‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 1 sur 12 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

VJETTE historiette est le récit des principales aventures que Reguard a eues dans le voyage sur mer ou il fut pris par les corsaires, et fait esclave à Alger : il s'est donné le nom de Zelrais; mais il paraît qu'il n'a pas achevé le ronaan dans les formes , puisqu'il est mort garçon , et que l'histoire dit qu'il alla retrouver sa Provençale après la mort de son mari , dans l'espérance de l'épouser. Il avait sans doute dessein de commencer l'histoire de sa vie par celte aventure , puisqu'il dit à la fin qu'à la première occasion il racontera les vo\ages qu'il a faits dans la Laponie , et dont il est parlé légèrement dans cette historiette, à laquelle il n'a pas mis la dernière main.

L'ANs la saison la plus agréable de l'année, Clorinde et Céliane , charmées de la douceur du temps , se proposèrent d'aller passer quelques jours à une terre d'Eurilas qui n'est qu'à trois lieues de Paris; elles y joignirent une amie communément appelée Méliude, de qui la moindre qualité était d'être parfaitement belle ; et , pour rendre la partie encore plus parfaite, elles en avertirent Cléomède , qui était depuis peu en affaire de cœur avec Mélinde. Cléomède était trop intéressé à embrasser une si favorable occasion où l'amour et le plaisir l'invitaient, pour ne pas accepter avec joie le parti qu'on lui proposait : il le fit aussi , et cette belle troupe arriva le lendemain chez Eurilas , où elle trouva Floride , Artemèse , Damou et Lycandre , qui ne contribuèrent pas peu à former l'assemblée du inonde la plus charmant^.

Les divertissemeus qu'on prend à la campagne , la pêche , la chasse , le jeu , la promenade , étaient les plaisirs qui partageaient agréablement leurs journées. Un jour , que cette belle compagnie se trouva sous un berceau de chèvre-feuille qui est au bout an canal , attendant en ce lieu que la chaleur du jour fût passée , on se mît à parler d'abord des agrémens de la campagne , quand on sort tout d'un coup de l'embarras et du tumulte de la ville. Le discours ensuite tourna sur les voyages : chacun eu parla selon son goût ; les uns n'aimaient rien tant que la variété des villes et des pays , et les autres étaient pour les aventures qui arrivent presque toujours à ceux qui voyagent. Céliane, là-dessus, joignant à sa satisfaction particulière le plaisir qu'elle ferait à toute l'assemblée , pria Cléomède de faire le récit des dernières aventures de Zelmis , qu'elle n'avait jamais sues qu'imparfaitement. Zelmis était connu de cette belle assemblée ; il était ou parent ou ami de tous ceux qui la composaient ; ce qui fit que Cléomède, ne différant pas à les satisfaire , commença en ces termes: Je suis assez ami de Zelmis, mesdames,

pour me flatter qu'il ne m'a rien caché de tout ce qui lui est arrivé , et assezjjersuadé de sa bonne foi pour vous assurer qu'il n'entre rien de fabuleux dans ce que je vais vous dire ; c'est ce qui me fait espérer que les événemens singuliers que vous y trouverez vous plairont infiniment davantage , puisque , s'ils ne sont pas racontés avec toute la délicatesse possible , ils seront du moins soutenus de la vérité.

Zelmis, revenant d'Italie, s'embarqua un soir assez tard sur un bâtiment anglais qui passait de Gênes à Marseille. Le vaisseau commençait à faire route , et Zelmis, triste et rêveur , la tête appuyée de son bras, regardait fixement la nier , qui ne lui avait jamais paru si agréable ; elle n'était point dans ce calme ennuyeux qui ne la distingue pas même des étangs les plus tranquilles ; elle n'était pas aussi dans cette fureur qui la fait redouter, mais on la voyait dans l'état que tout le n^onde souhaite , lorsqu'un vent modéré l'agite , et comme elle était quand elle forma la mère des amours.

Il s'abandonnait aux rêveries qu'inspirent ces vagues légères , qui , venant à se briser

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contre le vaisseau , y laissent pour marque de leur fierté celte écume dont on le voit environné : il songeait à l'aimable Elvire qu'il aimait infiniment , et qu'il quittait peut-être pour jamais. Ne pouvais-je, disaitil en se plaignant , trouver dans ma patrie , si pleine de belles personnes , un objet qui pût m'arrêter ? fallait-il passer les mers pour aimer , et me faire si loin un engagement auquel il faut renoncer sitôt? Mais, reprenaitil après quelques momens de silence , je n'y renoncerai jamais ; je vous aimerai toujours, belle Elvire; et, quand vous m'auriez oublié, je me souviendrai toute ma vie que vous êtes la plus adorable personne du monde.

ïl fut interrompu dans ces rêveries par une voix qui lui vint frapper les oreilles; la personne dont il parlait était à la fenêtre de la chambre du capitaine , et chantait tendrement un air provençal. Zelmis fut attentif à ce chant ; et , quoique le bruit du vaisseau l'empêchât de distinguer une voix qui lui paraissait si douce : voilà, dit-il néanmoins en lui-même , l'accent de ma chère Elvire; mais, hélas ! ce n'est pas elle: elle est bien

loin d'ici, et je ne la reverrai p«ul-étre de raa vie. Zelmis , qui n'était point encore entré dans la chambre du capitaine, eut envie de connaître la personne qui avait tant de rapport à Elvire dans la voix. Il aperçut, en y entrant, une jeune dame d'une beauté extraordinaire : son esprit éclatait dans ses yeux, e< ses veux , vifs et pleins d'amour, portaient dans le fond des âmes tous les feux dont ils brillaient; les grâces et les ris volaient autour de sa bouche, et toute sa personne n'était que charmes.

Je ne pais exprimer la surprise de Zelmis quand il se trouva si inopinément dans le même lieu où était la personne qu'il ad rait. Quel étonnement de se voir si près d'Elvîre, quand il s'en croyait si ^'oigué ! à peine en crut-il à ses yeux ; mais ils avaient remarqué trop de charmes dans cette jeune personne pour s'y tromper. Zelmis n'avait des yeux que pour elle, et il ne connaissait dans le monde d'autres appas que les siens ; mais, en la reconnaissant , que de désordre ! que de trouble ! que d'agir^ition ! quelle violence ne se fit-il point pour cacher en leur naissance tous les mouvemens que cette rencontre im-

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prévue lui causa , et que la présence d'un mari l'obligeait à étouffer! Quelle joie pour Elvire de retrouver Zelmis dans le temps qu'elle espérait moins de le revoir ! et quelle contrainte d'en cacher les transports à son , mari ! Quel trouble pour ce mari , qui reconnut Zelrais , que la jalousie lui avait trop bien fait remarquer, et qui se souvint alors de tout ce qui s'était passé à Bologne , quand la passion de Zelmis pour Elvire com> mença !

Ce fut en effet ce lieu qui la vit naître , et ce fut là que Zelmis commença à goûter les charmes d'un amour naissant. On y fit peudant le carnaval des courses de chevaux et des tournois qui sont renommés par toute l'Italie , où la noblesse des environs ne manque point de se trouver. Rien n'est plus galant que ces fêtes ; tous les cavaliers s'efforcent de s'y faire distinguer par leur magnificence et leur adresse ; et la présence des dames n'y excite pas une médiocre émulation. Le tournois ne fut jamais plus superbe que le jour que Zelmis le vit ; et les hommes y empruntèrent la figure des dieux pour le rendre encore plus célèbre : Neptune y parut

suivi de ses Tritons ; on y remarqua le dieu de la guerre , au milieu d'une troupe de combaltans , qui s'était défait ce jour là de sa fierté ordinaire pour plaire davantage aux dames ; Pluton même s'v voyait avec un équipage tout infernal , mais qui n'avait rien d'effrayant.

Zelmis s'arrêta davantage à considérer une jeune personne, qu'il reconnut provençale à sa parole , et qui se trouva sur le même amphithéâtre où il était , qu'à regarder ce qui se passait dans la carrière. C'était la charmante Elvire : la voir et l'aimer fut pour lui une même chose ; et la fortune , qui le favorisa dans ce moment, lui fournit l'occasion favorable de se faire connaître alors de cette jeune Provençale. 11 y avait sur le même amphithéâtre quelques personnes , qui , en s'avançant pour voir avec trop de curiosité , empêchaient qu'Elvire ne vît commodément les cavaliers du tournois : Zelmis s'approcha de ces gens-là , et, leur ayant fait remarquer qu'ils incommodaient une dame qui était derrière eux , il les pria honnêtement de s'écarter, et de laisser la place libre.

Zelmis , comme vous savez , mesdames ,

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est un cavalier qui plaît d'abord : c'est assez de le voir une fois pour le remarquer, et sa bonne mine est si avantageuse, qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver aimable ; il faut seulement se défendre de le trop aimer. Elvire le vit ; elle le trouva bien fait , elle conçut de l'estime pour lui, et le remercia en des termes les plus obligeans du monde. Elle disait les choses avec un accent si tendre et un air si aisé, qu'il semblait toujours qu'elle demandât le cœur , quelque indifférente chose qu'elle pût dire; cela acheva de perdre le cavalier. Quand la beauté de cette Provençale ne l'aurait pas charmé, ses paroles l'auraient rendu amoureux , et le je ne sais quoi plus touchant mille fois encore que la beauté le surprit; de sorte que sa passion naissante fut , en ce raoment-la , au point où les plus fortes peuvent à peine arriver avec beaucoup de temps. Elvire ne fut guère moins troublée de cette nouvelle vue ; elle était inquiète d'avoir vu Zelmis , parce qu'il ne lui avait pas déplu , et elh- le trouva aimable avant qu'elle sût qu'il l'aimait.

Zelmis ne fut pas long-temps à ressentir

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les effets de l'amour ; il .s'abaudonna d'abord à celte rêverie si naturelle aut amans, qu'il trouvait agréable, en songeant qu'elle ne déplairait peut-être pas a Srt nouvelle luaitresse, si elle la voyait, et si elle en savait la cause. 11 apprit qu'elle était arrivée depuis peu à Bologne avec son mari , et qu'elle allait fort souvent chez la marquise Angelini , chez qui l'on faisait tous les jours des parties de jeu et de plaisir. Zelmis connaissait la marquise : tous les étrangers étaient fort bien venus^ chex elle; elle était de ces femmes qui font, pour ainsi dire, les honneurs de la ville. Il ne manqua pas de se trouver le lendernain chez elle : Elvire y vint aussi; mais elle y vint d'une beauté si achevée , que, quand Zelmis n'aurait pas commencé à l'aimer dès le jour précédent , il n'aurait retardé sa passion que de quelques heures : il se mit auprès d'elle pour jouei , et il lui dit cent choses agréables , sur lesquelles elle eut occasion de faire paraître son esprit.

Il ne fut pas difficile à Elvire de s'aperce- Yoir de la passion de Zelmis ; elle s'en aperçut même avec plaisir : ses yeux qu'elle rencontrait toujours , ses absences pour le jeu , ses

paroles, qui ne s'adressaient qu'à elle, lui disaient assez Ce qu'elle eut été fâchée de ne pas apprendre.

On quitta le jeu, et on remit la partie au lendemain. Zelmis s'y rendit de bonne heure ; mais comme il y vint dans une heure où il n'y avait que fort peu de personnes , il s'entretint quelque temps dans l'antichambre avec un cavalier qu'il ne connaissait point , et qu'il croyait Italien. Il était dans cette conversation , quaud la belle Provençale entra : elle arrêta les yeux de tous ceux qui étaient présens par son air et par sa bonne grâce ; elle était d'un air qui faisait qu'on ne regardait qu'elle dans les lieux où elle se trouvait. Zelmis la salua , et la personne avec qui il était s'approchant de cette aimable dame, lui dit en souriant quelques paroles à l'oreille auxquelles elle ne répondit que par un souris, et passa sans s'arrêter dans la chambre où étaient les dames.

Tout était faveur de- la part d'Elvire : Zelmis souffrit impatiemment qu'un autre que lui en reçût , et s'approchant de ce prétendu rival : Que vous êtes heureux, monsieur, lui dit-il , de connaître particuhèrement la

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personne qui vient de passer ! qu'elle a de charmes ! Vous l'aimez , monsieur, poursuirit-il ; car il suffît de la voir pour en être charmé , et elle vous a reçu d'une manière.! faire croire que vous ne lui êtes pas indifférent. Vous ne vous trompez pas , répondit l'inconnu ; je l'aime , et je suis même assez heureux pour pouvoir me flatter d'en être aimé. Quel poison pour Zelmis que les paroles de cet inconnu ! elles le jetèrent tout d'un coup dans un désordre qu'il n'est pas aisé de se figurer : il se sentit jaloux presque aussitôt qu'amant , mais d'une jalousie si forte, qu'on ne pouvait bien la comparer qu'à son amour. 11 entra dans la chambre où on se disposait à jouer ; mais il y entra avec un air si préoccupé , qu'on ne vit plus sur son visage et dans ses actions cet enjouement et cette liberté qui lui étaient si naturels. Il joua pourtant auprès d'Elvire , mais avec si peu d'attention , qu'on s'aperçut aisément qu'il songeait à toute autre chose. Ses yeux étaient presque toujours attachés sur la belle Provençale , et la peur qu'il avait qu'on na s'en aperçût lui vendait si cher le plaisir qu'il en recevait , qu'il ne le goûtait qu'en

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tremblant. Elvire craignait aussi de rencontrer les regards de Zelinis , parce qu'ils ne lui plaisaient que trop , et que son mari , qui l'observait continuellement , étudiait ses actions même les plus indifférentes.

Après que Zelmis eut été long-temps tourmente desdifféreus mouveinens que causent la vue d'une maîtresse et la présence d'un rival, il connut enfin , par le discours de toute la compagnie, et par les paroles et les manières d'Elvire même, que cet inconnu était son mari. Lorsqu'il en fut persuadé, ce fut un nouvel embarras qui acheva de le troubler. Il est vrai qu'il ne sentit plus dans ce moment une si cruelle jalousie ; mais aussi la honte d'avoir fait l'aveu de son amour à la personne à qui il devait le plus le cacher, quoiqu'il ne lui en eut pas beaucoup dit, le jeta dans une telle confusion, que, ne pouvant plus soutenir les regard» d'Elvire et de son mari, il sortit dans le temps qu'elle se disposait à s'en aller, pour leur faire connaître que, puisque c'était elle seule qui l'atUiait dans ce lieu , il n'y avait plus que faire quand elle n'y était pas.

Zelmis revint le lendemain chez la raar-

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quise ; irais il ne tif uva pas ce qu'il y cherchait : Elvire n'y ^int point; son ni&ri , qui ne pouvait «ouffiir que d'antres que lui tron- Tassent sa femme belle, ne lui voulut pas permettre de s'y rencontrer. Cet homme était extrêmement dt'fiant ; les moindres appalences de galnnterie lui donnaient d'étraïige» soupçons : Zelmis lui en avait trop appris; et quand il ne lui aurait rien dit , la défiance de lui-m^me et la connaissance du mérite de «a femme le portaient assez à ne l'exposer dans le monde que lorsqu'il ne pouvait absolun)ent l'éviter.

