‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 7 sur 12 · COMMENCÉ LE Q.6 AVRIL I 68 I · texte numérisé non relu

COMMENCÉ LE Q.6 AVRIL I 68 I

Xi otrs partîmes de Paris, le s(> avril ifiSr, par le carrosse de Bruxelles. Je fus coucher à Senlis, où se devait rendre M. de Fercourt, qui était parti de Paris trois jours auparavant. Nous nous trouvâmes dans le carrosse tous jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas vingt-huit ans : il y avait cinq hollandais, du nonribre desquels était M. de Wasenau , capitaine des gardes du prince d'Orange; il se trouva aussi parmi nous un petit abbé espagnol , qui allait prendre possession d'une chanoinie à Bruxelles. Ce petit prêtre, bossu par devant et par derrière, nous servit de divertissement pendant tout le chemin. Nous

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allâmes le lendemain dîner à Pont , et coucher à Gournal, où était la maison de M. le président Amelot : le château est entouré d'eau , et le jardin est coupé de différens ruisseaux qui en forment l'agrément. Nous en partîmes d'assez grand matin pour aller coucher à Péronne : cette ville est nommée la Pucelle à cause de sa fidélité inébranlable, et que , malgré tous les troubles , elle s'est conservée dans la soumission qu'elle devait à son roi. Elle est d'une petite étendue, mais extrêmement forte du côté où on y entre , à cause des marais qui rendent son approche difficile, et qui forment quantité de fossés très-larges et fort profonds qui font mille détours avant que d'arriver à la ville. La rivière de Somme l'arrose, et la défend de ce même côté ; ce qui fait qu'elle est presque inaccessible. Ces fossés produisent 1 d'excellentes carpes, qui sont renommées par toute la France, et des canards en quantité , dont les pâtés ne sont pas moins estimés. De Péronne à Cambrai on compte sept lieues. Dans le chemin nous fûmes pris du mauvais temps avec tant de violence, que nos chevaux , effrayés et aveuglés des éclairs

continuels , qui formaient un jour malgré l'obscurilé des ténèbres, renversèrent le carrosse dans un fossé fort profond, où nous devions tous finir nos jours de cette chute violente; mais le hasard voulut que pas un de nous ne fût blessé : nous en fûmes quittes pour quantité d'eau qui passa dessus nous; et, après que l'on nous eut péchés et retirés de ce carrosse, faits comme des gens qui sortent d'un bourbier où ils ont enfoncé jusqu'aux oreilles, nous fûmes obligés de faire une lieue et demie à pied, qui restait jusqu'à Cambrai, où nous fîmes une entrée aussi sale et aussi crottée qu'il est aisé de s'imaginer.

Cette ville ne devait pas faire tout le bruit qu'elle faisait dans la France; elle n'était redoutable que par le mal que ses garnisons faisaient à nos paysans; et je me suis étonné des désordres qu'elle a causés , avant que le plus grand des lois l'eût réduite sous son obéissance. En effet. Cambrai de lui-même n'est rien : il n'y a que la citadelle qui soit en état de se défendre, et la ville n'était forte que par la sûreté que lui donnait celte citadelle ; mais les travaux qu'on y fait présente-

i3o VOYAGE DE FLANDRE ment font connaître qu'on ue la veut pas rendre sitôt , et que les Espagnols , qui se faisaient si forts de cette place, et qui disaient que si le roi de France voulait prendre Cambrai il fallait qu'il en fit faire un ; on connaît, dis-je, qu'ils lui ont donné le dernier adieu. Cette citadelle , si renommée par tout le inonde , fut commencée par Charles Quint, et a été augmentée de plusieurs fortifications qui la rendent une pièce très-considérable. Ses murailles sont d'une hauteur surprenante, et cela vient de la grande profondeur que l'on a donnée aux fossés , qui n'a pas apporté d'avantage à ses murailles, qui sont presque toutes déracinées. Nous fûmes conduits partout par un officier qui prit plaisir à nous faire tout voir, et nous montra \à brèche par où les Espagnols sont sortis. La ville n'a rien de remarquable que le clocher de la cathédrale qui est bâti à jour avec une délicatesse surprenante. Nous logeâmes au Corbeau , et fûmes assez mal , à cause de la quantité de carrosses qui y étaient.

On ne compte pas davantage de Cambrai à Valenciennes, que de Péronne à Cambrai.

Cette ville est située sur l'Escaut, et l'on y

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travaille d'une manière à la rendre une ville imprenable. Nous y remarquâmes avec soin le lieu par où elle avait été prise ; et la poite par où les mousquetaires y avaient entré. Cette porte est faite comme une porte de cave à barreaux , et faisait la communication avec une esplanade; elle n'avait point été ouverte depuis plus de vingt ans , et elle ne le fut que pour porter le corps du raajor, qui avait été blessé à une attaque qui se faisait de ce côté. Les mousquetaires, pour qui elle n'avait pas été ouverte , poursuivirent les ennemis , et , trouvant cette entrée , continuèrent leur pointe; et, malgré une grêle de balles, ils poussèrent jusqu'à une autre porte, de laquelle on ne put abattre la herse qui n'avait point servi depuis fort long temps , et se rendirent maîtres de la yille. Nous passâmes dans la forteresse ; et, comme nous avions nue espèce de prêtre avec nous, on nous donna deux soldatspour nous conduire. L'on sait qu'il n'y a que le coeur des piètres qui soit espagnol en ce pays ; et , afin de leur ôter tout moyen de rien entreprendre, on les veille d'une manière particulière. Nous remarquâmes que toutes les femmes étaient

i3a VOYAGE DE FLANDRE belles en ce pays. De Yalencieanes, pour aller à Mons , on va dîner à Reverain, lieu recomraandable tant par le séjour que nos armées y ont fait , que parce que c'est le lieu qui sépare les terres d'Espagne d'avec celles de France. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la ville, et nous eûmes le temps de la considérer.

