans l'histoire sur l'origine de ces noms fera pardonner une excursion qui peut éclaircir les ténèbres dont ils n'auraient jamais du sortir. Vers le milieu du douzième siècle, ces noms, à jamais odieux à l'Italie, retentirent en cris de guerre à la bataille de Reinsberg, en. Allemagne. Henri \V'clfe-Este, gendre de l'empereur Lothaire II, joignait au duclié dp

DE II () Al KO ET jrEîFT'ri:. 4fi3

TdscaiiP, i't à d'autres Etals de la maison d'Estf, en Loinbanlie, les duchés do Saxe et de liavit-ie. Sa |missance leiriloiiale eiiipéclia (mV)ii ikî r«liit loi de (leimanie. Les princes dAllciiiajpie rrai[jiiai«'iit un roi qui, par la {jranfieiir de ses Etats, put un jour dcvt-nir leur maître, et les papes, un empereur (pii les lit n-nircrdans la condition do vassaux , dt)nt les attentais de Grégoire Vil les avaient affranchis. Conrad, duc de Franconie, élu d'ahord roi de (Jcrmanie, puis loi d'Italie, fut, à ce double titre, assuré de la couronne impc'riale. Son concurrent, Henri Welfe-Esle, ne voulut pas le reconnaître. Il fut dépossédé de ses Etats d'Aliemafjuc pai- le nouvel empereur, dont il rejetait l'élection, lîenri étant mort en 1 1 20 , son frère , Welfe VI , fit la guerre à Conrad , pour recouvrer ses droits et ceux de sa maison sur la Bavière. Les Impériaux avaient pour général Erédéric, neveu de Conrad , élevé à Wuiblingen , aujourd'hui ville du duché de Wirtemberg, et patrimoine alors des empereurs Franconiens. Ainsi leur cri de bataille lut \Vuihlingen , et celui des Bavarois fut Wclfe. Ces deux noms distinguèrent, depuis cette époque, le paiti favorable et le parti contraire aux empereurs, de (juelques Etats ou personnes que fussent composés ces deux partis. Ij'usa^e de ces noms, né dans le sang, accru par le sang, passa d'Allema{;ne en Italie, où la fureur des haines le conserva jusqu'au quinzième siècle. Le mot de Wuiblingiens, changé en (Jhibelins ou Cibelius, y marqua les amis ou partisans de la faction impériale, et Je mot Welfe, changé en Ghelfe, y désigna la faction opposée. La dernière, italienne d'origine par la maison d Este, si l'on en croit Muratori, fut celle des papes, qui soufflèrent ou mirent à profit le feu des dissentions, pour accroître la puissance jxmtificiile aux d(îpens de l'auto-

:îi.

rite impériale. Les villes de la 'l'cjsfane et les petius Etats d'Italie, voulant se soustraire a toute doininatiuii des empereurs, prirent le parti des paj)es, sous la haïuiicie des (JuelFes. Les seiffncurs d'Italie, (jui, possédant des fiefs de l'empire, aimaient mieux reconnaître la suzeraineté d'im prinre éloi{fné que la juridiction des villes ou des souverains du pays, et parmi ces villes, les plus faibles, qui craignaient le voisinage des plus puissantes, s'attachèrent aux empereurs sous le nom de Gibelins, et l'incendie gagnait par-tout. Le mal crût à sa source. Deux empereurs furent élus à-la-fois par les deux factions opposées; et le débordenjent de ces divisions entraîna des guerres intestines, des malheurs et des ravages sans nombre et sans mesure dans toute l'Italie. Il fallait des tremblemcns de terre pour réveiller les remords, des nuées de sauterelles qui dévorassent les campagnes, des inondations qui joignissent la peste à la famine, pour rapprocher les hommes par le malheur; encore ces calamités ne les ramenaient pas toujours, ni pour long-temps.