Zelmis connut bientôt la cause de ce désordre; il en fut dans une douleur inconcevable, et il quitta la compagnie pour aller rêver en secret à l'aimable Elvire, puisqu'il n'avait pas eu le plaisir de la voir. 11 ne sortit le lendemain que pour a'.ler regarder la maison où elle était renfermée , espérant que le hasard lui ferait peut-être trouver l'occasion de jouir de sa vue; mais ses espérances furent vaines. Il y vint le jour suivant avec aussi peu de succès ; il appiit enfin quelques jours après qu'elle était partie pour Rome avec son mari , où. elle allait solliciter un

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grand procès qu'elle avait pour une terre qui lui appartenait dans le coratat d'Avignon. Il se mit aussitôt en chemin pour le même lieu , et il se fît un plaisir en y allant de suivre Elvire, et de passer sur les mêmes routes qu'ils avaient vues quelque temps auparavant.

Zelmis ne fut pas plutôt à Rome qu'il s'informa avec soin d'Elvire : il se trouva à toutes les fêtes, et la chercha dans toutes les assemblées; mais de Prade (c'est ainsi que s'appelait le mari de cette belle) avait pris un logis dans un quartier de Rome si peu fréquenté, que Zelmis n'en put avoir aucune nouvelle.

Un jour que Zelmis se trouva, sans être masqué , à un bal que le marquis de Liènes, ambassadeur d'Espagne, donnait à la princesse de Radzville, sœur du roi de Pologne, il fut abordé d'un masque magnifique, qui, contrefaisant sa voix, lui fît quelques questions en italien , et lui demanda si, depuis qu'il était à Rome , il n'avait point fait quelque inclination. Zelmis , répondit assez indifféremment, comme il faisait à tous ceux qui ne lui parlaient point d'Elvire; mais

cette personne masquée le pressant d'avantage-.Les beautés romaines, continua-t-elle, n'ont-elles pas assez de charmes pour vous engager? et n'eu peut-on point trouver une qui égale celle que vous rencontrâtes à Bologne ? Eh ! où est elle? s'écria Zelmis, plein du trouble que ces dernières paroles lui causèrent? est-elle à Borne? est elle ici ? la connaissez - vous? Apprenez -m'en des nouvelles. Vous aimez doue! reprit le masque assez froidement; et ces transports amoureux font bien voir qu'une autre passion trouverait difficilement place dans votre cœur. Une autre passion ! reprit Zelmis : qu'il est aisé de voir que vous me connaissez mal! et que vous faites d'injure au mérite de la personne que j'aime ! tous les cœurs ensemble pourraient-ils l'aimer autant qu'elle est aimable? et vous me demandez s'il y a encore place dans le mien pour un autre amour ! Cependant son embarras croissait , et il examinait la personne qui lui parlait avec des yeux si curieux, qu'il l'aurait à la fin reconnue , si l'approche d'un autre masque , qui l'emmena , n'eût fait cesser cette conversation. Zelmis la suivit encore

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autant qu'il put ; mais, l'ayant perdue dans la presse, il lui fut impossible de U retrouverc Il sortit du bal avec l'inquiétude mortelle de n'avoir pu reconnaître la personne qu'il y avait vue; il ne savait si ce n'était pas la marquise Angelini, qui était depuis peu à Rome, ou quelque autre dame de sa connaissance. Il crut aussi avec plaisir que c'était Elvire , que son cœur, par mille secrets mouveraeus , avait reconnue plutôt que ses yeux; et, dans cette croyance, tantôt il se louait d'avoir fait connaître son amour à la personne qu'il aimait, sans qu'il lui en eût coûté la peine qu'on souffre ordinairement à faire de pareilles déclarations; tantôt il craignait d'avoir été trop indiscret , et d'avoir peut-être dit à une autre ce qu'il n'eût voulu dire qu'a Elvire. Il était eniin dans le cruel dése«poir de n'avoir aucunes nouvelles certaines, lorsque , retenant quelques jours api es de faire cortège au duc d'Estrées, ambassadeur de France, qui avait eu audience du pape ce jour-la, et se ]iromenant avec quelques Français dans la belle salle du Carrache , en attendant le dîner, il vit entrer la personne qu'il cherchait depuis si long-

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temps, et que ses affaires particulières avaient appelée ce jour-là ch^z l'ambassadeur. Elvire reconnut d'abord Zelmis avec un désoidre qu'elle eut de la peine à cacher, et Zelmis aperçut Elvire avec un trouble que répandaient sur son visage les sentimens de son cœur. Us furent quelque temps à choisir un moment favorable pour se parler, parce que tous ceux qui étaient dans la galerie étaient venus pour faire compliment à Elvire sur sa beauté; mais Zelmis prenant le temps qu'elle était un peu écartée de la compagnie : Quelle agréable aventure vous conduit ici , madame? lui dit-il en l'abordant; qu'il y a long-temps que je vous cherche ! et que je serais heureux si l'empressement que j'ai eu pour vous trouver avait fait ce que le hasard fait aujourd'hui. Je ne crois pas, repartit Elvire, que personne se soit jamais beaucoup mis en peine de me chercher; et si quelqu'un l'avait pu faire, je vous soupçonnerais moins que tout autre, puifque tous n'avez pas dû chercher ce que vous aviez trouvé. Eh! oîi vous ai-je donc trouvée ? reprit 2^1mis : je ne vous ai jamais vue qu'à Boulogne, et je me veux mal d'avoir yécu si long-temps, et de vous

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avoir connue si tard. Il est vrai que depuis ce moment-là vous m'aviez toujou»"s été présente dans le cœur ; mais enfin je ne me souviens pas d'avoir été assez heureux pour vous revoir. Et moi, repartit Elvire, je me souviens fort bien de vous avoir vu depuis ce temps-là. Serait-il possible, madame, interrompit Zelmis , que n'ayant des yeux que pour vous, ils m'eussent trompé dans l'occasion où j'en avais le plus de besoin ? N'étiez - vous pas au bal chez l'ambassadeur d'Espagne , reprit la Provençale en souriant? n'y fûtes-vous pas abordé d'un masque? ne vous dit-il rien , ce masque ? que vous semble-t-il de cette personne? la reconnûtes-vous? la prîtes-vous pour Elvire? Ah! madame, que me dites-vous? répliqua Zelmis plein de trouble et de confusion : que je veux de mal à mes yeux de m'avoir trahi, et de ne vous avoir pas reconnue. Il parlait encore quand monsieur l'ambassadeur parut, lequel, ayant fait compliment à cette belle dame, passa dans une salle voisine pour se mettre à table. Zelmis bientôt après fut obligé de le suivre ; mais avant que de quitter l'aimable Provençale : Pal donc été bien malheureux , ma»

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dame, lui dit-il, de vous avoir rencontrée sans vous reconnaître; mais je le suis encore plus, aujourd'hui que je vous connais, de vous perdre sitôt, après vous avoir cherchée si long-temps. II la conduisit ensuite à son cairosse , et apprit de Mélite , sa femrae-dechambre, qui était pour lors avec elle , la demeure de sa belle maîtresse.

Il y avait trop long-temps que Zelmis aspirait à voir Elvire poîir ne pas chercher toutes les occasions de se rencontrer avec elle. Il la vit le plus souvent qu'il lui fut possible; et toutes les fois que ces deux personnes se trouvaient ensemble, c'était toujours avec ces émotions que fait naîire Tamour à la vue de ce qu'on aime. Elvire commença dès-lors à s'apercevoir que ce qu'elle croyait estime pour ZcJmis était quelque chose de plus. Elle eût bien voulu que le mot de bonté eût élé assez fort pour exprimer ce qu'elle sentait pour lui ; mais elle ne pouvait avec justice appeler cela d'un autre nom que d'amour. Elle eut de la confusion de s'être sitôt rendue ; elle en frémit : mais , voulant s'excuser à elle-même, elle en attribua plutôt la faute au mérite de Zelmis qu'à sa faiblesse.

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Elle employa pourtant tous ses soins à cacher sa défaite aux veux de Zelmis ; elle ne lui parla plus qu'avec froideur, pour l'empêcher de concevoir aucune espérance, elle mêla dans toutes ses actions un air de sévérité. Mais Zelmis, qui a peut-être été aimé plus d'une fois , connut les véritah!es sentimens d'Elvire, malgré toutes ses feintes et ses déguisemens ; et , pour peu qu'on eût de pénétration , il n'eût pas été difficile d«? s'en apercevoir. Il faut plus d'art à cacher l'amour où il est, qu'à le feindre où il n'est pas, et l'on remarquait toujours dans les fausses rigueurs d'Elvire plus de contrainte que de naturel, quelque étude qu'elle apportât à détourner ses regards de l'endroit où il était : quand elle sortait de cette continuelle application, ses veux, qui n'étaient pas toujours d'intelligence avec son coeur, cherchaient Zelmis de tous côtés, et étalent saus cesse inquiet< jusqu'à ce qu'ils se fussent arrêtés sur lui.

Zelmis était au comble de sa joie , lorsqu'il reçut des lettres de France qui lui apprirent que des affaires de la dernière importance l'y appelaient; ces nouvelles le jetèrent dans un

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chagrin qu'il n'est pas aisé de se figurer. Il ne put se résoudre h quitter Elvire dans le tennis qu'il avait le plus de raison à demeurer près d'elle, et il crut que ses affaires les T)lus importantes étaient celles de ses amours. 11 était dans cette résolution quand de nouvelles lettres, beaucoup plus pressantes que les premières, l'avertirent de se rendre au plutôt à Paris, s'il ne voulait pa? ruiner entièrement sa fortune. Ah! quelle fortune! s'écriait-il en les lisant; puis-je en attendre antre part qu'auprès d'Elvire? avec elle ai-je rien à désirer , et sans elle me reste-t-il quelque chose à espérer ? Eh bien ! je pai tirai, continuait-il, puisque tu le veux , cruel destin ! mais au moins , auparavant que de partir, je veux découvrir tout mon coeur à Elvire ; elle connaît Texcès de mon amour, elle verra la violence du sort qui m'arrache d'auprès d'elle , et qui me force à la quitter : mais que dis-je? je ne la quitterai jamais.

Zelmis ne songea plus dès ce moment là qu'à trouver l'occasion de revoir sa belle Provençale. Il avertit Mélite de son départ et du désir extrême qu'il avait de parler à sa maîtresse. Mélite lui promit toutes sortes de se*

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cours; elle le flatla quelques jours après de l'espérance de parler le lendemain à El?ire en l'absence de son mari, et ajouta même, soit que cela vint d'elle ou de la connaissance qu'elle eût des sentimens de sa maîtresse , qu'elle n'en serait pas fâchée. Il n'eu fallut pas davantage pour élever Zelmis au comble de la joie; mais comme il ne faut rien pour flatter ou désespérer un amant, et que, suivant ses différens caprices, il s'afflige et se réjouit souvent de la même chose , il craignit aussi que cette facilité d'Elvire à le voir ne fût une marque de son indifférence et du peu de risque qu'elle courait en le voyant.

Il se trouva néanmoins le lendemain au lieu et à l'heure marqués par Mélite, qui ne manqua pas aussi à sa parole : elle le conduisit par un degré dérobé à la chambre de sa maîtresse; mais on ne peut dire les craintes et les irrésolutions de Zelmis quand il fut sur le point d'y entrer, résolu à aimer Elvire en secret sans oser rien entreprendre qui lui pût déplaire. 11 parut enfln , plein de cette timidité que donne l'amour, daus le lieu où était Elvire ; et en l'abordant d'un air plein de respect : Pardonnez , madame ,

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lui dit-il eu se jetant à ses genoux, pardonnez à un emportement dont vous êtes seule la cause, et à un crime que l'amour me fait commettre. Quand je ne vous dirais pas présentement que je vous aime, mes yeux et mes actions vous l'auraient pu faire connaître il y a déjà lung-lemps; mais quelque connaissance que vous ayez de cet amour, vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point je vous aime : vous ne sauriez, madame, inspirer de médiocres passions ; et connaissant, bien que je vous aime infiniment plus qu'on n'a coutume d'aimer, je suis au désespoir de ne vous le dire que comme tout le monde le dit. Elvire feignant que cette visite imprévue et ce discours de Zelmis la surprenaient étrangement : Il n'est pas malaisé , monsieur, répondit-elle avec une feinte rigueur, de juger de la violence de votre amour par l'action hardie que vous venez d'entreprendre. Ah ! madame, repartit Zelmis , n'achevez point, je vous prie, de m'accabler : j'avoue que vous avez sujet de vous armer contre moi de tout votre courroux ; mais , quelle que puisse être votre indignation , j« ne sais , madame , s'il est quelque chos« dm 5. 3

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plus funeste pour mol que le mortel déplaisir de vous taire que je vous adore. Peut-être néanmoins que le respect qui m'a fait balancer si long-temps à vous faire une pareille déclaration m'aurait encore retenu aujourd'hui, si la nécessité ne m'y contraignait. Je ■vous aime; et je pars. Ces paroles firent oublier à Elvire toute la rigueur avec laquelle elle avait commencé à lui parler. Vous partez, reprit-elle : eh! que vous sert-il donc de m'aimer? et que vous servirait-il qu'on eût quelque bonté pour vous, et peut-être quelque penchant à ne pas vous haïr ? Non , belle Elvire, répliqua Zelmis un peu rassuié par ces paroles , je ne demande point que vous m'aimiez ; je n'aspire point à un état si heureux ; arcordez-moi seulement la grâce de revenir dans peu auprès de vous sans vous dépU.ire, et si vous voulez me permettre quelque chose de plus, souffrez que je vous aime tout le reste de ma vie. Aimezmoi , j'y consens, reprit Elvire, et croyez que je ne suis pas insensible à votre passion , et que je ressens quelque chagrin de votre absence. Ah ! madame , s'écria Zelmis les larmes atu yeux , connaissez-vous les peines

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d'uDe absence , vous qui ne savez pas ce que c'est qu'une passion; vous, madame, qui ne devez aimer que vous-même, et qui portçz toujours où vous êtes tout ce qu'il y a d'aimable au monde? Mais quelque bruit qui se fit à la porte obligea Zelmis à se retirer promplement par le même degré qui l'avait conduit , où Mélite l'attendait. Il sortit tout cbarraé de ce qu'il venait d'entendre : il repassait dans son esprit toutes les paroles d'Elvire , il les examinait dans tous les sens avantageux qu'on leur pouvait donner : il craignait quelquefois de n'avoir pas dit de sa passion tout ce qu'il aurait dû dire ; quelquefois il appréhendait d'avoir paru trop hardi : enfin il demeurait toujours aussi mécontent de lui qu'il était satisfait de l'aimable Provençale. Elvire, de son côté, s'abandonna aux larmes et aux regrets quand elle ne vit plus Zelmis : elle fit des plaintes à Mélite de l'avoir exposée à une vue si chère et si dangereuse. Car enfin, que veux-je faire? lui disait-elle; veux-je aimer Zelmis? veux-je oublier mon devoir? Je sens que je ne puis le voir sans l'aimer, et je ne puis l'aimer sans crime. Je dois nja tendresse à mon

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époux, et j'appréhende que Zelmis n« me fasse oublier ce que je lui dois. Que je me veux de mal, continnait-elie, d'avoir paru si faible , et de ne l'avoir pas reçu avec les froideurs que je devais! Mais il est parti, poursuiyait-elle ; je ne le verrai plus , et je ne serai plus exposée aux dangereux combats que me livient l'amour et le devoir.