Mons est la capitale du Hainaut, et la première qui reconnaisse de ce côté la domination espagnole, jusqu'à ce qu'il plaise à la France de lui faire sentir son joug. Elle peut passer pour une des plus fortes des Pays-Bas, à cause de sa situation qui se trouve au milieu des marais : les bourgeois la gardent, et nous leur vîmes monter la garde dans la grande place, qui est très-belle. Le prince d'Aremberg, duc d'Arscot , de la meilleure maison des Pays-Bas, grand d'Espagne, en est gouverneur. Ce qui me plut davantage dans Mous , et ce qui est assez particulier ce fut le Collège royal des chanoinesses fondé par une , qui établit cette communauté pour y recevoir des filles de qualité, qui y demeurent jusqu'à ce qu'elles ea sortent pour se marier : ces filles font le ser*

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vice avec une grâce particulière ; elles ont ua habit qui leur est propre pouz' aller à l'é* glise le matin , et un autre le soir pour aller dans la ville et clans toutes les compagnie», où elles sont parfaitement bien reçues , à cause de leur galanterie dont elles font profession. Nous montâmes sur la grande tour, d'où nous aperçûmes toute la ville , et où. nous vîmes un très-beau carillon , dont ton$ les Hollandais et les Flamands sont fort curieux.

De Mons nous fûmes coucher à Notre* Dame de Halle : ce lieu de dévotion a éîé, comme tous les autres, fort maltraité des aimées qui ont campé aux environs, et l'oa n'a eu aucun égard à la dévotion que touf les Flamands ont à cette église dédiée à la Vierge. Nous vîmes, au sortir de Mons, le lieu où s'était donnée Ja bataille fameuse de Saint-Denis, la veille que la paix fut pu^ bliée dans l'année, et le prince d'Orange en ayant sur lui les articles signés. Nous étions avec un officier qui s'y était trouvé, et qui nous montra les postes et les lieux qu'occu» paient les deux armées : cette bataille porte aus&i le nom de Cassiau , à cau^ d'un petit 5. za

i34 VOYAGE DE FLANDRE village qui est tout contre cette abbaye, qui a imposé le nom à cette journée.

Nous arrivâmes enfin à Bruxelles , la seconde ville du Brabant : elle est très-agréable et très-peuplée, à cause de la demeure ordinaire que les gouverneurs des Pays-Bas y font , et la quantité de gens de qualité qui suivent la cour; c'est pour cela qu'elle est appelée la Noble. Le palais du gouverneur est le plus somptueux bâtiment de la ville, tant à cause de sa grandeur, que par un grand parc qui sert de promenade à tous les babitans, et réjouit la vue par la quantité de fontaines qu'on y voit. Le prince de Parme en est présentement gouverneur; il a mis la milice sur un très-bon pied , et l'a rétablie par les grandes levées qu'il a faites sur le peuple, qui n'en était pas trop content. L'hôtel-de-ville est un bâtiment assez curieux; il fut fait par un Italien qui se pendit de dépit d'avoir manqué à mettre la tour au milieu , comme son épitapbe le fait connaître : cet homme fit par avance de lui ce qu'aurait fait un bourreau ; il ne méritait pas moins qu'une corde pour avoir manqué à un point où des gens qui n'auraient pas la

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moindre connaissance de l'architecture ne manqueraient pas. Les églises de Bruxelles, comme celles des Pays-Bas, sont très-belles, et fort bien entretenues. Nous vîmes dans la coUéijiale du nom deSainte-Gudule les trois hosties miraculeuses, sur lesquelles on dit qu'on voit quelques gouttes de sang- Nous allâmes voir la communauté des béguines , qui est un ordre particulier en ce pays ; elles sont vêtues de blanc dans l'église, et vont par les rues avec un long manteau noir qui leur descend du sommet de la tête, et leur tombe sur les talons ; elles portent aussi sur le front une petite huppe , qui forme un habillement assez galant; et on trouve des filles sous cet habit dévot que j'aimerais mieux que beaucoup d'autres avec l'or et les diamans qui les environnent : elles étaient pour lors au nombre de huit cents dans le béguinage... Le cours à la mode est chez eux ce que le cours est chez nous : c'est là que se trouvent toutes les dames et les cavaliers , avec cette différence néanmoins que toutes les dames sont d'un côté , et les hommes de l'autre. Nous demeurâmes trois jours à Bruxelles avec bien du plaisir, et, après

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avoir vn tout ce qu'il y avait à voir dans !a TÏli'e, nous en paitîmes, le 16 mai, par le canal qui va à Anvers, et qui ne nous con- (îtiisit que ju«quà... où nous descendîmes du bateau ponr prendre des chariots qui iJous devafient conduire à Malines, que nous roulions voir avant que d'arriver à Anvers. Malines esl appelée la Jolie , et non sans rSfi?on ; car il semble plutôt que ce soit une ville peinte que réelle , tant les rues en sont propres et bien pavées, et les bâtiinens bien proportionnés. C'est en ce parlement, le premier des Pay^Bas, où sont renvoyés tous ]es procès qui en appellent en ce lieu ; ce qui rerid cette ville fort recommandable. Cette province est démembrée du reste des Pays- Bas , et c'est un marquisat séparé. Tout le commun peuple travaille, comme par toute là Flandre, à faire des dentelles blanches , ^'on appelle de ce nom; et le béguinage, qui est le plus grand et le j,'lus considérable de tous, n'est entretenu que par ce travail que les béguines exercerit, et dans lequel elles excellent. Ces béguines sont des filles ou femmes dévoies , qui se retirent dans ce lieu autant de temps qu'elles veulent; elles y

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ont chacune une petite maison séparée , où elles sont visitées de leurs parens : il y en a tïiéme quelques unes qui prennent des pensionnaires. Le lieu s'appelle Béguinage , et les portes s'en ferment tous les soirs de bonne heure. 11 y a à Malines une tour qui est fort estimée pour la hauteur , de laquelle on découvre extrêmement loin. De Malines, où nous dînâmes, nou> fûmes coucber à Anvers Sur des chariots établis pour partir tous les jours à certaine heure, et par le chemin le plus beau et le plus agréable que j'aie jamais fait.

