DE L AMANT DE JULIE A MADAME D'ORBE
Je pars , chère et charmante cousine , pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n'ai pu jouir dans celui-ci. In^ sensé que je suis ! je vais errer dans l'univers sans trouver un lieu pour v reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous ! mais il faut respecter les volontés d'un ami , d un bienfaiteur, d un père. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie et la vertu l'ordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus L'Europe ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où régnent d éternels orages; dans trois ans peut-être...
' Je n'entends pas trop bien ceci. Kensinglon n'étant qu'à un quart de lieue de Londres, les seigneurs qui vont à la cour n'y couchent pas : cependant voilà milord Edouard forcé d'y pa~jei je ne sais combien de jours.
Qu'il seroit affreux de ne vous plus voir ! Hélas ! le plus grand péril est au fond de mon cœur : car , quoi quil en soit de mon sort, je l'ai résolu, je le jure; vous me verrez digne de paroître à vos yeux , ou vous ne me reverrez jamais.
Milord Edouard , qui retourne à Rome , vous remettra cette lettre en passant , et vous fera le détail de ce qui me regarde. Vous coiïnoissez son ame, et vous devinerez aisément ce qu'il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne , jngez aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. Ah ! milord, vos yeux les reverront !
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d'être mère ! Elle devoit donc l'être?.. . Ciel inexorable ! ... O ma mère! pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa colère?
Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures et célestes âmes. Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de vous est le seid objet digne du cœur de l'autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d'un infortuné qui n'existoit que pour partager entre vous tous les sentiments de son ame , et qui cessa de vivre au moment qu'il s'éloigna de vous. Si jamais... J'entends le signal et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles : il faut monter abord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être m engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon
cœur agité !