Zelmis paitit avec tout l'ennui que cause une cruelle séparation : mais il n'alla pas loin ; le chagrin et la fatigue du voyage l'arrêtèrent à Florence , où il fut attaqué d'une fièvie si violente, que ceux qui connaissaient la cause de sou mal crurent que cette maladie en serait la fin. Il fut en peu de jours dans un extrême péril ; mais la nature , aidée des remèdes , eut en lui tant de fore* , que, contre l'opinion de tout le monde, il lecouvra la santé au bout de quelques mois , et cette rualadie ne servit qu'à augmenter ra première vigueur. Tandis que Zelmis reprenait ses forces, Elvire, ayant terminé heureusemejit ses affaires à Rome, revenait eu Fiance : la fortune la conduisit à Gênes dans le même temps que Zelmis y •niva. Ils s'embarquèrent , comme j'ai dit,

sur ce vaisseau anglais; et ce fut là que Zelrnis reconnut l'aimable Provençale dont il se croyait bien éloigné.

On ne peut exprimer quels furent les sentimens de ces personnes lorsqu'elles se trouvèrent ensemble. Que la vue de Zelmis ralluma de feux dans le cœur d'Elvire î qu'elle y fit revivre d'ardeur! Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. (}elte jeune personne ne pouvait se persuader que Zelmis, qu'elle croyait en France, se trouvât si près d'elle. Zelmis ne pouvait comprendre quel bonheur lui faisait retrouver Elvire. Ils eurent cent fois la bouche ouverte l'un et l'autre pour se témoigner leurs transports de joie; et la présence d'un mari leur faisait toujours dire tout autre chose qu'ils ne voulaient. Mais ils eurent beau se contraindre, de Prado, que la jalousie rendait pénétrant , s'en figurait toujours plus qu'il n'envoyait, et en voyait encore davantage qu'il n'en paraissait; les actions les plus ordinaiies, les paroles les plus iiHifférentes d'Elvire et de Zehnis, qui n'auraient lien dit à tout autre, étaient pour le mar i des pj euves convaincantes de leur intelligence. Quand

3o LA PROVENÇALE.

Zelmls jetait les yeux sur Elvire , de Prade entrait aussitôt dans des emportemens terribles dont à peine était-il le maître; quand Zelmis les en retirait, il savait si bien qxj'on était accoutumé à regarder sa femme quand on se trouvait avec elle , que qui ne la regardait pas y entendait du mystère.

Les conversations avant néanmoins duré jusque bien avant dans la nuit, le capitaine céda son lit à Elvire et à son mari, et il en donna un autre à Zelmis dans la même chambre. Je ne vous assurerai point, mesdames, si la joie qu'eut Zelmis de se seutir auprès de sa maîtresse fut plus grande que le dépit qu'il eut de la savoir si proche de son mari ; ce qu'il y a de certain ,esl qu'il passa la nuit dans des agitations terribles : la joie d'avoir rencontré Elvire, la crainte de la perdre bientôt, le plaisir imaginaire de se trouver couché près d'elle, la jalousie qu'il sentit en la voyant entre les bras d'un autre; tout cela le mit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de reposer un moment. La belle Provençale , de son côté , ne passa guère plus tranquillement la nuit; elle roulait dans son esprit cent pensées différentes : Quelle

LA PROVENÇALE. 3i

bizarrerie du sort! disait-elle. Je commence à jouir du repos que l'éloignement de Zelmis rae fait goûter , je ne songe plus tant à lui , je tâche à l'oublier , je quitte Rome où je crains qu'il ne revienne, et cependant je le retrouve , en le fuyant , plus aimable que jamais. Mais qui peut l'avoir retenu si longtemps en Italie, quand des affaires de la dernière importance l'appellent en France? Une passion nouvelle ne l'a-t-elle point arrêté? Ah ! je suis trahie ! se disait-elle en ce rao> ment : Zelmis ne m'aime plus ; l'ingrat m'a oubliée. Mais que me soucié-je de sa constance ou de sa légèreté ? Veux-je l'aimer ? Non ; il faut l'oublier pour jamais, et que son infidélité serve à mieux rompre des engagemeiis que la raison et le devoir devraient déjà avoir brisés.

De Prade étant uu homme tel que je vous l'ai dépeint, vous vous imaginerez aisément qu'il passa une aussi mauvaise cuit auprès de sa femme qu'un autre y en aurai: nasse une agréable. Et quoique ces trois personnes eussent des intérêts bien diiférens, ils étaient tous néanmoins tourmentés de la même passion. De Prade était jaloux par tempe-

Il LA PROVENÇALE.

rament, Elviie par amour, et Zelmis par occasion : Zelmis ne pouvait sans jalousie être témoin du bonheur d'un autre; Elvire ne pouvait penser, sans être agitée de cette même passion, qu'une autre qu'elle eût pu engager Zelmis ; et de Prade, travaillé de pareils sentiraens , souffrait avec dépit que Zelmis fut si proche de sa femme. Mais ce lui fut le jour suivant un mortel chagrin d'avoir sans cesse devant les yeux un objet aussi insupportable que lui paraissait Zelmis. Qu'il eût bien souhaité pour son repos être encore dans le port de Gênes ! mais il en étal; bien éloigné ; et le vaisseau avait déjà passé les îles de Corse et de Sardaigne, quand celui qui faisait le quart aperçut deux voiles qui portaient le cap sur le bâtiment anglais. Il n'y a point de lieu où l'on vive avec plus de défiance que sur la mer; la rencontre d'un vaisseau n'est guère moins à craindre qu'un écueil. Zelmis , qui était auprès de la belle Provençale quand il apprit cette nouvelle, ne fit aucune réflexion au péril qui le menaçait ; et comme il ne connaissait d'autre malheur que celui de ne la pas voir, il crut qu'il n'avait rien à craiudre tant qu'il serait

avec elle. Le capitaine, qui n'était point amoureux comme lui, s'inquiétait davantage ; il appréhendait avec raison que les vaisseaux qu'on découvrait ne fussent les mêmes Turcs qui lui avaient donné la chasse tout le jour en revenant depuis peu d'Alep, et qui l'avaient obligé à relâcher à Malte. Il voulait , dans cette crainte, prendre terre à Nice ou à Ville-Franche, d'où il n'était pas beaucoup éloigné : mais le pilote, homme fier et ignorant, fut d'un avis contraire, et persista dans sou dessein avec tant d'opiniâtreté , qu'on continua la route de Marseille. Cependant la nuit vint; et les vaisseaux qu'on avait aperçus suivirent si heureusement l'anglais à la faveur de la lune, qu'ils se trouvèrent le lendemain à la pointe du jour à la portée du canon. Tout le monde fut extrêmement surpris a celte vue, et d'autant plu» qu'il ne fut pas difficile de reconnaître que ces vaisseaux étaient véritablement turcs, armés l'un et l'autre de quarante pièces de canon. Les plus timides alors se laissèrent saisir de crainte, les plus résolus coururent aux armes, et les plus expérimentés jugèrent que tout cela serait inutile. Zelmis fuî

de ceux qui connurent mieux la grandeur du péril : il ne s'en étonna point, il se proposa au contraire d'en sortir, ou de mourir les armes à la main , pour défendre la liberté d'Elvire et la sienne; et prenant le temps qu'elle était seule dans la chambre du capitaine : Dans le malheur qui nous menace, madame , lui dit-il avec assez de précipitalion , je dois encore rendre grâces à la fortune de m'avoir si long-temps arrêté par une dangereuse maladie, pour me faire trouver dans ce moment auprès de vous, et y défendre votre liberté. 11 n'est plus temps de vous dire que je vous aime : si je ne l'avais pas déjà fait voir par mes paroles, vous le connaîtriez aujourd'hui par mes actions. Mais enfin, madame, sur le point de vous perdre pour jamais, permettez-moi de vous dire, peut-être pour la dernière fois, qu'en quelque endroit du monde où la fortune ait destiné de me conduire je n'y vivrai jamais que pour vous.

L'état des choses ne demandait pas un plus long discours; et Zelmis, sans attendre de réponse, sortit aussitôt de la chambre pour faire tout disposer pour le combat. Tandis

que tout le moude s'y employait , ces corsaires se divertissaient par le changement de leur pavillon : ils le firent d'abord de France, qu'ils relevèrent ensuite de celui d'Espagne; ils ôtèrent celui-ci pour y mettre en sa place un hollandais, qui fut suivi d'un vénitien et d'un raaltois ; il abordèrent enfin , après tous ces jeux, l'étendard de Barbarie, coupé en flammes au croissant descendant, et accompagnèrent celte dernière cérémonie de la décharge de toute leur bordée. L'anglais leur répondit de même, et ces premiers coups furent suivis d'un bruit épouvantable d'artillerie. On ne distinguait plus la mer d'avec le ciel , tant l'épaisseur de la fumée les avait confondus; et cette première attaque fut si rude, que les Turcs, s'apercevant qu'en présentant le flanc ils étaient exlrêmemeut incommodés du canon des Anglais, changèrent de bord , et remontèrent assez haut pour les venir charger en poupe ; ils revinrent avec plus de chaleur. Ce fut pendant ce combat que la belle Provençale , ne pouvant plus retenir l'impétuosité de son courage , sortit de la chambre du capitaine, où l'on avait eu toutes les peines imaginables à i'anéter , pour

3fi LA PROVENÇALE,

venir sur le tillac partager la gloire et le péril. Sa présence donna nne nouvelle vigueur à tout le monde, et particulièrement a Zelmis, qui se signala par- dessus tous le* autres; on n\ittaqu.i jamais avec plus d'ardeur, et jamais on ne se défendit avec plus de courage. Le capitaine aujjlais , faisant le devoir d'un brave homme, fut coupé en deux par un boulet à deux têtes, qui blessa encore plusieurs personnes. Ce spectacle effrayant ne diminua rien de l'ardeur des combattans ; au contraire, la résistance d*>s chrétiens, qui voyaient couler leur sang, allait jusqu'à la fureur. Lorsque tous les officiers du vaisseau et la plupart des Anglais furent tués ou mis hors de combat , le peu de monde qui restait ne laissait pas de faire tout ce qu'on peut attendre de gens de coeur; mais le combat était trop inégal pour pouvoir empêcher les Turcs de venir à l'abordage. Zt'lmis courut aussitôt à l'endroit où était Elvire, et secondé de quelques matelots, il soutint encore long temps sur le pont l'effort des infidèles ; mais enfin , accablé d'un nombre d'ennemis, il céda sans se rendre, et laissa les Turcs maîtres da vaisseau.

Mustapha, l'un des capitaines Je ce vaisseau, vint le premier considérer ses captifs et son butin. Elvire lui paraissant charmante, il s'informa d'elle-même en italien qui elle était. Elvire lui répondit sans s'étonner qu'elle était Française, et que tout son regret était de n'avoir pu suivre ceux qui étaient morts dans le combat; qu'elle les estimait bien heureux* d'avoir perdu la vie plutôt que la liberté : elle dit cela d'un air qui n'était point de captive, sans larmes, sans soumission, sans prières, quoique, malgré sa fierté , sa grâce et sa douceur priassent assez pour elle. Mustapha estima son orgueil; il admira sa constance , et voulut qu'elle fût traitée, tout le reste du voyage, dans sa chambre avec des manières très-honnêtes et qui n'avaient rien de turc.

Dispensez-moi, mesdames , je vous prie, de vous dire ici les sentimens de ces personnes infortunées , quand elles se virent dans un état aussi déplorable que celui où elles étaient tombées : il faudrait qu'ellesmêmes vous en fissent le récit ; car qui n'a point senti de pareilles afflictions ne peut jamais bien les exprimer. Je ne m'étendrai 5. 4

38 LA PBOVElVrALF,

point Ui-dessus, pour vous apprendre pUi^ tôt, que les Turcs, après avoir erré plus de deux mois en faisant le métier de pirates, résolurent enfin de prendre le chemin d'Alger, pour s'y rendre, s'ils pouvaient, au temps du Bairam , qui est la pâque de ces infidèles. Le veut fut si favorable, que huit jours après qu'ils eurent formé ce dessein ils •y rendirent le bord à l'entrée de la nuit , dans le temps qu'on allumait sur les mosquées les lampes qui brûlent pendant toutes les nuits du ramazan.

Je ne suspendrais pas ici, mesdames, les sentiraens de pitié que nous inspire l'état malheureux d'Elvire et de Zelmis par une légère description d'Alger, si le démêlé que nous avons depuis peu avec ces pirates ne me faisait croire que vous ne seriez pas fâchées d'apprendre quelque chose de particulier de cette ville.

Alger est la capitale d'un royaume de même nom , qui en a troi» autres sous lui ; celui de Trémissen ou Telesin, celui de Bugie , et celui de Coustantine. C'est presque la dernière place de la côte de Barbarie qui relève du grand-seigneur ; les royaumes de Fez et

LA PROVENÇALE. Sg

de Maroc, faisant l'empire des schérifs, qui s'en sont emparés sous le prétexte de la religion, et qui , se disant de la race de Mahomet, ont pris comme tels le nom de schérifs, qui veut dire illustres ou sacrés.

Les géographes ne sont pas bien d'accord du nom ancien de cette ville ; mais ils avouent tous que les Sarrasins et les Arabes s'étant débordés en Afrique, et ne pouvant souffrir qu'il restât aucun monument qui publi&t la grandeur de l'empire romain, lui ôtèrent &on nom pour lui donner celui d'Algezair, qui signifie île en arabe , à cause qu'elle est voisine d'une petite île , sur laquelle on a bâti depuis une forteresse qui défend le port.

