SUR LA MORT DE SON FILS
Partf y 3o septembre 1774*
IVloiisiEUR, M. le chevalier de Magailon nous a fait part, à mademoiselle de L'Espinasse et & moi , d'une lettre dans laquelle vous voulez bien nous témoigner votre reconnaissance du
PARTICULIËRE. 43
tendre attachenœat quQ nous avions l'un et l'autre pour M. le marquû de Mora '. C'est à no«s»mémes à vous remercier, monsieur, de vouloir bien attacher quelque prix au sentiment le pin» juste qui fût jamais , pour l'incomparable ami quelaous avons eu le malheur de perdre. Toutes les fois que notre nom pourra revenir à votre mémoire , nous vous prions d'être bien persuadé qu'au moment oii vous peosereis à nous , nous partageons amè^ rement votre douleur , et que nos cœurs répondent au vôtre. Mais si ce coeur paterael pouvait recevoir quelque soulagement k ses maux , si quelque chose, monsieur, pouvait adoucir votre affliction profonde , ce serait le regret universel que donnent k la mémoire de monsieur votre fils tous ceux qui ont eu le bon«» heur de le connaître. La voix publique fait son éloge funèbre : mais que cet éloge est touchant de la part de tous ceux qui , comme mademoiselle de L'Espinasse et moi , ont pu jouir k fond de son âme, qui en ont vu toute la sensibilité , toute la dëli<catesse , toute l'élévation ; qui ont connu la solidité , la justesse les grâces de son esprit ; qui ont été étonnés de la variété et de l'étendue de ses connaissances, et plus étonnés encore de la mo« destie avec laquelle il les cachait , ou plutôt de la simplicité aimable et naïve qui ne cherchait jamais k s'en parer ! Quelle perte pour l'Espagne, m.onsienr , que celle d'un homme si supérieur et si vertueux ! que de lumières il j aurait répandues , et que de grands exemple , il y aurait donnés ! quelle perte pour vous , dont il eût été la consolation , dont il retraçait les vertus par les siennes , et qu'il chérissait avec la plus vive tendresse ! quelle perte pour sa famille , dont il était aimé et respecté , et dont il eût été le conseil , l'exemple et l'appui ! quelle perte enfin pour moi , qu'il honorait de son amitié et de ses bontés , et qui conserverai jusqu'au tombeau le plus cher et le plus douloureux souvenir de la plus parfaite créature que j'aie jamais connue ! Les sentimens dont il a bien voulu me donner tant de preuves , sont à mes yeux la récompense la plus flatteuse du peu de bonnes qualités qu'il a cru voir en moi ; elles me sont précieuses , puisqu'elles m'ont valu l'honneur et la douceur d'avoir un tel ami : son esprit donnait au mien une énergie qu'il n'aura plus; mais je me souviendrai éternellement des instans chers à mon coeur , oii cette âme si pure , si noble , si forte et si douce , aimait à se répandre dans la mienne. Depuis
' Fils aioe de M. le comte de Fuentes, mort au mais de mai 1774. Il euU lel qu'on le peint dans cette lettre. L'aalcur a crn qu'on Jui pardonnerait de rendre pnbliqne cette expression de ses sentimens pnar un des hommes les plos estimables qu'il ail connus , et pour un ami dont il rcVère et chdrit la mcmoire.
son départ de Paris , je n'ai pas été un moment sans les plus vives alarmes. Je me plaignais de la fatalité qui voils avait obligé de quitter un pays oii vous étiez , à juste titre , si chéri et si honoré , et oii vous avez laissé des regrets étemels. Je me flattais que des circonstances plus favorables vous rendraient à la France, et avec vous l'homme le plus digne et le plus capable de vous succéder ; j'espérais au moins le revoir encore } j'espé— rais que les soins de M. Lorry le rétabliraient; j'espérais enfin, si je n'avais pas le bonheur de vivre avec lui, de pouvoir dire encore long-temps : Il vit et il m'aime. Hélas! monsieur, il faut renoncer à cette espérance ; il faut renoncer même à lacruelle douceur de mêler mes larmes avec les vôtres, et de parler de M. deMora àla personne du monde qui saurait le mieux m'entendre. Il ne me reste que la triste consolation de penser sans cesse aux rares quali-* tés qu'il avait reçues de la nature, aux bontés dont il m'honorait, aux doux momens que j'ai passés avec lui et qui ne reviendront plus ; enfin k la vive et respectueuse tendresse que j'avais pour sa personne. Cest dans ces pensées que je finirai ma vie ; et cette chëre et affligeante image sera toujours présente à mon< cœur.
Permettez-moi , monsieur , de faire ici pour vous les vœux que je ne puis plus faire pour lui. Puisse votre vertu être à l'avenir mieux récompensée ! puissiez-vous titeuver dans les enfans qui vous restent la consolation que cette vertu mérite ! vous leur direz toute la perte que vous avez faite et qu'eux seuls peuvent adoucir ; ils imiteront M. le marquis de Mora dans ses vertus et dans sa tendresse pour vous ; et ils rendront autant qu'il est possible , à leur patrie et à leur famille , ce qu'elles pleurent sijustement l'une et l'autre.
Je suis avec bien plus de respect encore pour votre personne que pour votre rang et votre nom , etc.
A Mlle. VIGÉE.
Septembre 1775.
1j 'Académie Française a reçu, avec toute la reconnaissance possible , la charmante lettre que vous lui avez écrite , et les beaux portraits de Fleury et La Bruyère que vous avez bien voulu lui envoyer , pour être placés dans la salle d'assemblée , ou elle désirait depuis long-temps de les voir. Ces deux portraits, en retraçant deux hommes dont le nom lui est si cher, lui rappelleront sans cesse , mademoiselle , le souvenir de tout ce qu'elle vous doit, et qu'elle esttrës-Aattée de vous devoir. lisseront
de plus y à sesyeax, un monument durable de vos rares talens, et qui sont encore relevés en tous par les grâces , par l'esprit et par la plus aimable modestie.
La compagnie désirant de répondre à un procédé aussi honnête que le votre , de la manière qui peut vous être la plus agréable , vous prie , mademoiselle , de vouloir bien accepter vos entrées à toutes ses assemblées. D'hier par une délibération unanime qui a été sur-le-champ insérée dans ses registres , ^ dont elle m'a chargé de vous donner avis, en y joignant tous ses remercimens. Cette commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de vous assurer , mademoiselle , de l'estime distinguée dont je suis pénétré depuis long -temps pour vos talens et pour votre personne , et que je partage avec tous les gens de goût et avec les gens honnêtes.
J'ai l'honneur d'être avec respect , etc.
Paris , ce 34 •agaile 175a.
•l'jki appris y monsîenr , tout ce que tous afes bien voulu faire pour l'homme de mérite auquel je m'intéresse , et qui est à Pot^ dam depuis peu de temps ( l'abbé de Prades ). J'avais prié madame Denis de vouloir bien vous écrire en sa faveur , et on ne saurait être plus reconnaissant qne je le suis des égards que vous avez eus k ma recommandation. Je me flatte qu'à présent que vous connaissez la personne dont il s'agit , elle n'aura plus besoin que d'elle-même pour vous intéresser en sa faveur et pour mériter vos bontés. Je sais par expérience que c'est un ami sûr , un homme d'esprit , un philosophe digne de votre estime et de votre amitié , par ses lumières et par ses sentimens. Vous ne sauriez croire à quel point il se loue de vos procédés , et combien il est étonné qu'agissant et pensant comme vous faites , vous puissiez avoir des ennemis. Il est pourtant payé pour en être moins étonné qu'un autre ; car il n'a que trop bien appris combien les hommes sont méchans, injustes et cruels. Mon collègue dans V Encyclopédie se joint à moi pour vous remercier de toutes vos bontés pour lui , et du bien que vous avez dit de l'ouvrage à la fin de votre admirable Essai sur le siècle de Louis XIV. Nous connaissons mieux que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu'à Berlin , sous \^% jeux et avec la protection et les lumières de votre prince philosophe ; mais enfin nous commencerons , et on nous en saura peut-être à la fin quelque gré. Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête ; j'espère qu'enfin nous travaillerons en repos. Je me suis bien douté qu'après nous avoir aussi maltraités qu'on a fait , on reviendrait nous prier de continuer, et cela n'a pas manqué. J'ai refusé pendant six mois , j'ai crié conune le Mars d'Homère ; et je puis dire que je ne me suis rendu qu'à l'empressement extraordinaire du public. J'espère que cette résistance si longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi soit-il.
J'ai lu trois fois consécutives , avec délices, votre Louis XIV: j'envie le sort de ceux qui ne l'ont pas encore lu , et je voudrais perdre la mémoire pour avoir le plaisir de le relire. Votre Duc
CORRESPO^NDANCE AVEC VOLTAIRE. ^^
de Fcix m*a fait le plus grand plaisir da monde ; la conduite m'en parait excellente, les caractères bien soutenus, et la versification admirable. Je ne vous parle pas de Lisois , qui est sans contredit im des plus beaux rôles qu'il j ait au théâtre ; mais \t TOUS avouerai que le duc de Foix m'enchante* Avec combien d'axDour , de passion et de naturel il revient toujours à son ob« jet, dans la scène entre lui etLisoîs, au troisième acte! en écoutant cette scène et bien d'autres de la pièce, je disais k M. de Voltaire comme la prétresse de Delphes k Alexandre s Ah ! mon fils , on ne peut te résister. On nous flatte de remettre Rome saui^ée après la Saint-Martin : vos amis et le public seront charmés de la revoir ; mais ils aimeraient encore mieux revoir votre personne. Je suis fâché , pour l'honneur de notre nation et de notre siècle , que vous n'ajes pu dire comme Cicéron:
ScipioD , aecns^ mr des prétexte» vanu.
Remercia les Dieu et quitu les Romaint .
Je pnis en qociqoe chose înûter ce grand homme : Je rendrai grSce au ciel , el resterai dans Rome.
Il ne me reste de place que pour vous réitérer mes remerctmens , et vous prier de penser quelquefois au plus sincère de vos amis , et au plus zélé de vos admirateurs.
LyoDy 98 i«îUet 1756.
& uiSQUE la montagne ne veut pas venir k Mahomet , il &adra donc , mon cher et illustre confrère , que Mahomet aille trouver la montagne. Oui , )'aurai dans quinze jours le plaisir de vous embrasser et de vous renouveler l'assurance de tous lessentimena d'admiration que vous m'inspirez. Je compte être a Genève au plus tard le i o du mois prochain et j passer le reste du mois. Je vous y porterai les vœux de tous vos compatriotes, et leur regret de vous voir si éloigné d'eux. Je m'arrête ici quelques jours pour y voir un très-petit nombre d'amis qui veulent bien me montrer ce qu'il y a de remarquable dans Ta ville , et surtout ce qu'il peut être utile de connaître pour le bien de notre Encjr" clopédie. Je me refuse à tonte antre société, parceque je pense avec Montaigne , que dt aller de maison en maison faire montre de son caquet y est un métier trhs'^messéant à un homme dHton^ neur. Noos avons ici une comédie détestable et d'excellente musique italienne médiocrement exécutée. Le bruit a couru ici que vous deviez venir entendre mademoiselle Qairon dans la nouvelle salle , et voir jouer ce rôle d'Idamé qui a fait tourner la tête a tout Paris. Je craignais fort qne vous ne vinssiez k Lyom pendant que j'irais à Genève y et que nons ne jouassions aux
barres ; mais on me rassure en m'apprenant que vous restez à Genève. La nouvelle salle est trës-belle , et digne de SoufHot qui l'a fait construire. C'est la première que nous ayons en France , et je serais d'avis d'y mettre pour inscription : Ijongo post tcfn^ pore venit. Adieu , mon cher et illustre confrère ; rien n'est égal au désir que j'ai de vous embrasser , de vous remercier de tontes vos bontés pour nous , et^ de vous en demander de nouvelles. Permettei^moi d'assurer mesdames vos nièces des mêmes lentimens. f^ale , vale,
Paris, i3 décembre 1756.
V ons avez , mon cher et illustre maître , très-grande raison sur l'article Femme et autres ; mais ces articles ne sont pas de mon bail ; ils n'entrent point dans la partie mathématique dont je suis chargé; et je dois d'ailleurs à mon collègue la justice de dire qu'il n'est pas toujours le maître ni de rejeter ni d'élaguer les articles qu'on lui présente. Cependant le cri public nous autorise à nous rendre sévères , et à passer dorénavant par-dessus tonte autre considération : et je crois pouvoir vous promettre que le septième volume n'aura pas de pareils reproches k essuyer. ^
J'ai reçu les articles que vous m'avez envoyés , dont je vous remercie de tout mon cœur. Je vous ferai parvenir incessamment l'article Histoire contre-signe. Nos libraires vous prient de vouloir bien leur adresser dorénavant vos paquets sous l'en^ veloppe de M. de Malesherbes , afin de leur en épargner le port qui est assez considérable. Quelqu'un s'est chargé du mot Idée, Nous vous demandons l'article Imagination. Qui peut mieux s'en acquitter que vous ? vous pouvez dire comme M. Guillaume : Je leprouue par mon drap.
Le roi tient actuellement son lit de justice pour cette belle affaire du parlement et du clergé ,
Et TEglise triomphe oujuit en ce moment.
Tout Paris est dans l'attente de ce grand événement qui me parait à moi bien petit en comparaison des grandes affaires de l'Europe. Les prêtres et les robins aux prises pour les sacremens vis'à'^is les grands intérêts qui vont se traiter au parlement d'Angleterre , vis^à^vis la guerre de Bohême et de Saxe, tout cela me parait des coqs qui se battent vis^^-^is des armées en présence.
• Personne ne croit ici que les vers contre le roi de Prusse soient votre ouvrage , excepté les gens qui ont absolument résolu de croire que ces vers sont de vous, quand même ils seraient d'eux.
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J'ai vu aussi celte petite édition. de la Pucelle; on prétend qu'elle est de l'auteur du Testament politique iTAlberoni; mais comme on sait que cet auteur est votre ennemi , il me parait que cela ne fait pas grand effet. D'ailleurs les exemplaires en sont fort rares ici ; et cela mourra , selon toutes les apparences , en naissant. Je vous exhorte cependant là-dessus au désaveu le plus authentique, et je crois que le meilleur est de donner enfin vous-même une édition de la Pucelle, que vous puissiez avouer. Adieu , mon cher et illustre maître ; nous vous demandons tou-« jours pour notre ouvrage vos secours et votre indulgence.
Mon collègue vous fait un million de complimens. Permettez que madame Denis tri)uve ici les assurances de mon respect, vous recevrez au com^lenc.elnent de Tannée prochaine YEnc^'clopédie .* quelques circonstances qui ont obligé à réimprimer une partie du troisième volume , sout cause que vous ne l'avez pas dès à présent. Iterum vale et nos ama.
Paris , a3 janTÎer 1757.
