‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 19 · A M. DE CONDORCET · texte numérisé non relu

A M. DE CONDORCET

sua MADAME GEOFFRINS

Quis detiderio sit pudor, aut moduSf Tarn cari capitis !

HoRAT. lib. I y od. 3o.

L 0T7S ceux qui comme vous , mon cher ami , sont touchés des honneurs qu'on rend à la vertu , viennent de lire avec la plus vive sensibilité deux portraits intéressans de madame Geoffrin , tracés par deux philosophes vertueux ' qui s'honoraient de son amitié , et dont l'amitié m'honore. Ils m'ont prévenu , heureusement pour sa mémoire , dans l'hommage que mon tendre sen^timent pour elle voulait consacrer à sa cendre : le tableau si vrai et si touchant qu'ils ont fait de cette femme respectable > la rendra chère à ceux même qui ne l'ont pas connue , et à tous les hommes de bien qui lui survivront ; que pourrais-je faire de plus pour elle ? Mais , comblé si long-temps de son amitié et de ses bontés , puis-je me refuser la triste consolation de verser aussi quelques pleurs et de tracer quelques mots sur cette tombe , déjà couverte d'éloges et de larmes ? dois-je craindre ce que diront sans doute ces cœurs sans vertu , que l'éloge de la vertu fatigue : Encore madame Geoffrin ! Oui , encore elle ! Ames sèches et frivoles , ce n'est pas pour vous que j'écris : âmes* tendres et sensibles , lisez-moi, et pardonnez-moi.

Je suis pourtant arrêté , en prenant la plume , par une réflexion douloureuse. La perte de cette digne femme est toute récente ; le souvenir de ses vertus vit encore dans la 'mémoire même des indififérens : mais une cruelle expérience ne m'aque trop appris avec quelle promptitude affligeante la vertu même est oubliée quand elle n'est plus ; mon âme se flétrit et se resserre , en envisageant avec douleur cet affreux abîme de l'oubli , oit tout va si rapidement se précipiter et s'engloutir. Hélas ! me snis-je dit , madame Geoffrin aura bientàt le même sort ; bientôt

' MM. Thomas et Morellec.

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y elle n'existera plus que dans le souvenir de quelques amis. Pour

prolonger, autant qu'il est en moi , sa vie dans la mémoire des autres oii elle ne devrait jamais finir , ne ferais-je pas bien de remettre à quelques mois ce faible t]:ibut de mon cœur ?... Mais ce cœur qui a besoin de se répandre , souffrirait trop à différer; et si dans quelques mois il ne doit plus parler qu'à moi , je suis bien sûr au moins qu'il me parlera toujours.

L'esprit de madame Geofifrin a été si bien saisi , apprécié , analysé par ses deux amis et les miens , que je n'ai garde de repasser sur cette peinture quelques traits informes qui ne feraient que l'affaiblir et l'altérer. Mais la peinture de son âme est inépuisable ; et c'est de son âme que je veux parler encore , parce que je voudrais qu'on en parlât sans cesse. D'ailleurs , mon cber ami , dans le peu que je vais vous dire , je parlerai beaucoup moins qu'elle, je ne ferai guëres que la répéter; et en faisant parler son âme , je peindrai encore son esprit , même sans le vouloir : car la sensibilité vive et profonde a un genre d'esprit qui n'appartient qu'à elle , et qui ne lui manque jamais.