Alger est situé sur le penchant d'une col- Hne, que la mer mouille de ses flots du côté du nord. Ses maisons , bâties en amphithéâ* tre et terminées enterrasse, forment une vue très*agréable à ceux qui y abordent par uaer. Si je ne craignais, mesdames, de retarder votre curiosité , je vous parlerais du gouvernement de cette ville; je vous dirai» qu'Ariden Bai berousse , fameux corsaire , y régna autrefois avec souveraineté conjointement

4o LA PROVENÇALE.

avec son frère Cheridim; que, bien qu'elle suit tombée depuis sous la domination des Turcs, le grand-seigneur n'en est pas si absolument demeuré le maître, que la milice ne se soit réservé une espèce d'autorité souveraine : ce qu'on peut voir dans les traités et les déclarations, qui sont toujours conçus en ces termes : « Nous, grands et petits de la puissante et invincible milice d'Alger, avons résolu et arrêté que , etc. » Mais il vaut mieux vous apprendre Je sort de nos captifs, et vous dire que , la prière du matin étant finie, on conduisit les nouveaux esclaves devant le roi, qui a droit de prendre la huitième partie de tout le butin qui se fait. Ce prince, appelé Baba -Hassan, était doux, civil et généreux au-delà de tous ceux de sa nation ; il n'avait rien de barbare que le nom , et la nature avait pris plaisir à former en Afrique un naturel aussi riche qu'elle eût pu faire en Europe. Il trouva Elvire, au moment qu'il la vit, telle que tout le monde la trouvait , c'est-à-dire pleine de charmes ; il remarqua sur son visage les restes d'une beauté touchante , que les fatigues de la mer et les approches de la captivité n'avaient pu tout-

à-fait effacer; et ses beaux yeux, au travers de quelques larmes, jetèrent des feux qui passèrent jusqu'à son cœur. Baba-Hassan s'approcha d'elle; il la pria en des termes obligeans de ne se pas affliger ; il lui dit que la servitude où elle était tombée serait si douce, que la liberté l'était moins. Il la fit conduire à l'instant par un officier à rap})artement de ses femmes , qui ne purent voir sans une jalousie extrême les charmes de cette jeune odalisque. Le malheureux Zelmis fut présent à ce triste spectacle ; il crut voir Elvire pour la dernière fois en la voyant entrer dans un lieu d'où l'on sort difficilement : mais , quelle que fût sa douleur , je ne sais s'il n'aima pas autant la voir entre les mains de Baba-Hassan qu'au pouvoir de sort mari , qui fut acheté piesque aussitôt d'un nommé Omar. Zelmis fut vendu comme les autres. Il tomba entre le.s mains d'Achmet Thalem , de la lace de ces Maures appelés Tagariras, qui se répandirent sur la côte d'Afrique lorsqu'ils furent chassés d'Espagne. Cet Achmet était connu pour l'homme le plus cruel qui fi^t dans toute la Barbarie ; mais Zelmis sut Yaincrc sa cruauté en lui promettant pour sa

rançon tout ce qu'il souhaita de lui. Cette prompte composition lui donna bientôt la liberté d'aller par toute la ville , et d'y exercer la profession de peintre, ayant passé pour tel sur le batistan , lieu où se rendent les esclaves.

Zelmis n'eut pas plutôt cette liberté qu'il employa tous ses soins à savoir des nouvelles de la belle esclave. Avant qu'il en pût avoir de certaines, il apprit confusément que le roi avait beaucoup de bonnes volontés pour sa nouvelle maîtresse, et qu'il faisait tout ce qui îui était possible pour gagner son cœur. Ce bruit paraissait encore plus vraisemblable à Zelmis qu'à tout autre ; il savait trop bien qu'on ne pouvait voir Elvire isans l'aimer, ainsi il n'eut pas de peine à y ajouter foi : mais il en fut entièrement persuadé par nn eunuque, nommé Méhëmet, qui avait soin du dehors du palais , et que Zelmis avait gagné avec quelques ducats que lès Turcs avaient onblié de lui prendre. Cet homme lui apprit tout ce qui se passait dans le palais, et l'instruisit de la passion du roi pour Elvire, et de ses complaisances pour elle. Il l'avertit même qu'elle devait sortir dans quel*

ques jours pour aller au bain , qui était vers la porte de la casserie, et qu'il ne lui serait pas difficile de la voir.

Ces nouvelles donnèrent beaucoup à songer à Zelmis ; la passion du roi lui fit déses* pérer de revoir Elvire en liberté , et lui fit envisager le dernier des malheurs, qui était de la perdre pour jamais. Il crut que le soin que Baba-Hassan prenait d'envoyer sa captive au bain était une marque certaine qu'étant las et rebuté des froideurs de son esclave il voulait se servir de toute la puissance qu*il avait sur elle, les Turcs prenant presque toujours la précaution d'envoyer leurs femmes au bain lorsqu'ils veulent les honorer de leurs caresses. Cette pensée le fit presque mourir de douleur : il ne laissa pas pourtant de se trouver tous les jours à la porte du bain pour y rencontrer Elvire. Elle en sortit un jour, et l'apercevant la première : Ah ! monsieur, s' écria-t-elle, je suis perdue, secourezmoi ; qu'étes-vous devenu? et que deviendrai-je, hélas! Nos puissances sont limitées, un grand bruit nous rend sourds, une grande lumière nous éblouit, une grande douleur nous rend insensibles. Zelmis en fut si fort

accablé qu'il ne put répondre; il lui serra seulement les mains entre les siennes : mais il ne jouit pas long-temps de ce plaisir, car elle lui fut bientôt arracbëe par les femmes qui l'accompagnaient. Il la suivit des yeux autant qu'il put; mais, hélas! qu'il acheta cher cette vue ! quels mouvemens confus ne produisit-elle point en lui ! De l'amour il passa à la jalousie , de la jalousie à la crainte, de la crainte à la joie , delà joie à la tristesse, ou , pour mieux dire, il sentit toutes ces passions en un même temps. Elvire sortait du bain, son visage n'était que chai mes; ses beaux yeux noyés de pleurs brillaient encore davantage. Qui ne l'eût aimée en cet état ! mais qui n'eût été jaloux en la voyant au pouvoir d'un homme qui était en droit de tout entreprendre! Quelle joie pour Zelmis de la voir si belle! quel déplaisir de la Yoir si affligée ! Que mon malheur est grand ! disait-il : EWire, la belle Elvire me demande du secours, et je ne puis que la plaindre ! Je m'abandonne à la douleur, quand je devrais me livrer pour elle aux plus grands périls. Tantôt il plaignait son sort, tantôt il enviait celui de Baba-Hassan : Faut-il , re-

prenait-il, que tu tiennes en ton pouvoir la personne du monde la plus aimable! faut-il que tu sois en droit de tout prétendre d'elle î Arracheras-tu par la violence ce que tu peux obtenir par la douceur? Arrête , barbare, arrête; respecte du moins la vertu et l'innocence de ta captive, si tu n'as pas de compassion pour son malheur !

Je m'aperçois , mesdames , que vous tremblez pour Elvire. Ce mot de Turc vous effraie; cette disposition de bain vous alarme: mais ne craignez rien , cette belle est en sûreté , et Baba-Hassan , qui possède toutes les qualités d'un parfait honnête homme , n'a pas moins de respect que de tendresse pourelle, et laissant à part le pouvoir du souverain, il essaie à se faire aimer«par toutes les voies dont un amant se sert pour y arriver.

Zelmis fut pourtant en proie aux plus funestes chagrins dont un cœur soit capable ; la beauté d'Elvire , qui n'avait jamais été si éclatante, l'appréhension de cette jeune personne, conforme à la sienne, cette précaution de bain , tout le faisait trembler. Mais Méhémet le jeta encore quelque temps après dans un nouvel embarras : il le vint trouver

un jour qu'il était eui ployé à peindre la poupe d'un vaisseau qu'Achmet son patron faisait faire, et, sans l'instruire du sujet de sa venue, il lui dit que le roi le demandait. Cet ordre surprit extrêmement Zelmis : il n'eu pouvait deviner la cause ; et Méhémet ne lui en dit point la raison, quoiqu'il la sût, Zelmis le suivit au palais; mais Méhémet , ne le voulant pas laisser plus long -temps dans la crainte et dans l'erreur où il le voyait , le rassura en lui disant que le roi , ayant appris qu'il était peintre, lui commandait de dessiner des fleurs sur des voiles qu'il lui donna. Zelmis apprit , en les recevant, que ce qu'il allait faire n'était pour d'autres personnes que pour Elvire , qui, voulant charmer ses ennuis et se divertir à broder, avait prié le i oi que ce fût lui qui donnât les dessins de sa broderie.

La joie n'e<t jamais plus grande quèlors» qu'elle est imprévue. Zelmis en sentit pour lors une si forte, qu'il ne songea plus aux malheurs de sa captivité. Il se flattait avec raison qu'Elvire songeait encore à loi y et il se faisait un si grand plaisir à faiie quelque chose pour elle, qu'il s'estima même heu-

renx d'être esclave en ce moment, puisque cet état lui dounait occasiou de travailler pour la persoune qu'il aimait le mieux. Il fit ce que le roi , ou plutôt ce qu'Elvire lui avait commandé ; il ordonna les dessins , il les remplit de fleurs dont la couleur pâle avait quelque rapport à son amour; ce n'étaient partout que pensées, que soucis, que violettes; si l'on y voyait quelques boutons de roses , ils étaient presque étouffés sous les épines, qui formaient une chaîne, dont deux cœurs , placés au milreu du mouchoir , étaient étroitement unis. Sitôt que Zelrais eut achevé son travail, il le porta chez le roi. (Je prince le trouva fort à son gré et parfaitement bien entendu ; et Zelmis lui fît entendre que n'ayant pu marquer avec la plume les différentes couleurs dont les fleurs devaient être nuées, il était nécessaire qu'il parlât à la personne qui les devait broder, pour lui faire concevoir la ulanière dont elle les devait traiter. Baba- Hassan, qui ne savait rien de l'inclination de Zelmis pour la belle Provençale , et qui cherchait toutes les occasions de marquer sa complaisance à sa jeune esclave , ne flt aucune difficulté d'accorder à Zelmis ce qu'il

lui demandait, et donna ordre à Méhémet de le conduire à l'heure même à l'appartement des femmes. Vous remarquerez , s'il vous plaît ici, mesdames, que, bien que l'on voie difficilement les femmes en Turquie, cette sévérité n'est pas si grande pour les esclaves que pour les Turcs, et vous verrez par la suite de ce discours qu'il est fort ordinaire que les chrétiens demeurent même dans la maison de leurs patronnes.

Zelmis entra en tremblant dans un lieu où il n'y avait que des femmes : il y trouva Elvire dans un état capable d'embraser les plus insensibles ; et quoiqu'elle fût mêlée avec quantité d'autres personnes parfaitement belles , ses yeux la reconnurent aussi aisément parmi cette belle troupe , que son cœur la distinguait du reste des créatures. Elle était vêtue ce jour-là comme les femmes du pays, c'est-à-dire qu'elle était presque nue ; sa gorge toute découverte inspirait mille feux, et ses beaux cheveux noirs, renoués d'une écharpe couleur de feu , tombaient sans ordre sur des épaules qui éblouissaient par leur blancheur. Zelmis n'en put soutenir l'éclat, et cette yue le mit telle-

LA PROVENÇALE. 4g

ment hors de lui , qu'il demeura quelque temps immobile, oubliant le sujet qui ramenait auprès d'elle. Cette belle personne l'aperçut; et ne croyant pas voir ce qu'elle voyait : Est - ce vous , monsieur ? s'écriat-elle en se levant toute transportée de joie : eh ! que venez-vous m'apprendre ? Peut-il y avoir encore au monde quelque disgrâce à tn'arriver ? Oui , madame, c'est moi, répliqua Zelmis, c'est une personne qui vous adore, et qui a ressenti si vivement votre disgrâce, qu'il n'y a eu que la consolation de respirer le même air auprès de* vous, et de se trouver dans le même état que vous , qui l'ait empêché d'en mourir de douleur. Oui , madame, je ne vis que parce que je vous aime, et si vous ne voulez pas que je cesse de vivre, permettez-moi de continuer à vous aimer. Zelmis, en disant ces paroles, lui fit voir les voiles qu'il portait; et faisant semblant de lui montrer avec la main la manière dont elle devait nuer les fleurs qui y étaient dessinées : C'est le roi , madame , continua-t-il, qui m'envoie ici, et c'est l'amour, comme vous voyez, qui m'y a ouvert un chemin de fleurs; mais, madame, rien 5. 5

5o LA PROVENÇALE.

ne m'a-t-il fermé celui que je me flattais d'avoir fait à votre cœur ? Eh ! dit Elvire, soagez-vous à moi au milieu de vos fers ? N'avez-vous pas assez de vos malheurs ? pourquoi tâchez-vous à vous en faire encore de Nouveaux ? Non, madame, répliqua Zelmis, il n'y a d'autre malheur dans la vie que d'être éloigné de vous , et d'autre honheur que de vous aimer , s'il se peut , autant que vous êtes aimable; hors cela, je ne connais dans le monde ni bien, ni mal, ni joie, ni tristesse; et tout le reste m'est indifférent: mais, madame, qui ne plaindra votre sort? vous êtes dans les fers , vous qui êtes née pour régner ; vous êtes captive , vous qui devez être toujours victorieuse. Toute ma mauvaise fortune ne vous est pas encore connue , reprit Elvire : ma captivité serait moins à plaindre si elle était moins heureuse , et si mon cruel sort ne m'avait pas mise entre les mains d'un homme qui m'aime éperduemenl , et qui fait tout pour se faire aimer. Je ne puis, par toutes sortes déraisons , répondre à ses tendresses, je l'évite, je le fuis ; il s'en plaint : mais qui me répondra qu'enfin cet amour outragé ne se chaD|;era puiut eu fureur. Non , madame,

LA PROVENÇALE. 5i

int^rroinpil Zelmis , ne craignez rien, tous portez sur votre visage des caractères qui inspirent en même temps l'amour et le respect , et Baba-Hassan est trop bien payé de sou amour par le seul plaisir de vous aimer. Quelle plus grande faveur peuvent espérer ceux qui vous aiment ? Pour moi , le ciel m'est témoin si je.... Eh! de grâce, interrompit Elvire, changez ces sentimens d'amour en des mouveraens de compassion et pour vous et pour moi. Moi changer , madame ! moi , que je ne vous aime plus ! Eh ! voulez-vous m'arracher tout ce qui me reste au monde ? Je n'ai plus rien , je ne suis plus à moi-même ; et ce n'est qu'en vous aimant que je peux me mettre au-dessus des coups de la fortune. El!e peut me rendre malheureux , mais elle ne pourra jamais faire que je ne vous aime pas. Il parlait encore quand Baba'Hassan entra ; mais,commeils parlaient français, sa piésence ne les empêcha pas de dire encore tout ce qu'un amour malheureux peut inspiier de tendre. Elvire demanda des nouvelles de son mari ; et Zelmis lui en ayant appris, se relira plus passionné que jamais.

5a LA PROVENÇALE.