Anvers, la première et la plus grande ville du Brabant , et à qui on pourrait donner des titres encore plus superbes, surpasse toutes les autres villes que j'aie vues , à l'exception de Naples , Rome, Venise, non-seuleraenî par la magnificence de ses bâtimens, par la pompe de ses églises , et par la largeur de ses rues spacieuses, mais aussi par les manières de ses habitans , dont les plus polis tâchent à se conformer à nos manières françaises et par les habits, et par la langue qu'ils se font gloire de posséder en perfection. La première chose que nous admirâmes en y

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entrant , ce fut la beauté de ses superbes remparts, qui, tout couverts de grands arbres, forment une promenade la plus agréable du monde : ils sont revêtus partout de pierres de taille, et arrosés d'un fossé d'eau vive qui court tout autour de la ville, et qui sert autant à l'embellir qu'à la défendre. La cathédrale est fort bien bâtie ; et le clocher, ouvrage des Anglais, est d'une délicatesse surprenante, mais qui pourrait peut-être quelque jour lui être funeste : on y voit des peintures admirables, et entre autres une descente de croix de Rubens qui peut passer pour une pièce achevée.

L'église des jésuites ne cède en magnificence à pas une de toutes celles que j'ai vues en Italie , et est d'autant plus superbe que le marbre dont elle est toute bâtie y a été apporté de fort loin et avec une grande dépense : toute la voûte est ornée de cadres de la main des plus excellens maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette église, quand on dira que le seul balustre de marbre qui ferme le maître-autel coûte plus de quarante mille livres. Je ne crois pas aussi qu'on puisse jamais voir un ouvrage plus actevé : le

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marbre est manié si délicatement, qu'il semble qu'il ait quitté sa dureté naturelle pour prendre la forme qu'on lui a voulu donner , et se fléchir, comme de la cire, suivant la volonté de l'ouvrier. La citadelle, renommée par toute l'Europe pour sa régularité, esta cinq Lastious ; elle est plus grande, plus forte, et incomparablement mieux faite que celle de Cambrai. Son esplanade est tout-àfait spacieuse et d'une grande étendue, mieux entendue en cela que celle de Cambrai, de laquelle on peut approcher d'assez près , étant toujours couvert ; ce qui en a beaucoup facilité la prise. Nous y fûmes conduits par M. de Verprost, et menés dans tous les endroits par un officier, qui ne voulut pas permettre que nous allassions sur les bastions. Nous vîmes l'endroit par où les Hollandais voulurent la surprendre , lorsqu'ils firent de nuit une descente dans la rivière, et essayèrent de passer le fossé avec de petits bateaux que chaque homme pouvait porter sur son épaule : mais la sentinelle, ayant entendu du bruit, donna l'alarme; ce qui fit que les Hollandais , ayant manqué leur coup, se retirèrent , et laissèrent tous les bateaux et

i4o VOYAGE DÉ FLANDRE les inptrumens, qu'on garde encore dans la citadelle, et qu'on nous fit voir comme àei marques et des monnmens de la victoire.

Nous nous embarquâmes à Anvers pour Roterdam ; nous laissâmes la Zélande à gauche, et passâmes à la vue de Berg-op-Zoom, qui appartient à M. le comte d'Auvergne ; nous fûmes trois jours à noire navigation , et passâmes à la Brille. Cette place a fait tien de la division pendant les troubles de Hollande, qui arrivèrent il y a environ cent ans.

Du temps de Philippe II, fils de Charles- Quint, les sept provinces é'aient gouvernées par , sœur de Charles-Quint, et par conséquent tante du roi, qui en était maître, et qui a voulu lever sur ces peuples certains droits nouveaux, et introduire parmi eux l'inquisition. Les Hollandais s'opposèrent à ces nouvelles déclarations , et le prince d'Orange, soutenu du comte de Horn et de... à la tête de la populace, firent des remontrances à la gouvernante, et lui proposèrent deux cents articles , sur lesquels ils voulaient qu'on leur JonnAt satisfaction. Cette femme , surprise de ce tumulte, se retourna vers un

des premiers de son conseil, qui lui dit, comme en se moquant, qu'elle ne devait point se mettre en peine de ces gens qui n'étaient que des gueux ; ce qui ayant été rapporté à ce peuple mutiné , il en devint si courroucé , qu'ils formèrent e»)tre eux un parti qui depuis a été appelé le parti des GueiK^ La gouvernante cependant étant retournée en Espagne, et connaissant le naturel remuant des peuples des sept provinces, ne voulut pas s'y faire voir , qu'elle ne les contentât sur une partie des articles qu'ils demandaient; ce qui fît que Philippe II envoya le duc d'Albe, qui depuis a tant fait de carnage , et a été cause de l'entière rébellion de ces provinces. On dit qu'il fit mourir psr la main du bourreau plus de dix-huit raille personnes. Il ne fut pas plutôt à Bruxeîler; qu'il y convoqua les états. Le comte de Horn , ne vou'ant point paraître chef de la sédition, y alla; mais le ])rince d'Orange, craignant les Espagnols dont il se défiait, sortit des Etats pour ne point s'y trouver; et le comte de Horn rencontrant le prince d'O/ange qui s'.»bsontdit : ■ Adieu, lui ditil , prince sans twres », à quoi le prince ré

