‹ ŒuvresChapitre 140 sur 279 · DE CLAIRE · texte numérisé non relu

DE CLAIRE

Vous avez plus d'amour que de délicatesse, et savez mieux faire des sacrifices que les faire valoir. Y pensez-vous décrire à Julie sur un ton de reproches dans I état où elle est? et parceque vous souffrez, faut-il vous en prendre à elle qui souffre encore plus? Je vous l'ai dit mille fois, je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous; toujours prêt à disputer sur tout, l'amour n'est pour nous qu'un état de guerre; ou, si quelquefois vous êtes docile, c'est pour vous plaindre ensuite de lavoir été. Oh! que de pareils amants sont à craindre! et que je m'estime heureuse de n'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut congédier quand on veut, sans qu'il en coûte une larme à personne!

Croyez-moi, changez de langage avec Julie si vous voulez qu'elle vive ; c'en est trop pour elle de supporter à-la-fois sa peine et vos. mécontentements. Apprenez une fois à ménager ce cœur trop sensible; vous

lui devez les plus tendres consolations : craignez d'aupmenter vos maux à force de vous en plaindre, ou du moins ne vous en plaignez -qu'a moi qui suis l'unique auteur de votre éloignement. Oui , mon ami , vous avez deviné juste; je lui ai suggéré le parti qu'exigcoit son honneur en péril, ou plutôt je 1 ai forcée à le prendre en exagérant le danger; je vous ai déterminé vousmême, et chacun a rempli son devoir. J'ai plus fait encore; je l'ai détournée d'accepter les offres de milord Edouard; je vous ai empêché d être heureux, mais le bonheur de Julie m est plus cher que le vôtre ; je savois quelle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parents à la honte et au désespoir; et j ai peine à comprendre , par rapport à vous-même , quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu'il en soit , voilà ma conduite et mes torts ; et , puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule; si ce n'est pas cesser d'être ingrat, c'est au moins cesser d être injuste. Pour moi, de quelque manière que vous en usiez, je serai toujours la même envers vous; vous me serez cher tant que Julie vous aimera, et je dirois davantage s il étoit possible. Je ne me repens d'avoir ni .favorisé ni combattu votre amour. Le pur zèle de l'amitié qui m'a toujours guidée me justifie également dans ce que j ai tait pour et contre vous; et, si quelquefois je. m intéressai pour vos feux plus peut-être qu'il ne sembloit me convenir, le témoignage de mon cœur suffit à mon repos ; je ne.rougirai jamais des services que j ai pu rendre à mon amie, et ne me reproche que leur inutilité,

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