JuA Religion vengée, mon cher et illustre philosophe , estl'ou* vrage des anciens maîtres de François Damiens , des précep^ teurs de Chàtel et de Ravaillac , des confrères du martyr Guignard , du martyr Oldecorn , du martyr Gampian , etc. Je ne connais comme vous cette rapsodie que par le titre ; elle' ne fait ici aucune sensation , quoiqu'il jen ait déjà paru plusieurs cahiers. Le jésuite Berthier, grand directeur du Journal de Trévoux y est à la tête de cette belle entreprise , qui tend à décrier , auprès du dauphin , les plus honnêtes gens et les plus éclairés de la nation. Ces gens-là sont le contraire d'Ajax; ils ne cherchent que la nuit pour se battre ; mais laissons-les dire et faire ; la raison finira par avoir raison : malheureusement vous et moi nous n'y serons plus , quand ce bonheur arrivera au genre humain. Quelqu'un qui lit le Journal de Trévoux ( car pour moi je rends justice à tous ces libelles périodiques en ne les lisant jamais ) me dit hier que dans le dernier journal vous étiez nommément et indécemment attaqué : ce poète, dit-on , qui s'ap" pelé Vomi des hommes , et qui est F ennemi du Dieu que nous adorons. Voilà comme ils vous habillent j et voilà ce que M. de Malesherbes , le protecteur déclaré de toute la canaille litté- ^ raire , laisse imprimer avec approbation et privilège.
Le malheureux assassin Damiens n'a point encore parlé ; il persiffle ses juges et ses gardes ; il demande la question , et je crois qu'il ne sollicitera pas long-temps. C'est un mystère d'i^i» 5. 4
i efiroyable , dont peut-être on ne «aura jamais les vrais
run.
otre Bùtoire fait beau et grand brait , comme elle le mé- ■.^; le chapitre d'Henri IV lurtoat a charme tout le monde. J'« reçu Imagination, et je vous en remercie. Adieu, mon cher et illustre confrère ; vous derriei bien nous donner quelque ouvrage digne de vous , sur l'attentat commis en la personne Aa roi. En attendant, je vous recommande à vos momens perdus les auteurs de la Religion vengée. Vale et nos ama.
Patii, irril 1757.
J'ki reçu et lu , mon cher et illustre philosophe , l'article Liiturgie. Il faudra changer un mol dans les psaumes; et dire , ex ore sacerclotum perfecisti laudent, Dornine. Nous aurons pourtant bien de la peiné à faire passer cet article , d'autant ptus qu'on vient de publier une déclaration qui inflige la/iei'ne de mort k tous ceux qui auront publie des écrits tendons k attaquer la religion ; mais avec quelques adoucissemens tout ira bien , personne ne sera pendu , et la vérité sera dite. J'ai fait vos comptimens à mon cantarade, qui vous remercie de tout son cœur , et qui compte vous faire lui-même les siens , en vous écrivant incessamment. Je suis charmé que vous ayez quelque satisfaction dé notre ouvrage ; vous y Irouveres , je crois , presque en tous genres d'escellens articles. Il j en a dont nons ne sommes pas plus contens que vous ne le serei; niais nous n'avons pas toujours été les maîtres de leur en substituer d'autres. Atout prendre , je crois que l'ouvrage gagne à la lecture, et je compte que le volume septième , auquel nous travaillons , effacera tous les précédens. Je renverrai aujourd'hui à Briasson sa Religion vengée , et je n'aurai pas le même reproche à me faire que TOUS , car je ne l'ouvrirai pas. Je vous recommande Garasse Berthier , qui , à ce qu'on ni'a assure , vous a encore harcelé dans son dernier journal. Voilà les ouvrages qui auraient besoin d'être réprimés par des déclarations. Je gage que le nouveau règlement contre les libelles n'empêchera pas la gazette janséniste de paraître à son jour. A propos de jansénistes , savee- Tous que l'évéque de Soissons vient de faire un mandement où il prêche ouvertement la tolérance , et où vous lirez ces mots : (^ue la religion ne doit influer en rien dans l'étal civil, si ce :pournous rendre meilleurs citoyens , meilleurs parens , etc. ; nous devons regarder tous les hommes comme nos frères , ns ou chrétiens , hérétiques ou orthodoxes , sans jamais perter pour la religion qui que ce soit, sous quelque prétexte
AVEC VOLTAIRE. «i
que ce soit. Je vous laisse â penser si ce mandement a réussi à Paris. Adieu , mon cher confrère ; )e vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, ai juillet 1757.
J'ai reçu » il y a déjà quelque temps , mon cher et trës-illustre confrère, les articles Magie ^ Magicien et Mages de votre prêtre de Lausanne ; j'ai en même temps envoyé votre lettre à Briasson , qui m'a fait dire que vos commissions étaient déjà faites avant qu'il la reçût.
Les articles que vous nous envoyez de ce prédicateur hétérodoxe sont peut-être une des plus grandes preuves des progrès de la philosophie dans ce siècle. Laissez-la faire , et dans vingt ans la Sorbonne , toute Sorbonne qu'elle est , enchérira sur Lausanne. Nous recevrons , avec reconnaissance , tout ce qui nous viendra de la même main. Nous demandons seulement permission à votre hérétique de faire pâte de velours dans les endroits 011 il aura un peu trop montré la griffe : c'est le cas de reculer pour mieux sauter. A propos , vous faites injure au chevalier de Jaucourt de mettre sur son compte l'article Enfer ; il est de notre théologien, docteur et professeur de Navarre, qui est mort depuis à la peine , et qui sait actuellement si l'enfer de la nouvelle loi est plus réel que celui de l'ancienne. Au reste, cet article Enfer n'est pas sans mérite ; l'auteur y a eu le couragj? de dire qu'on ne pouvait pas prouver l'éternité des peines par la raison : cela est fort pour un sorboniste.
Sans doute nous avons de mauvais articles de théologie et de métaphysique \ mais , avec des censeurs théologiens et un privilège, je vous défie de les faire meilleurs. Il y a d'autres articles moins au jour , 011 tout est réparé. Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé d'avec ce que nous avons dit. Vous serez , je crois, content de notre septième volume, qui paraîtra dans deux mois au plus tard.
Les affaires de Bohême ont bien changé de face depuis un mois. Voilà , je crois , ma pension à tous les diables ; mais j'en suis d'avance tout consolé. Si la guerre dure , je ne réponds pas que celles du trésor royal soient mieux payées.
Paris, Il janrier 1^58.
J B reçois , presque en même temps , "Hf» deux dernières lettres , mon très-cher et très-illustre philosophe , et je me hâte d'y répondre. J'ai reçu, il y a quelques jours , une lettre du docteur
52 CORRJESPONDANCE
Tronchin , qui m'écrit an nom de vos ministres , pour me porter leurs plaintes; mais la manière dont ils se plaignent suffirait pour faire connaître la yërité de ce que j'ai dit , et l'embarras oii ils sont. Us prétendent que je les ai accusés de nétre p£is chrétiens , et se taisent sur le reste. Ma réponse a été bien simple ; si M. Tronchin veut tous la communiquer , je me flatte que vous la trouverez raisonnable et mesurée. Je réponds donc à l'ambassadeur que je n'ai pas dit un mot, dans l'article Genèi^, qui puisse faire croire que les ministres de Genève ne sont pas chrétiens , que j'ai dit , au contraire , qu'ils respectaient Jésu9- Cheist et les Écritures ; ce qui suffit, selon leurs propres princi" pesj pour être répnté chrétien : du reste, comme M. Tronchin ne m'a dit mot , ni sur le socinianisme , ni sur l'enfer , ni sur la divinité du Verbe , je ne lui réponds rien non plus sur tous ces objets, et je feins d'ignorer leurs cris. Gomme je ne doute pas que ma réponse à M. Tronchin ne m'attire une seconde lettre , je ferai ce que vous me conseillez , et je leur répondrai que vous voulez bien vous charger de finir cette affaire. Je vous prie donc, en cas de nouvelles plaintes de leur part, de leur signifier , i**. que je n'ai rien avancé dans l'article Genève que je n'aie recueilli de leurs conversations , et de l'opinion qui m'a paru générale à Genève , sur la manière actuelle de penser da clergé ; 2". que ce n'est point par conséquent un secret que j'ai violé , puisque c'est une chose avouée de tout le monde , et que d'ailleurs ce n'est point tête à tête , mais en présence de témoins que j'ai eu des conversations avec eux ; 3°. que bien loin d'avoir eu dessein de les offenser par ce que j'ai dit ; j'ai cru au contraire leur faire honneur, persuadé, comme je suis, que, de toutes les sociétés séparées de l'Eglise romaine , les sociniens sont les plus conséquens ; et que quand on ne reconnaîtra , comme font les protestans , ni tradition , ni autorité de l'Église , la religion chrétienne doit se réduire à l'adoration d'un seul Dieu , par la médiation de Jésus-Crrist.
On m'assure que ces messieurs vont envoyer une députation à la cour de France pour m'obliger de me rétracter. Je ne sais si la cour leur fera l'honneur de les écouter , ni ce qu'elle exigera de moi ; mais je sais bien que je ne répondrai jamais autre chose que ce que vous venez de lire. Savez*vous , pour comble de sottise , que cet article Genève a pensé être dénoncé au parlement , à ce parlement plus intolérant et plus ridicule encore que le clergé qu'il persécute ? On prétend que je loue les ministres de Genève d'une manière injurieuse à l'Église catholique. Ce qui doit pourtant me rassurer , c'est que j'ai trouvé d'honnêtes prêtres de paroisse qui regardent ce même article
coinsie fort avantageux à l'Église romaîne , parce que f y prouve , disent-ils , par les faits , ce que Bossuet a démontré par le raisonnement , qne le protestantisme mène au sodnianisme. Tout cela n'est-il pas bien plaisant ?
Oq ne pent sVmpécher d*en pleorer ei d^en rire.
J'ai reçu vos deux articles HabUe et Hauteur avec leurs dérivés ; je vous en remercie de tont mon cœur , et je vous enverrai au premier jour , sous enveloppe , l'article Histoire ; maitjrous pouvez ne pas vous presser sur le reste. J'ignore si VEncjrclopé^ die sera continuée : ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle ne le sera pas par moi. Je viens de signifier à M. de Malesherbes et aux libraires qu'ils pouvaient me chercher un successeur. Je suis excédé des avanies et des vexations de toute espèce qne cet ouvrage nous attire. Les satires odieuses et même' infâmes qu'on publie contre nous , et qui sont non«seulement tolérées , mais protégées, autorisées , applaudies , commandées même par ceux qui ont l'autorité en main ; les sermons , ou plutôt les tocsins qu'on sonne k Versailles contre nous en présence du roi , rumine^ recltxmante; l'inquisition nouvelle et intolérable qu'on veut exercer contre V Encyclopédie , en nous donnant de nouveaux censeurs plus absurdes et plus intraitables qu'on n'en pourrait trouver à Goa ; toutes ces raisons , jointes à plusieurs autres , m'obligent de renoncer pour jamais à ce maudit travail.
Rien n'est plus vrai ni plus juste que ce que vous me mandes sur V Encyclopédie. Il est certain que plusieurs de nos travailleurs y ont mis bien des choses inutiles , et quelquefois de la déclamation ; mais il est encore plus certain que je n'ai pas été le maître que cela fût autrement. Je me flatte qu'on ne jugera pas de niême de ce qne plusieurs de nos auteurs et moi avons fourni pour cet ouvrage j qui vraisemblablement demeurera à la. postérité y comme un monument de ce que nous avons voulu et de ce que nous n'avons pu faire.
Oui y vraiment , votre disciple a repris Breslau , avec une armée toute entière qui était dedans , et des magasins de toute espèce ; on dit même aujourd'hui que Schweidnits s'est rendu le 3o. Ainsi voilà les Autrichiens hors de Silésie , et sans armée. J'ai bien peur que , nous autres Français , nous ne soyons aussi bientôt sans armée , et sur le Rhin. Que je suis fâché que le plus grand prince de notre siècle ait contristé celui qui était si digne d'écrire son histoire ! pour moi , comme Français et comme philosophe, je ne puis m'affliger de ces succès. Nos Parisiens ont aujourd'hui la tête tournée du roi de Prusse. Il ya cinq mois qu'ils le tratnaientdans laboue : et voilà lesgens donton ambitionne lesuff
frage ! Je n'ai point de nouvelles de notre hérétique de brades i mais j'ai peine à croire , comme vous , qu'il ait trahi son bienfaiteur. Voilà un long bavardage , mon cher philosophe ; mais je cesse de vous ennuyer en vous embrassant de tout mon cœur.
Paris, ao janvier 1758.
WEST k tort , mon cher et illustre philosophe , que vous vous plaignez de mon silence ; vous avez dû recevoir il y a plusieurs jours une longue lettre de moi , dont le bavardage vous aura sans doute ennuyé. Je vous y faisais part de mes dispositions par rapport à l'article Genèi^e ; ces dispositions sont toujours les mêmes , et aucune autorité divine ni humaine ne pourra les changer. Tant que ces messieurs se borneront à se plaindre ( comme ils l'ont fait par la lettre que le docteur Tronchin m'a écrite ) que je les ai taxés , dans l'article Genève, de n'être pas chrétiens , ma réponse sera bien simple ; elle se bornera à leur représenter , comme j'ai fait dans ma réponse , que je n'ai pas dit un mot de ce dont ils m'accusent ; mais s'ils portent lenrs plaintes plus loin , s'ils disent que j'ai trahi leup secret y et que je les ai représentés comme sociniens, je leur répondrai ^ et je répondrai a toute la terrç s'il le faut , que j.'ai dit la vérité , et une vérité notoire et publique , et que j'ai cru y en la disant , faire honneur à leur logique et À leur judiciaire. YoilÀ tout ce qu'ils auront de moi; et soyez sûr , quelque chose qu'ils fassient, qu'homme , dieu , ange ni diable , ne m'en feront pas dire davantage.
A l'égard de V Encyclopédie , quand vous me pressez de la reprendre , vous ignorez la position oii nous sommes , et le dé* chatnement de l'autorité contre nous. Des brochures eU des li> belles ne sont rien en eux-mêmes ; mais des libelles protégés ^ autorisés, commandés même par ceux qui ont l'autorité en main , sont quelque chose , surtout quand ces libelles vomissent contre nous les personnalités les plus odieuses et les plus infâmes. Observez d'ailleurs que si nous avons dit jusqu'à présent , dans V Encyclopédie , quelques vérités hardies et utiles , c'est que nous avons en affaire à des censeurs raisonnables , et que les docteurs n'ont censuré que la théologie qui est faite pour être absurde , et qui cependant l'est moins encore dans VEncyckH pédie qu'elle ne pourrait l'être. Mais qu'on établisse aujourd'hui ces mêmes docteurs pour réviseurs généraux de tout l'ouvrage « et qu'on nous donne par ces moyens des entraves intolérables , c'est à quoi je ne me soumettrai jamais. Il vaut mieux que l'^nryclopédie n'existe pas , que d'être un répertoire de capucinades<
Je ne sais qael parti Diderot prendra ; je doute qu'il continue sans moi ; mais je sais que s'il continue , il se prépare des tracasseries et du chagrin pour dix ans. En un mot , il faut qu'on dise de nous :
TVbn sibi, sed patriœ scripserunt ; Jfee pius scripserunt qukm iUa voiciil.