Il sortît d'auprès de la belle Provençale pour être encore plus avec elle qu'il n'avait été. II ne se crut })as tout-à-fait abandonné , puisqu'au milieu de ses disgrâces le ciel avait fait pour lui ce qu'il n'eût osé même espérer. Ce petit rayon de fortune lui en fit entrevoir une plus grande; et il s'imagina que rien ne lui serait impossible quand il serait secondé par l'amour. 11 avait remarqué , étant chez le roi , que la mer mouillait le pied des murs du palais , et que même le vaisseau où j'ai dit qu'il travaillait n'en était éloigné que de quelques pas. Cette disposition lui fit croire qu'il ne lui serait pas impossible de voir quelquefois Elvire. Dans cette pensée, il la fit avertir par Méhémet qu'il était tous les jours au pied de son appartement, et que, sous prétexte de vouloir prendre le frais sur la terrasse du palais , elle pourrait le voir , si sa vue ne lui déplaisait point. Elvire, avertie du voisinage de Zelmis , monta le lendemain sur cette terrasse qui avançait sur la mer. Elle n'y fut pas long-temps sans y être aperçue de Zelmis , qui n'avait d'autre plaisir que de regarder tout le jour le lieu où était sa belle maîtresse. Il jouit quelque temps

de son bonheur, il la vit avec joie; mais cette joie était mêlée du déplaisir que lui causait l'état où il la voyait , et un autre que lui se fût peut-être contenté de la vue d'un objet qu'il aimait si tendrement sans espérer rien davantage , mais ce n'était pas assez pour lui. Il savait que la fortune favorise les grandes entreprises , et il voulut que cette même fortune, qui avait eu pour lui des revers si funestes , eût aussi en échange des retours extraordinaires. Ce petit succès enfla si fort ses espérances , qu'il ne se proposa rien moins que d'enlever Elvire d'entre les mains des barbares, et delà remettre en France. 11 ne jugea rien de plus proportionné à son amour que cette entreprise hardie ; et , dès ce moment, il disposa tout pour cette action. La difticulié était de faire savoir son dessein à la belle Provençale. Il ne voulait pas déclarer à Méhémet une affaire de cette importance, ni la confier au hasard d'une lettre. Cet obstacle l'arrêtait : mais, comme l'amour est ingénieux , il ne fut pas long-temps à trouver le moyeu d'attacher un billet à une flèche qu'il jeta sur la terrasse du palais dans le

temps qu'Elvire s'y promenait. Il était conçu

en ces termes :

« On serait coupable, madame, de vous voir dans les fers sans essayer à vous en retirer. Quelque difficile qu'en soit l'entreprise, elle ne l'est pas tant qu'elle paraît; et je ne trouve rien d'impossible au monde que de ne vous aimer pas. Nous vous attendrons jeudi au soir , à l'entrée de la nuit , au pied de vos murailles : une pareille flèche que celle qui vous a porté ce billet, vous portera un fil au bout duquel sera attachée une corde à la faveur de laquelle vous descendrez. Les choses sont assez bien disposées pour faire espérer que l'entreprise réussira. Il y aurait trop d'injustice si vous étiez plus long-temps esclave : ce désordre et cette violence ne peuvent durer plus long-temps dans la nature ; et l'on peut se flatter d'un heureux succès quand l'amour est de la partie, et qu'on travaille de concert avec lui pour la plus aimable personne du monde. »

Ce billet fut le lendemain suivi d'une ré« poiise attachée à une pierre qu'Elvire jeta de «a terrasse dans le vaisseau où Zelmis tra-

raillait Elle ne put avoir ni encre ni plume dans le palais ; mais la vivacité de son imagination répara ce défaut : elle passa une partie de la nuit à piquer avec la pointe d'une aiguille , sur du papier , tous les caractères qui composaient cette lettre. Zelmis, l'ayant mise $ur un fond noir , la lut fort distinctement : elle était conçue en ces termes :

« Je ne sais si c'est l'espérance de la liberté , ou le désir de vous revoir et mon époux , qui me fait trouver votre enti éprise si agréable; mais j'avoue que l'idée flatteuse que je m'en fais par avance me fait oublier les peines de ma captivité. Il est vrai que de mes maux l'esclavage n'est peut-être pas le pire; j'aime, et c'est tout mon mal. Je ne sais qui m'arrache cette parole: mais n'en profitez point, Zelmis ; c'est de mon mari que je veux parler. Qu'il soit avec vous, je vous en prie ; ou bien , si cela ne se peut , et que vous y veniez «ans lui , n'y venez point avec tous vos charmes. Adieu. Je vous attends à l'heure que vous m'avez marquée. »

Cette lettre porta autant d'amoureux traits dans le cœur de Zelmis qu'il y avait de piqûres qui la composaient. Qu'il eut de plaisir

â la baiser et à la tremper de ses larmes! qu'il sentit de joie à la relire cent fois , cette aimable lettre , où il trouvait tant de douceurs , tant de charmes , tant de rapport à son amour I II interprétait en sa faveur les feintes d'Elvire, ses déguiseraens, ses peines d'avouer une chose qu'elle ne pouvait dissimuler ; et il ne songea plus dès-lors qu'à la grande affaire qu'il allait entreprendre. Il s'assura encore mieux des gens qui devaient être de la partie ; il les trouva tous dans les mêmes sentimens avec lesquels il les avait laissés , et il leur donna ordre de se rendre le jour marqué, deux heures avant qu'on fermât les portes de la ville , dans le vaisseau où ils savaient qu'il travaillait.

L'affaire fut si bien conduite que le jeudi au soir il ne manqua personne de tous ceux qui devaient s'y rendre. La première chose qu'on fit fut de se saisir du nègre qui gardait le vaisseau , de lui mettre un haillon dans la bouche, et de le descendre à fond de cale. L'on n'eut pas de peine ensuite à rompre la chaîne qui tenait la chaloupe attachée ; et , ayant pris les morceaux de bois et les voiles qui étaient les plus nécessaires , on fit ap-

LA PROVENÇALE. Sy

procher la barque des mui ailles avec le moins de bruit qu'il fut possible. Zelmls fit connaître son approche à la belle Provençale par quelques étincelles qu'il fit sortir d'un caillou , à quoi elle répondit avec une pierre qu'elle jeta dans la mer , et qui apprit a Zelmis qu'elle l'avait prévenu au rendez-vous. Il fut si heureux que la flèche à laquelle le fil dont je vous ai parlé était attaché tomba du premier coup sur la terrasse où était El— vire ; et il était impossible qu'étant animé par ce dieu qui les sait si bien lancer , il n'adressât pas d'abord où ses yeux , ses pensées , et son coeur visaient continuellement. *

On ne peut «-xprimer quels furent les sentimens de Zelmis pend;)ni le peu de temps qu'Elvire fut à se disposer pour descendre. On ne peut représenter ses transports, ses appréhensions, ses a'armes,sps fiémissemens: tout le fait espérer, tout le fait craindre : le péril le rend piesqu'immobile ; les horreurs de la nuit l'épouvantent ; il frémit , il tremble , il espère , il craint.

Cependant Elvire descend : son approche dissipe les ténèbres; elle chasse les craintes de Zelmis , elle relève ses espérances. Mais

la joie en ce moment le transporte à un tel excès que ce n'est plus lui , ce n'est plus ce même Zelmis , qui un peu auparavant animait l'un , exhortait l'autre , disposait la voile , prenait le gouvernail. On ne sait plus que sont devenues ses ardeurs : et sans le secours de ceux qui étaient avec lui dans la chaloupe , il aurait oublié ce qu'il y venait faire. Il se crut déjà trop bien payé de ses peines par la seule joie de posséder Elvire, quoique l'obscurité de la nuit lui ôtât le plaisir de la voir aussi bien qu'il l'eut souhaité. Il ne cessait néanmoins de la regarder avec •tant d'opiniâtreté et d'application, qu'il ne s'aperçut pas que deux de ses gens s'étant mis sur la chaîne qui fermait le port avaient déjà fait passer la barque par-dessus : mais sitôt qu'il fut un peu revenu du profond assoupissement où cette joie inespérée l'avait rois : Est-ce vous , madame ? s'écria-t-il ; n'est-ce point une illusion ? et la fortune , que nous trouvons présentement si propice, ne feint-elle point un visage riant pour se démentir bientôt ? Mais n'importe ; qu'elle se déchaîne maintenant contre nous autant qu'elle voudra , il n'est plus en son pouvoir

LA PROVENÇALE. 5y

de Die causer une afâiction pareille à la joie que je ressens. Vous êtes libre présentement, madame ; et , quand vous n'auriez que peu de temps à l'être, le ciel m'a choisi pour être l'auteur de cette courte liberté. Je ne suis pas si libre que vous pensez , reprit Elvire en soupirant; je laisse encore la moitié de moi-même dans les fers , et mon mari n'est pas avec moi. £h ! de grâce , madame , reprit Zelmis , n'empoisonnez point une joi« auss pure que celle que nous pouvons goûter en ce moment. Ne soyez point ingénieuse à vous former de nouveaux sujets de peine : laissez, madame, laissez au ciel le soin de votre mari ; il a fait naître des personnes pour vousarracberdes mains de Baba-Hassan, il en suscitera d'autres pour tirer votre époux de la puissance des barbares.

Cependant la barque vole vers les îles Majorque et Minorque. Les v»gues, quoique assez tranquilles, semblent s'abaisser encore pour la laisser passer avec plus de vitesse; et les zéphirs , secondés des amours , enflent les voiles avec tant de prospéjrité , que tout faisait espérer un beureux succès. La joie éclate sur le visage de tous ces illustres fu-

6o LA PROVENÇALE.

gitifs, et ils avaient déjà fait plus de vingt milles quand le jour commença à paraître. Le brouillard qui s'élève ordinairement le matin sur la mer fut par malheur si épais ce jourlà , qu'ils ne purent apercevoir un petit brigantin sous la proue duquel ils se trouvèrent inopinément. Ils le virent quand ils ne purent plus l'éviter : ils tâchèrent en vain de changer de route pour s'échapper à la faveur des ténèbres; mais le brigantin , en les apercevant , fit force de rames sur eux; et , comme il n'en était pas beaucoup éloigné , il n^ fut pas long-temps à les joindre. Je ne veux point, mesdames, vous exprimer le désespoir de ces infortunés quand ils reconnurent que ce brigantin était d'Alger, lequel y retournait après deux mois de course; on ne peut se représenter un si grand changement *ans ressentir une partie des douleurs de ces malheureux. Combien de fois Zelmis fut-il 6ur le point de se jeter dans la mer pour finir ses malheurs avec sa vie ! De quels yeux re— garda-t-il Elvire ! que ne lui dirent-ils point dans ce moment , ces yeux, ces mêmes yeux où la joie venait d'éclater , et dans lesquels alors la douleur était peinte ! il n'exprima

LA PROVENÇALE. 6i

son affliction que par son silence et par quelques soupirs entrecoupés. Elvire parut la moins émue : elle entra la première dans la krigantin ; Zelmis la suivit avec les autres; et le vent s'étant aussitôt mis au frais , ils se trouvèrent quelques heures ensuite à la vue d'Alger , et peu dé temps après dans le port.

Lit nouvelle du retour de la belle esclave, dont l'évasion avait déjà été sue de tout la monde, ne fut pas long-temps à se répandre dans toute la ville: l'on accourut de toutes parts pour la voir rentrer ; et le capitaine du brigantin , appelé Turquille , la reconduisit au palais comme en triomphe. Baba-Hassan ne s'emporta point à la vue de cette belle fugitive ; il la reçut au contraire avec les seutimens dont l'ame la mieux née puisse être capable : Si j'eusse cru , madame , lui dit-il , que votre condition vous eût paru si rude , je vous aurais évité, en vous rendant la liberté , les risques que vous avez courus pour la recouvrer ; mais je m'étais imaginé que l'amour que j'ai tâché de vous faire paraître eu adoucirait les peines : vous fuyez cependant , madame ; mon amour n'a pu vous ar- 5. 6

6s LA PROVENÇALE,

rêter , et je veux un mal mortel à Turquille de vous avoir remise entre mes mains, puisque vous y revenez apparemment avec les mêmes sentimens que vous aviez quand vous en êtes sortie. Bien loin de faire aller sur vos pas , je m'estimais heureux de n'avoir plus devant les yeux une personne aussi belle et si sévère ; et je suis au désespoir que votre vue, si contraire à mon repos , renoue des liens que votre éloignement aurait rompus. Je n'attendais pas moins de générosité de votre part, seigneur, répondit Elvire , et je suis confuse des bontés que vous avez pour votre captive ; mais permettez-moi de vous dire que plus ma captivité paraît douce , plus elle m'est insupportable. Vous m'aimez, seigneur, et ma loi, ma raison, mon devoir, tout me défend de vous aimer. Heureuse , si le ciel , en m'ôtant la liberté , m'eiàt ôté en même temps les appas qui vous ont charmé 1 Vous m'aimez, répéta-t-elle encore, et n'aije pas lieu d'appréhender que vous vous lassiez de mon indifférence , et que cette bonté insultée ne se change enfin en un juste dépit dont vous ne serez peut-être plus le maître ? Non , madame , interrompit Baba-Hassan ,

ne craignez rien des emportemens de ma passion ; ce n'est point en amour qu'on se sert de son pouvoir ; et je serais de tous les hommes le plus malheureux si , ne pouvant mériter voire estime , je m'attiraîS votre haine. Baba-Hassan se retira après ces paroles : Elvire rentra dans le palais ; et Zelmis retourna chez son patron , qui ne !e reçut pas avec la même civilité que Baba- Hassan avait eue pour la belle Provençale ; il essuya au contraire tout ce que la colère mêlée de vengeance et d'intérêt peut faire ressentir d'emportemens , et il fut depuis resserre dans son logis avec beaucoup de rigueur. Il est vrai qu'il ent dans cette solitude la compagnie de quatre belles femmes qui parlaient toutes fort bien espagnol ; mais il fui insensible à leurs appas : il ne voyait rien , quand il ne voyait point Elvire ; et cette compagnie qui aurait été pour un autre un sujet de consolation lui en fut un de mille occasions périlleuses.

L'amour, chez les Turcs, n'est point armé de traits , il est couvert de fleurs ; on ne sait ce que c'est que d'y mourir des cruautés d'une belle; et les dames ont le même scru-

pule en ce pays-là de faire languir un amant, que quelques-unes ont en celui-ci de le favoriser. Elles font toutes les avances : la loi de la nature est la première qu'elles suivent préférableraent à celle de Mahomet, parcequ'elles sont femmes avant que d'être Turques , et elles donnent de la tendresse et des faveurs en retour des services que les hommes leur rendent; enfin on y est heureux avant qu'où y soit amant. Les quatre belles personnes avec qui Zelrais demeurait avaient naturellement un grand penchant à l'amour ; et la nature, en leur donnant ce c«ear tendre, ne leur avait pas refusé les avantages qui font aimer. Elles étaient toutes charmantes, et elles retenaient dans leur air quelque chose de cette fierté que nous remarquons dans les statues grecques on romaines. Leurs habillemens et leurs manières inspiraient assez de tendresse; elles n'y étaient que trop portées; et Zelmis était le seul qui ne brûlait point au milieu de tant de feux. Il ne fut pas long-temps néanmoins à s'apercevoir de la disposition du cceur de ses belles maîtresses, et il connut sans peine qu'elles souhaitaient de lui quelque chose de plus

q-oe les services ordinaires que rendent les domestiques.