pondit : b Adieu, comte sans tête » ; comme en effet cela se trouva vrai ; et ayant été arrêté aux Etats, on lui fît sauter la tête, avec une quantité presque innombrable de gens qu'on croyait suivre son parti , ou qui étaient suspects, étant un crime de lèzemajesté parmi les Espagnols d'être seulement suspect à son prince. Le princq^'Orange, voyant, par la mort du comte de Horn et de ses adhérens , qu'il avait trèsbien fait de se sauver , voulut encore songer à son salut , et appuyant la faction des raécontens , il se mit à leur tête ; et , après plusieurs combats, où il eut toujours du dessous, il prit enfin la Brille, d'où le duc d'Albe prétendit le cbasser; mais n'en ayant pu venir à bout , il donna occasion à ces tableaux que l'on a faits de lui , dans lesquels il est dépeint par dérision avec des lunettes sur le nez , parce que Brille en hollandais signifie lunette. La Hollande se divise en sept provinces-unies, qui sont la Gueldre, la Hollande , la Zélande, Utrecht , la Frise, rOverissel , et Groningue.

Nous arrivâmes à minuit à Roterdam, et nous fûmes obligés de passer par-dessus les

murailles pour entrer dans la ville, dont les portes étaient fermées. Cette ville est la seconde de tout le pays ; et il est aisé de juger de sa richesse par la quantité de vaisseaux qu'on y voit aborder de tous les pays , et qui emplissent le canal de la ville , qui est extrêmement large. Cette ville est remarquable par l'étendue de son commerce, et par la Beauté de ses maisons, qui ont toutes la propreté qu'on remarque dans toutes les villes de Hollandes. L'on voit au milieu d'une grande place la statue d'Erasme, qui était natif de cette ville , et qui a assez bien mérité de la république pour avoir uue statue en bronze sur le pont qui est au milieu de la grande place. Nous partîmes de Roterdam, sur les deux heures après raidi , par les barques, qui sont d'une commodité admirable par toute la Hollande : elles partent toutes à différentes heures , et à une demi-heure l'une de l'autre; ce qui fait qu'à toutes les demiheures du jour et de la nuit il part de ces commodités, qui vont en cent endroits différens , et qui sont si ponctuelles , que le che- Tal est attelé à la barque lorsque l'heure est Prête à sûuuer , et qu'à peine elle a frappé

que le cheval marche. Nous passâmes à Delft, petite ville à deux lieues de la Haye , où nous vîmes le fière d'un de nos amis que nous avions laissé esclave à Alger. Nous entrames dans le principal temple de la ville , où nous vîmes le tombeau du fameux amiral Tromp. Nous arrivâmes le soir à la Haye, le plus beau et le premier village du monde; c'est le lieu où le prince d'Orange fait sa résidence ordinaire : il n'y était pas pour lors , et il était allé à une chasse générale qui se faisait en Allemagne sur les terres de . . . avec le...

Le prince d'Orange s'appelle Guillaume III de Nassau. Ces dernières guerres ont servi à le rendre recommandable dans la Hollande, et à le faire déclarer stathouder, capitaine général des armées dts Provinces-Unies des Pays-Bas, et grand amiral. Les Etats lui accordent pour cela une pension de cent mille francs, et font la dépense de toute sa maison. Quelques remuans lui ont voulu mettre en tête de se faire déclarer sojjverain dans la Hollande, pendant qu'il était maître absolu de toutes les troupes; mais les plus politique:» lui ont fait conuaitre preiuièi émeut U diffi'

culte de son dessein, et entendre ensuite * "^ ' que, quand il serait assez heureux pour le mettre en exécution , il ne pourrait jamais se maintenir dans cette souveraineté, la HoU s, lande étant un pays qui périrait bientôt si elle était gouvernée par un particulier, et si elle cessait d'être république, à cause des \» . grands frais qu'il faut renouveler continuel-. " lement pour la conservation du pays, et des grandes levées qu'un prince serait obligé de faire sur ses sujets, que des républicains , qui se repaissent du titre spécieux de liberté, donnent avec plaisir, n'ayant tous pour but quela même chose ; ce qui fait qu'il n'y a point de pays plus vexé d'impôts et de subsides que la Hollande ; et ces peuples se flattent que , comme ce sont eux qui se les imposent, ils sont libres de se les ôter lorsqu'ils le veulent. Ce conseil, le plus sûr et le plus politique , fut suivi du prince d'Orange , qui s'en trouva bien.

Les états de Hollande se tiennent à la Haye; ce qui contribue beaucoup à sa magnificence. Les maisons des particuliers sont très-belles , mais le palais du prince n'a rien de remarquable; au contraire, il est éton- 5. i3

nant de voir qu'il soit si mal logé, et qu'il ><^*''. y ait des bourgeois qui liabiteut des maisons -A,^ plus superbes. Nous y vîmes les chambres ^^-^^des états, dont il y en a une assez belle, et « ,__jjue M. Del... disait qu'il entreprendrait de ^"^ faire dorer pour deux mille écus , quoique, C^tW-'par la supputation de tout le monde, il y >^jf dût entrer pour plus de dix mille écus d'or; mais il dit qu'il entendait qu'on le lui four- 5 nît. ]\J. Davaux y était pour lors ambassa*

— " deur. Nous le vîmes en deuil , à caifse de la mort récente de M. le chevalier de Mesrae , son beau -frère , que j'ai vu à Rome , et qui avait été tué depuis peu d'un coup de pierre. On voit , en sortant du château , une porte qui est proche le logis de monsieur..., le lieu où se fit le maî>sacre du pensionnaire de With, qui fut tué par la populace au commencement de la guerre; tout cela par les menées du prince d'Orange, à cause qu'il avait été fait depuis peu un édit par lequel il était défendu de reconnaître le prince d'Orange pour souverain , que le peuple voulait reconnaître pour tel.