Cest une parodie de l'épitaphe du maréchal de Catinat , oii il y a vi'cù au lieu de scripserunt.
Adieu , mon cher et illustre philosophe ; je vous embrasse de tout mon cœur. Voilà votre Alcibiade qui revient plus couvert de gale que de gloire , et votre disciple qui traite le Meckelbourg comme il a fait la Saxe. On dit que l'armée autrichienne est détruite par l'afifaire du 5 et la prise de Breslau.
P. S. Les libraires n'ont plus d'exemplaires de mes Mélanges ; il faut que je les réimprime. Je tâcherai, en attendant» de vous les trouver ; mon exemplaire est trop raturé pour que je vous l'envoie.
Paris , a8 janvier 1758.
Je suis infiniment flatté , mon très-cher et illustre philosophe, du suffrage que vous accordez à l'article Géométrie. J'en ai fait beaucoup d'autres pour ce septième volume , dont je désirerais fort que vous fussiez content, et ou j'ai tâché démettre de l'instruction sans verbiage , tels que Force , Fondamental, Gravitation, Gratuité, Forme substantielle. Fortuit, Fornication ^ Formulaire, Futur contingent y Frères de la charité, For^ tune y etc. Vous trouverez aussi , à la fin de l'article Goût, des réflexions sur l'application de l'esprit philosophique aux matières de goût , 011 j'ai tâché de mettre de la vérité sans déclamation ; car je déteste la déclamation , à votre exemple : mais vous avez bien mieux à faire que de lire tout cela. Euvoyez-nous de quoi nous faire lire , et ne nous lisez point.
Oui , sans doute , mon cher maître , V Encyclopédie est de- - venue un ouvrage nécessaire, et se perfectionne à mesure qu'elle avance ; mais il est devenu impossible de l'achever dans le mau* dit pays 011 nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien ; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des ordres supérieurs , dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous , qui se trouve dans une feuille périodique , qu'on appelle les Affiches de province , a été envoyée de Versailles à l'auteur avec ordre de l'imprimer ; et qu'après avoir résisté autant qu'il a pu , jusqu'à s'exposer à perdre son gagne-pain , il a
en6n imprimé cette satire , en l'adoucissant de son mienx. Ce qui en reste , après cet adoucissement , fait par ta discrétion du préteur, c'est que nous formons une secte quia juré la ruine de toute société , de tout gouverpement et de toute morale. Cela est gaillard ; mais vous sentez , mon cher philosophe , que si on imprime aujourd'hui de pareilles choses par ordre exprès de ceux qui ont l'autorité en main , ce n'est pas pour en rester là ; cela s'appelle amasser les fagots au septième volume , pour nous jeter dans le feu au huitième. Nous n'avons plus de censeurs raisonnahles à espérer , tels que nous en avions eu jusqu'à présent ; M. de Maleshérhes a reçu là-dessus les ordres les plus précis , et en a donné de pareils aui^ censeurs qu'il a nommés. D'ailleurs , quand nous obtiendrions qu^ils fussent changés , nous n'y gagnerions rien ; nous conserverions alors le ton que nous avons pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc quitter de nouveau , et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Maiesherbes, si vous saviez combien il a peu de nerf et de consistance , vous seriez convaincu que nous ne pourrions compter sur rien avec lui , même après les promesses les plus positives.
Mon avis est donc , et je persiste , qu'il faut laisser là l'J&nç^clopédie , et attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-être jamais ) pour la continuer. S'il était possible qu'elle s'imprimât dans le pays étranger en continuant , comme de raison , à se faire à ï^aris , je reprendrais demain mon travail ; mais le gouvernement n'y consentira jamais ; et quand il le voudrait bien , est-il possible que cet ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs ? Par toutes ces raisons je persiste en ma thèse.
Parlons un peu de Genève et de vos ministres. Je n'ai garde, monsieut* le plénipotentiaire de V Encyclopédie , de vous interdire les politesses avec ces sociniens honteux ; mais surtout ne passez pas les politesses et vos pouvoirs ; point de rétractation ni directe ni indirecte. Dite$-leur bien de ma part que je n'ai point violé leur secret, que je n'ai rien dit qui ne soit connu de toute ^l'Europe , et sur quoi ils se justifieraient vainement ; qu'enfin )'ai cru leur faire beaucoup d'honneur en les représentant comme les prêtres du monde qui ont le plus de logique. Proposez-leur à signer cette profession de foi de deux lignes : Je soussigné crois comme article de foi que les peines de V enfer sont étemelles , et ^r/e Jésus- Christ ejf Dieu, égal en tout à son père. Vous verrez les Pharisiens aux prises avec les Saducéens , et nous aurons les rieurs pour nous.
La commission établie , pour savoir ce qu'il faut faire , res-
semble au grand conseil qai se tint à Dresde le lendemain du jour que Charles XII y passa ; et je crois qu'elle aura la même issue.
Je reviens à V Encyclopédie ; je doute fort que totre article Histoire puisse passer avec les nouveaux censeurs, et je vous renverrai cet article , quand vous voudrez , pour y faire les changemens que vous avez en vue : mais rien ne presse ; je doute que le huitième volume se fasse jamais. Voyez donc la foule d'arti» clés qu'il est impossible de faire t Hérésie y Hiérarchie , Indul^ gcnce. Infaillibilité y Immortalité, Immatériel y Hébreux ^ Hob~ bisme y Jésus-^Christ , Jésuites, Inquisition , Jansénistes , Into^ lérance j etc. , et tant d'autres. Encore une fois , il faut nous en tenir là. A vos momens perdus jetez les yeux , je vous prie , sur Figure de la terre, an sixième volume.
Paris, 8 février 1758.
V ous m'écrivez , mim cher et grand philosophe , de votre lit y ou vous voyez dix lieues de lac , et moi je vous réponds de mon trou 012 je vob le ciel long de trois aunes. Ce trou suffirait pour* tant à mon bonheur , si la persécution ne venait pas m'y chercher ; mais la violence à laquelle elle est montée , et l'autorité de ceux qui l'exercent, me font envier le sort de ceux qui peuvent avoir un trou ailleurs. J'ai découvert encore de nouvelles atrocités , depuis ma dernière lettre. Il est très-certain que l'on a forcé M. de Malesherbes à laisser imprimer les Cacouacs ; il est très-certain que la satire plus que violente , insérée contre nous dans les Affiches de province , vient des bureaux d'un ministre , aussi cacouac pour le moins que nous , mais qui a cru pouvoir faire sa cour au redoutable protecteur des Cacouacs, par un sacrifice in anima vili. Jugez à présent, mon cher et illustre maître , s'il est possible d'achever , dans cette terre de perdition , le monument que nous avions commencé d'élever à la gloire des lettres. I^iderot se borne à dire qu'il ne peut pas continuer sans moi. J'ignore quel parti il prendra en dernière ins^ tance , mais je sais que s'il continue , il se prépare des chagrins de toute espèce ; Dieu veuille l'en préserver ! mais c'est son affaire. Il me parait d'ailleurs impossible, d'un côté, que cet ouvrage se continue sur le même pied qu'auparavant ; de l'autre , qu'il puisse se continuer sur un autre pied , et il vaut mieux le laisser imparfait que d'en faire une espèce de satyre à tête d'homme et a pieds de bête. Je suis plus fâché que vous des déclamations et des trivialités qu'on a insérées dans V Encyclopédie , mais croyez que je n'en ai pas été le maître ; comme je n'ai pro-
6o CORRESPONDANCE
Nicée les ont anathématises. Il est vrai qu'ils ont eu leur revan-» cheâ Sirmich et à Riinîni ; je crois que ces deux conciles auraient retranché Yemet de leur communion. Cubiëres finit par me dire qu'assurément on était fort trompé à Genève sur mon compte, qu'on m'y croyait fort en peine, et qu'on ne savait pas combien je me réjouissais à leurs dépens.
Adieu , mon très-cher et très-illustre philosophe. On dit que vous jouez la comédie à Lausanne tant que vous pouvez : celle que nous jouons ici n'est pas si bonne que la vôtre. L'année 1768 sera remarquable par deux époques un peu différentes , la déroute de \ Encyclopédie et de la Sorbonne. Cette dernière est aux abois ; elle refuse de garder le silence sur la constitution , et ne veut plus se taire sihr ce qu'on a eu tant de peine a lui faire dire. Il y a déjà des exilés; la théologie est perdue.
Paris, a5 février 1756.
JLliDEROT doit vous avoir répondu , mon cher maître. Je ne sais ce qu'il a fait ni ce qu'il fera de vos lettres. A l'égard de vos articles ils sont tous entre mes mains , n'en sont pas sortis , et , comme je vous l'ai mandé , n'en sortiront que par votre ordre exprès. Si vous persistez^ à vouloir qu'on vous les renvoie, j'en ferai un paquet que je remettrai à M. d'Argental. J'y suis d'autant plus disposé que je persiste dans la résolution de ne plus travailler à V Encyclopédie. Au reste , Diderot ne m'avait rien dit de votre lettre , et je n'ai su que par vous que vous redemandiez vos papiers. Encore une fois , soyez sûr que vous les aurez au premier mot que vous direz ; mais soyez sûr en même temps qu'ils ne courent aucun risque d'être jamais remis à d'antres qu'à vous.
n est vrai que j'ai fort lieu de me plaindre de Dnclos. Dispensez-moi du détail. L'origine de notre brouillerie vient de ce qu'il a voulu faire mettre dans V Ewy^clopédie des choses auxquelles je me suis opposé. Du reste , on a fait sur notre désunion beaucoup d'histoires qui ne sont pas vraies. On n'oublie rien pour semer la zizanie entre nous. Ne dit-on pas dans Paris que vous avez lu , approuvé et conseillé d'imprimer une des brochures qu'on a faites en dernier lieu contre nous? j'ai soutenu que cela n'était pas vrai , et je le soutiendrai contre tous.
M. de Cubières vient de m'envoyer la profession de foi de Genève. Comme il serait facile d'embarrasser ces gens-là avec quatre lignes de réponse ! mais je veux bien me taire , pourvu que les choses en restent là , et que cette profession de foi ne soit pas un nouveau prétexte d'injures.
AVEC VOLTAIRE. 6i
Je ne sais ce que c'est que le prétendu voyage de Jean<Jacques en Hollande. Il est toujours à Montmorency , haïssant , comme de raison , la nature humaine.
Adieu , mon cher et grand philosophe ; je suis aussi dégoûté de la France que de VEncjrcîopédie, Je trouve bien. heureux ceux qui sont à Genève , surtout quand ils ne sont pas obligés de dire que les ministres croient la divinité de Jésus-Christ et les peines étemelles, f^ale.
Paru, 3o jaiUet 1768.
^ETTE lettre vous sera rendue , mon cher et très-illustre confrère, par M. l'abbé Morellet, qui, quoique théologien et presque docteur , fait le voyage de Lyon à Genève tout exprès pour vous voir , et pour aller de là s'en vanter à Rome 011 il compte se rendre pour le conclave , qui probablement ne tardera pas à se tenir. Je suis seulement &ché qu'il n'ait pas à vous demander des lettres de recommandation pour votre ami Be* noit XrV. Vous serez moins étonné de l'empressement qu'un théologien a de vous voir , quand vous saurez que ce théologien est celui de V Encyclopédie , mais non pas l'auteur de l'article Enfer qui vous a tant scandalisé. M. l'abbé Morellet est une nouvelle et excellente acquisition que nous avons faite ; il est le quatrième théologien auquel nous avons eu recours depuis le commencement de V Encyclopédie. Le premier a été excommunié , le second expatrié, et le troisième est mort. Nous ne s&urions en élever un ; Dieu veuille que cela ne porte point de préjudice à notre nouveau collègue ! J'ose vous assurer que vous en serez fort content. Vous le trouverez aussi tolérant et probablement beaucoup plus aimable que votre prêtre de Lausanne ; et je crois que vos ministres de Genève , en le voyant , prendront assez bonne opinion de la Sorbonne depuis que l'iEncyclopédie se l'est associée. Je me flatte que, par amitié pour moi , et par l'estime que vous prendrez bientôt pour lui , vous voudrez bien lui procurer , dans le pays 011 vous êtes , tous les agrémens qui dépendront de vous. Adieu , mon cher confrère ; je vous embrasse de tout mon cœur , et j'espère que vous voudrez bien présenter notre théologien à madame Denis. Celui-là lui permettrait bien de jouer la comédie à Genève 1 il serait même homme à y prendre un rôle.
Paris, a4 ^<:^rier 1759.
X L y a plus de six ans , mon cher et illustre maître , que je ae lis point les sottises menstruelles du Garasse de Trévoux ; mais j'entends dire qu'elles n'ont point dégénéré. Ce que je sais, c'est que le frère Berthier et ses complices n'osent paraître actuelle— ment dans les rues , de peur qu'on ne leur jette des oranges de Portugal à la tête. Dieu et M. de Carvalho nous feront raison de cette canaille.
L'apologiste de l'édit de Nantes et de la Saint-Barthelemy est un abbé de Caveiraç , protecteur et protégé de cet évéque du Puy, Pompignan , dont nous avons la Dévotion réconciliée avec V esprit, ou la réconciliation normande , et qui nous a aussi donné des Questions sur F incrédulité , dont la première est pour prouver qu'il n'y a point d'incrédules , et le reste du livre pour les réfuter.
L'avocat sans cause qui prouvait , il y a deux ans , que le roi de Prusse serait anéanti dans trois mois , et qui entre les batailles de Rosbac et de Lissa s'est mis à faire les Cacouacs, est un nommé M oreau , pensionné de la cour pour ses Lettres hollan'daises.
Enfin le polisson qui est aujourd'hui l'oracle du parlement de Paris , ce tribunal respectable qui ne s'embarrasse guère que le peuple ait du pain , potirvu qu'il ait les sacremens , est un décrotteur d'Orléans , appelé Chaumeix , qui est venu à Paris , il y a six mois , avec des sabots , et qui , pour gagner son pain et boire son eau , barbouille du papier contre vous et contre Y Encyclopédie,
Je n'entends point parler de Jean-Jacques depuis sa capucin nade contre moi. Pour Diderot il s'acharne toujours à vouloir faire V Encyclopédie; mais le chancelier , à ce qu'on assure , n'est pas de cet avis ; il va supprimer le privilège de l'ouvrage , et donnera à Diderot la paix malgré lui. Je n'ai de nouvelles du roi de Prusse que par son argent; il m'a fait payer , il y a un mois , ma pension de 1758. Vous voyez qu'il n'est en reste avec personne.
