‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 158 · APOLOGIE DE L'ÉTUDE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE L'ÉTUDE

VJE titre paraîtra sans doute une méprise : c'est , dira-t-ou , reloge et non l'apologie de l'étude que vous voulez faire ; pourquoi entreprendre de plaider une cause qui en a si peu de besoin? Et qu'y a-t-il de plus propre que l'étude à nous consoler , à nous instruire, à nous rendre meilleurs et plus heureux ? Et làdessus on débitera des maximes qu'on croira bien vraies , parce qu'elles seront bien triviales ; et on citera le beau passage de Cicéron sur l'avantage des lettres, dans son oraison pour le poëte Archias ; et on croira cet avantage prouvé sans réplique ; car que répondre à un passage de Cicéron?

Tel sera infailliblement le langage de tous ceux qui, n'ayant point attaché leur existence à la culture des lettres , n'y cherchent et n'y trouvent qu'un délassement sans prétention , peu fait pour amener le dégoût , et pour éveiller l'envie.

Il n'en sera pas tout-à-fait de même , si nous interrogeons ceux qui ont embrassé l'étude par choix, par état, par le désir de la considération et l'estime ; car c'est un prix auquel les gens de lettres aspirent , ils mentent quand ils affectent de le dédaigner. Mais demandons à la plupart d'entre eux quel fruit ils ont tiré de leurs veilles ? Leur réponse peu consolante nous apprendra que pour connaître les incouvéniens secrets d'une profession, il faut s'adresser à ceux qui l'exercent, et non pas à ceux qui ne font que s'en amuser.

L'expérience l'a dit long-temps avant Horace : on ne se trouve heureux qu'à la place des autres , et jamais à la sienne ; le seul avantage que donnent les lumières , si c'en est un , est de n'envier l'état de personne , sans en être plus content du sien.

N'imaginons pourtant pas , car il ne faut point s'exagérer ses propres maux, que le bonheur soit incompatible avec ^a culture des lettres. Dans cet état comme dans les autres , quelques prédestinés échappent à la loi commune ; et chacun se flatte qu'il sera le prédestiné : sans cela , il faudrait être imbécile pour ne pas brûler ses livres , à commencer par ceux qu'on pourrait avoir faits. Mais la même Providence , qui semble avoir attaché le bonheur à la médiocntc du rang et de la fortune , semble aussi l'avoir attaché de même à la médiocrité des talens, apparemment pour nous guérir de l'ambition en tout genre. Celte médiocrité contente et tranquille, qui nourrit doucement l'amour* 4- 1

s APOLOGIE

propre , sans effrayer celui de personne , qui permet de se croire quelque chose sans trop de y«Bi|ë , et aui autres de iious compter pour rien sans trop d'injustice , cette médiocrité d*or, pour appliquer ici une belle expression d'Horace , fait jouir ceux qui l'ont en partage d'une félicité obscure , et par là même plus assurée et plus durable. On peut comparer les talens médiocres k ce qu'on appelle dans l'Etat la bourgeoisie aisée, c'est-à-dire à la classe de citoyens la moins enviée et la plus paisible.

Ce&t principalement de cette partie de gens de lettres que aoiu devons prévenir les reproches. G>mme ils jouissent à leur •ise , en fait de réputation , d'une fortune bornée , mais très* suffisante pour eux , et que personne ne leur dispute , ils se pquenty entre autres qualités , d'un grand zële patriotique pour Ift littérature ; car le patriotisme dans les âmes vulgaires ( je ne dis pas dans les grandes âmes ) n'est guère que le seatiment d^ son bien-^tre ^ et la crainte de le voir troubler.

Quel mal vous ont fait les gens de lettres , me diront ces zélés citoyens, pour vouloir les dégoûter de leur état ? Digne imitateur de ce poëte y qui exhortait les Romains à jeter dans la mer tout leur argent pour être parfaitement heureux , venez-vous nous conseiller , pour être plus heureux aussi , de mettre le feu à nos liiMiothëques ? N'excepterez- vous pas au moins de cette proscription générale , cinq ou six philosophes modernes , et par conséquent privilégiés ? Ne peut-on pas même espérer que leurs ouvrages , dispersés dans la foule des autres livres y obtiendront grâce pour le reste y comme autrefois un patriarche demandait grâce pour une ville coupable en faveur de quelques justes ?