On a dit à quel point la bonté de madame Geoffrin était agissante , inquiète , opiniâtre; mais on n'a peut-être pas assez dit ce qui ajoute infiniment à son éloge , c'est qu'en avançant en âge , sa bonté augmentait de jour en jour. Pour le malheur de la société humaine , l'âge et l'expérience ne produisent que trop souvent l'effet contraire , même dans les personnes vertueuses , si la vertu n'est pas en elles d'une trempe forte et peu commune. Plus elles ont d'abord senti de bienveillance pour leurs semblables , plus , en éprouvant chaque jour leur ingratitude , elles se repentent de les avoir servis et s'affligent de les avoir aimés. Une étude des hommes plus réfléchie , plus éclairée par la raison et par la justice , avait appris à madame Geoffrin qu'ils sont encore plus faibles et plus vains queméchans; qu'il faut compatira leur faiblesse , et souffrir leur vanité , afin qu'ils souf&ent la nôtre. Je sens iwec plaisir , me disait-elle , qu'en vieillissant je deviens pins bonne ; car je n'ose pas dire meilleure , parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse, comme la méchanceté de bien iT autres. J'ai fait mon prof t de ce que me disait soU" vent le bon abbé de Saint-Pierre , que la charité d'un homme de bien ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent , qiieUe devait s'étendre aussi jusqu'à Vindulgence dont leurs fautes ont si souvent besoin; et j'ai pris, comme lui, pour de~ vise ces deux mots : donner et pardonner.

La passion de donner , qui fut le besoin de toute sa vie , était née avec elle, et la tourmenta, pour ainsi dire, des ses pre-

PARTICULIÈBE. 5

mierts années. £tant encore enfant (Thamanité pardonnera ce détail) , si elle voyait de sa fenêtre quelques malheureux de-^ mander l'aumône , elle leur jetait tout ce qui se trouTait sous sa main y son pain , son linge , et jusqu'à ses habits. On la grondait de cette intempérance de charité j si je puis parler de la sorte ; on l'en punissait quelquefois : et elle reconunençait toujours.

Comme elle ne respirait que pour faire le bien , elle aurait voulu que tout le inonde lui ressemblât ; mais sa bienfaisance se gardait bien d'importuner celle des autres. Quand je raccnte^ài' sai t-elle^ ta situation de quelque infortuné à qui je voudraisprocurer des secours , je n^ enfonce point îa porte; je me place seulement tout auprès, et j'attends qu'on veuille bien m* ouvrir. Son illustre ami Fontenelle était le seul avec qui elle en usât autrement. Ce philosophe , si célèbre par son esprit , et si recherché pour ses agrémens , sans vices et presque sans défauts , parce qu'il était sans chaleur et sans passion ^ n'avait aussi que les vertus d'une âme froide , des vertus molles et peu actives , qui pour s'exercer avaient besoin d'être averties , mais qui n'avaient besoin que de l'être. Madame Geoffrin allait chez son ami , et lui peignait avec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager. Ils sont bien à plaindre, disait le philosophe ; et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine ; et puis il parlait d'autre chose. Madame Geoffrin le laissait aller ; et quand elle le quittait : donnez^moi y lui disaitelle , cinquante huis pour ces pauvres gens. Vous avec raison , disait Fontenelle ; et il allait chercher les cinquante louis j les lui donnait et ne lui en reparlait jamais y tont prêt k recommencer le lendemain 9 pourvu qu'on l'en avertit encore. On trouvera peut-être un peu sèche la bienÊEiisance du philosophe ; mais du moins on ne lui reprochera pas l'ostentation. Que le ciel donne à tous les hommes la bienfaisance, même avec autant de sécheresse , mais surtout avec autant de simplicité ; et que le genre humain bénisse la vertu active , qui sait , comme la digne amie de Fontenelle , mettre ce sentiment en action dans les cœurs ou il repose et attend qu'on le réveille.

Madame Geoff'rin avait tous les goàts d'une âme seiisible et douce : elle aimait les enfans avec passion ; elle n'en voyait pas un seul sans attendrissement ; elle s'intéressait à l'innocence et a la faiblesse de cet âge ; elle aimait à observer en eux la nature, qui , grâce à nos mœurs , ne se laisse plus voir que dans Tenfance ; elle se plaisait à causer avec eux , à leur faire des questionê , et ne 80u£frait pas que les gouvernantes leur suggérassent la réponse. Taime bien mieux , leur disait-elle, les soi^

tises çu^il me dira , que celles que vous lui dicterez Je vou-^

drais , ajoutait-elle , quonflt une question à tous les maUieu-» reux qui vont subir la mort pour leurs crimes : avez-vous aimé les enfans 1 je suis sûre quils répondraient que non.