Je ne sais pas si on exigera de nous des rétractations comme on l'a fait d'Helvétius ; mais je sais que je n'en ai point à donner , et je crois qu'on peut être aussi heureux en buvant de l'eau du Rhône que de celle de la Seine. Adieu , mon cher et grand philosophe ; ne m'oubliez pas auprès de mesdames vos nièces.
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Paris, i3 mai i^Sg.
V o US ne m'avez pas bien lu , mon cher et illustre maître. Je n'ai point dit que les sciences fussent plus redevables aux Français qu'à aucune des autres nations ; j'ai dit seulement , et cela est vrai , que Y astronomie physique leur est aujourd'hui plus redevable qu'aux autres peuples. Si vos occupations vous pei^ mettaient de lire ce qu'on a fait en France depuis dix ans , vous verriez que je n'ai rien exagéré. Depuis la mort de Nevrton les Anglais ne font presque plus rien que de nous prendre des vaisseaux et de nous ruiner.
Ma Laubrussellerie aurait mieux valu si je l'avais faite auprès de vous ; mais telle qu'elle est je crois qu'elle ne sera pas inutile à la philosophie. Les fanatiques grinceront les dents et ne pour^ ront pas mordre ; je ne leur ai donné que des coups de baguette, mais cela les préparera aux coups de bâton. Quant à vous, mon cher ami , frappez fort ; vous êtes en place marchande pour cela : exurgat Deus , et dissipentur inimici ejus; car ces gens-là sont autant les ennemis de Dieu que ceuk de la raison.
J'eus 9 il y a quelques jours , la visite d'un fort honnête jésuite à qui je donnai de bons avis. Je lui dis que sa société avait eu grand tort de se brouiller avec vous , qu'elle s'en trouverait mal, qu'elle en aurait l'obligation à leur beau Journal de Trévoux et à leur fanatique Berthier : mon jésuite , qui apparemment n'aime pas Berthier , et qui n'est pas du journal , applaudissait à mes remontrances. Cela est bien fâcheux , me disait-il ; oui, irès'fdcheux , mon révérend père, lui répondis-je , car vous n'aviez pas besoin de nouveaux ennemis. Adieu, mon très-cher et très-illustre maître ; je recommande à vos bonnes intentions et la canaille jésuitique , et la canaille jansénienne, et la canaille •orbonique , et la canaille intolérante. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 37 décembre 1759.
Vjiette lettre vous sera rendue mon cHer et illnstre confrère, par M. l'abbé de Saint-Non , neveu de M. de Boullongne , qui va en Italie pour j voir les chefs -d'oeuvre des arts , j entendre de bonne musique , et y connaître les boulTons de toute espèce que ce pays renferme. Il passe par Genève pour aller à Rome ; et avant d'aller demander la bénédiction du pape , il souhaite rece** voir la vôtre. Si fea votre àmi Benoit XIV vivait encore , je voQs demanderais une lettre de recommandation pour notre voyageur ; mais la philosophie a perdu jusqu'au pape. Je me
borne donc à vous prier de procurer à M. Tabbë de Saint-Non tous les agrémens qui dépendront de vous , parmi les hérétiques avec lesquels tous vivez. Il vous rapportera des indulgences y et vous assurera en attendant de «toute la reconnaissance que j'aurai de ce que vous voudrez bien faire pour luf. Si vous le présentez à quelqu'un de nos sociniens honteux , gardez-vous bien de prononcer mon nom ; il est trop mal sur leurs papiers. Je crois au reste que notre voyageur est peu curieux de sociniens comme eux; il leur préfère un catholique comme vous, et il va chercher à Genève ce qu'il aurait dû trouver à Pans. Adieu , mon cher philosophe ; ne m'oubliez pas auprès de madame Denis.
Paris, aa décembre 1769.
JLiE nouveau moine ou frère lai que vous venez de recevoir, mon cher et illustre maître , m'a été adressé , il y a plusieurs années , par une nièce de mademoiselle Quinault , qui est mariée à Bourges , et qui me le recommanda. Il me parut , comme à vous , assez bon diable ; et d'ailleurs je lui trouvai quelques connaissances mathématiques. Il présenta , quelque temps après, à FAcadémie des sciences , un traité de gnomonîque qu'elle approuva , et qu'il m'a fait l'honneur de me dédier. Depuis ce temps il a été errant de ville en ville , et m'a écrit de temps en temps pour m'engager à le placer, sans que j'en aie pu trouver les moyens. Je suis aise qu'il ait trouvé un asile chez vous, et je crois que vous en pourrez tirer quelque secours; au surplus , je ne vous demande vos bontés pour lui qu'autant qu'il s'en rendra digne.
Je ne crois pas la paix si prochaine que vous, mais je la désire encore plus que je n'en doute , et je la désire par mille raisons. Je suis bien las de Paris , mais serais-je mieux ailleurs? c'est ce qui est fort incertain. Vous avez choisi , comme Marthe , la meilleure part ; mais vous êtes riche et je suis pauvre. Je n'attends que la. paix pour voyager ; je tàterai de différens pays , et quamprimùm tetigero bene moratam ac liberam civitatem, in ea conquiçscam. Peut-être, quod Deus avertat ! finirais -je comme Scarmentado. On continue toujours ici à nous persécuter et à nous susciter tracasseries sur tracasseries. Voilà encore une querelle d'Allemand qu'on fait à Diderot et aux libraires, au sujet des planches de V Encyclopédie : j'espère qu'ils s'en tireront avantageusement , car pour le coup ils n'ont affaire ni au parlement ni à la Sorbonne. Adieu , mon cher philosophe ; quand je vous vois du port contempler les orages , je me rap« pelle ces vers de Virgile ;
inp
Ho» ego degrediens laerymis qffabar obortU :
P^tHte foliées y quihus estfortuna peracta Jam sua ; nos aUa ex aliis infata voeamur, y obis porta quies\ mdlum maris œquor arandum.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
Paris y ]4 •▼rU i^^-
v2u AND on a le bonheur d'être dans un pays libre , mon cher et grand philosophe , on est bien heureux , car on peut écrire librement pour la défense des philosophes , contre les invectives de ceux qui ne le sont pas.
Quand on a le malheur d'être dans un pays de persécution et de servitude , au milieu d'une nation esclave et moutonnière , on est bien heureux qu'il y ait dans un pays libre des philoso*phes qui puissent élever la voix.
Quand les philosophes persécutés auront lu l'apologie écrite en leur faveur par le philosophe libre y ils remercieront Dieu et l'auteur.
Voilà , mon cher philosophe y ma réponse à une petite feuille que je viens de recevoir de Genève *. Ne sauric»-vous point, par hasard qui m'a fait ce présent-là ? Ce ne saurait être vous , car l^epnis quatre jours tout le monde veut ici que vous soyex mort ; on vous désignait même , à quatre lieues d'ici . l'ancien évêque de Limoges pour successeur ; votre éloge aurait été fait par un prêtre , et cela eût été plaisant : j'aime pourtant mieux ne pas entendre votre éloge sitôt, dùt-il être fait par le frère Berthier ou par M. de Pompignan.
Il faudrait imprimer , à la suite du discours de notre nouveau confrère , une épitre que je viens de recevoir du roi de Prusse contre les fanatiques ; les dévots , les jésuites et notre saint-père le pape y sont bien traités. Adieu , mon cher et grand philo* sophe ; vivez long-temps et portez-vous bien tout mort que vous êtes.
P. S. Il ne manquait plus à la philosophie que le coup de pied de l'âne. On va jouer , sur le théâtre de la Comédie-Française , une pièce intitulée : ks Philosophes modernes. Préville doit y marcher à quatre pâtes pour représenter Rousseau. Cette pièce est fort protégée. Versailles la trouve admirable.
' Les Quand f volane de facéties.
Paris y 6 mai i960.
JVloif cher et grand philosophe , je satisfais ^ aatant qu'il est en moi y aux questions que vous me faites. La pièce contre les philosophes a été jouée vendredi pour la première fois , et hier pour la troisième, et jusqu'ici avec beaucoup d'affluence. On dit, car je ne l'ai point vue et ne la verrai point , qu'elle n'est pas mal écrite , surtout dans le premier acte ; que du reste il n'y a ni conduite ni invention. Nous n'y sommes attaqués/7er^o/i/ic//b— meni ni l'un ni l'autre. Les seuls maltraités sont Helvétius , Diderot , Rousseau , Duclos , madame Geoffrin et mademoiselle Clairon 1 qui a tonné contre cette infamie. Il me parait en général que les honnêtes gens en sont indignés. Jusqu'à présent la pièce n'a été applaudie que par des gens payés , presque tous les billets de parterre ayant été donnés. Le premier jour, entre autres., il y en avait quatre cent cinquante de donnés , et malgré cela le , peu dé spectateurs libres qui restaient , furent révoltés au point qu'à la seconde représentation on a été obligé de retrancher plus de cinquante vers. Le but de cette pièce est de représenter les philosophes , non comme des gens ridicules , mais comme des gens de sac et de corde , sans principes et sans mœurs ; et c'est M. Palissot, maquereau de sa femme et banqueroutier, qui leur fait cette leçon. ^
Les protecteurs femelles ( déclarés ) de cette pièce sont mes-» dames de Villeroi , de Robeck et du Défiant , votre amie et cidevant la mienne» Ainsi la pièce a pour elle des putains en fonction et des putains honoraires ; en hommes , il n'y a jusqu'ici de protecteur déclaré que maître Aliboron dit Fréron , de l'académie d'Angers ; mais il n'est certainement que sous-protecteur, et l'atrocité de la pièce est telle qu'elle ne peut avoir été jouée sans protecteurs puissans. On en nomme plusieurs qui tous la désavouent. Les seuls qui soient un peu plus francs , sont messieurs les gens du roi , Séguîer et Joly de Fleuri, auteurs de ce beau réquisitoire contre V Encyclopédie. M. Séguîer a dit, en plein foyer, qu'il avait lu la pièce, et qu'il n'y avait rien trouvé de répréhensible. Voilà , mon cher philosophe , ce que )e sais sur ce sujet. Vous êtes indigné , dites-vous , que les philosophes se labsent égorger : vous en parlez bien à votre aise ; et que voulez-vous qu'ils fassent ? écriront-ils contré Palissot ? en vaut-il la peine 7 contre des femmes , contre des gens puissans et inconnus qui protègent la pièce et qui le nient ? C'est à vous , mon cher maître , qui êtes à la tête des lettres , qui avea si bien mérité de la philosophie , et sur qui la pièce tombe plus peut«étre que sur personne; c'est à vous, qui n'aves rien à
craindre , à venger Thonnear des gens de lettres outragés. Vous en avez un moyen bien sûr et bien facile ; c'est de retirer des mains des comédiens votre pièce qu'on répète actuellement, et de leur déclarer que vous ne voulez pas être joué sur le théâtre 011 Ton vient de mettre de pareilles infamies. Tous les gens de lettres vous en sauront gré , et vous regarderont comme leur digne chef. Si vous daignez m'en croire , vous suivrez ce conseil. J e suis sur les lieux, et mieux à portée que vous de juger de l'effet que cette démarche produira.
Il est vrai que l'épUre que le roi de Prusse m'a adressée est peut-être ce qu'il a fait de mieux. Je viens d'en recevoir encore nn autre papier intitulé : Relation de Phihiku , émissaire de T empereur de la Chine, C'est une satire violente des prêtres. Je ne sais ce qu'il deviendra, et moi aussi; mais si la philosophie n'a pas en lui un protecteur , ce sera grand dommage.
Je ne connais que légèrement Helvétius; mais je ne puis m'empêcher d'être indigné de la barbarie avec laquelle on le traite. A l'égard de Saurin , je le vois plus souvent ; c'est un homme d'un esprit plus juste que chaud : sa pièce de Spartacus a , ce me semble , de beaux endroits.
J'ignore absolument quel sera le sort de V Encyclopédie, J'ai donné presque entièrement aux libraires ma partie mathématique , à l'exception des deux dernières lettres ; du reste , je ne noie mêle et ne me mêlerai de rien. On grave actuellement les planches qu'apparemment la Sorbonne et le parlement ne condamneront pas , et dont on aura un volume cette année.
Voilà, mon cher philosophe, le triste état de la philosophie 1 que milord Shafstesbury appellerait bien aujourd'hui /Tooriaif^. Vous voyez combien elle est malade; elle n'a de recours qu'en vous; elle attend avec impatience et avec confiance ce que vous voudrez bien faire pour elle. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 16 juin 1760.
Ad ON cher et illustre maître, i*. ce n'est pas tout d'être mourante , il faut encore n'être pas vipère. Vous ignorez sans doute avec quelle fureur et quel scandale madame de R»«*. a cabale pour faire jouer la pièce de Palissot; vous ignorez qu'elle a empêché qu'on ne jouât votre tragédie y que les comédiens voulaient représenter avant les Philosophes, espérant par là gagner de l'argent et du temps , et fîiir ou éloigner la honte dont ils sont couverts. Vous ignorez qu'elle s'est fait porter à la première représentation y toute mourante qu'elle est , et
qu'elle fut obligée, tant elle était malade ce joui^là, de sortir avant la fin du premier acte. Quapd on est atroce et méchante à ce point , on ne mérite , ce me remble , aucune pitié , eùt^ on. . • • avec Dieu le père et son fils.
2*. Cette méchante femme d'ailleurs a été ménagée dan» la Vision : on dit, il est vrai , qu'elle est bien malade ; mais cela ne lui fait aucun tort; et si c'est là un crime, j'ai grand'peur pour celui qui imprimera ses billets d'enterrement ; car puis-> qu'il n'est pas permis de dire qu'elle se meurt, il le sera encore moins de dire qu'elle est morte.
3*». Il est très-vrai qu'on a arrêté Robin*mouton du Palais- Royal.
lit m*9nt pris ce paoYre Robin , Robin-mouton qni par la riJle Vendait tout ponr an peu de pain, etc.
- Mais soyez sûr que madame de Robeck n'en est pas la cause.
Ceux qui persécutent les philosophes jie se soucient guère ni de Dieu ni d'elle ; mais ils sont au désespoir d'être démasqués : Jonc irœ, hinc lacrpnœ. Ils croyaient qu'on serait la dupe de leurs cachotteries , et ils se voient l'objet des cris et de la haine publique. Je ne vous en dis pas davanUge ; mais souvenez-vous de ce que je vous ai marqué dans ma dernière lettre que vos amis l'étaient encore plus de Palissot , et relisez la Vision dans y cette idée , vous verrez clair.
4<*. Il est très-vrai que la persécution est plus grande que jamais. On vient d'arrêter et de mettre à la Bastille un abbé Morellet , Morlet ou Mords-les , qu'on accuse ou qu'on soupçonne d'avoir fait celle Vision; item d'avoir fait les Si et les Pourquoi; item les notes sur la Prière du déiste. Je ne sais ce qui en est ; mais je sais seulement que c'est un homme de beaucoup d'esprit, ci-devant théologien ou théologal de V3n^ çYclopédie , que je vous avais adressé il y a un an à Genève , et qui ne vous y trouva pas : au reste , il est traité à la Bastille avec beaucoup d'égards et de ménagemens. Tout Paris crie , tout Paris s'intéresse pour lui. Il y a apparence que sa captivité ' ne sera ni longue ni fâcheuse , et il lui restera la gloire d'avoir
vengé la philosophie contre les Palissots mâles et femelles , contre les Palissots de Nanci et ceux de Versailles.