La discorde pénétra dans la Marche de Vérone. Le chef des Guelfes dans cette ville était Hichard, comte de Saint-Boniface. Banni de sa patrie, avec les principaux de ses partisans, par un gouverneur ou podestat, il y fut rappelé par le podestat suivant, Azzon VI, marquis d'Esté. La faction des Gibelins, conduite par la famille des Monticoli, d'où dérivent Montedi , Monteghes et Montaigu, souleva la ville, marcha sous les armes, et fit Richard prisonnier. On eut recours aux Padonaus. Ils envoyèrent des députés à Vérone, pour obtenir la liberté du comte Richard, moitié par prière et moitié par menaces. Rien n'y réussit. Les Padouans alors entrèrent à main armée dans le Véronais, en pri-

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rent plusieurs villes, et firi-'iif If cU''p,;it (l;ms le pays. Les Mantouans et les Modenois, iniilant reiix de Padoiie, exercèrent d'horribles rava^^es dans le lerriloiie de V«-rone, mettant à feu et à san{j les bourgs et 1rs villages. Ces hostilités, jointes aux négociations, «h'terniini'ifnt enfin les Gibelins de Vérone à relâcher le comte Richard avec les autres prisonniers de son parti. La paix fut même signée cntie ce comte et les Montaigus, dans le château de Sainl-Boniface, mais une paix, comme tant d'autres , dit Muratori , semblable à des toiles d'araignée.

L'Italie, dans ce siècle des croisades qui produisirent tant de guerriers et de moines, était le pays des crimes et des expiations, des brigands et des saints. En ce temps-là vivait un Antoine de Lisbonne, Franciscain, édifiant par ses œuvres et par ses paroles, mais qui, las de prêcher inutilement aux Véronais armés la paix de l'évangile, se retira dans un village auprès de Padoue, sous une cabane formée entre les branches d'un noyer, et là vécut et mourut tranquille au milieu des factions, et fut canonisé dès l'année après sa mort, sous le nom de Saint Antoine de Padoue. Un de ses contemporains fut Jean de Vicence, Dominicain, grand missionnaire et prédicateur éloquent. Le pape Grégoire IX se servit de l'ascendant que la piété, le zèle et les talens de cet homme extraordinaire prenaient sur tous les cœurs, pour rétablir la paix dans les villes d'Italie, troublées par deux factions d'Allemagne. Vérone était en proie aux incursions d'une ligue composée des habitans de Mantoue, de Milan , de Bologne, de Bresse et de Faenza; chacun de ces peuples signalant à l'cnvi sa bravoure par ses brigandages. Ce fut dans ces jours de malheur que Jean de Vicence alla, par ordre du pape, employer la

sainteté de son ininistf'rp à pacifier les troubles de Vérone. Il y fit tant d'impression par ses discours, que les \lonte{jlies et les plus furieux des Gibelins jurèrent de se soumettre à tous les rèjjlemens du souverain pontife pour le recouvrement et le maintien de la tranquillité publique. Après cet beureux succès de ses prédicati«ins, il passa successivement dans les autres villes, où réfrn.iit la même discorde, portant dos paroles <le conciliation., faisant remettre en liberté les prisonniers de parti, brisant lou'es les ligues, étouffant les querelles do familles, germe ou fruit dos dissentions civiles. Ensuite il assigne un jour de rendez-vous à toutes ces villes pour cimenter une pacification générale.

Jl cboisit pour le lieu de cette assemblée une campagne sur les bords de TAdige, à quatre milles au-dessous de Vérone. La fête de Saint Augustin fut indiquée pour époque d'un événement si mémorable. Ce fut un spectacle touchant et céleste de voir rassemblés en cette journée dans une même plaine les peuples de Vérone, de Mantoue, de Bresse, de Vicence, de Padoue, sans compter une infinité (fliabitans de Bologne, de Ferrare, de Modène et de l*arme, avec leurs évêques, le patriarche d'Aquilée, le marquis d'Esté, et beaucoup d'autres seigneurs; tous ces Guelfes et ces Gibelins sans armes, et la plupart pieds nus, en signe de pénitence.

Jean de Vicence, élevé sur une chaire qui avait plus de soixante brasses de hauteur, s'étant mis à prêcher à cette assemblée de quatre cent mille âmes et plus, après avoir préparé les esprits à la réconciliation par toutes les ressources de l'éloquence, armé de la religion, commanda tout-à-conp à ses auditeurs, de la part de Dieu, de se donner réciproquement le baiser de paix. Tout le monde obéit à l'instant, avec une effusion générale de

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larmes et de soupirs; ensiiiti- il piiMia iiiic scntcnrc pontificale (lexcommunicatioii coiitir cpiiconcpie violcMait ce saint traité de paix. Pour 1 alferinir et le sceller encore phis efficacement, il proposa le mariafye du prince lîcnaud d'Ast, fils du marquis tl'EsU", cliel tie la lactiou des (iuelFes, avec Adélaïde, nièce d'Eccellin, chef des Gibelins; ce qui fut universellement applaudi.