Immona , la plus belle et la plus jeune de toutes, fut celle qui lui fit paraître le plus d'amour. Elle avait tout ce qui peut former une aimable personne, le front élevé, l'œil brillant, la bouche pleine de ces agrémens qu'on ne peut exprimer; des cheveux noirs accompagnaient l'éclat de son visage avec tant d'avantage, qu'il semblait qu'elle ne les eût reçus de la nature que pour cet effet seulement; ses manières étaient les plus engageantes du monde : Zelmis aurait sans doute mieux répondu à son amour , s'il >• eût eu place dans son cœur pour ane autre passion. Cette belle Africaine fut charmée des qualités de son esclave; eHe fit tout ce qu'elle put pour s'en faire aimer; mille gestes amoureux , cent regards passionnés , une infinité de souris capables d'enflammer les plus glacés , étaient les armes ordinaires dont elle se servait pour abattre sa fierté r mais il payait les emportemens d'iramona de tant de froideurs, qu'on voyait aisément qu'il s'estimait malheureux de recevoir des douceurs d'une autre que d'Elvire , de qui

les rigueurs lui auraient été cent fois plus agréables que toutes les faveurs des plus belles personnes du monde.

Inimona ne fut pas la seule qui eut de la bonne volonté pour Zelmis ; Fatma , qui ne lui cédait point en beauté, prétendit quelque part à son cœur; et elle n'avait jusqu'alors dissimulé sa passion que pour mieux connaître les sentimens de sa rivale qui lui avait fait confidence de son amour. En les connaissant elle apprit aussi ceux de Zelmis ; et sachant qu'il rendait à sa passion une indifférence cruelle, elle s'imagina que le peu d'appas de sa rivale était cause de celte froideur. Dans cette vue , elle crut que le mépris que Zelmis faisait de son cœur était une marque certaine qu'il soupirait pour une autre; et comme nous sommes naturellement portés à croire ce que nous souhaitons, elle se flatta avec plaisir d'avoir allumé cette passion. Elle ne songea plus, dans cette pensée, qu'à employer tous ses charmes, pour lui donner, si elle pouvait, autant d'ardeur qu'elle eu avait pris; ses paroles, ses manières, ses regards, tout était plein d'amour et d'artifice ; et elle en montra bientôt

plus que Zelmis et Immona n'en voulaient savoir. Immona vil naître avec horreur l'amour de cette rivale ; elle ne l'étudia pas long-temps pour connaître les sentiraens de son cœur; ses soins, ses inquiétudes, l'indifférence de Zelmis pour elle, tout lui disait ce qu'elle eût bien voulu ne pas apprendre. Le dépit s'empare aussitôt de son ame; elle se déchaîne , elle s'abandonne à la rage; et, avant que de faire éclater sa vengeance, elle exhala son dépit par ces paroles qu'elle adressa un jour a Zelmis : C'est donc une autre que moi qui t'a su charmer, ingrat ! ce n'était pas assez pour moi du mortel chagrin de ne l'avoir pu faire , il fallait encore, pour accroître mes ennuis, que je visse une rivale en venir à bout ! cette indifférence que je te croyais naturelle ne s'étend pas sur tout le monde ! et ce n'est que pour moi que tu gardes tes froideurs ! Ces paroles dites d'un ton plein d'aigreur épouvantèrent Zelmis; et croyant la fléchir en lui faisant Taveu de son amour : Ah! madame, lui dit-il avec un profond respect , il est vrai que j'aime, et que je suis épris de la plus belle passion dont un cœur soit capable ; je

porte des fers si doux, que j'en mourrais s'ils étaient rompus. Vous avez plus de charmes qu'il n*en faut pour engager les plus insensibles , mais vous n'eu avez pas assez pour me faire commettre les infidélités les plus criminelles. J'aurais pour vous, madame, dessentimens d'amour réciproques si j'étais maître de mon cœur, et si l'amour ne s'y était pas rendu si absolu qu'il est présentenaent impossible de l'en chasser. Va, ingrat, interrompit Immona avec des yeux enflammés de colère, tu m'en apprends trop, et tu cherches en vain à t'excuser; tu ne m'aimes pas, et cela me suffit pour te trouver criminel. Va , et souviens-toi que , si je n'ai pu te plaire, je pourrai te persécutet.

Elle se retira, en disant ces paroles, pleine de dépit et de rage; et , persuadée de l'amour de Zelmis pour Fatma , elle ne songea plus qu'à le perdre. Elle était dans cette funeste résolution, quand son amour combattît encore quelque temps les sentimens de sa vengeance ; rien ne détermine plu^ une femme à favoriser im amant que la concurrence d'une rivale ; et , comme il arrire souvent que ce qui devrait éteindre le feu le

rend plus âpre, les froideurs de Zelmis ne servirent qu'à irriter davantage les ardeurs d'Immona. Cette femme, voyant qu'elle ne privait fondre les glaces de cet insensible, se résolut à faire un dernier effort, et à arracher par force des faveurs de cet indifférent. Elle ne demandait pas tant le coeur de Zelmis que Zelmis même ; et un jour qu'Achraet était allé à la mosquée et que toutes les autres femmes étaient sorties ( il n'était resté qu'un nègre), elle appela Zelmis dans sa chambre ; Zelmis y monta sans savoir ce qu'elle souhaitait de lui. Il la trouva couchée demi-nue sur un magnifique tapis de Turquie; un de ses bras lui servait d'oreiller, et l'antre, nonchalamment étendu, relevant l'extrémité d'une gaze noire qui lui servait de cafeian , laissait voir une partie du plus beau corps que la nature ait jamais pris plaisir de former. Qui n'eût été sensible à cette vue ? A peine aussi Zelmis fut-il maître des transports qu'elle lui causa; il était tellement hors de lui en voyant tant de beautés , qu'il demeura long-temps immobile à regarder cette belle personne, sans songer qu'elle ne l'appelait pas pour regarder seulement. Elle s'aperçut

aisément de son trouble. Que te faut-il donc, ingrat? s'écria-t-elle d'un ton le plus passionné du monde ; n'ai-je donc point assez de charmes , et ne comprends-tu point ffocore l'excès de mon amour? Qu'attends-tu? que souhaites-tu? que crains-tu ? parle : mais tu es immobile; ton silence te condamne; tu ne m'aimes point ! Va , cruel ! que le ciel , pour me venger , puisse un jour t'inspirer autant d'amour qu'il m'en a donné, pour te faire souffrir autant que je fais en ce moment! Que je suis malheureuse, continuait-elle après quelques momens de silence, pendant lesquels elle avait laissé couler quelques larmes, que je suis malheureuse d'avoir prodigué des faveurs à un ingrat qui en sait si mal user! Ces paroles étaient prononcées d'un ton de voix si touchant, que Zelmis en fut presque ébranlé ; et peut-être que sa fidélité , qui n'avait jamais été exposée à une si rude épreuve, n'aurait pas tenu encore long-temps contre tant de charmes, si Achmet, qui revenait de la mosquée , et qui se fit entendre par sa voix , n'eût bientôt fait changer de situation à tous deux. Le troubJe que Zelmis sentit pour lors ne se peut bien comparer qu'à ce-»-

lui d'Imiuona. Elle se désespérait : Zelrais ne savait quel parti prendre, quand, pour comble de malheur , Achmet , de qui l'on pouvait facilement entendre toutes les paroles , demanda où était Immona.

Ce coup de foudre acheva de les terrasser. Que faire dans cette extrémité ? où se mettre ? où se cacher? Le temps presse , les délibérations sont hors de saison ; et déjà Achmet monte, quand Immona , conservant encore quelques restes .de présence d'esprit , fit mettre Zelmis avec précipitation dans un de ces matelats qui servent de lit aux Turcs, et qui sont roulés pendant le jour à un coin de la chambre. Zelmis était dans cette violente situation quand Achmet entra : il remarqua le trouble d'Immona, sans en pouvoir deviner la cause ; il lui en demanda plusieurs fois le sujet , et elle se sauva toujours le mieux qu'elle put. Je ne vous dirai point si l'émotion que sentit Immona ajouta quelques nouveaux charmes à sa beauté ; mais il est certain qu'Achmet n'eut jamais plus de tendresse pour elle qu'en ce moment-là ; elle ne fut jamais à ses yeux ni plus belle ni plus animée, et il ue se sentit jamais ni plus

sruoureux, ni plus enflammé : il la caressa plus qu'à l'orcliuaire. Le doux bruit des baisers dont il accablait Imraona venait même jusqu'aux oreilles de Zelmis, qui avait des frayeurs mortelles que son maître ne le découvrît, quand Cid-Haly, père d'Achmet , entra tout d'un coup avec grand bruit dans le logis ; il appela son fils avec tant de précipitation pour aller acheter des chrétiens nouvellement arrivés au port , qu'il fut obligé de le venir joindre dans le moment. Il est impossible de vous exprimer la joie que ce libérateur causa à Zelrais et à Immona, quelles grâces ils lui rendirent secrètement pour être venu si à propos les tirer de l'abîme où ils étaient, et quels sermen» fit Zelmis de ne se trouver de ses jours dans une bonne fortune où il y avait tant à risquer.

L'amour si violent est voisin de la haine ; et quand on a aimé avec emportement , il faut qu'on haïsse avec fureur. Imniona outragée , et persuadée de l'amour de Zelmis pour Fatma , ne respire plus que rage et que cruauté, et ne songe qu'à perdre Zelmis. Les moyens ne lui manquaient pas ; elle avait sut

son esclave un plein droit de vie et de mort, et elle en eût été quitte pour rendre à Achmet ce que Zelmis lui avait coûté; mais comme celte violence aurait fait beaucoup d'éclat^ elle s'abandonna à une vengeance plus cachée et plus conforme à sa haine. Elle voulut, par un plus illustre emportement, immoler deux victimes à l'amour, et sacrifier en même temps et Zelmis et sa rivale. Elle n'a pas plutôt formé ce dessein , qu'elle instruit Achmet des secrètes intelligences qui étaient entre Zelmis et Fatma ; et pour mieux assurer ce qu'elle avance, elle lui promet de l'en convaincre le lendemain de ses propres yeux. Elle donna tant de couleur de vérité à cette trahison , qu'Achmet donna dedans, et entra aussitôt dans une rage et dans un désir de vengeance si furieux, qu'il eut de la peine à en retenir les transports jusqu'au lendemain. Le jour venu, il ordonna secrètement à Kalisia et à Kamer, ses autres femmes, d'aller au lieu de la sépulture des Turcs , et d'emmener les nègres avec elles , en sorte qu'il ne restât dans le logis que les personnes nécessaires à cette tragédie, Fatma, Achmet, Zelmis, etimmona, 5. 7

74 LA PROVENÇAljc.

Achraét fit semblant de sortir à l'heure ordinaire pour aller à la mosquée, et demeura dans une galerie qui était à côté de la porte. Inimona resta en bas, et Falma monta dans sa chatnbie , comme elle avait accoutumé. Toutes ces choses ainsi disposées, Immona commande à Zelmis de porter quelque chose sur la terrasse , et , dans le temps qu'il est sur l'escalier, elle aveitit Achmet de rentrer et de monter en haut s'il Youlait être témoin de ce qui se passait entre Zelmis et Fatraa. On ne peut dire avec quels transports de colère Achmet monta pour surprendre Zelmis, qui, ne songeant à rien moins qu'au piège qu'on lui tendait, revenait tranquillement d'où Immona l'avait envoyé. Achmet le rencontra près de l'appartement de Fatma , devant lequel il fallait de nécessité passer pour aller à la terrasse, et il lui sembla même, tant il était préoccupé, les entendre parler ensemble. Il n'en fallait pas davantage, et c'en était même trop pour convaincre un homme qui était déjà disposé à tout croire; et, sans examiner davantage les choses, il se jeta sur Zelmis les j'eux étinceians de colère , et l'aurait percé de

LA PROVENÇALE. -jS

mille coups , s'il ne l'eût réservé à une plus célèbre vengeance. Faima ne fut pas mieux traitée que Zelmis, et elle porta sur le visage des marques de remportenûentd'Achmet. Iinmona monta à ce bruit ^ faisant l'igno» rante de tout ce qui se passait, et triomphant dans l'arae de l'heureux succès de sa fourberie. Elle interpose son crédit; elle feint de vouloir calmer le courroux d'Achmet : mais rien ne le peut apaiser ; il court dans le moment avertir des officiers pour conduire ces criminels en lieu de sûreté. Zelmis connut bientôt l'auteur de cette trahison. Il avait remarqué que depuis ce qui s'était passé avec Immona elle ne le regardait plus qu'avec des dédains mêlés de fureur, et qu'elle ne voyait plus Fatma sans faire éclater son ressentiment. 11 vit bien que tout ce qui était arrivé n'était conduit que par ses artifices ; et la regardant avec des yeux d'indignation: Tu triomphes, cruelle, lui dit-il, tu triomphes; tu immoles deux innocentes victimes à ta vengeance : mais tu ne profiteras point de ton crime ; je te haïr <i partout ; et je suis assez vengé puisque tu m'aimes et que tu ne me reverras jamais. Il ne lui en put dire

davantage. On le conduisit aussitôt au château de l'empereur , qui est hors de la ville , et Fatroa fut menée aux prisons des femmes publiques. Zelmis vit avec horreur le péril où il était : il savait les lois des Turcs, qui veulent qu'un chrétien trouvé avec une mahométane expie son crime par le feu, ou se fasse musujman. 11 avait beau protester de «on innocence, Achmet , qui avait juré la perte de son esclave, voulait Timmoler à son ressentiment. Il y était animé par Immona; «n sorte que les affaires de Zelmis étaient pour lors en un très-fâcheux état.

Cependant le consul (û) de la nation française apprend tout ce qui se passe ; il interpose son autorité; il va trouver Achmet, qui se rend d'abord implaca«ble. Le consul ne se rebute point : il lui représente que rien n'est quelquefois plus faux que les apparences; que, quand la chose serait vraie, il aurait peu de gloire à faire paraître sa puissance contre son esclave ; et il lui fît connaître enfin qu'en le perdant il perdait en même temps une somme considérable qui était

(«) M. Dussaalt

venue depuis peu pour son rachat. Cette raison fut beaucoup plus forte que toutes les autres ; et , comme il n'y a rien que les Turcs ne sacrifient à leur intérêt, Aclimet se laissa un peu abattre. Quand les premières fougues de sa colère furent passées, il retira Zelmis des mains du divan , et il avoua devant les juges que ce n'était que sur un simple soupçon qu'il avait agi , et que le crime de son esclave n'était confirmé d'aucune preuve.