5°. Palissot se vante d'avoir reçu de vous une lettre pleine d'éloges ; il va , dit-il , la faire imprimer. M. d'Argental sera à portée de lui donner le démenti.
6*. Il vous mande qu'il a voulu venger mesdames de Robeck et de La M. . . • C'est un mensonge impudent ; car depuis deux ans il est brouillé avec madame de La M. . . • , et il en tient les
AVEC VOLTAtHE. 69
propos les plus insolens et les plus infômes. Elle ne l'ignore pas, non pins que M. d'Ayen,ettous deux ont regarde sa pièce comme une infamie.
7*^. Je ne crois pas plus que tous que Diderot ait jamais rien écrit contre ces deux femmes ; ce qui est certain , c'est que personne n'avait plus à s'en plaindre que moi , et qu'assurément je n'ai rien écrit contre elles. Mais quand Diderot aurait été coupable, fallait*il , pour venger madame de Robeck, altaquer Helvétius et tous les encyclopédistes qui ne lui avaient fait aucun mal?
8^. J'ai grande envie devoir le petit poème dont vous parlez. Je suis certain que feu Yadé a des héritiers auprès de Genève. Vous devries bien vous adresser à eux pour me faire parvenir ce poème; mais s'il n'y a rien sur la pièce des Philosophes , on ne sera pas content de feu Yadé.
9^. C'est très-bien fait au chef de recommander l'union aux frères ; mais il faut que le chef reste à leur tête , et il ne faut pas que la crainte d'humilier des polissons protégés l'empêche de parler haut pour la bonne cause, sauf à ménager, s'iK le veut, les protecteurs, qui au fond regardent leurs protégés comme des polissons.
io*>. Avez-vous lu le mémoire de Pompignan? il faut qu'il soit bien mécontent de l'Académie , car il ne lui en a pas en* voyé d'exemplaire , quoiqu'il l'ait envoyé partout. Pour répondre à ce qu'il dit sur sa naissance, on vient , dit-on , de faire imprimer sa généalogie , qui remonte , par une filiation- Bon interrompue , depuis lui jusqu'à son père.
II**. Tout mis en balance, le meilleur parti est toujours de finir par une phrase académique , /e m'e/t. . . . ; c'est aussi ce que je fais de tout mon cœur. Les sottises des hommes méritent qu'on en rie, et non pas qu'on s'en fâche.
Adieu, mon cher et grand philosophe; j'attends votre catéchisme newtonien , et je ne vous ferai pas attendre dès que je l'aurai.
Paris y 18 joillet i^^o.
Vous me paraissez persuadé , mon cher et grand philosophe , que je me trompe dans les jugemens que je porte de certaines personnes ; je suis persuadé , moi , que vous vous trompez sur sur ces mêmes gens ; il ne reste plus qu'à savoir qui de nous deux a raison ; et vous m'avouerez du moins qu'il y a à parier pour celui qui voit les choses de près contre celui qui ne voit que de cent lieues.
^o CORRESPONDANCE
i^àoi qu'il en soit, tous pouTes rendre nn grand service à la philosophie , en intercédant auprès de M. de Choiseul pour 1^ pauvre abbé Morellet. Il y a quinze jours que madame de Robec^ est morte , et il y a six semaines qu'il est à la Bastille : il me semble qu'il est assev puni.
J'aurais plus d'envie que vous de voir Diderot à l'Académie. Je sens tout le bien qui en résulterait pour la cause commune ; mais cela est plus impossible que vous ne pouvee l'imaginer. Les personnes dont vous parlez le serviraient peut-être ; mais mais tres-mollement y et les dévots crieraient, et l'emportajaient. Mon cher philosophe, il n'y a plus d'autre parti à prendre que de pleurer sur les ruines de Jérusalem , à moins qu'on n'aime mieux en rire comme vous , et finir tous les soirs , en se couchant , par la phrase académique ; c'est là le plus sage parti.
Pour moi , j'attends la paix avec impatience , non pour me mettre au service de qui que ce soit (n'«yes pas peur que je fasse cette sottise) , mab pour éloigner mes yeux de tout ce que je vois. Je vous embrasse.
t'aris, 3 aagoste 1760.
Il y A apparence , mon cher et grand philosophe , que celui de nous deux qui se trompe sur la personne en question , se trompera long-temps ; car nous ne paraissons disposés ni l'un ni l'autre à changer d'avis. Quoi qu'il en soit, )e n'entends rien à cette nouvelle jurisprudence qui permet à une femme de la cour de se mettre à la tête d'une cabale infâme contre des gens de lettres estimables , et qui ne permet pas ftux gens de lettres outragés de donner un léger ridicule à la protectrice. Au surplus , l'abbé Morellet est enfin sorti de {a Bastille, et sa détention n'aura point d'autres suites. M. Duclos , avec qui je suis d'ailleurs fort mal , mais avec qui je me réunirai s'il est nécessaire pour la bonne cause , me dit hier en confidence que vous lui aviez écrit au sujet de l'admission de Diderot à l'Académie. Nous convînmes des difficultés extrêmes, et peut-être itisurmontables de ce projet; il croit cependant qu'on pourrait le tenter, quoiqu'a dire vrai j'en désespère. Je crois bien que madame de Pompadour et même M. de Choiseul seront favorables ; mais je doute que tout^puissans qu'ils sont, ils aient assez de crédit dans cette occasion. Vous entendrez de Genève crier les dévots de Paris et de Versailles, et ces dévots iront au roi directement, et k coup sûr ils l'emporteront. Or , je n'imagine pas qu'il feille tenter celte affaire ^ si elle ne doit pas réussir.
lyiiUttM
A quoi TOUS serTÛrait ce sèle imp^taeuz?
Qa^ charger tos amis d'an crime înlroctaeia.
Au reste » l'ëlectioii ne se fera de trois ou quatre mois , et nous làteroDs doucement le gué , avant que de rien entreprendre. Je verrai Diderot , je reparlerai à Duclos , et nous nous concerterons avec vous , et je vous rendrai compte de la suite de nos démarches.
UÈcossàise a un succès prodigieux ; j'en fais mon complim^ent à l'auteur. Hier , à la quatrième représentation , il y avait plus de monde qu'à la première. On dit que Fréron avait prouvé, il y a quinze jours , dans une feuille , que cette pièce ne devait pas réussir. Je ne l'ai point encore vue ; et quand on m'en a demandé la raison , j'ai répondu que , si un décrotteur m'avcut in" sukéy et quilfût mis au carcan à ma porte y je ne me presserais pas de mettre la tête à la fenêtre.
Quelqu'un me dit, le jour de la première représentation , que la pièce av^t commencé fort tard ; cest apparemment ^ lui disje , que Fréron était monté à rhôtet^e-vilk.
Dn conseiller de la classe du parlement de Paris , dont on n'a pu me dire le nom, disait avant la pièce que cela ne vaudrait rien, qu'il en avait lu l'extrait dans Fréron; on lui répondit qu'il allait voir quelque chose de meilleur , l'extrait de Fréron dans la pièce.
Ce n'est ni Bourgelat ni personne de ma connaissance qui a envoyé au Journal encyclopédique l'extrait de i'épitre du roi de Prusse ; c'est apparemment quelqu'un de ceux à qui. je l'ai lue , et qui en aura retenu ces bribes. Au reste , les endroits outrecuidans ne se trouvent pas dans l'imprimé, et j'en suis fort aise.
Savee-vous que votre ami Palissot a eu une prise très-vive dans les foyers avec M. Séguier , qui avait pourtant fort protégé les Philosophes ? il trouvait , lui Palissot, que V Écossaise éXzii une chose atroce. A ce propos, je vous dirai quevos amis ne sont point contensde votre troisième lettre. Il ne faut point plaisanter avec de pareils gens , surtout lorsqu'ils s'enferrent d'eux-mêmes , comme Palissot a £sit dans ses dernières réponses. Adieu , ;moa cher philosophe.
Paris, 9 septembre 1760.
Il y a un siècle , mon cher et grand philosophe , que je ne vous ai rien dit. Un grand diable d^ouvrage de géométrie, que je viens de mettre sous presse , en est la cause, ^e profite du premier moment pour me renouveler dans votre souvenir.
La difficulté n'est pas de trouver dans l'Académie des voix
î;! CORRESPONDANCE
pour Diderot, mais i®. de lui en trouver asses pour qu'il soit élu ; 2*. de lui sauver douce ou quinze boules noires qui l'exclueraient à jamais ; 3*. d'obtenir le consentement du roi. Il serait médiocrement soutenu k Versailles ; chacun de nos candidats j a déjà ses protecteurs. Je sais que cela ferait une guerre civile ; et je conviens avec vous que la guerre civile a son amusement et son mérite ; mais il ne faut pas que Pompée j perde la vie.
J'ai dit à l'abbé Mords-les toutes les obligations qu'il vous a , et des qu'il sera sédentaire à Paris, il se propose de vous en reiliercier. Il est pourtant un peu fâché de ce que , dans vos lettres
à Palissot , vous appelez la Vision, une pièce ou autant
vaut : c'est pourtant cette. • • • pièce qui a mis les rieurs de notre câté.
J'ai donné à Thiriot le peu d'anecdotes que je savais sur les différens personnages dont vous me parlez. J'y ajoute que Chaumeix a, dit- on, gagné la vérole à l'Opéra - Comique ; que l'abbé Trublet prétend avoir fait autrefois beaucoup de conquêtes par le confessionnal , lorsqu'il était prêtre habitué à Saint- Malo. Il me dit un jour qu'en préchant aux femmes de la ville , il avait fait tourner toutes les têtes; je lui répondis : Cest pcut^ être de T autre côté.
UEcossaise a été bravement et avec affluence jusqu'à la seizième représentation. On assure que les comédiens la reprendront cet hiver , et ils feront fort bien. J'ai lu le jour de Saint- Louis , à l'Académie Française , un morceau contre les mauvais poètes , et en votre honneur. Je ne vous ai trouvé que deux défauts impardonnables , c'est d'être Français et vivant. Cest par là que je finissais , et le public a battu des mains beaucoup moins pour moi que pour vous. J'ai aussi étrillé les Wasp en passant. En un mot , cela a fort bien réussi. Adieu , mon cher et grand philosophe.
Puis, 99 septembre 1760.
Aloif cher et illustre maître , je viens de remettre à l'ami Thiriot une copie de ma petite drôlerie, que vous me paraissez avoir envie de lire. Je souhaiterais qu'elle fût de votre goût , mais je désire encore plus vos conseils. Personne au monde n'en a de copie que vous , et je compte qu'elle ne sortira pas de vos mains.
Je fus avant hier , pour la troisième fois , à Tancrhde. Tout le monde y fond en larmes , à commencer par moi , et la critique commence à se taire. Laissez dire les aliborons , et soyez sur que cette pièce restera au théâtre. Mademoiselle Clairon y
est incomparable , et aa-dessus de tout ce qu'elle a jamais été. £n vérité , elle mériterait bien de votre part quelque monument marqué de reconnaissance. Vous avez célébré Gaussin qui ne la vaut pas ; vous lui devez au moins une épitre sur la déclamation ^ sur l'art du théâtre , sur ce que vous voudrez , en un mot ; mais vous lui devez une statue pour la postérité. Vous saurez de plus qu'elle est philosophe ; qu'elle a été la seule , parmi ses camarades y qui se soit déclarée ouvertement contre la pièce de Pa* lissot; qu'elle a pris grande part au succès de V Écossaise ^ quoiqu'elle n'y jouât pas ; qu'enfin elle est digne, à tous égards, d'un petit souvenir de votre part , tant par ses talens que par sa manière de penser.
L'abbé d'Olivet , qui ne lit qu'Aristophane et Sophocle, alla voir votre pièce , il y a quelques jours , sur tout ce qu'il en entendait dire. Il prétend que , depuis défunt Roscius, pour lequel Gcéron plaida , il n'y a point eu d'actrice pareille ; elle fait tourner toutes les têtes, non pas dans le sens de l'abbé Trublet , mais du bon c6té. J'écrivais ces jours-ci à son amant qu'elle finirait par me mettre à mal , et que
Si rton pertœsum canni ^eoMque fuisset , Huic uniforsan potui succumbere eulpœ.
Je VOUS ai écrit, il y a quelques jours, pour vous recomman* der un homme d'esprit et de mérite , M. le chevalier de Maudave. Vous aurez bientôt une autre visite dont je vous préviens ; c'est celle de M. Turgot , maître des requêtes , plein de philosophie , de lumières et de connaissances , et fort de mes amis , qui vent aller vous voir en bonne fortune ; je dis en bonne fortune , car, propter metum judœorum, il ne faut pas qu'il s'en vante trop , ni vous non plus. Adieu , mon cher et grand philosophe.
8 octobre 1760.
Je m'attendais bien , mon cher et grand philosophe, que vous seriez content de l'Indien que vous ai adressé , et qui brûlait d'envie d'aller prendre vos ordres pour les Bramines. A l'égard de mon discours , maître Aliboron , votre ami et le mien , n'en a pas pensé comme vous. Il ne l'a ni lu ni entendu ; et en conséquence il vient de faire deux feuilles contre moi , que je n'ai aussi ni lues ni entendues , et dans lesquelles je sais seulement que vous avez votre part. Il prétend que , si votre siècle a des bontés pour vous , la postérité ne vous promet pas poires molles , et il vous met au-dessous de tous les poètes passés , présens et à venir , depuis Homère jusqu'à Pompignan. J'ai hésité si je vous
annoncerais crûment cette humiliation ; maïs je veux être l'es-* clave de ces triomphateurs romains , et vous apprendre à ne pas mettre au pilori y comme vous avec fait , rhonaeur de la littérature française.
Je ne sais pas si les comédiens ont casse bras et jambes à Tancrëde ; mais je sais que , pour un roué , il avait encore trës-bonne grâce. Au reste , je suis bien aise de vous apprendre encore ^ car je veux absolument vous humilier aujourd'hui , que Ton répète à cçtte occasion ce qu'on a dit régulièrement à cha* cune de vos pièces , que vous iCavez encore rien fait d'aussi faible; il est vrai qu'on dit cela les yeux gros , et cela doit essuyer le& vôtres.
Vraiment je vous félicite de tout mon cœur de la conqujête que vous venex de faire k la vigne du Seigneur. Depuis le voyagede la reine de Saba , il n'y en a point de plus édifiant que celui de ce bon gentilhomme qui fait cent cinquante lieues pour être bien sûr que deux et un font trois ; il est vrai que vous étiez fait plus que personne pour lui persuader que trois ne font qu'un ; car il a dû voir que vous en valiez bien trois autres.