On peut juger par-là qu'elle regardait la paternité comme le plaisir le plus doux de la nature. Mais plus ce plaisir était sacré pour elle , plus elle voulait qu'il fût pur et sans trouble. C'est pour cela qu'elle priait ceux de ses amis qui étaient sans fortune y de ne pas se marier. Que deviendront , leur disait-elle , vos pauvres enfans y s'ils vous perdent de bonne heure ? pensez à Vhorreur de vos derniers momens , quand vous laisserez malheureux après vous ce que vous aurez eu de plus cher ! Quel- ^ue^Hins de ceux à qui elle parlait ainsi se mariaient malgré ses remontrances ; ils lui amenaient leurs petits enfans ; elle pleurait, les embrassait, et devenait leur mëre.

Elle aurait voulu , non-seulement prolonger sa bienfaisance jusqu'après sa mort , mais là prolonger par les mains de ses amis : On les bénirait , disait-elle , et ils béniraient ma mémoire. Elle mit douze cents livres sur sa tête et sur celle d'un ami qui avait peu de fortune. Si vous devenez plus riche, lui dit-elle , donnez cet argent pour l'amour de moi quand je ne pourrai plus le donner.

Toujours occupée de ceux qu'elle aimait , toujours inquiète pour eux, elle allait même au devant de ce qui pouvait troubler leur bonheur. Un jeune homme à qui elle s'intéressait , jusqu'alors uniquement livré à l'étude , fut saisi et frappé , comme subitement, d'une passion malheureuse qui lui rendait et l'étude et la vie même insupportables : elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Madame Geoffrîn , qui connaissait cette femme , î'alla trouver : Je viens , lui dit-elle , vous demander une grâce ; ne témoignez pas à *** trop d'amitié ni d'envie de le voir , il deviendrait amoureux de vous , il serait malheureux , je le serais de le voir souffrir , et vous souffririez vous-même de lui avoir fait tant de mal. Cette femme , vraiment honnête , lui promit ce qu'elle demandait , et lui tint parole.

Comme elle rassemblait chez elle les personnes les plus distinguées par le rang et la naissance , qu'elle paraissait même les rechercher quelquefois , on s'imaginait qu'elle était trës-flallée de les voir. On la jugeait mal ; elle n'était en aucun genre la dupe des préjugés , mais elle les ménageait pour être utile à ses amis. Vous croyez , disait-elle à un des hommes qu'elle aimait le plus, que c'est pour moi que je vois des grands et des minis^

ires , détrûmpex-^ous y je les vais pour vous et pour vos sembla-' blés , qui pouvez en avoir besoin : si tous ceux que j'aime étaient het{reux etwages, ma porte serait tous les jours fermée à neuf heures, excepté pour eux*

Son indulgence pour les antres se montrait surtout dans la conversation. £IIe supportait jusqu'aux bavards, si insupporta-* blés à la bonté même , quand elle n'est pas k toute épreuve. En vérité, disait-elle , je m'en accommode assez , pourvu que ce soient de ces bavards tout court, qui ne veulent que parler, et qui ne demandent pas qu'on leur réponde* Mon ami Fontenelle, qui leur pardonnait comme moi, disait qu'ils reposaient sa poitrine : ils me font encore un autre bien $ leur bourdonnement in» signifiant est pour moi comme le bruit des cloches , qui riempé-^ che point de penser ,. et qui souvent jr invite. Les bavards à prétention y qui se croient faits pour qu'on les écoute , et dans qui le besoin de parler est un besoin de vanité , étaient les seuls 'qu'elle souffrit avec peine : encore avait-elle soin qu'ils ne s'en aperçussent pas. Je voudrais , disait-elle de l'un deux , quelors^ qu'il me parle , Dieu me fit la grâce et être sourde sans qu'il le sût} il parlerait et croirait que je l'écoute » et nous serions eonrtens tous deux. •