Il ne faut qu'un moment pour changer la face des affaires les plus désespérées, et la fortune ne se ])laît que dans ces grands et soudains changemens. Dans le temps que Zelmis est le plus accablé d'infortunes, c'est dans ce même temps-là qu'il est élevé au comble du bonheur, et qu'Achmet lui rend la liberté après avoir reçu chez le consul le prix de sa rançon.

Il n'y avait pas deux heures que Zelmis était libre , et il se promenait dans une galerie avec le consul , tout plein de la joie que lui causait le nouvel état oîi il se trouvait. Il songeait à l'aimable Elvire dont il n'osait demander des nouvelles : il 1^ voulut fair» plusieurs fois; la crainte qu'il avait d'ap-

prendre quelque chose de fâcheux lui faisait toujours dire autre chose qu'il ne souhaitait. Il était dans cette inquiétude, quand il vit tout d'un coup entrer une dame, qu'il reconnut chrétienne par le voile dont elle avait la tête couverte. Le consul la voyant approcher : Voilà , dit-il à Zelinis , une dame qui ne vous est pas inconnue ; elle n'a pas moins souffert que vous; mais enfin les maux de sa captivité sont finis aussi bien que les vôtres : je vous laisse avec elle pour aller finir quelques affaires pressées. Zelmis ne reconnut point d'abord cette dame; mais quelle surprise fut la sienne , quand il vit l'aimable Provençale! Les grandes passions ne se marquent point par des mouvemens ordinaires : Zelmis ne s'emporta point aussi à des signes d'une joie commune ; mais ayant regardé quelque temps Elvire avec des yeux interdits : Pardonnez, madame, s'écria- t-il eu se jetant à ses pieds ; pardonnez à des transports dont je ne suis plus le maître. Ils ne purent alors retenir quelques larmes ; mais ces larmes n'étaient pas de celles que la joie «eule d'avoir ^-ecouvré leur liberté leur faisait répandre ; elles étaient mêlées de ceUe

LA PROVENÇALE. y,j

douceur et de ce charme qui ne se trouvent que dans l'amour. Zelmis cependant ne pouvait se rassasier de regarder Elvire; elle ne lui avait jamais paru si charmante; et les larmes dont Ron beau visage était trempé lui causaient une certaine langueur, qui, se confondant avec cette vivacité que répand ordinairement la joie, foimait la heauté du monde la plus touchante. Zelmis rompant enfin le silence : C'est donc vous, madame, que je vois 1 lui dit-il; c'est vous! vous êtes libre, et je n'ai en rien contribué à votre liberté. Faut-il que je vous voie hors des fers avec quelque chagrin, puisque je n'ai pas eu la gloire de vous en tirer? Ab ! monsieur, reprit la belle Provençale, je ne me (puvieng qu'en frémissant de ce que vous avez hasardé pour moi ; mon mari n'est plus, et la- cause de sa mort ne vient sans d(jute que de ma fuite avec vous. Ces p^ioles, qui furent suivies d'un débordement de laruies , surpiirent extrêmement Zelmis : il ue savait rien de la mort de de Prade ; et quoique la douleur d'Elvire l'affligeât au dernier point , il eut néanmoins de la peine à dissimuler la joie rue cette ^nouvelle im c«u&aity puisque

8o LA PROVENÇALE.

de Prade était le plus dangereux rival qu'il

eût.

La perte d'un mari est quelque chose de si sensible, continua Elvire, après avoir donné quelques mumens de trêve à sa douleur, qu'il est impossible de l'exprimer; s'il y a pourtant quelque chose qui puisse tempérer ce chagrin, c'est une joie pareille à celle que je ressens aujourd'hui : je vous vois, je suis libre , vous n'êtes plus dans les fers ; et vous pouvez juger de la joie que j'ai de votre liberté , puisqu'après celle de mon mari pendant qu'il vivait c'était ce que je souhaitais avec le plus d'ardeur ; vos intérêts et les siens m'étaient presque communs ; je les confondais même souvent ensemble : et je ne sais si je ne suis point criminelle d'en avoir fait si peu de distinction. Cette vertueuse personne rougit à ces paroles, et elle voulut en cachant son beau visage dérober à Zelmis le plaisir que lui causait cette aimable confusion; mais Zelmis relevant doucement le coin du voile dont elle se cachait : Ne m'empêchez pas, madame, lui dit-il, de vous admirer dans un état si charmant.

Que vous devez me paraître divine avec cette

rougeur ! et comment peut-on entendre ces paroles engageantes de votre belle bouche et ne pas expirer de plaisir à vos yeux ! C'est trop de joie pour un seul jour , madame , et mon coeur ne la peut contenir. Ils passèrent le reste de la journée dans un épanchement de cœur qu'on ne peut exprimer ; ils se dirent tout ce qu'un violent amour peut inspirer de plus tendre. Elvire apprit à Zelmis que son mari avait été emporté depuis trois mois de la peste , qui avait fait d'étranges ravages dans la ville. Elle lui dit ensuite^que le roi , ne pouvant être heureux dans ses amours, avait fait connaître la pureté et la délicatesse de sa passion en lui rendant la liberté par une générosité vraiment royale. Zelmis , de son côté , informa sa maîtresse de tout ce qui s'était passé depuis leur retour, des différens risques qu'il avait courus, l'impossibilité de lui faire savoir de ses nouvelles et de recevoir des siennes , et de la manière enfin dont il avait recouvré la liberté.

Ce fut pendant ce temps-là que la permission qu'avait Zelmis de voir la belle Provençale autant qu'il le souhaitait rendit son ar»

8î LA PROVENÇALE,

deur plus vive ; il reconnut encore plus de charmes dans son espi it qu'il n'avait remarqué de perfections dans sa personne ; et quand quelquefois cette belle veuve, s'échappaut à la joie, oubliait pour quelque temps l'idée de son mari, elle faifait éclater un enjouement si spirituel, que Zelmis n'aurait pu lui refuser son cœur, s'il n'en eût pas déjà été amoureux.

Enfin ce jour , cet heureux jour souhaité par tant de vœux , demandé avec tant de larn^es , ce jour auquel Elvire et Zelmis devaient sortir d'Alger arriva. Ils s'embarquèrent après avoir pris congé du consul; et, sitôt qu'ils furent dans le bord, on mit à la voile. Le vaisseau n'était pas encore sorti du port, que Zelmis, qui était resté sur le tillac pour voir appareiller, entra dans la chambre du capitaine, où était Elvire; il la trouva couchée sur un de ces petits li(s qui sont sur les vaisseaux , désolée et capable de percer de douleur les plus insensibles. Eh bien ! madame, lui dit-il en s'approchaut de son lit , vous voulez donc toujours vous affliger ! n'est-il pas tenips enfin que ces larmes tarissent? et ne pouvez-yous jouir du

1 epos après de si longues traverses ? vous sortez des fers, vous rentrez dans votre patrie, les vents les plus favorables vous y portent, et tout ce qui devrait vous élever au comble de la joie ne sert qu'à vous jeter dans un abîme de tristesse. Vous ne dites rien , madame , poursuivit Zelmis en levant le coin du mouchoir dont elle essuyait ses beaux yeux ; regardez-moi du moins, je vous prie, et n'achevez pas de me désespérer par le mortel chagrin que me cause votre tristesse. Elvire ne répoudit que par un soupir ; et Zelmis , ne pouvant plus soutenir la présence de cette belle désolée , sortit de la chambre pour n'y pas rentrer sitôt : mais il ne fut pas long-temps à revenir près d'elle. Ses larmes étaient un peu essuyées; et, comme elle avait passé dans un moment, de la tristesse que lui causait le souvenir de la mort de son mari à la joie que lui donnait la vue deZelrais , elle le regarda avec des yeux tout brillans de bonté, et qui lui portèrent encore mille nouveaux feux dans l'ame. Non, mon cher Zelmis, lui dit-elle en le voyant, non, je ne veux plus m'affliger. Le ciel en m'ôtant mon mari vous a conservé; cela suf-

fit pour me consoler , et vous me tenez lien de tout. Zelmis ne put répondre à de si tendres paroles; mais se jetant à ses genoux et prenant une de ses mains, il y attacha sa bouche toute de feu avec uu si grand transport, qu'il en demeura hors de lui. Il n'eut pas la force de se lever , mais regardant Elvire avec des yeux les plus passionnés du monde : J'ai eu assez de résolution , madame, lui dit-il, pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune : pardonnez-moi , belle Elvire; les joies immodérées agitent d'abord avec trop de violence, et ma joie suffirait à faire plusieurs heureux.

Pendant le temps que ces amans furent à repasser en France, ils ne se quittèrent presque pas un seul moment ; ils ne rencontrèrent en faisant leur route qu'un vaisseau de Marseille , qui portait à Alger quelques religieux , lesquels y allaient racheter des captifs ; ils avaient été surpris d'un gros temps , qui ne servit qu'à les porter plus vite où ils voulaient aller. Ils arrivèrent enfin à la Ciotat , où on leur donna le lendemain de;

gardes de santé pour les conduire à Marseille, et y faire quarantaine au lazaret.

Ce fut dans ce lieu-là qu'ils eurent tout le temps de se dire ce qu'ils sentaient l'un pour l'autre. Quel plaisir pour Zelmis de se -voir avec Elvire ! plus de mari, plus de jaloux, plus de témoins. Quelle satisfaction pour Elvire de se voir continuellement avec Zelmis après (le si cruelles séparations! on ne se formera jamais qu'une imparfaite idée du bonheur de deux personnes que la fortune a conduites au comble du contentement par des ressorts si cachés et si extraordinaires. Non, madame, lui dit Zelmis, un jour qu'il se trouva le plus passionné de sa vie , et qu'il devait le lendemain sortir du lazaret, quand vous ne seriez pas la plus aimable personne du monde , et que je serais assez malheureux pour ne vous pas aimer plus que toutes choses , j'y serais forcé malgré moi. Il y a quelque chose de si nouveau et de si engageant dans notre destinée, qu'il est impossible que nous ne soyons pas nés l'un pour l'autre : nous nous sommes rencontrés en tant d'endroits ; nous nous sommes vus ensemble en des états si différens , qu'il sem- 5. «

blait que le hasard ne nous unissait que pour nous séparer, et ne nous éloignait que pour nous rejoindre. La première fois que je vous vis, je vous aimai ; en vous revoyant, je fus charmé. J'ai été dans les fers avec vous, je vous y ai adorée. Nous sommes libres présentement ensemble : eh ! que dois-je espérer , madame? s'écriait-il en embrassant ses genoux. Zelmis animait ces paroles d'un ton de voix si passionné qu'Elvire en fut émue; le feu sortait de ses beaux yeux , et tout son visage se couvrit d'une aimable rougeur : elle n'eut pas la force de répondre, et Zelmis ne lui put rien dire davantage ; mais tout leur entrelien, qui n'était alors qu'un langage muet , était plus éloquent mille fois que les plus tendres paroles ; c'étaient les yeux , les larmes et les soupirs qui parlaient, et qui ne se faisaient que trop bien entendre. Quand Zelmis prenant la parole : Vous ne dites rien , madame, lui dit-il; eh! que dois-je juger de votre silence? Avez- vous de la confusion à avouer que vous m'aimez , ou appréhendezvous de me désespérer en me disant que vous ne m'aimez pas? Parlez, madame, et ne me laissez pas plus long-temps en proie à tant

de différentes pensées qui nne tourmentent ; ne souffrez pas qu'il y ait tant de dé^ord^• «n un reeur où vous régnez si absolument. Que voulez-vous que je vous dise? reprit faiblement Elvire. Ce que je veux que vous disiez? interrompit Zelmis , ce qu'on dit quand on aime , que rien ne pourra troubler mon amour , qu'un prompt engagement unira votre sort au mien avec des nœuds qui dureront toujours; car enfin, madame, tant que votre mari a vécu , je vous aimai sans intéresser votre austère vertu dans cet amour; présentement qu'il n'y a plus de devoir k écouter, il n'y a que l'amour à suivre. Vous ne vous souvenez donc plus, reprit E'vire, de ce que vous m'avez dit tant de fois , que vous ne demandiez pour prix de votre amour que la seule gloire de m'aimer? et vous me parlez présentement d'hvmen! Cette pensée me fait frémir : le souvenir encore récent de mon mari n'en est pas tonte la cause; je craindrais en possédant votre cœur de ne pas posséder votre estime. Vous vous êtes flatté peut-être q»>e j'ai été susceptible de quelque tendresse pour vous dans le lem^is que je la devais toute à mon mari ; ne crain-

driez -vous point avec une espèce de raison qu'ayant pu succomber à une première faiblesse, je ne fusse encore capable d'une seconde lorsque je serais votre femme ? ne trouverîez-vous pas dans cette vue trop de facilité à dégager avec plaisir un cœur à qui la possession aurait déjà ôté tout le goût de l'amour. Je tremble quand je pense à cela : je ne connais que trop de quel prix il est ce cœur ; je mourrais de douleur si je ne le possédais pas présentement tout entier ; que deviendrais-je, hélas! si je le perdais étant votre épouse! Ah! madame, que vous avez de tendresse, s'écria Zelmis, et qu'une personne qui peut aimer aussi délicateraeut que vous est peu capable de faiblesse! Non, madame, je serais toute ma vie si fort persuadé de votre fidélité , que , si j'étais un jour assez heureux pour devenir votre époux, je crois que je vous verrais sans jalousie entre les bras d'un autre; je croirais , madame, ou que vous l'auriez pris pour moi, ou que je vous aurais prise pour une autre, et je me défierais plus de la fidélité de mes yeux que de la vôtre : mais , madame , ne vous faites point de ces vaines terreurs que mon amour

ne peut prendre que pour d'honnêtes refus. Ne me piessez point tant, je vous prie, repartit Elvire; je sens que je ne vous pourrais rien refusiT : je vous dois tout par reconnaissance, et mot! cœur même n'est pas exempt de cette obligation. Ah! madame, que me dites-vous ? ne m'aimez point plutôt, si vous ne m'aimez que par reconnaissance, et parce que je vous aime : je veux tout devoir à vofre inclination; il faut que ce soit un penchant insurmontable qui vous entraîne à m'aimer même malgré vous. Que vous êtes pressant, Zelmis! reprit Elvire ; on ne peut trouver d'accommodement avec vous, et vous n'êtes point content si on ne vous accorde tout ce que vous voulez. Dois-je songer à de nouveaux engagemens sitôt après la mort de mon mari , et puis-je... Ah! madame, interrompit Zelmis, puisque vous n'êtes plus que sur le temps, je suis heureux. Il viendra , madame, cet heureux jour, ori je mourrai de joie paravauce en l'attendant; mais promettez-moi ce que vous médites, et que cette belle main soit le gage précieux du bien que vous me faites espérer. Elvire

à ces paroles laissa doucement tomber &«

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main, que Zelruis reçut dans les siennes, et qu'il essuya de ses baisers après l'avoir trempée de ses larmes.