Le prince Guillaume de Nassau , qui était à la tête des raécontens lorsqu'ils secouèrent

le joug espagnol , se comporta si généreuseraent dans toute cette rébellion , qu'après avoir forcé l'Espagnol par la paix à reconnaître les Hollandais et leur république pour souverains , ils se trouvèrent obligés de récompenser sa vaillance, en lui donnant le litre de protecteur des états. Ce titre est dévolu à ses successeurs. Mais le conseil des provinces, et particulièrement lesde Witli, qui faisaient une faction particulière, et qui en entraînèrent d'autres avec eux, firent cet édit perpétuel , par lequel ils déclaraient qu'on ne pourrait jamais proposer le prince d'Orange pour souverain, et le firent même signer au prince d'Orange d'aujourd'hui, encore jeune. La guerre de France est arrivée sur ces entrefaites; et le peuple, appréhendant la domination des Français , et crovant que , s'ils avaient le prince d'Orange à la tête de leurs armées , ils feraient des merveilles , le proposèrent : mais , étant arrêtés par cet édit perpétuel, ils éclatèrent contre de With, le général des troupes, et le firent ariêter, l'accusant du crime de trahison, et d'avoir voulu perdre l'Etat; mais n'ayant point trouvé de sujet pour le faire mourir, on se contenta

i48 VOYAGE DE FLANDRE de le bannir, pour satisfaire le peuple et la faction du prince d'Orange. Son frère , le pensionnaire à la Haye pour les affaires de la province de Hollande, demanda la permission de le voir ; mais en voulant entrer dans la prison , le peuple mutiné, souffrant impatiemment la vue d'un homme qui s'opposait à ses menées, se rua dessus lui, et l'assassina cruellement sur la place : ils le traînèrent un peu plus loin où ils le pendirent. Chacun accourut à ce spectacle; et le peuple était si animé, qu'il le coupa en pièces , dont chacun prit des morceaux de chair, qui se vendaient quelques jours après fort cher à ceux qui n'avaient pas eu le plaisir d'assister à cette boucherie. Le peuple, qui est une bête féroce qui se porte toujours dans les extrémités, parce qu'il agit sans raison, et qui est timide par excès ou impétueux à l'extrême, n'est pas à se repentir de cette action. Il reconnaît que cet édit était fait pour son utilité ; et la mort du pensionnaire a été le premier échec qui ait été donné à la république.

Les Provinces - Unies doivent, après le ciel, leur liberté aux princes d'Orange, qui

ont tant fait qu'ils ont obligé le roi d'Espagne àla signer, et à les reconnaître pour peuples libres, indépendans de tout autre; ce qui est une circonstance fort remarquable. Guillaume I cimenta de son sang les fondemens de celte république. Maurice et Henri, ses fils, en accrurent la splendeur par le gain de plusieurs batailles. Guillaume II égala les autres, mourut fort jeune , et laissa pour successeur de ses vertus Guillaume III du nom, prince d'Orange d'à-présent, fils de Guillaume II et de Marie Stuart, fille aînée de Charles I , roi d'Angleterre , qui eut la tête coupée. Guillaume II eut, la trentesixième ou trente-septième année de son âge, Guillaume III, qui a épousé la fille du due d'Yorck. Il ne -vint au monde qu'après la mort de son père, et il perdit à on/e ans la princesse royale sa mère, qui mourut à Londres de la petite vérole, de même que le feu prince Guillaume son mari.

Tout le monde sait que la Hollande est un état purement républicain; mais il faut dire quelque chose de plus particulier de son gouvernement.

Chaque ville est gouvernée par un magis-

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trat, des bourgnemestres et des conseillers, et un bailli, dans les causes criminelles, qui exerce sa charge autant de temps qu'il plaît au conseil, et qui juge absolument, dans les affaires criminelles, de la sentence des bourgueinestres. Au-dessus d'une certaine somme on appelle à !a cour de la province, ou chaque ville envoie un conseiller.

Les députés des villes composent les états de la province, et les députés des provinces sont les états -généraux , établis pour les alliances , pour les traités , pour les levées des deniers , et pour ce qui regarde le bien de la république. Ces provinces sont aussi fortes l'une que l'autre : il est vrai que la province d'Amsterdam emporte ordinairement la balance, et fait tourner les choses du côté qu'elle veut. Cette ville seule passe pour une province. H est aisé de conclure que la souveraiuelé ne réside point dans les états-généraux , qui ne sont rien autre chose que les envoyés des villes pour proposer dans le conseil les choses qu'elles veulent représenter.

La Haye est le lieu où la noblesse de Hollande fait sa résidence ; il n'y en a guère de

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plus agréable dans le monde. Un grand bois de haute futaie , bordé de magnifiques palais d'un côté, et, de l'autre, de vastes et agréables prairies qui l'entourent, rend son aspect un des plus riants de l'Europe. On voit devant le château un étang revêtu de pierres de taille : de hauts arbres qui le bordent servent à embellir le palais du prince. On va de la Haye à la mer en moins d'un quart d'heure, par un chemin très-agréable. Nous vîmes, en y allant, un chariot à voiles que le piince d'Oiange a fait faire, et nous entrâmes dans un lieu où Ton court à la bague sur des chevaux de bois. Nous allâmes voir une maison du prince d'Orange, à quelque* lieues de la Haye, appelé Osaadin ; c'est là où il passe une partie de l'année, et où il entretient quantité de bétes extraordinaires. Nous y vîmes des vaches de Calicut trèsparticulières, avec une bosse sur le dos, et quantité de cerfs.