On ne peut répondre qu'en riant à de pareilles déclamations. Si c'est se montrer l'ennemi des gens de lettres y que de leur parler avec intérêt des peines de leur élat, ceux qui prendraient ti légèrement l'alarme pour nous accuser, pourraient faire le prooès , sans le savoir, à leurs meilleurs amis. En effet , s'ils trouvaient aujourd'hui dans un livre , sans nom d'auteur» que Us ItitWH Me giién'ssent de rien , c^vl elles ne nous apprennent point é vivre , mais à disputer; que la raison est un mauvais présent Jait à rhqmme ; que depuis cjue les savans ont paru, on ne voit plus de gens de bien; ils ne manqueraient pas d'attribuer celte •Mire de l'^prit et des talens à quelque déclamateur moderne , •nÛ dies paradoxes et des spphismes ; l'antiquité* diront-ils, était trop sage pour penser de la sorte , et encore moins pour l'écrire. Cest là pourtant ce qu'ont dit et répété Socrate, Sénèque , Cicéron même , et après eux Montaigne et cent autres. Que cooclare de ces traits lancés contre les lettres par ceux qu'elles ont le plus occupés et le plus illustrés , et qui même en ont parlé ailleurs

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DE i; ETUDE. 3

lYec tant dVlog€s?Rien autre chose, sinon que la passion de Fëtnde , ainsi que toutes les autres , a ses instané d'humeur et de dégoût, /Comme ses momens de plaisir et d'enitreraent ; que dans ce combat du plaisir et du dégoût , le plaisir est apparemment le plus fort, puisqu'en décriant les lettres on continué k »*y livrer ; et que les Muses sont pour ceux qu'elles favorisent une maîtresse aimable et capricieuse , dont on se plaint quelquefois , et à laquelle on revient toujours.

On a dans ces derniers temps attaqué la cause deè lettres aveti de la rhétorique , on Ta défendue avec des lieux communs : oti ne pouvait , ce me semble , la plaider comme elle le mérite , qu'en la décomposant , en l'envisageant par toutes ses faces , en j appliquant en un mot la dialectique et l'analyse : par malheur la dialectique fatigue , les lieux communs ennuient , et la l^hétorique ne prouve rien ; c'est le moyen que la question ne soit pas sitôt décidée. Le parti le plus raisonnable serait peut-être de comparer les sciences aux alimens qui , également nécessaires à tous les peuples et à tous les hommes , ne leur convienn^ïrt pourtant ni au même degré ni de la même manière. Mais cette vérité trop simple n'eût pas produit des livres.

Quoi qu'il en soit , ceux qui ont décrié la culture de l'esprit comme un grand mal , désiraient apparemment que leur celé ne fût pas sans fruit , car ce serait perdre des paroles que ûe prêcher contre un abus qu'on n'espère pas de détruire : or, dans cette persuasion , je m'étonne qu'ils aient cru porter aux lettres la plus mortelle atteinte, en leur attribuant la dépravation des mœurs. Supposons pour un moment cette imputation aussi fotidée qu'elle est injuste ; si les gens de lettres sont en effet coupables du désordre dont on les accuse , n'a-t-on pas dû s'attendre qu'ils en- soutiendraient tranquillement le reproche? La peinture du mal pourra-t-elle les trouver sensibles , lorsque le mal même les touche si peu ? Ils continueront à éclairer et k pervertir le genre humain. Mais si on avait, comme je le suppose, un désir sincère de les convertir en les effrayant, on pouvait , ce me semble , faire agir un intérêt plus puissant et plus sûr,* celui de leur vanité et de leur amour-propre ; les représenter courant sans cesse après des chimères ou des chagrins; leur montrer d'une part le néant des connaissances humaines , l=a futilité de quelques unes , l'incertitude de presque toutes ; de Tautre , la haine et Tenvie poursuivant jusqu'au tombeau 1rs écrivains célèbres , honorés après leur mort comme les premier^ des hommes , et traités comme les derniers pendant leur vie ; Homère et Milton , pauvres et malheureux; Aristote et DeseiMTtes , fuyant U persécution ; le Tasse , mourant sans avoir