Mais combien dura cette réconciliation? Pas au-delà de cinq ou six jours. Ce qu'il y eut de fâcheux, c'est que la réputation de sainteté de l'homme de Dieu s'évanouit avec l'ouvrafje de son apostolat. On avait prêché dans la cathédrale de Vicence que le .Saint avait ressuscité dix morts. T^a foi du peuple à ses miracles se dissipa comme elle s'était formée. Mais on se souvint trop bien que ce Dominicain avait fait brûler dans la place de Vérone soixante-trois hérétiques, tant hommes que femmes, des meilleures familles de la ville. C'étaient des espèces de Manichéens: car les mouvemens de l'Asie et de l'Europe avaient fait déborder cette secte orientale de la Terre-Sainte en Italie; et le monachisme s'arma de l'inquisition pour exterminer l'hérésie. Les ennemis de frère Jean, et peut-être de la paix, ne manquèrent pas de répandre qu'il n'était qu'un émissaire du pape, envoyé pour ruiner la faction gibeline et le pouvoir de l'empereur. Les moines avaient alors dans toute l'Italie cet empire que le spectacle et le langafje de la pénitence donnent toujours sur des peuples tourmentés de factions, de crimes et de calamités. Par-tout les Franciscains et les Dominicains, enflammés par la ferveur de leur nouvelle institution et par l'impression des maux publics, prêchaient, réconciliaient, absolvaient les partis , excommuniaient et brûlaient les hérétiques , jugeaient les différents, partapcaient les terres contestées.

reformaient les lois et les statuts des villes, nommaient aux places, et ilisposaient <le tout à ravantaf;e (le l'K- {;lise, souvent niètne de leur ordre et de leur personne. Ainsi Jean de Vicence s'était fait remettre à Vérone, pour {farantie de sa sûreté, les fortifications de la ville et divers châteaux, outre des otajjcs vivans. Il avait eu de même l'adresse à Vicence, sa patrie, de s'en rendre le maître, et d'y chanjjer le {gouvernement à son f;ré. Les Padouans, qui commandaient à Vicence, instruits de ces menées, y envoyèrent un renfort de çarnison. Le frère prêcheur voulut s'opposer à une démarche qui contrariait son autorité. Les Padouans y allèrent les armes à la main, poursuivirent le Saint, sa faction, sa famille, et le firent prisonnier avec elle. Cependant on le relâcha quelques jours après; mais il ne trouva plus dans les villes la même sountission à ses volontés, et prit enfui le parti de se retirera Bolo{jne, l>ien convaincu de la vicissitude des choses humaines, et sur-tout de l'instabilité du succès de l'éloquence évangélique, quand elle veut allumer un zèle incendiaire, avec la doctrine d'un Dieu de paix.

La discorde se ranima plus vive qu'auparavant entre tant de peuples si j^'omptement réconciliés, et l'on eût dit, ajoute Muratori, que tous les démons s'étaient déchaînés pour déchirer la Lombardie. C'est en effet dans le spectacle de ces guerres que le Dante puisa les peintures de son Enfer. Témoin et victime des horreurs qu'il a tracées, ses vers semblent écrits sur des tables d'airain, avec un poignard trempé dans le sang des Guelfes et des Gibelins. Jugez encore de ces temps affreux par le portrait qu'a fait l'Arioste d'un de ces tisons de l'enfer:

Ezzellino iminanissimo tir.inno, Che sia crciluto fij^lio dcl dciuonio ,

F;irà, troiir;iiii|i» i >uil(lili, l:il ilaimo, V. (listru-jcemlfi il bel paese Aiisoiiiu, Clio pielo-ii a|)po lui stati saranin» , Mario, Silla, Nenui, Caio , ecl Aiitoiiio.