Je ne doute point qne vous ne conserviez précieusement le dieu que M. de Maudave vous a apporté des Indes *. Ces gens^là sont plus sensés que nous ; nous avons fait notre dieu d'une gaufre ; les Indiens vont , comme Bartholomée , droit au solide.
Priapum Matait eue dewn.
C'est celui-là qu'on peut bienaf^eler Dieu le père.
Je passe k Boileau d'avoir parlé en vers de sa perruque ) mais je ne lui passe pas de s'être donné là'^lessus les violons. La poésie, quoi qu'il en dise , ne doit se permettre qu'à regret les petits détails qui ne valent pas la peine qu'ils donnent ; elle est faite pour exprimer de erandes choses , nobles et vraies. Si vous ne pensies pas comme moi , je dirais que vous avez fait , comme M. Jour^ dain , de la prose sans le savoir.
Oui , en vérité , vous devez une épttre .à mademoiselle Clairon , et je ne vous laisserai point en repos que vous n'ayez ao quitté cette dette. Je vous permets , pour vous mettre à votre aise , d'y parler de tout ce qu'il vous plaira , même de votre perruque ; et s'il vous en faut encore une autre , je vous abandonne celles de Pompignan , Fréron et Trublet, que vous avez déjà si bien peignées.
Céuh un Ungam on phalliu , trèê-rérvré âmnê Vlnde. Cest rinatrument tqiii disiiogue U dieo Priape , et qui euît égalemrat honore cbet les Romaini» comme Teuiblérae de la génëration.
AVËC voltaire. 7Ô
M. Targot m'écrit qu'il compte être à Genève vers la fin de ce mois; vous en serez sûrement très-content. C'est un homme d'esprit y très-instruit et très^yertueux , en un mot, un très* honnête cacouac > mais qui a de bonnes raisons pour ne le pas trop paraître ; car je suis payé pour savoir que la cacouaquerie ne mène pas à la fortune , et il mérite de faire la sienne.
G)mment diable , quarante-neuf convives à votre table, dont deux maîtres dés requêtes et un conseiller de grand'chambre , sans compter le duc de Yillars et compagnie !
Vous êtes donc conune le père de famille, de l'Evangile , qui admet à son festin les clairvoyans et les aveugles , les boiteux et ceux qui marchent droit? votre maison va être comme la bourse de Londres ; le jésuite et le janséniste , le catholique et le socinien, le convulsionnaire et l'encyclopédiste vont bientôt s'y embrasser de bon cœur , et rire encore de meilleur cœur les uns des autres. Si vous pouviez encore engager Jean-Jacques Rousseau à venir à quatre pâtes , de Montmorenci à Genève , faire amende honorable k la comédie , en se redressant sur ses deux pieds de derrière pour jouer dans quelqu'une de vos pièces , ce serait vraiment là une belle cure , et plus belle que celle de votre campagnard nouveau converti ; mais je crois que pour Jean-Jacques , l'heure de la gr&ce n'est pas encore venue.
Il me semble, comme à vous, que votre ancien disciple est un peu remonté sur sa bête ; mais je crains qu'elle ne soit encore un peu récaldtrante , et je ne le vois pas bien afiermi sur ses étriers. Mais , à propos de bête , que dites-vous de la figure que nous faisons sur la notre ? que dites-vous de ce fameux duc de Bro^ «He,
Sage en projets, et vif dans les combaia, Qui Ta Teager les malheors de la France?
n me semble qu'il perd sa réputation sou à sou : c'est se ruiner assez platement. En attendant, nous avons perdu le Canada. Voilà le fruit de la besogne de ce grand cardinal que vous appeliez si bien Margot la bouquetière , et dont j'osais dire autre-* fois , en lui entendant lire ses poésies , que si on coupait les ailes aux Zéphirs et à l'Amour , on lui couperait les vivres. Nous ne nous attendions pas , vous et moi,, qu'il nous prouverait un jour 9 par le traité de Versailles , que sa prose vaudrait encore moins que ses vers. Nous n'aurions pas cru cela lorsqu'il lisait à l'Aca* demie son poème contre lés incrédules , pour attraper un petit bénéfice de l'archimage Yébor , qui l'écoutait en branlant sa vieille tête de singe , et qui semblait lui dire : Non , non , non t vous n'aurez rien , quoi que vous disiez ; on ne m attrape pan
ainsL Que Dieu le bénisse , lui , ses vers et sa prose ! ou dit qu'il a permission d'aller se promener dans ses abbayes ; on aurait dîk l'envoyer promener quatre ans plus tôt. Il ne reste plus qu'à savoir ce que nous allons devenir , et quel parti nous allons prendre.
Qoand on a toat perda , qnand on n*a plui d'espoir , La guerre est nn opprobre , et la paix un devoir.
Quant k nos sottises intestines , elles commencent à foisonner un peu moins dans ce moment-ci. Il n'y a rien de nouveau, que je sache , du quartier général de V Encyclopédie et de la Palis" sotcric, La philosophie est entrée en quartier d'hiver. Dieu veuille qu'on l'y laisse respirer !
Adieu y mon cher et illustre maître , continuez à rire de tout ce qui se passe. J'en ris tout autant que vous y quoique je sois dans la poêle : heureux qui , comme vous , a trouvé moyen de sauter dehors ! Vous ne vous plaindrez pas que cette épitre est une lettre de Lacédémonien ; pourvu qu'elle ne vous paraisse pas une lettre de Béotien , ]e serai consolé de mon bavardage.
A propos , vraiment j'oubliais de vous dire que je suis raccommodé , vaille que vaille , avec madame du Deffant ; elle prétend qu'elle n'a point protégé Palissot ni Fréron ^ et j'ai tout mis aux pieds, non du pendu, mais de Socrate. Ainsi, qu'elle ne sache jamais ce que je vous avais écrit pour me plaindre d'elle ; cela me ferait de nouvelles tracasseries que je veux éviter.
Paris, g avril 1761.^
Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir envoyé votre charmante épître sur l'agriculture , qui ne parle guère d'agriculture , et qui n'en vaut que mieux. C'est, à mon avis, un des plus agréables ouvrages que vous ayez faits. Des gens de votre connaissance , qui en ont pensé comme moi , et qui ne sont pas descendus à^Ismaël^ car ils servent et Baalet le Dieu d'Israël^ l'ont trouvée si bonne , qu'ils ont voulu la lire k la reine ; mais il y avait deux vers mal-sonnans et offensant les oreilles pieuses, qu'il a fallu corriger pour mettre votre épitre en habit décent, et pour la rendre propre à être portée aux pieds du trône ; et croiriez^vous que c'est moi qui ai fait cette correction ? J'ai donc mis le bon mari d'Eve , au lieu du sot mari, qui était pourtant la vraie épithëte ; et au lieu de manger la moitié de sa poweme , qui est plaisant, j'ai mis goûter de la fatale pomme , qui est bien plat ; mais cela est encore trop bon pour Versailles. Riez, si vous voulez, de cette petite anecdote; mais, s'il vous
platt , ries-en tout seul , et n'allez pas en écrire à Paris , comme TOUS avez fait de ce que je vous ai mandé au sujet des parrains de l'archidiacre. L'abbé d'Olivet me dit , l'autre jour , à l'Académie , d'un ton cicéronién 2 Vous êtes un fripon : vous avez écrit à Genève que fasfais molli dans V affaire de Truhlet, Je niai le fait , à ]a vérité assez faiblement. Il me répondit qu'il en avait la preuve dans sa poche , et je ne lui demandai point à la voir , je craignais d'être trop confondu. Peu m'importe d'avoir des tracasseries avec d'Olivet et même avec d'autres ; mais il vaut encore mieux n'en pas avoir. C'est pourquoi si vous voulez savoir les nouvelles de V école y promettez-moi que vous ne me vendrez plus , et commencez par ne pas'parler de ceci, même â d'Olivet.
Je suis sûr , au moins autant qu'on le peut être , que le surintendant de la reine a nommé Saurin ; mais il est vrai que je ne lui ai parlé que la veille de l'élection, et il se pourrait bien qu'avant ce temps-là il en eAt servi un autre; c'est ce que je ne sais pas assez positivement pour pouvoir vous l'assurer. Apres tout, c'est ce qu'il est fort peu important d'approfondir ; par malheur , le vin et Truhlet sont tirés , il faut les boire.
Nous recevons aujourd'hui l'évêque de Limoges qui ne sait pas lire, et Batteux qui ne sait pas écrire; mais en revanche nous avons un directeur qui sait lire et écrire , qui s'en pique du moins. Je m'attends à un grand déluge d'esprit, et je crois qu'il faudra qu'on me tienne , comme à Rémond de Saint-Mard la tête bien ferme. A lundi prochain la réception de l'archidiacre , qui évoquera sûrement l'ombre de Fontenelle , et à qui le directeur fera apparemment compliment sur ses bonnes fortunes • — car il prétend en avoir eu beaucoup par le confessionnal et par la prédication.
Nous avons encore une place vacante à l'Académie ; mais ce ne sera pas, je crois, pour Marmontel. M. le duc d'Aumont fait peur à ces messieurs. Vous devez jugerpar là qu'ils ne sont pas fort braves. Ainsi nous aurons eu sept places vacantes à la fois , et nous n'aurons pas choisi le seul homme qu'il nous convenait de prendre. Je ne ferai qu'en rire ( car il n'y a que cela de bon ) , tant qu'ils n'iront pas jusqu'à l'avocat sans cause, auteur des Cacouacs ; car pour lors cela passerait la raillerie et je pourrais bien les prier de nommer Cbaumeix ou Omer à ma place , surtout si vous vouliez en même temps donner la vôtre à frère Berthier.
Je viens à Jean-Jacques , non pas à Jean-Jacques Le Franc . de Pompignan , ^ti\ pense être quelque chose, uim à Jean-Jacques Rousseau , qui pense être cjmique, et qui n'est qu'inconséquent et ridicule. Je veux qu'il vous ait écrit une lettre im^
jS CORRESPONDANCE
pertîente , je veux que vous et vos amis vous ayez k vous en plaindre ; malgré tout cela , je n'approuve pas que vous vous declariez publiquement contre lui comme vous faites ; et je n'aurai sur cela qu'à vous répéter vos propres paroles : Que deviendra le petit troupeau ^ s'il est désuni et dispersé? Nous ne voyons point que ni Platon , ni Aristote , ni Sophocle , ni Euripide aient écrit contre Diogëne ^ quoique Diogëne leur ait dit à tous des injures. Jean- Jacques est un malade de beaucoup d'esprit , et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir ni l'outrager.
A propos, j'oubliais de vous demander si vous avez reçu un mémoire que j'ai fait sur l'inoculation , et dans lequel je crois avoir prouvé , non que l'inoculation est mauvaise , mais que ses partisans ont assez mal raisonné jusqu'ici , et ne se sont pas douté de la question. Ce mémoire trës-clair , à ce que je crois, et trës-impartial , a été lu il y a six mois à une assemblée pu»blique de l'Académie des sciences , et m'a paru avoir fait beau-> coup d'impression sur les auditeurs. On vient d'imprimer dans une gazette , à la vérité assez obscure , qu'un médecin de Clermont en Auvergne , ayant inoculé son fils , le fils est mort de l'inoculation , et que le përe est mort de chagrin. Ce fait , s'il est vrai , serait trës-fâcheux contre l'inoculation , quoiqu'au fond il ne soit pas décisif. Adieu , mon cher confrëre ; je ne vous écrirai pourtant plus de l'Académie Française ; je crains qu'il ne faille dire bientôt de ce titre*là ce que Jacques Rostbif dit du nom de monsieur : Il jr a trop de faquins qui le portent^ Adieu.
PontoUc, g juillet 1761.
tJ '▲ I reçu j mon cher philosophe , votre petit billet , en partant pour la campagne. Il est vrai que je suis un peu en retard avec vous ; prenez-vous-en à un gros livre de géométrie , tout plein de calculs , que je fais imprimer actuellement , et dont j'espëre être bientôt débarrassé. Je ne sais pas de la part de qui vous m'avez envoyé le Grizel ; ce Grizel est un drôle de corps. Si M*. Hueme avait aussi bien plaidé , les rieurs auraient été pour lui; mais ni M". Hueme, ni M*. Le Dain , ni M*. Omer, ne sont faits pour avoir les rieurs de leur côté. Les jésuites même ne les ont plus depuis qu'ils se sont brouillés avec la philosophie ; ils sont à présent aux prises avec les pédans du parlement , qui trouvent que la société de Jésus est contraire à la société humaine, comme la société de Jésus trouve de son côté que Tordre du parlement n'est pas ^e l'ordre de ceux qui ont le s^s
commun , et la philosophie jugerait que la sociétë de Jësus et l'ordre du parlement ont tous deux raison.
Je ne sais ce qui arrivera du Laquais de Vénus ; f ai bien peur que ce ne soit un laquais de louage , qui ne lui restera pas long-temps , d'autant que ledit laquais n'a pas suivi sa maîtresse dans son passage sur le soleil. Si Fontenelle n'était pas mort, il vous dirait là-dessus les plus jolies choses du monde ; par exemple , que Vénus a trop de satellites sur la terre pour en avoir besoin dans le ciel ; et que les vieux galan^ qui ne peuvent plus lui faire leur cour , regretteront le temps 011 Vénus se promenait toute seule dans le ciel ,
Sam Uqaaîsy lans ajostement.
De ses seales grâces ornëe , etc.
Son chancelier Trublet vous en dira davantage , pour peu que vous vouliei savoir le reste. Je vous dirai moi , plus sérieuse-* ment , que nous attendons les observations faites aux Indes et en Sibérie , pour savoir , (>ar la comparaison avec celles de France , à combien de postes nous sommes du soleil ; et s'il nous faut quelques jours de plus ou de moins pour y arriver, que noua ne l'avons cru jusqu'ici.
Je n'aurai pas besoin d'ameuter l'Académie Française sur rédition de Pierre Corneille ; il n'y a aucun de nous qui ne se fasse un plaisir et un devoir de souscrire , et quelques uns même pour plusieurs exemplaires. Cette entreprise fera beaucoup d'hon« neur k l'entrepreneur , à l'Académie et à la nation ; et je me flatte qu'elle avertira enfin l'Académie de ce qu'elle doit faire ^ de donner des éditions grammaticales des auteurs classiques.
Adieu , mon cher maître ; que le ciel vous tienne toujours en joie ! ^'oublies pas vos amis et vos admirateurs ; je me flatte que vous me comptes parmi les premiers , et je prends la liberté de me mettre parmi les seconds. Je ne sais pas s'il en est de *mérae du professeur Formej, et s'il prendra cette qualité dans ses lettres aux journalistes , et dans sa bibliothèque partiale , toute impartiale qu'elle prétend être. VàU iterum.
Paris, 8 septembre 1761.