Avec tant de vertus,, de bonté, de bienfaisance, oreirait-on que madame Geoffrin eût des ennemis? eb ! qu'y faire? Fénélon en avait bien : il faut se soumettre k cette cruelle loi de la nature, et pleurer sur l'espèce humaine. Il est vrai que madame Geoffrin n'avait guëres d'ennemis que parmi les femmes , et j'en suis bien fâché pour elles ; encore dois-je avouer, â leur honneur , que ces ennemies étaient en bien petit nombre , et que toutes les femmes dont elle était vraiment connue , la chérissaient et la respectaient. Quand elle se voyait l'objet de la haine , le sentiment qu'elle lui inspirait était celui de la pitié , non pas de cette pitié qui méprise et qui humilie, mais de celle qui plaint et qui pardonne. Si vous trouvez ^ disait-elle à ses amis , des gens qui me haïssent , gardezrvous de leur dire le peu de bien que vous pensez de moi} ils m'en haïraient doivantage ; ils en seraient plus tourmentés , et je voudrais bien qu'ils ne le fussent pas.

Telle était , mon cher ami , celle que la vertu , la société ^ l'humanité enfin , dans tous les sens possibles de ce mot , ont eu le malheur de perdre , et que j'ai perdue plus que personne : elle m'aimait comme son fils ; ma confiance en elle était sans bornes. Hélas ! j'ai vu périr dans l'espace d'une année les deux personnes qui m'étaient les plus chères, et j'étais assez heureux pour que ces deux personnes s'aimasseut tendrement. Elles

étaient bien dignes Tune de l'autre , et bien dignes de s'aimer , quoique très-différentes par lenr caractère ; car les ftmes honnêtes et bienfaisantes ont , comme les pierres d'aimant , si je puis employer cette expression , un p6ie ami, par oii elles s'attirent et s'unissent fortement l'une à l'autre : que me reste-t-il dans la solitude oii mon cœur se trouve , que de penser à elles et de les pleurer ? La nature , qui nous a fait naître pour la douleur et pour les larmes , nous a fait , dans notre malheur ^ deux tristes prësens , dont la plupart des hommes ne se doutent guëres : la mort pour voir finir les maux qui nous tourmentent , et la mélancolie pour nous aider à supporter la vie dans les nlaux qui nous flétrissent. Le cœur encore tout plein de la première perte que je venais de faire, j'allais voir tous ïes jours madame Geoffrin , et m'affliger auprès d'elle et avec elle ; son amitié m'écoutait et me soulageait : ce bien qui m'était si nécessaire et si cher y m'a été enlevé peu de temps après ; et au milieu de ces sociétés , qui ne sont que le remplissage de la vie , je ne puis plus parler h personne qui m'entende. Je passais toutes mes soirées chez l'amie que j'avais perdue , et toutes mes matinées avec celle qui me restait encore ; je ne l'ai plus 9 et il n'y a plus pour moi ni soir ni matin.

J'ai vu madame Geoffiîn pendant les premiers jours de sa maladie, sur ce lit de douleur et de mort , oii elle a langui plus d'une année. Pourquoi faut'ilj me disais-je, qu elle disparaisse de la terr<f , elle qui va manquer à tant Garnis , à tant de mal-' heureux, et que fj reste encore , moi qui ne manquerai plus à personne !

Des circonstances cruelles m'ont privé même du plaisir douloureux de la voir jusqu'à la fin de sa vie , et d'adoucir , par les marques de ma tendresse , sa mort lente et prolongée. Son cœur m'appelait , et sa bouche n'osait obéir à son cœur ; j'étais condamné à la perdre un an plus tôt que les amis qui ont fermé ses yeux. Qu'il me soit au moins permis d'adresser à son ombre , si elle peut m'entendre , ces mots touchans que Tacite adressait à celle de son vertueux beau-père Agricola , enlevé par une longue mort à sa famille absente : Trop peu de larmes ont honoré vos derniers momens , et vos yeux en se fermant ont cherché les miens quils rCont pu trouver, ( Paucioribus lacrymis composita es, et novissimi in lucedesiderai^erealiquidoculitm\)lci , mon cher ami , la plume me tombe des mains, mes yeux se remplissent de larmes , et je ne vois plus ce que je vous écris. Adieu.

AU MEME

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