« Eccf'Ilin, tyran abominable, appelé fils <lii démon, << mutilant ses vassaux, défigurant Taspect de la belle » Italie, effaeera, par ses rruautés, toutes les liorreurs « de Marius, de Sylla , d'Antoine, de Néron et de Cali- « gula. ')

(<es traits poétiques ne sont que trop justifiés par Ihistoire. Ecccllin, des Romains, dit Muratori, le plus infâme tyran qu'eût jamais vu l'Italie dans ces temps de ffuerres civiles, mourut enfin Fan i.>.59. Il avait inventé des supplices nouveaux pour le public, et des tortures secrètes dans les souterrains de ses châteaux; lassé les soldats de carnage, les bourreaux d'exécutions, et fait porter le deuil à la moitié des familles lombardes. Cinquante mille victimes périrent sur ses échafauds ou dans ses cachots. Un de ses neveux, pour avoir mal défendu Padoue, mourut sous ses yeux dans les tourmens où il l'avait condamné de sang froid. Le moindre soiipçon suffisait à ce brigand pour emprisonner, mutiler, pu faire assommer. Dans un assaut, où il avait tenté de s'emparer de, Milan par surprise, blessé d'une flèche qui, lui perçant le pied, le renversa par terre, un noble de Bresse lui donna deux ou trois coups de massue sur la tête, pour venger un de ses frères, à qui ce tyran avait fait couper une jambe. Devenu redoutable par l'audace et le succès de ses crimes, jusqu'à voir armer une croisade contre sa personne, il mourut à l'âge de soixante ans, comme il avait vécu, sans aucun signe dp repentir, ni même de religion, dans un siècle où les

qcjo EXAMK^

scëléiats s'y prntiqnaif^nt un rempart à leurs m(;cli;iiicetés: car I-lccellin, sou père, s'étnil fait moine, pour laver ou couvrir ses crimes par l'hypocrisie. Le monde vint en foule contempler le cadavre de ce monstre, dont la cruauté avait fait tant de mal et tant de peur à toute la Lombardie. Une infinité de va^jalionrls , aveuf;les, estropiés, défiffurés, privés d'eux-mêmes ou de postérité, par la mutilation, erraient dans l'Italie en demandant l'aumône, et disaient jjar-tout, comme pour exciter à-la-fois l'horreur et la pitié, que c'était Eccellin qui les avait réduits dans l'état où on les voyait. Aussi le bruit de sa mort fut une espèce de réjouissance publique au milieu des calamités.

On voit, d'après ce tableau, que Shakespeare, dont une admiration stupide a fait un homme i{jnorant, sans étude et sans lettres, avait bien lu l'histoire d'Italie, quand il introduisit dans sa trafjédie de Roméo des moines, des incidens de magie, et ce dénouement merveilleux, ridicule pour nos jours, mais très analogue aux temps de barbarie et de superstition où il avait pris son sujet, et agréable aux mœurs d'un peuple insulaire, maritime et guerrier, dont les passions turbulentes et furieuses ne pouvaient qu'applaudir avec transport aux inventions d'un génie monstrueux et sublime, qui les soulevait de loin à la liberté.

Cette anarcbie des guerres civiles et féodales qui tyrannisaient l'Italie montre assez, ce semble, que les ducs de Vérone ne devaient pas jouer un rôle bien imposant dans leurs Etats. Mais je pense aussi que, pour justifier en quelque sorte cette vacillation de leur autorité, le poêle français aurait dû renforcer d'un autre côté sa tragédie par une peinture vive des troubles et des fureurs qui caractérisaient le temps et le lieu de la scène.

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Alors la vraiscniblainx' du (liiiic dis (:,i|)nl('(s aurait donné plus de corps à la ven{jcanre de Minilaiifu. L'atrorité de Tinjnre ent enfanté celle tlii ressentiment, romme dans la tra{;é(lie d'Atrée et Tliyesle, sujet nmins trafjirjue peut-être et plus révoltant que le caractère de Monfai{;u, où les mouveuïens pathétiques et la honte primitive de 1 homme percent à travers l'ulcère de Tolfense, où Timplacahilité delà vengeance sort tout armée de la nature même de Famour paternel. .le n'if[nore pas que notre siècle a hanni du ihèàtie la belle tragédie de Crébillon, fjrace à des mceurs impuissantes et débiles jusque dans la corruption, qui rendent la ven*i;eance d'Atrée aussi peu concevable, que l'adultère de Thyeste est peut-être devenu commun. Mais pourtpioi ces aines si sensibles, si délicates, (pii repoussent avec horreur le caractère de Montaigu, vont-elles s'eflraver à plaisir devant le cœur tout sanglant de Fayel? Pourquoi se familiariser avec les monstruosités des romans, quand on n'est pas capable de soutenir les spectacles consacrés par la fable ou l'histoire? Oui, vos pères, jeunes et galans héros de nos coiu's si polies, vos pères concevaient de ces haines sanglantes: c'est qu'il y avait de la proportion entre leurs sentimens et leurs forces, entre leur éducation et leur profession. Leur bravoure était une passion naturelle et cultivée, non un faible instinct de vanité. Ils cherchaient la guerre poiu- les dangers plus que pour les honneurs, et briguaient les décorations de la gloire à la tête des soldats, non aux pieds «les femmes ou des ministres. Je sais que l'Italie a donné des exemples de noirceur profonde et consommée, Iieureusement inouis dans le reste de l'iuirope; et j'avoue que cette horreur que nous inspire la feinfe où descend Montaigu, pour mieux assouvir sa vengeance, fait en-