Je ne sais , mon cher maître , si vous avec reçu une lettre que je vous écrivis , il y a quelque temps , de Pontoise. Je vous y parlais, ce me semble, de votre édition de Corneille, etdel'in** lérét que j'y prenais comme homme de lettres , comme Fran-« çais , comme académicien , et encore plus comme votre con<^ frère , votre disciple et ami. Depuis ce temps , noos avons reçu
8o CORRESPONDANCE
à l'Académie vos remarques sur les Horaces, sur Ctnna, et sur le Ci'dj la préface du Cid^ et Tépître dédicatoire. Tout cela a été lu avec soin dans les assemblées , et Duclos nous dit hier que vous aviez reçu nos remarques , et que vous en paraissiez content. N'oubliez pas d'insister plus que vous ne faites dans votre épitre , sur la protection qu'on accordait aux persécuteurs de Corneille , et sur l'oubli profond oii sont tombées toutes les infamies qu'on imprimait contre lui , et qui vraisemblablement lui causaient beaucoup de chagrin. Vous pouvez mieux dire , et avec plus de droit que personne, à tous les gens de lettres et à tous les protecteurs , des choses fort utiles aux uns et aux autres , que cette occasion vous fournira naturellement.
Nous avons été trës-contens de vos remarques sur les Horaces; beaucoup moins de celles sur Cinna, qui nous ont paru faites à la hâte. Les remarques sur le Cid sont meilleures , mais ont encore besoin d'être revues. Il nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur , et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits oti vous critiquez Corneille , il faut que vous ayez si évidemment raison , que personne ne puisse être d'un avis contraire ; dans les autres , il faut ou ne rien dire ou ne parler qu'en doutant. Excusez ma franchise ; vous me l'avez permise , vous l'avez exigée ; et il est de la plus grande importance pour vous , pour Corneille , pour l'Académie et pour l'honneur de la littérature française , que vos remarques soient à l'abri même des mauvaises critiques. Enfin , mon cher confrère , vous ne sauriez apporter dans cet ouvrage trop de soin , d'exactitude et même de minutie. Il faut que ce monument que vous élevez à Corneille , en soit aussi un pour vous , et il ne tient qu'à vous qu'il le soit.
Je souscris , si vous le trouvez bon , pour deux exemplaires , pour l'un comme votre ami , et pour l'autre comme homme de lettres et comme Français. Si les gens de lettres de cette frivole et moutonnière nation qui les persécute en riant , ne soutiennent pas l'honneur de la chhre patrie , comme disent les Allemands, hélas ! que deviendra ce malheureux honneur ? Vous voyez le beau rôle que nous jouons sur la terre et sur Vonde ; et ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est qpe nous avons l'air de le jouer encore> quelque temps, car la paix ne parait pas prochaine. Cependant le parlement se bat à outrance avec les jésuites , et Paris en est encore plus occupé que de la guerre d'Allemagne ; et moi , qui n'aime ni les fanatiques parlementaires , ni les fanatiques de Saint-Ignace, tout ce que je leur souhaite , c'est de se détruire les uns par les autres, fort tranquille d'ailleurs sur l'événement ,
AVEC VOLTAIRE. ' 8f
et bien certain de me moquer de quelqu'un , quoi qu*il arrive. Quand je vois cet imbécile parlement, plus intolérant que les capucins , aux prises avec d'autres ignorans , imbéciles et intolërans comme lui, je suis tenté de lui dire ce que disait Timon-le- Misanthrope à Alcibiade : Jeune écervelé, que je suis content de te voir à la tête des affaires I tu me feras raison de ces marauds d'Athéniens. La philosophie touche peut-être au moment cil elle va être vengée des jésuites ; mais qui la vengera des Orner et compagnie ? pouvons-nous nous flatter que la destruction de la canaille jésuitique entraînera après elle l'abolition de la canaille jansénienne et de la canaille intolérante? Prions Dieu, mon cher confrère, que la raison obtienne de nos jours ce triomphe sur l'imbécillité. En attendant , portez*vous bien , commentez G>meillè , et aimez-moi.
Paris, 10 octobre t^i.
Je ne sais pas , mon cher et illustre maître , si mes lettres sont aussi plaisantes que vous le prétendez , mais je sais que tout ce qui se passe y fournit bien matière ; et s'il est vrai , comme vous le dites , qu'il est bon de rire un peu pour la santé , jamais saison n'a été si favorable pour se bien porter. Voici , par exemple, Paul Le Franc de Pompîgnan (je ne sais si c'est Paul l'Apôtre ou Paul-le-Simple ) qui vient encore de fournir aux rieurs de quoi rire , par son Éloge historique du duc de Bourgogne. J'imagine qu'on vous aura envoyé cette pièce , et qu'en la lisant vous aurez dit comme l'ermite de La Fontaine :
Voici de qaoi; fi ta sais qnelqne tonr, Il te le faut employer, frère Lncc.
Je sais que la matière est un peu délicate , et qu'en donnant des croquignoles au vivant , il faut prendre garde d'égratigner le mort; mais
A vaincre sans përil on triomphe sans gloire.
On prétend que Pompîgnan sollicite , pour récompense de son bel ouvrage , une place à^ historiographe des enfans de France ; je voudrais qu'on la lui donnât , avec la permission de commencer dès le ventre de la mère , et la défense d'aller au-^elà de sept ans. Je ne sais si cette impertinence vous paraîtra aussi plaisante qu'à moi ; mais il est sûr que
.... Si Dieu m'avait fait naître Propre à tirer marrons du feu , Certes, Le Franc Terrait beau jea.
Me voilà presque aussi en train de vous citer des vers que M. le théologien Martin Kahle qui vous en citait tant de mauvais y pour vous prouver que ce monde ridicule était le meilleur des mondes possibles. Laissons là et Martin Kalile et Pompignan , et parlons de Corneille.
Nous avons relu vos remarques sur Cinna, et vous avezdù recevoir la réponse de TAcadémie sur vos nouvelles critiques. Youlez-vous que je vous parle net comme le Misanthrope , et sur la pièce et sur vos remarques? Je vous avouerai d'abord que la pièce me paraît d'un bout à l'autre froide et sans intérêt; que c'est une conversation en cinq actes , et en style tantôt sublime , tantôt bourgeois , tantôt suranné ; que cette froideur est le grand défaut , selon moi , de presque toutes nos pièces de théâtre ; et qu'à l'exception de quelques scènes du Cid, du cinquième acte de Rodogune , et dû quatrième d*Héraclius , je ne vois rien , dans Corneille en particulier , de cette terreur et de cette pitié ^\ fait l'âme de la tragédie. Si je suis si difficile , prenez-vous-en à vos pièces , qui m'ont accoutumé à chercher sur le théâtre tragique de l'intérêt y des situations et du mouvement. Si je suivais donc mon penchant, je dirais que presque toutes ces pièces sont meilleures à lire qu'à jouer ; et cela est si vrai, qu'il n'y a presque personne aux pièces de Corneille, et médiocrement à celles de Racine ; mais ce n'est pas le tout d'avoir raison , il faut être poli ; il faut donc de grands ménagemens pour avertir les gens qu'ils s'ennuient et qu'ils n'osent le dire.
A l'égard de vos raisonnemens et des nôtres sur les remords de Cinna qui , selon vous , viennent trop tard , et qui selen nous viennent assez tôt , ce sont là , ce me semble , de ces questions sur lesquelles on peut dire le pour et le contre sans se convaincre réciproquement. Je voudrais donc , sans prétendre que vous ayez tort , car le diable m'emporte si j'en sais rien , je voudrais que vous ne fissiez aucune critique qui fût sujette à contradiction , et que vous vous bornassiez aux fautes évidentes contre le théâtre ou la grammaire , vous aurez encore assez de besogne. Croyez* moi , ne donnez point de prise sur vous aux sots et anx malintentionnés , et songez qu'un vivant qui critique an mort en possesion de l'estime publique , doit avoir raison et demie pour parler , et se taire quand il n'a que raison. Voyez comme on a reçu les pauvres gens qui ont relevé les sottises d'Homère ; ils avaient pourtant au moins raison et demie, ces pauvres diables-là; et le grand tort de La Mothe n'a pas été de critiquer VlUade , mais d'en faire une.
Réservez donc , mon cher maître , les vessies de cochon au
iieu d'encensoir pour les Pompignan et consorts ; pour ceiix*lâ , on ne demande qu'à rire à leurs dépens , et tous aurez le double plaisir de faire rire et d'avoir raison. Il est vrai que si la guerre continue , je crois que Pompignan même ne fera plus rire personne. Pour moi , je rirai le plus long-temps que je pourrai , et je vous aimerai plus long-temps encore. Adieu , mon cher philosophe.
Paris, 3i octobre 1761.
Je suis, mon cher et illustre mattre , un peu inquiet de votre santé ; il faut qu'elle ne soit pas si bonne que l'année passée. Il y a un an que vous vouliez , disiez-vous , ne faire que rire de tout pour vous bien porter ; aujourd'hui vous voulez vous fâcher , et c'est contre Moïse de Montaubau ! voilà un plaisant objet pour vous échauffer la bile ! Eh , pardieu , laissez-le devenir historiographe , instituteur , correcteur , éberneur des enfans de France , et tout ce qu'il voudra ; et soyez , vous , mais toujours en riant , l'historiographe de ses sottises , l'instituteur de votre nation , et le correcteur des fanatiques.
Je vous remercie de ce que vous m'envoyez de la part de la bonne dme de Montauban; je l'ai lu avec plaisir, et j'en ferai part aux bonnes âmes de Paris. Je crois cependant que cela aurait encore été plus utile , si la bonne âme de Montauhan n'avait voulu que rire, et n'avait point voulu se fâcher. Vous voyez, mon cher philosophe, combien j'ai profité de vos leçons ; autrefois tout me donnait de l'humeur , depuis la comédie des Phi^ losophes jusqu'au mémoire de Pompignan ; aujourd'hui je verrais Moïse de Montauban premier ministre, et Aaron grand aumônier , que je crois que j'en rirais encore. Je me fierais à la Providence qui , à la vérité , ne gouverne pas trop bien ce meilleur des mondes possibles, mais qui pourtant fait par fois des actes de justice. Qui aurait dit , par exemple , il y a dix ans , aux jésuites , que ces bons pères , qui aiment tant à brûler les autres , verraient bientôt venir leur tour , et que ce serait le Portugal , c'est-à-dire le pays le plus fanatique et le plus ignorant de l'Europe , qui jetterait le premier jésuite au feu ? Ce qu'il y a de très-plaisant , c'est que cette aventure commence à réconcilier les jansénistes avec l'inquisition qu'ils haïssaient jusqu'ici mortellement. En véri{é, disent-ils , cet établissement a du bon; les affaires jr sont jugées avec beaucoup plus de matu-^ rite et de justice qu'on ne croit en France, et il faut avouer que ce tribunaUlà fait fort bien en Portugal. Ils ont imprimé que Malagrida se souvenait encore , dans l'oisiveté de la prison , de
son ancien métier de jésuite ; qu'on Ta surpris quatre fois s'amusant tout seul , pour donner , disait-il , du soulagement à son corps. Notez qu'il a soixante et treize ans; cela serait en vérité fort beau à cet âge-là ; mais je crois que les jansénistes n'en parlent que par envie.
Laissons brûler Malagrida , et venons à Corneille qui , selon vous et selon moi , n'est pas si chaud. Si c'est moi qui ai écrit qu'on s'intéresse à Auguste y je n'ai écrit en cela que l'avis de l'Académie , et point du tout le mien ; je ne crois ni avec elle qu'on s'intéresse à Auguste , ni avec vous qu'on s'intéresse à Cinna ; je crois qu'on ne s'intéresse à personne , qu'on ne se soucie pas plus d'Auguste, d'Emilie et de Cinna, que de Maxime et d'Euphorbe , et que cet ouvrage est meilleur à lire qu'à voir jouer. Aussi n'y va-t-il personne.
Oui , en vérité , mon cher maître , notre théâtre est à la glace. Il n'y a, dans la plupart de nos tragédies, ni vérité, ni chaleur, ni action , ni dialogue. Donnez-nous vite votre œuvre de sir jours , mais ne faites pas comme Dieu , et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat compliment que je prétends vous faire ; mais je ne vous dis que ce que j'ai déjà dit cent fois à d'autres : vos pièces seules ont du mouvement et de l'intérêt ; et , ce qui vaut bien cela , de la philosophie , non pas de la philoso-phie froide eiparlière , mais de la philosophie en action. Je ne vous demande plus d'échafauds; je sais et je respecte toute la répugnance que vous y avez , quoique depuis Malagrida les échafauds aient leur mérite ; mais je vous demande de nous faire voir , ce qui ne tient qu'à vous , qu'en fait de tragédies nous ne sommes encore que des enfans bien élevés , et les autres peuples de vieux enfans. Votre réputation vous permet de risquer tout ; vous êtes à cent lieues de l'envie ; osez, et nous pleurerons, et nous frémirons, et nous dirons : Yoilà la tragédie , voilà la nature : Corneille disserte, Racine converse, et vous nous remuerez.
A propos , vraiment , j'oubliais de vous remercier de la men-» tion honorable que vous avez faite de moi dans votre lettre à l'abbé d'Olivet, telle que vous l'avez envoyée au Journal ency^ clopédique; car il est bon de vous dire que mon nom ni celui de Duclos ne se trouvent point dans l'imprimé de Paris, mal» gré ce que vous aviez recommandé à ce sujet , comme je le sais de science certaine; c'est votre ancien instituteur, Josephus Olivelus , qui a fait , en tout bien et tout honneur , cette petite suppression dont j'aurai le plaisir de le remercier à la première occasion favorable, mais toujours en riant, parce que cela csê bon pour In santé.
Oui , vraiment , les prêtres de Genève sont comme des diables contre la comédie ; mais on dit aussi que vous en êtes un peu la cause. Vous vous êtes un peu trop moque de ces sociniens hon- \
teux ; vous avez fait rire à leurs dépens ; et, pour s'en venger, ils \
voudraient bien que vous ne fissiez pleurer personne. Il faut que les comédiens de l'Église et ceux du théâtre se ménagent réciproquement. A l'égard de Rousseau, j'avoue que c'est un désert teur qui combat contre sa patrie ; mais* c'est un déserteur qui n'est plus guère en état de servir, ni par conséquent de faire du mal ; sa vessie le fait souffrir , et il s'en prend à qui il peut. Prions Dieu qu'il conserve la nôtre.
On dit que les jésuites font courir dans tes maisons trois mémoires manuscrits pour leur justification. C'est beaucoup que trois, car je crois qu'ils auraient de la peine à en faire lire un seul , tant l'animosité publique est grande. On dit qu'ils prouvent , dans un de ces mémoires , que le parlement a falsifié et tronqué les passages de leurs constitutions. Cela pourrait bien être , puisqu'Omer Anitus , dans son beau réquisitoire , a bien falsifié et tronqué , d'après Abraham Chaumeix , les passages de VEncjrclopédie. Adieu , mon cher philosophe ; faites des tragédies , moquez-vous de tout, et portea^vous^ bien.