joni dé sa gloire ; Corneille , dégoûté du théâtre , et n*j rentrant que pour s'y tramer avec de nouveaux dégoûts ; Racine , déses^ péré par ses critiques ; Quinault , victime de la satire; tous enfin se reprochant d'avoir perdu leur repos pour courir après la re*nommée. Voilà , pourrait-on dire aux jeunes littérateurs , le sort qui vous attend si vous ressemblez à ces grands hommes. Peut-^étre après la lecture d'un pareil livre , serait-on tenté de fermer pour jamais les siens y comme on allait se tuer autrefois au sortir de l'école de ce philosophe mélancolique , qui décriait la vie au point d'en dégoûter ses auditeurs , et qui gardait pour lui le courage de ne se pas tuer.

Il est vrai que dans ce triste et effrayant tableau , oh l'on tra* cerait avec les couleurs de l'éloquence les malheurs essuyés par les gens de lettres^ il faudrait bien se garder, pour ne pas manquer son but , d'y opposer les marques d'honneur, de considération et d'estime que les talens ont reçus tant de fois. Mais l'éloquence n'en use pas autrement ; elle ne peint jamais que de profil.

La raison l'admire sans lui céder ; elle s'en amuse et s'en défie. Eclairés par cette raison froide , mais équitable , écoutons-la dans le silence. Envisageons d'abord l'étude en elle-même, et bornons - nous , dans cet écrit , à quelques réflexions moitié tristes, moitié consolantes , sur les dégoûts qu'on y éprouve, et sur les ressources qu'on peut y trouver.

La paresse est naturelle à l'homme. On objectera qu'il est condamné au travail ; mais, puisqu'il y est condamné , ce n'était donc pas sa première destination. Semblable à un pendule qu'une force étrangère a tiré de son repos , il tend à y revenir sans cesse. Mais , pour suivre la comparaison , ce même pendule , une fois éloigné de sa situation naturelle , y retombe mille fois sans s'y arrêter^ jusqu'à ce que son mouvement , ralenti peu à peu par le frottement et par la résistance , soit enfin totalement détruit. Il en est de même de l'homme ; sans cesse le penchant le ramène au repos , et sans cesse l'agitation que ses désirs lui ont imprimée, Ten fait sortir pour le chercher encore, jusqu'à ce que son âme , usée peu à peu par ces désirs mêmes , et par la résistance qu'elle a éprouvée pour les satisfaire , jouisse enfin d'une triste et tardive tranquillité. Nous portons deux hommes en nous , un naturel et un factice. Le premier ne connaît d'autres besoins que les besoins physiques , d'autres plaisirs que celui de les contenter , et de végéter ensuite sans trouble , sans passions et sans ennui. L'homme factice , au contraire , a mille besoins d'institution, et pour ainsi dire métaphysiques, ouvrage de la société, de l'éducation, des préjugés, d«

rhabitude , de Tinégalité des rangs. Si rëUt dont nous jouissons parmi nos semblables nous met à portée de satisfaire sans aucun travail les besoins physiques et réels , les besoins factices et métaphysiques viennent s'offrir alors comme un aliment nécessaine à nos désirs, et par conséquent à notre existence. Or, de ces besoins imaginaires , souvent plus impérieux que les besoins naturels, le plus universel et le plus pressant est celui de dominer sur les autres, soit par la dépendance oii ils sont de nous , soit par les lumières qu'ils en reçoivent. Chacun songeant donc également , et à se tirer de lui-même , et à faire désirer aux autres d'être k sa place, celui-ci aspire aux grandes richesses» celui-là aux grands honneurs; un troisième espère trouver dans le sein de la méditation et de la retraite un bonheur plus facile et plus pur. Ainsi , tandis que la plus grande partie des hommes , condamnés aux sueurs et à la fatigue , envie l'oisivetë de ses semblables , et la reproche à la nature , ceux-ci se tourmentent par les passions , ou se dessèchent par l'étude » et l'ennui dévore le reste.