iga EXAMEN

core honneur a noire raractf-re national, qui n'ose repousser Toutrage que par les armes , ni vençer un affront qu'au péril de la vie. Mais il est des offenses qui , sortant, poiu- ainsi dire, des bornes de la nK'clianceté naturelle, rompent aussi toutes les dijjues que les lois et les préjufjés opposent à la férocité de la venffeanre; et telles sont les mœurs des yucrres civiles, qu'en donnant plus d'éner{jie aux passions théâtrales, elles en imposent par cette grandeur démesurée, qui viole quelquefois les règles et les conventions de l'art dramatique. On se révolte avec raison contre Montaigu , qui propose à Roméo d'assassiner Juliette et son père; mais outre que les âmes fortement émues ne parlent jamais qu'à leur passion , et qu'avec leur passion il faut observer que cette confidence de Montaigu à son fils, inutile peut-être, et même contraire à l'effet que s'en propose le père, annonce d'avance au spectateur toutes les horreurs de la catastrophe, excuse l'espèce de trahison que le silence couve dans le cœur de Montaigu, quand on l'invite à la réconciliation, et prépare enfin la mort volontaire de Juliette.

On s'avise de faire de nos jours au j^rand Corneille des objections qu'on ne lui faisait pas sans doute de son temps; car sa bonne foi ne les aurait pas dissimulées dans les examens de ses pièces. On reproche à Emilie, quand Cinna recherche sa main, de ne la donner qu'au prix de la tête d'Auguste, qui l'a élevée elle-même dans son palais, et qui a comblé (^inna de ses bienfaits. Mais on oublie donc que les bienfaits d'un tyran sont des injures pour la fille d'un Romain assassiné par lui; qu xVuguste n'avait épargné que les ennemis qu'il méprisait; qu'il y avait une sorte de providence instructive et terrible pour raml)ilion à punir l'usurpateur d'un grand

empire p:ir h» main d'une tcmnir; i[\U' , jioiir exciter i'horretir de la tyrannie, il fallait soulever contre elle même les sentiineiis de la nature et de la reconnaissance, en sorte qu'elle ne put se racheter ni par des cruautés, ni par des libéralités, ni parle crime, ni par la vertu. D'ailleurs dans Cinna, comme dans Ilomco et Juliette, il est permis au poëte de faire concevoir des crimes qui ne s'achèveront pas, pourvu qu'en avortant comme moyens de l'action ils réussissent comme motifs, et concourent au dénouement qu'ils ne doivent pas opérer. Ainsi la haine d'Emilie et la conjuration de Cinna, quoique échouant l'une et l'autre dans leur objet, donnent plus d'éclat à la clémence d'Auguste, qu'elles rendent en quelque sorte nécessaire pour lui faire pardonner à lui-même ses proscriptions. Ainsi J'horreur de Roméo pour le crime où son père veut le déterminer dans une scène , la plus éloquente ou la plus pathétique peut-être qu'il y ait sur notre théâtre, décide enfin Monlai^ju à n'attentlre sa vengeance que de lui-même; à former cette conspiration d'où résulte une sorte de nécessité morale pour Juliette de se sacrifier.