Us étaient l'un et l'autre dans un contentement qu'on ne peut exprimer , quand ils sortirent du lazaret. Cette joie s'accrut le jour qu'Elvire arriva à Arles, où elle fut reçiie de tous ses parens, qui étaient les premiers de la ville, avec des signes d'une joie extrême. On oublia aisément la mort de de Prade pour ne songer qu'au plaisir que causait le retour d'Eivire : on ne parla que de divertissemens et de parties de plaisir, où Zelmis était toujours invité. Il ne fut pas difficile de s'apercevoir bientôt de l'inclination qui était entre ces deux personnes; on la vit même avec joie : leur passion fut celle de tout le monde; leurs désirs furent suivis de ceux de tous les autres ; et chacun approuva une union qu'il semblait que le ciel «ût pris plaisir de former. Zelmis fut obligé d'aller à Paris pour mettre ordre à ses affaires : il n'y demeura que le moins qu'il put; mais il y fut assez pour trouver à son retour plusieurs rivaux qui tâchèrent de profiter de son absence. 11 n'y avait presque

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personne à qui les manières honnêtes et engageantes de cette belle veuve ne fissent concevoir beaucoup d'espérance ; mais ceux qui la coiiuaisRaient le mieux espéraient le moins, et jugeaient aisément que cet air libre était plutôt un effet de son tempérament que de l'inclination de son cœur.

Zelmis revint plus amoureux qu'il n'avait jamais été; il trouva aussi sa belle Provençale encore plus aimable qu'il ne l'avait laissée : il ne s'aperçut d'aucun changement dans le cœur de sa belle maîtresse; il lui semblait au contraire que l'absence avait rendu son ardeur plus vive, et il ne lui fut pas difficile d'écarter par sa seule présence tous ceuK qui auraient pu lui nuire.

Il attendait avec impatience le temps qui devait bientôt le rei»dre beureux; il vivait cependant content de son sort, quand il fut accablé du plus cruel revers de fortune qu'on puisseéprouver. Zelmis était un jour chez sa belle veuve avec quelques-uns de ses amis, quand un l.iqnais d'Eivire vint avertir su maîtresse que deux religieux qui venaient d'Alger souhaitaient de lui parler. On les fit monter , et iU entrèrent dans la salie où était

ga LA PROVENÇALE,

la compagnie, suivis d'un homme qui était en fort misérable équipage. La surpr'se de tous ceux qui étaient présens fut grande à l'abord de ces gens qu'on ne connaissait point; elle fut extrême, quand on vit que cet homme si mal vêtu vint se jeter au cou d'EIvire : mais elle fut telle qu'on ne la peut exprimer , lorsqu'on remarqua que cet inconnu, après s'être détaché de ses violens embrasseraens , était de Prade , qu'on croyait mort depuis plus de huit mois. Jamais on ne vit un moment pareil ; tout le monde devint immobile. Elvire regardait de Prade sans rien dire; Zelmis considérait Elvire sans parler; et de Prade jetait ses yeux tantôt sur sa femme, et tantôt sur Zelmis. H regardait l'une avec joie, et l'autre avec jalousie , et étudiait toujours dans leurs yeux les sentimens de leurs cœurs. Zelmis et Elvire, comme les deux plus intéressés dans cette aventure, en examinèrent plus soigneusement les apparences ; mais cette recherche ne servit qu'à leur persuader ce qu'ils voyaient , et le témoignage des religieux acheva de les convaincre. Ils apprirent à la compagnie ce qui s'était passé dans le rachat

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de de Prade : ils dirent que Baba - Hassan avait acheté de Prade d'Omar son patron , pour l'éloigner d'Alger dans le temp< qu'El- Tire était encore sa captive, et pour faire courir plus facilement le bruit de sa mort , afin que la nouvelle en venant à Elvire , elle ne fît plus difficulté de se rendre à ses ardentes prières; qu'enfin, n'ayant pu rien gagner sur le cœur de cette vertueuse esclave, et désespérant d'en jamais rien obtenir, il lui avait généreusement donné la liberté, et qu'elle n'avait pas plutôt été partie, qu'il avait rappelé de Piade de> montagnes où il l'avait envoyé , avec l'armée qui était allée faire payer tribut aux Maures. Les religieux ajoutèrent encore que, s'étant trouvés au retour de de Prade dans Alger , où ils avaient racheté plusieurs captifs , Baba- Hassan avait absolument voulu qu'ils le rachetassent, s'in)aginant bien que cet esclave, qu'on croyait mort à son pays , ne serait jamais racheté autrement.

Croyez-vous, mesdames, qu'il soit possible de représenter les d'fférens effets que produisait cette aventure , et de vous en donner une idée assez forte? Les cœurs de

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tous ceux qui étaient préseus se partagèrent alors, et tous les mouvemèns dont ils sont capables se firent sentir, et furent peints alors sur le vidage de ceux qui composaient cette assemblée. La joie, la tristesse, l'étonnement, la crainte, le dépit, la jalousie, le désespoir , tout parut en ce moment ; et il n'y eut presque personne qui ne fût agité de plus d'une passion. De Prade , apprehendaut qu'il ne fut venu trop tard, était combattu de crainte, et ressentait de la joie et de la jalousie. Elvire était partagée entre la joie et U tristesse : la vue de son mari , réveillant dans son cœur un amour qui était déjà dans le cercueil, lui donnait quelque plaisir ; et cette même vue, qui devait étouffer, eu du inoins partager les sentimens d'amour qu'elle avait pour Zelmis, mêlait cette joie d'amertume. Zelmis demeura interdit, désespéré, confus, accablé; et, voulant s'en imposera lui-même, il cherchait des raisons pour ne pas croire ce qu'il voyait. Mais il fallut enfin céder à la vérité ; et, quand il en fut entière» tnent persuadé, il s'approcha d'Elvire, après avoir été long-temps immobile ; et, n'ayant plus de ménagemens à garder, il ne se sou-

cia pas de dissimuler plus long-temps. Vous ne serez clono point à moi, lui dit-il d'une voix qui marquait assez le serrement de son cœur; vous ne serez point à moi ; et, pour comble de malheur, mon désespoir va m'entiaîner en des lieux où je ne vous reverrai jamais , et où je vais finir les restes d'une vie pleine de disgrâces. Pour vous, madame, vivez heureuse : le ciel n'a pu voir vos larmes sans pitié, et mon bonheur sans envie; il vous a rendu cet époux que vous pleuriez tant, et me prive du bien qui devait me rendre parfaitement heureux. Ce mest encore assez de joie pour tout le resie de ma vie de me souvenir que vous avez pu m'aimer un moment, pour me faire souffrir avec joie toutes sortes de malheurs. Zelmis ne put sien dire davantage, et Elvire ne répondit que par des larmes. De Prade se figura avec plaisir que c'était la joie qui les lui faisait répandre; mais ceux qui connaissaient mieux la disposition de son cceur crurent qu'un sentiment contraire eu pouvait bien être la cause. Zelmis enfin , ne pouvant plus soutenir la présence de toutes ces personnes , dont chacune lui faisait sentir un supplice

particulier, sortit d'auprès de sa belle Provençale , résolu de ne la plus voir.

Elvire, de son côté, était dans iin étonneraent qu'il n'est pas aisé de se figurer. Quelque joie qu'elle affectât de faire paraître, on voyait toujours au travers de cette feinte quelque altération qu'elle ne pouvait dissimuler ; et quand elle fut un peu revenue de cette grande surprise , et qu'elle put faire réflexion au bizarre état où elle se trouvait ; Tu crois donc , cruelle fortune, disait-elle en elle-même, qu'on puisse changer aussi souvent que toi, et, suivant tes différens caprices , prendre différentes passions? et toi , sévère devoir, penses-tu pouvoirrentrer dans un cœur toutes les fois qu'il te plaira? Ne sais-tu pas quelle violence je me suis faite pour ne pas aimer Zelmis plutôt que je l'ai dû? Puis-je ne le plus aimer, quand j'ai pu une fois le faire sans crime? Non, je l'aimerai toujours ; il n'est que trop aimable, et je ne suis que trop disposée à l'aimer. Je dois, il est vrai , toute ma tendresse à mon époux; si je la partage , je lui fais un larcin dont le devoir s'offense ; le ciel me l'a rendu, je dois lui rendre mou cœur. Mais Zelmis

n'est-il pas , pour ainsi dire, aussi mon époux? et, après lui avoir donné la foi quand je le pouvais , puis-je la lui ôter sans injustice? Il a droit de prétendre à ce que je lui ai promis, et je ne lui ai rien promis que je n'aie été en droit de lui accorder. A quels malheurs ne suis-je point exposée! Faul-il oublier mon mari ? dois-je ne plus aimer Zelmis? Mais aimons-les tous deux, puisque je l'ai pu ; aimons de Prade par devoir , et Zelmis par inclination. Donnons la personne à l'un , et le cœur à l'autre ; que le premier rentre dans ses droits , que le second n'en sorte point ; et concilions enfin dans un même cœur deux amours que personne ne peut condamner.

Le retour de de Prade auprès d'Elvire fut célébré par de nouvelles noces. Zelmis ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie , dont il aurait dû être le sujet ; il ne trouvait d'autre consolation dans ses malheurs que de croire qu'il ne pouvait plus lui en arriver. Il partit, et, sans prendre de route certaine , il se trouva en Hollande : ce pays, qui est l'asile de tant de gens, neu 5. 9

fut pas un pour lui j il y porta son amour et son désespoir. Il demeura quelques mois à Amsterdam , et, y ayant appris que le roi de Dauemarck était à Oldembourg, il entreprit ce voyage autant par chagrin que par curiosité. Il y arriva un jour après le départ du roi , qui en était parti pour retourner en sa ville capitale ; il le suivit, se laissant toujours entraîner à son chagrin , il passa par Hambourg , et ne le joignit qu'à Copenhague , où il eut l'honneur de le saluer et de lui baiser la main. Zelmis ne fut qu'un mois à la cour de Danemarck; son inquiétude ne lui permettait pas de demeurer plus long-temps en un même lieu, et , semblable à ces gens qui sont travaillés d'une longue insomnie, il cherchait son repos dans son agitation. Il passa le Sund, et se rendit à Stockholm dans le temps que toute la cour était en joie des premières couches de la reine. Zelmis reçut du roi de Suède le même honneur que lui avait fait le roi de Danemarck : il baisa la main de ce prince, qu'il eut l'honneur d'entretenir plus d'une heure sur ses voyages, et particulièrement sur son esclavage , que le roi écou-

tait avec beaucoup de plaisir , et que Zelmis ne pouvait réciter sans renouveler des tnaux qui s'aigrissaient encore par le souvenir. Le roi ayant ensuite proposé à Zelmis de faire un voyage de Laponie , qu'il disait avoir voulu faire autrefois , et qu'il trouvait fort digne de la curiosité d'un homme qui voulait voir quelque chose d'extraordinaire ; et voyant qu'il ne s'en éloignait pas beaucoup, il ordonna à M. Stein-Bielke, grand trésorier, seigneur d'un grand mérite, et qui lui servait de truchement auprès du roi, de lui donner des lettres nécessaires pour faciliter son voyage. Zelmis ne fut pas long-temps à se déterminer; il lui importait peu où il allât, pourvu qu'il s'éloignât : il se flattait même avec plaisir que les froids du nord pourraient un peu ralentir ses ardeurs , et , dans cette espérance, il partit pour cette grande entreprise. Ce voyage, mesdames, est si curieux et si plein de nouveautés, que, si je n'appréhendais de vous ennuyer, je vous en ferais au moins une légère description ; mais il vaut mieux réserver cela pour une autr« fois^ et vous dire seulement ce qui

loo LA PROVENÇALE,

snffit pour savoir la suile de toute l'aventure. Zelmis s'embarqua à Stockholm avec deux gentilshommes français , poussés du même désir que lui; il passa jusqu'à Torno, qvâ est la dernière ville du monde du côté du nord , située à l'extrémité du golfe de Bothnie ; il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville, et dont la source n'est pas éloignée du cap du Nord; il pénétra enfin jusqu'à la mer Glaciale, et l'on peut dire qu'il ne s'arrêta qu'où l'univers lui manqua. Il revint à Stockholm , et rendit un compte exact au roi de ce pays, et des nianières de vivre extraordinaires de ses hahitans. Il ne demeura que fort peu de temps à Stockholm à son retour de la Laponie ; et cherchant ensuite une nouvelle matière à t:es travaux, il passa toute la mer Baltique, «t vint débarquer à Dantzick, d'où il passa en Pologne. Le roi, qui était un des princes du monde le plus savant et le plus curieux , et qui sait si bien joindre à ces qualités une vertu héroïque , prit un plaisir extrême à faire réciter à Zelmis la manière dont les Lapons vivaient , et ce qu'il y avait de rare

LA PROVENÇALE. loi

dans le pays. Il ne se passa pas un jour pendant tout le temps qu'il demeura à Javarow, où était alors la cour de Pologne, que le roi ne l'envoyât chercher pour apprendre de lui ce qu'il souhaitait : il lui fit même l'honneur de le faire manger avec lui à sa table, à côté de M. le marquis de Vitry, qui était alors ambassadeur de France en cette cour. Tous ces honneurs ne consolaient point Zelmis, et étant toujours entraîné de son inquiétude, il passa en Turquie, en Hongrie, en Allemagne. Mais que lui servait de fuir loin, s'il ne pouvait se fuir lui-même, et s'il était inséparable de son chagrin? 11 trouvait bien d'autres lieux, mais il ne rencontrait point l'indifférence, et il n'aurait pas même voulu la trouver. Il revint enfin en France, après deux ans d'absence, pour chercher du soulagement an lieu même où il avait pris le mal. Vous l'avez vu, mes'lames , depuis peu à Paris, et il n'y a pas été long-temps, que la fortune a commencé à se déclarer pour lui. Il a appris la nouvelle de la mort de de Prade : il est parti à l'instant; il s'est rendu auprès d'El-

loi LA PROVENÇALE.

vire, qui pleurait encore la perte de sen mari. Elle n'a pas été fâchée de le voir, et il me mande, dans une lettre que j'ai reçue de lui depuis peu de temps , que, quoique cette belle veuve dise partout qu'elle veut passer le reste de sa vie dans un cloître pour ne plus être exposée à tant de revers, il espère néanmoins être un jour heureux , pourvu que de Prade ne ressuscite pas une seconde fois.

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