Pénétrons dans un de ces asiles, consacrés par le philosophe à la solitude et aux réflexions. Interrogeons-le au milieu de ses méditations et de ses livres ; sachons de lui s'il est heureux j et offrons-lui , s'il est possible, les moyens de l'être.

Vous voyez, me disait il n'y a pas long-temps un savant cé^ lèbre , cette bibliothèque immense que j'habite. Que de biens à la fois , ai-je dit en y entrant , comme cet animal affamé de la fable ! Que de moyens d'être heureux sans avoir besoin de personne ! J'ai passé mes plus belles années à épuiser cette vaste collection ; que m'a-t-elle appris ? L'histoire ne m'a offert qu'incertitude; la physique que ténèbres; la morale que vérités communes , ou paradoxes dangereux ; la métaphysique que vainei subtilités. Après trente ans d'étude , vous me demanderiez en vain pourquoi une pierre tombe , pourquoi je remue la main y pourquoi j'ai la faculté de penser et de sentir. Sans des lumières supérieures à la raison , qui ont servi plus d'une fois à consoler mon ignorance , aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que je suis , d'où je viens et oii je dois aller ; et je dirais de moi-même, jeté comme au hasard dans cet univers, ce que le doge de Gênes disait de Versailles ; ce qui m étonne le plus ici , c'est de m y voir.

Rebuté des livresqui promettent l'instruction , et qui tiennent si mal ce qu'ils promettent , les ouvrages de pur agrément semblaient me préparer quelques ressources ; nouvelle erreur. Je n'ai trouvé dans-4a foule des orateurs que déclamations ; dans la multitude des poètes , que pensées fausses ou communes ,

«xprimée* avec ejQbrt et avec appareil ; dans la Buëf> des ror mans, que fausses peintures du monde et des hommes. Les pa»^ sions que ces derniers ouvrages prétendent nous développer» pavaissent bien froides à un cœur inaccessible aux passions , et peut-etre plus froides encore quand on en a une; quelle distance on trouve alors entre ce qu'on lit et ce qu'on sent !

Il m'est revenu dans l'esprit , après Unt de lectures inutiles et fatigantes, qu'il y avait des livres qu'on appelle /oi/rJMii/j: , dea^ tinés â recueillir ce qu'il jade meilleur dans les auti^s."^ J'aurais *wn dû , me dis-je à moi-même , commencer par ces livres-là ; ils m'auraient épargné bien du dégoût et de la peine. J'ai donc ouvert un des deux cents journaux qu'on imprime tous les mois en^urope : ce journal faisait un grand éloge d'un livre nouveau qui ne m'était pas connu ; sur la parole du journaliste je me suis empressé de lire ce livre , qui m'est tombé des mains dès les premières ^f^es. Alors , par curiosité seulement, car je ne pou*, ▼•is plus m'çn fier aux journaux , j'ai voulu voir ce que les autres journalistes disaient de cet ouvrage , si célébré par leov ^T^^ere^tx, si peu digne de l'être. Il était loué par les uns, déchiré par les autres ; mais par malheur ceux qui lui rendaient justice louaient d'autres ouvrages que j'avais lus, et qui m valaient pas mieux ; j'ai vu qu'il n'y avait rien à apprendra dans la lecture des journaux , sinoa que le journaliste est l'ami ou Fennemi de celui dont il parle, et eela ne m'a pas paru fiort intéressant à savoir.