Elle avait conjecturé, dès le premier acte, que ce vieillard (Montaigu ), peut-être irrité par quelque énorme crime, descendait du haut des monts pour chercher sa victime. Elle s'est méfiée de tous ses mouvemens. L'amour, le plus soupçonneux et le plus ingénieux des sentimcns, l'a engagée à veiller sur les démarches de Monlalgu. Elle a surpris, par sa vigilance, un billet répandu dans le parti de ce père implacable. Elle voit bien qu'il lui faut ahsoluuïcnt, renoncer à son amour, et des-lors à la vie; «{ue son j)ère ou son amant doivent être la victime de tous les complots qui se trament : que, pùt-elle échapper elle-niéme ou dérobei- Capulct

à la conspiralion fie Montai.j^ii . lût ou lnv<\ péiirait 1 une ou l'autre des deux maisons irréconciliables; et, dans l'alternative, elle rlioi.sit de mourir, puisqu'elle ne peut sauver son amant rpi'a ce prix. Tout la détermine à ce sacrifice: elle assure d'un seul coup la vie à son père et la paix à sa patrie. Ce sont des motifs au moins suffisans, s'ils ne sont pas nécessitans, pour uiu' fille qui, ne pouvant défendre elle-même son pays, sa famille et son parti, n'a plus qu'à s'immoler h la tranquillité publi<(ue. Le seul Jjien qui pouvait l'attaclier à la vie est un hymen dont les obstacles sont devenus insurmontables. Enfin quand elle aurait pu trouver, h force de réflexions, un ui(»ven de les vaincre, le trouble et Va^ïtation de son cœur, tourmenté par la perte d'un frère et par le péril d'un père, ne laissent à la faiblesse de son sexe, à l'inexpérience de sa jeunesse, que la ressource du désespoir, que celle de mourir. C'est la première et la dernière idée qui se présente aux aines les plus sensibles et les plus mallieureuses. Elle a donc pris du poison; elle vient mourir entre les tombeaux des anciennes familles de Vérone, où repose le corps encore sanf^lant de son frère; où son père et Montaigu doivent jurer leur réconciliation. Quand l'ennemi de sa maison la verra éteinte dans le san{i[ de la dernière fille des Capulets, sa venpfeance sera satisfaite sans doute: elle l'espère du moins.

.Te conviens cependant, nial;jré ces moyens d'apolo- Çfie, que ce dénouement est inattendu, précipité; f|irenfin. quoiqu'il soit plus vraisemblable que celui de la pièce an{i;laise dont ou a emprunté le sujet, il est moins tra.;;ique, moins lamentable, et ne fait pas verser les birmes qu'on demande et qu'on attend. Le lieu de la scène est plus naturellement amené dans la traj^édie de

Shakespeare. Les tombeaux y sont rn.'cessaires, au lieu qu'ils ne servent que d'accessoire (l;uis hi pirce française, (>( (Ic'truisent, sans l)es(»in et sans iHrt, runilé de Jicu. F^c «juatrièiiie acte étiJuHc le cin(|ui(-tiir'; ni.iis c'est par des beautés nouvelles et ininiit.ibles, qui n'appartiennent qu'au poëte français, et (jui le distinjjueront dans son siècle par le d<ui d'attendrir et d'effrayer : caractère éniinent de la puissance tra{;i(jue. J'en dirais davantage si les grandes liuianfjes n'attiraientles grandes liaines, (jue la modestie et la sagesse tloivent laisser dornïir. Cette tragédie méritait, comme le taNmt de l'auteur, toute li perfection de l'ouvrage, et sur-tout un dénouement plus heureux, et d'un effet plus pathétique.

S'il est permis à la jalousie de l'amitié sévère de liasarder aussi des vues de correction, ou pour amortir les coups de la criiifpie, ou pour en détourner sur soi quel(|ues traits, je vais dire ma manière d'envisager et de changer ce dénouement.

Je voudrais d'abord, pour diminuer l'horreur de la perfidie de Montaigu, qu'au lieu de promettre une réconciliation sincère avec Capulet , sa réponse fût du moins équivoque, et qu'il dît à-peu-près, quand on lui paile d'ini rendez-vous et d'iui serment à prononcer sur les tombeaux des deux familles:

Vous m'y verrez, et f'est là que finiront nos haines.