Nous partîmes de la Haye, et fûmes dîner à Leyden, qu'on appelle L,iigd(tnnTn Bâtavoritm, recommandable par son université, par son anatomie,et par la propreté de ses bâtimeus ; plu? agréable à mon goût que pas

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une ville de Hollande. Nous y vîmes quantité de choses curieuses, entre autres une hippopotame, ou vache de mer, que les Hollandais ont apporté des Indes. On voit dans le cabinet anatomique plus de choses que n'en peut contenir un gros volume.

De Leyden nous allâmes à Amsterdam , et vîmes en passant Harlem , où nous remarquâmes une grande église : nous arrivâmes le soir à Amsterdam. Cette ville des villes, si renommée dans tout l'univers , peut passer pour uu chef-d'œuvre : les maisons y sont magnifiques , les rues spacieuses, les canaux extrêmement larges, bordés de grands arbres , qui , venant à mêler leur verdure avec la diversité des couleurs dont les maisons sont peintes , forment l'aspect du monde le plus charmant. Cette ville paraît double : on la voit dans les eaux , et la réverbération des palais qu'on voit dans les canaux fait de ces lieux un séjour enchanté. L'hôtel-de-ville est sur le Dara : cet ouvrage pourrait passer pour un des plus beaux de l'Europe, si l'architecte n'avait manqué dès le commencement, et eût fait quelque distinction des fenêtres avec la porte , laquelle il faut chercher de tous les

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côtés, et bien souvent demander. Nous montâmes en haut, où nous vîmes quantité d'armes et un très-beau carillon. Nous découvrîmes Utrecht du clocher. Ce fut le lieu où le roi borna ses conquêtes. Le Spineus est une aussi plaisante invention que je sache : c'est là où l'on renferme toutes les filles de mauvaise vie, que l'on condamne pour un certain temps, et où elles travaillent. Il n'y a peut-être point de lieu, après Paris, où le libertinage soit plus grand qu'à Amsterdam ; mais ce qui est de particulier , c'est qu'il y a de certains lieux où demeurent les accoupleuses , qui gardent chez elles un certain nombre de filles. On fait entrer le ca- Talier dans une chambre qui communique à plusieurs autres petites chambres dont vous payez les portes. Au-dessus sont le portrait et le prix de la personne qu'elle renferme ; c'est à vous à choisir : on ne fait point sortir l'original que vous n'ayez payé le prix de la taxe : tant pis pour vous si la copie a été flattée.

Le Raspeus est un autre lieu pour les mauvais garnemens, et pour les enfans dont les pères ne sauraient venir à bout : on les em-

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ploie à scier du brésil. 11 y a dans la grande église d'Amsterdam une chaîne d'unprix infini pour la délicatesse de son travail. On permet à Amsterdam , et par toute la Hollande , toutes sortes de religions, excepté la ■+- catholique : c'est un point de leur plus fine politique; et ils savent bien que ce serait un grand échec à leur liberté si les catholiques y étaient soufferts, qui pourraient ensuite se rendre les maîtres. On y voit des luthé- J riens, des calvinistes , des arméniens, des " nestoriens, des anabaptistes, et des juifs, qui y sont plus puissans qu'en aucun autre endroit de la terre. Leur synagogue est incomparablement plus belle que celle de Venise, et ils y sont beaucoup plus puissans. L,i maison des Indes , qui est hors la ville , marque bien qu'elle appartient aux plus riches négocians de l'Europe. On y bâtissait un très-beau vaisseau qui devait , un mois après , faire le voyage des Indes. Nous allâmes voir les vaisseaux de guerre , qui n'ont rien de beau, el je n'en vis pas un qui approchât de la beauté de nos vaisseaux. Ils ne veulent point de galerie à la poupe comme 3aous ; ils croient que cela relarde la course du i

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raitsaau ; mais, bien loin d'y apporter aucun défaut, je trouve que cela est d une giande utilité pour les officiers, et d'un j^iiukI ornement au vaisseau. Nous logeâmes à Amsterdam chez Cellier, à la place Royale, dans le Kalveistraat. Nous connûmes M. de Resvic , des premières familles de Holhiude, et qui a fait une tjès-beUe dépense à ces der-* nières guerres. Il nous lit voir mademoiselle Honoria , sa maîtresse , héritièie de trèsgrands biens, catholique comme lui. Nous les vîmes ensemble à l'opéra , à l'Enlèvement d'Hélène. Nous apprîmes à la comédie que tout l'argent de la recelte allait aux pauvres, et que la ville entretenait les comédiens, à qui elle donne une certaine pension.

Je partis d'Amsterdam le aS mai i68r, et nous arrivâmes à Enchuyse le soir même, où, sans nous arrêter qu'autant de temps qu'il faut pour tnanger, nous remarquâmes que cette ville portait trois harengs pour ses armes , à cause de la pèche considérable qui s'y fait de ce poisson. Nous frétâmes la nuit une bar-que à Vorkum , où nous arrivâmes le lendemain matin. Cette province s'appelle Nord-Hollande, et je ne crois pas qa'au reste

t56 voyage de FLANDRE de la terre il puisse se trouver de «plus jolies femmes. Les paysannes ont une beauté qui ne le cède point aux anciennes Romaines, et qui donne de l'amour à la première vue. Nous arrivâmes à Leuvarden , capitale de la Frise, ville très-jolie, qui reconnaît le prince de Nassau pour son gouverneur, n'ayant pas voulu donner sa voix élective pour le prince d'Orange. Ce prince peut avoir vingt-cinq ou vingt-six ans : il perdit son père, il y a environ dix-huit ans, à la septième année de son âge. Ce prince mourut par un accident funeste; un pistolet, qui se lâcha malheureusement , ôta en même temps un grand homme à l'Europe, et un généreux gouverneur à la Frise. Il laissa une veuve illustre par sa beauté , par sa naissance, et par son mérite, Albertine d'Orange, fille du prince Henri et d'Amélie de Solmes. Ce prince vécut sept ou huit jours après cet accident; et les Frisons , en reconnaissance des bons services que leur avait rendus le père, offrirent d'a- . bord le gouvernement au fils , qui était en très-bas âge, et a qui ils ne donnèrent point d'autre gouverneur que la princesse sa mère. Nous quittâmes Leuvarden, et, ayant mar-

