‹ ŒuvresChapitre 6 sur 279 · PARTIE I, LETTRE I. 3'J · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I. 3'J

danger, jusqu'au plus puéril de tous. Je tremble toujours d'y rencontrer votre main, et je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours. A peine se pose-t-ellc sur la mienne, qu'un tressaillement me saisit; le jeu me donne la fièvre ou plutôt le délire : je ne vois , je ne sens plus rien ; et , dans ce moment d'aliénation, que dire, que faire, où me cacher, comment répondre de moi ?

Durant nos lectures , c'est un autre inconvénient. Si je vous vois un instant sans votre mère ou sans votre cousine, vous changez tout-à-coup de maintien; vous prenez un air si sérieux, si froid, si glacé, que le respect et la crainte de vous déplaire m'ôtent la présence d'esprit et le jugement, et j'ai peine à bégaver en tremblant quelques mots d'une leçon que toute votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi linégalité que vous affectez tourne à-la-fois au préjudice de tous deux : vous me désolez et ne vous instruisez point, sans que je puisse concevoir quel motif fait ainsi changer d'humeur une personne si raisonnable. J'ose vous le demander, comment pouvez-vous être si folâtre en public, et si grave dans le téte-à-tête? Je pensois que ce devoit être tout le contraire , et qu il lalloit composer son maintien à proportion du nombre des spectateurs.- Au lieu de cela, je vous vois, toujours avec une égale perplexité de ma part, le ton de cérémonie en particulier, et le ton familier devant tout le monde. Daignez être plus égale, peut-être serai-je moins tourmenté.

Si la commisération naturelle aux âmes bien nées peut vous attendrir sur les peines d'un infortuné au-

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quel vous avez témoigné quelque estime, de légers changements dans votre conduite rendront sa situation moins violente , et lui feront supporter plus paisiblement et son silence et ses maux. Si sa retenue et son état ne vous touchent pas , et que vous vouliez user du droit de le perdre , vous le pouvez sans qu il en murmure : il aime mieux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui le rendit coupable à vos yeux. Enfin , quoi que vous ordonniez de mon sort, au moins n'aurai-je point à me reprocher d'avoir pu former un espoir téméraire ; et si vous avez lu cette lettre , vous avez fait tout ce que joserois vous demander, quand même je n'aurois point de refus à craindre.

LETTRE IL

A JULIE

Que je me suis abusé, mademoiselle, dans ma.pre-' mière lettre ! Au lieu de soulager mes maux , je n'ai fait que les augmenter en in exposant à votre disgrâce, et je sens que le pire de tous est de vous déplaire. Votre silence , votre air froid et réservé , ne m'annoncent que trop mon malheur. Si vous avez exaucé ma prière en partie , ce n'est que pour mieux m'en punir.

E poi eh' amor di me vi fece accorta,

Fur i Liondi eapelli allor velati,

E l' amoroso sguardo in se raccolto '.

1 Et l'amour vous ayant rendue attentive , vous voilâtes vos blonds cheveux, et recueillîtes en vous-même vos doux regards.

Métast.

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