Alors Montaigu ne paraîtrait jias odieux avant la consommation de son crime; et pour qu'il cessât de l'être, après l'avoir conmiis, voici comment je l'en punirais, en détournant l'effet de sou attentat sur sou propre

49^) ËXAMKN

Je siij)[)oscrais toujours la conjuration (Je MontaiyM pour assassiner les Capulets sur les tonibcauî< des grands de Vérone. Je placerais ces catacombes au fond du théâtre, sur un des côtés; car je voudrais <pie le lieu de la scène représentiU ime jjrande place, ornée de J>eaux ('difices. D'un côté, serait la maison des Capulets, brillante et décoire; vis-à-vis, et du côté tout opposé, la maison de Montaigu, qui peindrait, jjar un Certain air de délabrement, l'abandon et la déserticju; au fond, sur le même côté que la maison des Capulets, on verrait la tour du château, où Montaigu, renfermé par le gouvernement, serait enlevé par son parti. Du côté de la maison des Montaigus, vis-à-vis du château, s'élèveraient les obélisques d'un temple ou des catacombes, dont les portes, fermées sur la place, ne s'ouvriraient qu'au moment où les deux partis viennent jurer leurréconciliation : ainsiTunité de lieu serait conservée.

Juliette, instruite de la conspiration deMontaigu par le billet qu'elle a reçu d'un émissaire aposté sur les traces de cet ennemi toujours sombre et redoutable, se hâte d'en avertir Roméo. Cet amant ne quitte Juliette que pour arrêter l'effet des complots de son père. 11 arrive dans le séjour de la mort, qui semble n'attendre que du sang; et dans le moment où Montaigu, prêt à prononcer le serment de réconciliation, tire son poignard pour donner à son parti le signal du massacre. Roméo se jette entre Capulet et son père, qui, ne distinguant pas son fils dans le tumulte de la mêlée et l'obscurité des tombeaux , le jierce du couji qu'il voulait porter à Capulet. Durant cette catastrophe, Juliette qui, dès l'ouverture des portes des catacombes, s'e.st retirée inquiète d'un événement où elle pouvait perdre

«on j)cic 011 sou amant, vient «li' jx ik lier «laiis ce lieu de (Iciiil et «k; larmes. Ell<; voit de ses propres yeux le niaHieur (pie lui présa{;eaieut les troubles de son anie; et, dans la première fureur de son désespoir, elle se tue et tombe sur le corps sanjjlanl de lloméo. Capulct j>ousse des cris de douleur; Montaijifu reste pâle, immo- Lile et muet sur la scène, et la toile baisse au bruit des lamentations.

Cet acte ne serait composé que de quatre ou cinq scènes, mais pourrait être d'un spectacle et d'un patliétique terribles; elle dénouement, tiré de la nature et des entrailles de l'action, acquerrait plus d'effet et plus de vraisemblance, lloméo, qui a tué le fils de Capulet pour sauver son propre père, mourrait à son tour pour avoir voulu sauver le père de son amante et de son ami. Montaifju serait puni des excès de son ressentiment et de la perfidie d'une feinte réconciliation, par la perte d'un fds qu'il aurait assassiné de ses propres mains. La mort de Juliette serait comme inévitable alors, et fondée sur le comble de l'infortune. L'amour et la ven- {jeance, le crime ou la violence qui les environnent, trouveraient leur frein ou leur cbâtiment dans leurs catastroplies.

P. S. Voilà, mon ami, le bien et le mal que j'avais à dire de votre tragédie. Ils sont inspirés l'un et l'autre par l'admiration que j'ai conçue pour votre génie; car vous en avez un très passionné, très frappant, et naturellement antique. Mais ])lus vous tenez de Sophocle et de Corneille, moins vous êtes de votre siècle; et c'est peutêtre un nouveau titre pour appartenir davantage à la postérité. Si vous voulez y parvenir, avec deux ou trois de vos contemporains, simplifiez l'ordonnance de vos

4(jS EXAMEN DE ROMÉO ET JULIETTE.

pièces, et faites que votre style vive sans vieillir. Vous possédez les beautés sui)lin)es; (•rai{jnez les {grands défauts qui semblent y toucher. C'est votre ami qui vous conjure, parTamour de votre gloire, de mûrir vos plans et de soi{i;ner votre diction. Les belles trafjédies doivent être comme les pyramides d'É{jypte, qui, soutenues par leurs proportions, et cimentées de pierres choisies, durcirent aux injures du temps, pour être le dépôt de l'élernité.

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