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ché toute la nuit, nous arrivâmes à la pointe du jour à Groningue, ville fort bien située, et qui s'est rendue recomraandable dans les dernières guerres par le siège qu'elle soutint contre l'évêque de Munster , qui s'y trouva en personne avec vingt-quatre mille hommes. Mais ses bonnes fortifications et la vigueur de ses habitans obligèrent les assiégeans à lever le piquet après six semaines de siège , pendant lequel ils perdirent beaucoup de monde. De Groningue nous passâmes à Oldembourg, qui appartient présentement au roi de Dauemarck. Cette ville a donné le nom à tout le comté. Il y a deux ans qu'elle fut consumée par le feu du ciel. On commence à la rebâtir, et le roi de Danemarck y fait faire quelques fortifications. Ou y voit une corne d'abondance, qui a donné lieu de faire le conte d'une femme qui , sortant de terre , se présenta au comte d'Oldembourg avec ce cornet à la main , plein d'une liqueur qu'il ne connaissait pas. Ce prince était pour lors à la chasse , éloigné des siens, et extrêmement altéré. Mais, ne connaissant point cette liqueur, et voyant une femme extraordinaire, il n'en voulut point tâter, et la ré> 5. 14

i58 VOYAGE DE FLANDRE panriit sur la croupe de son cheval. La force de ce breuvage einpoitd tout le poil aux endroits où il avait touché.

Il n'y avait que deux jours que le roi était parti d'Oldenibouig pour Cop-nhague. Le même jour nous nous trouNâmes au soir à Brème, république qui est environnée des terres de Suède et de Danemarck. La ville est fort jolie, mais de si peu d'étendue, qu'à peine les remparts sont de ses terres. De Brème nous ne vîmes rien de remarquable jusqu'à Hambourg , où nous arrivâmes après cinq jours et cinq nuits de marche continuelle avec des chaiiots de poste. De Hambourg à Amsterdam on compte soixante milles , qui valent cent trente lieues de France.

Hambourg est une ville anséatique, libre , et impériale , qui , par sa bonne milice et ses fortifications régulières , est en état de ne point appréhender quantité de piinces qui envient fort ce morceau , et particulièrement le roi de Danemarck, à qui elle siéiait parfaitement bien. Ce prince la bloqun pendant ces dernières guerres avec vingt -cinq raille hommes ; ayant vu les troupes auxiliaires

ET DE HOLLANDE. iSg

qui lui venaient de toutes paits, il ne nul rieij eiUieprendie davantage. Il a cédé depuis peu , pendai.t son vivant , toutes les préienlious qu'il pouvait avoir sur cette ville, moyennant la somme de deux cent mille écus. Elle est gouvernée par quatre bourguemestres et dix - huit conseillers. Les femmes y sont très-belles; elles se couvrent le visage à l'espagnole. On professe la religion luthérienne dans cette ville, où on voit la cave du pin de cent ans. Les opéras n'y sont pas raal représentés ; j'y ai trouvé celui d'Alceste très-beau.

Tout le pays est très-bon et très-fertile en pâturages. Les chariots sont d'une commodité admiiable ; les chevaux en sont excellens, et courent continuellement.

VOYAGE DE DANEI\IARCR.

Un Hambourg nous partîmes pour Copenhague, qui en est éloigné d'environ cent vingt lieues. Nous vîmes à Pinnenberg, à trois milles de la ville , la reine mère du roi de Daneraarck, qui allait aux eaux de Pyrmont avec le prince George son fils, et cadet du roi. De Pinnenberg à Issoe , Rensburg, Flensburg, Assen , Niébury , Castor, Rochild. Cette ville était autrefois la demeure des rois de Danemarck : on y voit encore leur sépulture; celle de Christian I, est belle. Nous y vîmes le modèle de sa statue, et à peine y pus-je atteindre.

La reine-mère est de la maison de Lunébourg. Elle allait au camp trouver la jeune reine , avec laquelle elle ne s'accommode pas bien , et ne reçoit point la visite des ambassadeurs, parce qu'ils visitent la jeune reine devant elle.

Toutes ces villes sont assez jolies : les

VOYAGE DE DANEMARCK. i6i femmes y portent toutes sorleç de paniers d'un osier très-fin sur la tête. A Assen je perdis une valise.

Frédéric III a été le premier roi sons lequel le royaume soit devenu héréditaire : il fut aidé des bourgeois de Copenhague , qui ne pouvaient souffrir la tyrannie de la noblesse. Ils le favorisèrent dans son entreprise, et le récompensèrent de ses services. Les bourgeois et les paysans étaient si maltraités des nobles , qu'ils pouvaient tuer une personne en mettant un écu sur le corps du défunt. Frédéric ne voulut point leur ôter ce privilège ; mais il ordonna qne quand un bourgeois ou un paysan tuerait un noble, il en mettrait deux.

Le cercueil qui enferme le corps de Frédéric III, dernier roi de Danemarck, et père du régnant, est très-riche, couvert de quantité d'ouvrages d'argent,

Copenhague est située sur la mer Baltique fort avantageusement. Elle est frontière du côté de la province de Schonen, et a soutenu le siège fort vigoureusement , pendant deux ans , contre le grand Gustave Adolphe, père de la reiue Christine, que nous avons vue à

iRa VOYAGE

Rome. Les clochers de Sainte-Marie portent

les marques de ce ?iége.

liC louvre est un bâtiment fort commun, couvert de cuivre, qui fut autrefois la demeure des évéques, quand les rois tenaient leur cour à Rochild. L'écurie est belle et trèslongue, fort bien remplie de chevaux ; et le mai)ége, qui est auprès , est une pièce assez cuiieuse. Ce fut où l'on fit le carrousel, quand la reine de Suède sortit de Copen« hagiie.