^ dit que la bibliothèque d^Alexandrie avait cette inscr^tio» fastueuse. Le trésor des remèdes de Vâme; mais le trésor dea remèdes de l'âme ne me parait pas plus riche que tant de vastes pharmacopées qui annoncent des remèdes pour tous les maux d* corps , et qui guérissent fort peu de maladies.

J'avouerai cependant, car il faut être juste , que dans ces archives de frivolité, d'erreur et d'ennui, j'ai distingué quelquea historiens philosophes , quelques physiciens qui savent douter , quelques poètes qui joignent le sentiment à l'image , quelquea orateurs qui unissent le raisonnement à l'éloquence ; mais U nombre en est trop petit , trop étouffé par le reste , pour me réconcilier avec cette vast« collection de livres : Je la compare à ce» tristes maisons , destinées à renfermer de» insensés ou des imbéciles, avec quelques gens raisonnables qui les gardent.,, etqui ne suffisent pas pour embellir un pareil séjour.

Las de m'ennuyer des pensées des autres, j'ai voulu lenr don* lier les miennes ; mais je pois me flatter de laor avoir rendtt tout l'ennui qoe j'avais reçu d'eux.

L'histoire a été mon coup d'esaai : j'en ai fait nne oii je m'exr

primais librement sur dés personnes redoutables : ear On tà^^ irait assuré que les traits hardis étaient uta mojen sÂr de plaire. Ces traits m'ont fait des ennemis crnets de ceux qui en étaient l'objet. J'ai été traité d'écrivain dangereux par les intéressés , et d'étourdi par les indifférens ; les critiques m'on^ assailli dé toutes parts ; et au lieu d'un peu de fumée sur quoi je comptais , )e n'ai recueilli que des chagrins et des ridicules.

Le public , me suis-je dit pour me consoler , le public en per* sonne me vengera ; je me présenterai à lui sur la scëne drahiatique pour y être couronné par ses mains. Plein de cette con«» fiance et d'une étude profonde des règles du théâtre , j'ai fait une tragédie , elle a été sifflée ; une comédie , elle n'a pas été jui* qu'à la fin.

C'est le propre des malheurs de ramener à la philosophie , comme le joueur qui a tout perdu revient à sa maîtresse ; cette philosophie , qui prétend nous dédommager de tout , m'ouvrait ses bras et me restait pour asile. J'écrivis , le cœur serré , un long et triste ouvrage de morale , oii je croyais du moins avoir prêché la vertu la plus pure. Un imbécile assura que je réduisais tout à la loi naturelle. Mille plumes , et encore plus de clameurs , te sont élevées contre moi , et m'ont fait éprouver que la vérité éH comme les enfiins , qu'on ne la met point au monde sans dou-^ leur.

Ayant ainsi appris à mes dépend qu'il tle fkfit montfei* aux hommes , ni la vérité historique qui les blesse , ni la vérité phi« lojsophique qui les révolte , mais des vérités froides et palpables , qui ne donnent prise ni à la calomnie ni à la satire , je me suis jeté dans les sciences exactes , et j'ai fait enfin un livre dont on a dit du bien , mais qui n'a été lu de personne. Ce genre de suo ces, pire que toutes mes disgrâces , a achevé de me décourager.

Une seule espèce d'écrivains m'a paru posséder un bonheur lans trouble; c'est celle des compilateurs et commentateurs , là<^ borieusement occupés à expliquer ce qu'ils n'entendent pas, à louer ce qu'ils ne sentent point , ou ce qui ne mérite pas d'être loué ; qui pour avoir pâli sur l'antiquité , croient participer à sa gloire , et rougissent par modestie des éloges qu'on lui donne. J'envierais le bien-*être dont ils jouissent , s'il n'était pas fondé sur la sottise et l'orgueil ; mais ce genre de félicité me paraît trop fade , et je sens que je ne veux point être heureux à ce prix-là.

Déterminé à sortir pour jamais de ce cabinet , ou je n'aurais jamais dû entrer , la société , à laquelle j'avais renoncé presque des mon enfance , semblait devoir m'offrir des ressources , des plaisirs et des amis. Hélat ! les hommes se sont moqués de moi comme les livres , et j'ai trouvé les vivans pires que les morts.