Il n'y a donc rien de considérable à voir en cette ville pour les bâtimens, si vous en exceptez le palais de la reine-mère, le jardin du roi, et celui du duc de Guldenleu; c'est ainsi que s'appellent tous les premiers bâtar Is des rois de Danemarck : ce mot veut dire lion Jore ; et quand le roi régnant a un Guldenleu , celui du défunt prend le titre de haute excellence.

Nous fûmes quatre jours et quatre nuits à faire cent vingt lieues, et nous arrivâmes à Copenhague le jeudi à porte ouvrante; nous logeâmes au Krants.

Le roi Frédéric III était archevêque dft Brêrae , et fut élu roi par le décès de son

DE DANEMARCK. ifiS

aîoé. Il ent six etifans, deux garçons et quatre filles; le roi Christian, le prince George. L'aînée des filles , Anne-Sophie, a été ma» riée au duc de Saxe Geoigc III; une autre au ducdeHolstein ; la troisième, Sophie-Aniéiie, à Guillaume , paiaMu du Rhin , frère de madame d'Orléans; et la quatrième, la plu* jeune, Ulrique Eléonore, au roi de Suède.

Le roi Christian V , à présent régnant, a cinq enfans : trois garçons ; le prince Frédéric, âgé de onze ans; le prince Christian, de six; et le prince Chai les, d'un : deux filles ; la première s'appelle Sophie , et l'autre

La tour de l'observatoire, sur laquelle ub carrosse peut monter, est une pièce fort curieuse. Elle fut bâtie par Frédéric II. Du haut de la tour on découvre toute la ville, qui ne nous parut pas fort grande, mais presque de tous côtés environnée d'eau. On y voit un globe céleste de cuivre, fait de la main de Tycliobrahé , nialliémalicien fameux, originaire du pays.

La bourse est un fort beau bâtiment qui fait face an louvre. Son clocher est construit d'une manière assez particulière : (jualre lé-

ï64 VOYAGE

zards, dont les queues s'élèvent en l'air , en forment Ja flèche. C'est là où se vendent toutes les curiosités, comme au palais»

On voit dans le port les vaisseaux du roi , au nombre de cinquante ou soixante, dont l'amiral est de cent pièces de canon. Les rois de Danemarck n'ont jamais mis plus de vaisseaux en mer ; et la dernière bataille qu'ils remportèrent sur les Suédois leur a acquis un renom éternel.

L'arsenal est garni de quantité de trèsbelles pièces de canon : il y en a même d'acier fort poli , qui ont été faites en Moscovie. On voit au-dessus une salle pleine d'armes pour soixante mille hommes, un ''chariot qui Ta de lui-même, et un autre dans les roues duquel il y a une horloge qui sonne d'heure en heure par le mouvement des roues. Toutes les dépouilles que les Danois remprarlèrent ces dernières guerres sur les Suédois s'y voient , avec tout l'équipage des dix-sept vaisseaux qu'ils prirent pour une seule fois.

Le cabinet du roi est au-dessus de la bibliothèque. Ce sont plusieurs chambres remplies de curiosités ; entre autres une queue de cheval , qui est la marque d'autorité , et que

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les bâchas mettent devant leurs tentes lorsqu'ils sont à l'armée; le grand-seigneur trois, et le visir deux. Nous y vîmes une belle manaragore femelle, les pantouffles d'une fille qui fut taponata sans en rien sentir, Tongle qu'où dit être de Nabucbodonosnr , et un desenfans de cette comtesse de Flandres qui en mit au monde autant que de jours en l'an. Le roi est un prince assez bien fait, qui se plaît à tous les exercices, comme la chasse et monter à cheval. 11 est âgé de trentequatre ans, et a épousé Charlotte-Amélie, fille du landgrave de Hesse.

Il n'y a point de langue plus propre à demander l'aumône que la danoise ; il semble toujours qu'ils pleurent.

Les royaumes de Danemarck et de Norvège appartiennent au même maître. Ils regardent au levant le royaume de Suède, au couchant l'Angleterre : au nord ils ont la mer Glaciale , et au midi l'Allemagne, à laquelle ils sont attachés vers l'isthme par le duché de Holstein : cette partie , présentement appelée Jutland, que les anciens connaissaient sous le nom deChersonèse cimbrique, entre rocéan et la mer Baltique.

i66 . VOYAGE

Le Danemarck e?t un pays très-gras et très-abondant , consistant en quantité? d'îles, dont les plus renommées sont Zé'and , Falster , Langeland , la Land , et Funf , renommée par cette dernière victoire qui sauva le royaume de sa perte totale, lorsque les Danois , secondé^, des Hollandais , défirent dans cette île Chaule? Gustave, lequel avait tenu deux ans Coyienhague assiégée. Le roi de Danemarck est encore maître de l'île d'Islande, qu'on croit être Vultima Thaïe connue des anciens Cette île, malgré les neiges qui la couvrent, ne laisse pas d'avoir des montagnes brûlantes qui vomissent les feux et les flammes de leur sein , et auxquelles les poètes islandais comparent le sein de leur maîtresse. Il y a des lacs fumans qui coiivei tissent en pierre tout ce qu'on y jette, et plusieurs autres merveilles qui rendent cette île recommandable. La Norwège s'étend tout le long de la côte de la mer, jusqu'au château de Waidbos, qui est par-delà le cap du Nord , en approchant du côté de la mer Blanche, sur laquelle est Archangel , port de mer de Moscovie. Cette étendue de terre lui a été laissée par le traité de paix fait

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