Pour comble d'infortune , je ne suis plus dans l'âge des passions , ni à portée de trouver des ressources passagères dans cette illusion momentanée. Il ne me reste plus qu'à être , pour ainsi dire , spectateur de mon existence sans y prendre part, à voir, si je puis m'exprimer de la sorte, mes tristes jours s'écouler devant moi, comme si c'était les jours d'un autre ; ayant reconnu avec

goûté.

Personne , répondis-je à ce détracteur de l'étude , n'a plus sujet que vous d'être mécontent , et n*en a moius de se plaindre. D'abord , que de lectures vous deviez vous épargner , précisément pour être plus instruit ! Pourquoi, par exemple , avez-vous imaginé qu'en feuilletant , étudiant , compilant des livres de métaphysique , vous y trouveriez des lumières sur taut de questions , moitié creuses , moitié sublimes , l'écueil étemel de tous les philosophes passés , présens et futurs ? En repliant votre esprit sur lui-même, sans avoir besoin d'interroger celui des autres, vous auriez senti qu'en métaphysique ce qu'on ne peut pas s apprendre par ses propres réflexions , ne s'apprend point par la lecture ; et que ce qui ne peut pas être rendu clair pour les esprits les plus communs , est obscur pour les plus profonds.

C'était de même en sondant votre cœur , et non dans les subtilités des sophistes , que vous deviez étudier la morale; malheur à qui a besoin de lire des livres pour être honnête homme I

Vous voyez déjà qu'au milieu de cette vaste bibliothèque , ▼ous auriez di\ souvent vous écrier , à l'exemple de ce philosophe qui parcourait un palais rempli de meubles inutiles et fastueux , que de choses dont je nai que faire !

Les ouvrages de physique vous offraient une multitude de faits certains , et de raisonnemens hasardés : vous avez néglige les faits pour courir après les raisonnemens ; devez-vous être étonné d'avoir si peu appris? En suivant une route contraire , cette étude aurait été pour vous une source intarissable de plaisir et d'instruction ; vous y auriez admiré les ressources de la nature , celles de tant de grands génies, soit pour la forcer à se découvrir, soit pour la mettre en œuvre dans les différens arts , monumens admirables et sans nombre de l'industrie des hommes, soit enfin pour apercevoir la liaison et l'analogie des phénomènes dont vous vous plaignez d'ignorer les. premières causes. Souffrez que rÉtre suprême ne lève pour vous qu'un coin du voile. Vos regards allaient se perdre sur des objets placés trop loin de vous : ramenez-les sur tant de merveilles qui vous environnent, et que

tous n'avez pas voulu voir; et l'esprit humain vous étonnera également par son étendue et par ses bornes.

Votre mépris pour Térudilion est trëfr-in)uste. C'est elle qui nourrit et fait vivre toutes les autres parties de la littérature, depuis le bel esprit jusqu'au philosophe; il faut l'encourager par les mêmes principes qui dans un État bien policé font encourager les cultivateurs.

Peut-être auriez-vous raison de vous plaindre de l'incertitude de l'histoire, si elle ne devait pas être autre chose pour un philosophe que la connaissance aride des faits. Sans doute elle ne dit pas toujours la vérité; mais elle ne la dit encore que trop pour le principal objet que vous deviez vous proposer dans cette lecture, celui de connaître les hommes. Vous n'auriez pas été surpris en sortant de votre solitude de les trouver tels qu'ils sont ; et vous auriez appris à en aimer quelques uns, à fuir le reste, et à les craindre tous.

Les journaux , j'en conviens , disent encore moins vrai que l'histoire ; mais soyez équitable ; n'avez-vous jamais rien donné dans vos écrits à l'amitié , à la reconnaissance , à l'intérêt , peutêtre même à la haine ? Pourquoi exiger plus de perfection dans les autres ?

Vous êtes excusable d'avoir essayé de lire à la fois tant de poètes, d'orateurs et de romans , mais non pas de les avoir lus jusqu'au bout ; vos premières lectures en ce genre auraient dû vous persuader que les vrais ouvrages d'agrément sont aussi rares que les gens vraiment aimables. Tant pis pour vous cependant , si Corneille et Bossuet ne vous ont pas élevé l'âme , si Racine ne vous a pas arraché des larmes , si Molière ne vous a pas paru le plus grand peintre du cœur humain, si vous ne savez pas Quinault et La Fontaine par cœur. Je ne parle pas des anciens leurs maîtres , qu'il ne faut pourtant pas toujours louer , quoiqu'ils soient morts ; ni des vivans leurs disciples , qu'il faut savoir louer quelquefois , quoiqu'ils soient vivans.

Malheureux dans vos lectures par votre faute, vous deviez vous attendre à l'être de même dans vos ouvrages. Vous avez voulu faire une tragédie , et vous ignorez les passions; une comédie ,' et vous ignorez le monde ; une histoire , et vous ne savez pas que lorsqu'on écrit l'histoire de son temps , il faut se résoudre à passer pour satirique ou pour flatteur, et par conséquent se préparer d'avance à la haine ou au mépris.

Vous vous plaignez des critiques ; mais savez-voiis que se faire imprimer , est une manière tacite et modeste d'annoncer aux autres hommes , souvent très-mal à propos , qu'on croit avoir plus d'esprit qu'eux ; et deviez-vous vous flatter de ne point es-

lo APOLOGIE DE UÉTUDE.

fuyer là-dessus de contradiction ? Si la critique est juste et pleine d'égards , vous lui devez des remerchnens et de la déférence ; si elle est juste sans égards, de la déférence sans remerctmens ; si elle est outrageante et injuste , le silence et l'oubli.

Je ne doute point qu'on n'ait été trës-peu équitable sur l'ou— vrage de philosophie que vous avez mis au jour ; mais le premier fruit de la philosophie doit être de s'attendre à l'injustice, et de la pardonner d'avance, sans la braver et sans la craindre.

C'est à tort que vous vous affligez d'avoir eu dans les sciences exactes des éloges et peu de lecteurs. Dans ces sciences on n'a besoin de personne pour se juger : dans les matières de goût on n'est vraiment apprécié que par le jugement public. Dans le premier cas on est payé par ses propres mains , dans le second on ne peut l'être que par les mains des autres ; d'un côté plus d'éclat , mais plus de danger ; de l'autre une fortune moins brillante, mais plus sûre ; prenez votre parti, et choisissez.

Concluez en attendant , qu'avec du choix dans ses études , et de l'équité envers lui-même et envers les autres , l'homme de lettres peut être aussi heureux dans son état que le permet la condition humaine. Vous l'eussiez encore été davantage , si vous aviez su entremêler à propos la solitude et la société , l'étude et les plaisirs honnêtes : par là vous eussiez senti et goûté toute votre existence , dont vous n'avez joui qu'à moitié. Une partie de votre âme se rassasiait jusqu'au dégoût , tandis que l'autre périssait d'inanition ; vous auriez dû pressentir qu'un plaisir unique , auquel on se livre sans réserve , est trop sujet à s'user , et que le bonheur est comme l'aisance , qui se conserve par l'économie.

Il se peut faire , me répondit le philosophe, que j'aie en effet à m' accuser moi-même ; mais n'ai-jepas encore plus à me plaindre des autres ? Et là-dessus il s'emporta en satires contre les gens de lettres, en invectives contre les protecteurs, et en déclamations contre le public , dont il parla avec assez peu d'équité , et avec encore moins de respect. J'excusai les gens de lettres, je passai condamnation sur les protecteurs , et je défendis le public.

Peut-être oserai-je l'entretenir dans un autre moment de la saite de cette conversation ; aujourd'hui je craindrais trop de le fatiguer en le justifiant , même contre des imputations graves et peu respectueuses; la manière la plus criante de lui manquer de respect est de l'ennuyer . et c'est pour cela que je finis.

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