Paris, vj janvier 1962.
Vous avez dû , mon cher et illustre confrère , recevoir, il j a peu de temps , par monsieur Damilaville, lé Manuel des Inqui" siteiirs , que j'étais chargé de vous faire parvenir. Que ditesvous de ce monument d'atrocité et de ridicule , qui rend tout à la fois l'humanité si odieuse et si à plaindre? Il n'y a , je crois , de terme dans aucune langue pour exprimer le sentiment que celte lecture fait naître. On ne peut s^ empêcher à* en frémir e/ d^en rire. L'auteur, ou plutôt le traducteur et l'éditeur utile de cette abomination , qu'il était si bon de faire connaître , m'a prié devons présenter son ouvrage de sa part, en vous assurant des senti mens qu'il vous a voués , et qui vous sont dus par tous les amateurs de la raison et des lettres. Cet auteur est le même abbé Morellet, ou Morlet , ou Mords-les , qui fut mis, il y a dixhuit mois , non à la grande inquisition aragonaise , mais k la petite inquisition de France , pour avoir dit , dans une vision meilleure que celle d'Ëzéchiel, qu'une méchante femme , qu'il ne nommait pas , était bien malade. Dieu ne tarda pas à venger son prophète ; car avant qu'il fût sorti de prison , la méchante femme était morte ; ce qui prouve qu'en effet elle ne se portait
1 , et qu'il avait eu rf ison de jeter quelques doutes sur sa
irez , mon cher philosophe , combien la raison g^gne de ; cet ennemi de la persécution > qui travaille si bien à la .., ridicule, est un prêtre , ci-devant théologien ou théolo-
gal de \ Encyclopédie , qui nous a donné pour cet ouvrage l'article Figure , oii vous verrez entre autres que S. Ambroise ou j5« Augustin ( je ne sais plus lequel ) compare les dimensions de Tarche à celle du corps de Thomme , et la petite porte de l'arche au trou du derrière ; c'est un beau passage qui vous a échappé dans votre chapitre sur les allégories.
Comme il faut encourager les gens de bien , écrivez*moi , je vous prie , un mot d'honnêteté pour cet honnête ecclésiastique ; il le mérite par son zèle pour la bonne cause , et par son respect pour vous.
Je ne sais si je vous ai prié de remercier M. le chevalier de Molmire de ses Etrennes aux sots , et M. le rabbin Akib de son sermon. Je vous prie de leur dire à l'un et à l'autre que si l'un s'avise encore àe prêcher , et l'autre de donner des etrennes , ils n'oublient pas de m'en faire part.
Nous continuons à lire vos remarqufss sur Corneille , et nous venons de finir Héracliu^. Je prends la liberté de vous répéter à ce sujet ce que vous m'avez déjà permis de vous dire ; ne critiquez Corneille que lorsque vous aurez deux fois raison ; il a un nom très-respecté , il est mort ; voilà déjà une raison bien forte (je ne vous dis pas bien bonne ) en sa faveur. Vous savez mieux que moi que , dans un genre tel que celui du théâtre , dont les règles renferment beaucoup d'arbitraire , on peut condamner et justifier presque tout ; et pour peu que Corneille soit justifiable par des raisons telles quelles , dans les endroits oii vous l'attaquez , vous êtes sûr d'avoir contre vous les pédans et les sots , qui déchireraient Corneille s'il n'était pas mort, et qui seront bien aises de vous déchirer parce que vous êtes vivant. Attendezvous, par exemple , au mal qu'ils diront de Zulime, Je ne ferai pas chorus avec eux , car cette pièce m'a fait beaucoup de plaisir , au moins dans le rôle principal ; j'y trouve la passion bien ressentie , bien exprimée et bien différente de cet amour de ruelle qui affadit notre théâtre.
Si par hasard vous connaissez l'auteur de VÉcueil du sage , dites-lui aussi , je vous prie , que son ouvrage m'a fait plaisir , qu'il est surtout très-moral , et par cette raison digne de rester au théâtre ; que le troisième et le quatrième acte sont excellens , qu'il y a dans les autres des scènes fort agréables , et des détails fort iutéressans. J'y voudrais un autre cinquième acte : la pièce
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eût été meilleure en quatre ou même en trois ; mais voilà c que fait la superstition des règles. Il me semble que les auteui dramatiques sont pour les règles comme les Français sont pour les impots ; ils j obéissent en murmurant.
Que dites-TOus de l'état fâcheux de Totre ancien disciple ? Il y a long-temps que je n'en ai reçu de nouvelles ; vous écrit-il toujours? Je le crois aux abois, et c'est grand dommage ; la philosophie ne retrouvera pas aisément un prince tolérant comme lui par indifférence ^ ce qui est la bonne manière de l'être , et l'ennemi de la superstition et du fanatisme.
On dit que vos bons amis et les miens vont avoir un vicaire* général en France ; on ajoute qu'ils en sont très-mécontens : leur principale raison pour se plaindre est que , si on leur donne ce vicaire , ils ne seront plus rien ; c'est précisément ce qu'il faut qu'ils soient.
Je fais mon compliment, non à vous , mais au gouvernement , sur la pension qu'on vient de vous rendre. Si on n'en donnait qu'à des gens comme vous, l'État donnerait beaucoup moins , et encouragerait beaucoup plus.
Adieu , mon cher philosophe ; porte»-vous bien, ccrivea-moi quelquefois , et surtout moquez-vous de tout , car il n'y a que cela de solide. Le vicaire -général des jésuites £ait dire qu'au moyen de cet arrangement , il va y avoir en France un vicergé* néral de plus : voilà de quoi vivent les Parisiens.
Paris, 3i mars 176).
U N malentendu a été cause , mon cher philosophe , que je n'ai reçu que depuis peu de jours l'ouvrage de Jean Meslier, que vous m'aviez adressé il y a près d'un mois ; j'attendais que je l'eusse pour vous écrire. Il me semble qu'on pourrait mettre sur la tombe de ce curé : Ci-^it un fort honnête prêtre , curé de village , en Champagne , qui , en mourant, a demandé pardon à Dieu Savoir été chrétien , et qui a prouvée par là que quatre-vingt'dix-'neuf moutons et un Champenois ne font pas cent bêtes. Je soupçonne que l'extrait de son ouvrage est d'un Suisse qui entend fort bien le français, quoiqu'il affecte de le parler mal. Cela est net, pressant et serré , et je bénis l'auteur de l'extrait, quel qu'il puisse être.
Cest du Seîgneor la vigne tra?aU]er.
Apres tout, mon cher philosophe, encore un peu de temps , et je ne sais si tous ces livres seront nécessaires, et si le genre
humain n'aura pas assez d'esprit pour comprendre par lui-fnémd que trois ne font pas un , et que du pain n'est pas Dieu. Les ennemis de la raison font dans ce moment asse2 sotte figure , et je crois qu'on pourrait dire comme dans la chanson :
Pour rlétruire toas ces gens-là , Ta n'arais qu'à les laisser faire.
Je ne sais ce que deviendra la religion de Jésus , mais sa compagnie est dans de mauvais draps. Ce que Pascal , Nicole et Arnaud n'ont pu faire , il y a apparence que trois ou quatre fanatiques absurdes et ignorés en viendront à bout : la nation fera ce coup de vigueur au dedans, dans le temps oii elle en fait si peu au dehors ; et on mettra dans les abrégés chronologiques futurs , à l'année 1762 : Cette année ^ la France a perdu toutes ses colonies et chassé les jésuites. Je ne connais que la poudre à canon qui , avec si peu de force apparente , produise d'aussi grands effets.
Il s'en faut beaucoup, j'en conviens, que les fanatiques d'un' certain rang tiennent , entre les fanatiques de Loyola et les fanatiques de Saint*Médard , la balance aussi égale qu'un certain philosophe de vos amis ; mais laissons les pandoures détruire les troupes régulières. Quand la raison n'aura plus que les pandoures à combattre , elle en aura bon marché.
A propos des pandoures , savez-vous qu'ils ne laissent pas de faire encore quelques incursions par-ci par-là sur nos terres ? Un curé de Saint-Herbland , de Rouen , nommé Le Roi ( ce n'est pas le roi des orateurs } , qui prêche à Saint-Eustache , vous a honoré, il y a environ quinze jours , d'une sortie apostolique , dans laquelle il a pris la liberté de vous mettre en accolade avec Bayle. N'oubliez pas cet honnête homme , à ta première bonne digestion que vous aurez ; son sermon mérite qu'il soit recommandé au prône.
En voilà assez sur les sots et les sottises. Tout cela ne serait rien, si nous n'avions pas perdu la Martinique , et si tout, jusqu'aux Russes , ne se moquait pas de nous. Eh bien , que ditesvous de votre ancien disciple ? Je ne crois pas qu'il regrette autant que vous Elisabeth Petrov^na. Par ma foi , il avait besoin de cette mort, et il en a bien promptement tiré parti. Je me souviens de ce que vous me disiez , il y a six ans î // a plus d'esprit queux tous. Dieu veuille que nous profitions de l'exemple ou du prétexte que les Russes nous donnent pour nous débarrasser de cette maudite alliance autrichienne, qui nous coûtera plus que l'Espagne n'a coûté à Louis XIY.
Laissons les rois s'égorger , ainsi que les parlemens et les jésui^
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tes y et patlons un peu de votre tragédie. Je suis charmé des corrections que vous y faites ; il faut quOlympie et Cassandre intéressent , et c'est là la grande affaire. A l'égard de la figure que fait Antigone au premier acte , pendant la bénédiction nuptiale de Cassandre et d'Olympie , je ne prétends point du tout qu' Antigone doive troubler cette bénédiction. Je suis trop bon chrétien pour exiger qu'on donne , dans l'église , des coups de pied dans le cul à un prêtre qui fait ses fonctions ; mais , pour s'épargner cette incartade , quand on n'est pas sûr de soi , il faut faire comme vous , mon cher maître , il faut ne point aller à l'église : et pourquoi Antigone y reste-t-il pour y faire une si sotte figure ? que ne se tient-il chez lui pendant ce temps-là ? il me parait que sa présence et son silence le rendent en cette occasion un personnage de comédie. Tout cela soit dit , mon cher maître , sauf votre meilleur avis , comme de raison ; je suis aussi flatté de votre confiance que peu attaché à mes opinions. Oii en est l'édition de Corneille ? Il y a bien long-temps que nous n'avons reçu de vos notes. Au nom de JDieu , soyez sur vos gardes ; ayez raison autant qu'il vous plaira , mais soyez poli ; c'est oii vos ennemis vous attendent ; ils vous déchireront pour peu que vous maltraitiez Corneille ; et quand vous n'y serçz plus , il ne leur en coûtera rien pour dire que vous aviez raison : ne serez-vous pas bien avancé ?
Vous ne me dites rien du mémoire de M. de La Chalotais. C'est y à mon avis, un terrible livre contre les jésuites , d'autant plus qu'il est fait avec modération. C'est le seul ouvrage philosophique qui ait été fait jusqu'ici contre cette canaille. Il s'en faut bien que l'esprit de philosophie règne dans les parlemens. Vous savez , sans doute , ce que le parlement de Toulouse vient de faire , en condamnant à la corde un pauvre ministre dont tout le crime était d'avoir fait, au désert , des baptêmes et des mariages ; et en faisant rouer vif un pauvre vieillard protestant de soixante et dix ans , accusé faussement d'avoir pendu son fils. Tous les inquisiteurs ne sont pas à Lisbonne.
. Adieu , mon cher philosophe. Quel atroce et ridicule monde que ce meilleur des mondes possibles ! encore s'il n'était que ridicule sans être atroce , il n'y ^aurait que demi-mal ; les impertinences jésuitiques et médardiques et parlementaires seraient les menus plaisirs de la philosophie ; mais peut-on avoir le courage de rire , quand on voit tant d'hommes s'égorger pour les sottises des prêtres et pour celles des rois ? Tâchons , mon cher maître , de ne nous laisser égorger ni par personne ni pour personne. Je ne sais , mais cette année 176a me parait ^rc?^^^ de grands événemens politiques et civils. Les bavards auront de
go CORRESPONDANCE
quoi parler , les fanatiques de quoi crier , et les philosophes de quoi réfléchir. Adieu ; je suis charmé que mademoiselle Corneille croisse , comme Jésu»-Christ , en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes.
Paris, 4 °^i 1*3^2.
\J V I , mon cher et illustre maître , j'ai lu ou plutôt parcouru , en bâillant, l'impertinente diatribe de ce petit socinien honteux, qui mériterait bien d'être catholique , et qui m'a fait l'honneur de m'associer avec vous pour être l'objet de sa plate satire. Il me serait bien aisé de le couvrir de ridicules , mais c'est un honneur que je ne juge pas à propos de lui faire. Peutêtre cependant trouverai-je occasion de lui donner quelque jour une légère marque de reconnaissance : ses variations plaisantes sur la révélation , dont il a d'abord fait valoir la nécessité, qu'il a bornjse à de V utilité dans une édition suivante , et qu'apparemment il assurera dans la troisième être une chose tout- à-fait commode , et , comme on dit, bien gracieuse ; ces sottises et d'autres donneraient beau jeu à la plaisanterie : mais l'auteur et le sujet sont trop plats pour qu'on soit tenté d'en plaisanter.
Je poun-ais bien en effet mériter un peu les reproches que vous me laites d'avoir fait trop d'honneur à vos prédicans , en les peignant comme des hommes raisonnables ; ce sera , si vous voulez , une fable morale que je voulais faire servir d'instruction à nos prélreî fanatiques : mais si vos Genevois sont offensés du bien que j'ai dit d'eux , ils n'ont qu'à parler , et je les tiendrai pour aussi sots qu'ils veulent l'être. Nos jésuites de Paris se défendent , à tort ou à droit , d'être des assassins , des voleurs , des fourbes , des sodomites 2 et encore cela en vaut-il la peine. Vos jésuites presbytériens se défendent de toutes leurs forces d'avoir le sens commun ; ils sont bien plus avancés que les nôtres.
Estrce que les Genevois osent aller à vos comédies ? On m'avait pourtant assuré que la sérénissime ou obscurissime république avait rendu un décret portant que tout cordonnier , tailleur, barbier, gadouard ou autre, qui serait atteint et convaincu d'avoir assisté à cette œuvre du démon , ne pourrait devenir magistrat. Vous n'avee que votre théâtre dans la tête , «t vous ne vous souciez guère , à ce que je vois , que les États de ce monde soient bien gouvernés.
Quant à noua, malheureuse et drôle de nation, les Anglais
nous itont jouer la tragédie au dehors , et les jésuites la au dedans. L'évacuation du collège de Clermont nou beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi , très-sérieux ; et les classes du parlement n'y vont pas ô morte. Ce sont des fanatiques qui en égorgent d*autrei il faut les laisser faire : tous ces imbéciles qui croient servir la religion , servent la raison sans s'en douter ; ce sont des exécuteurs de la haute justice, pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir; et les jésuites pourraient dire à S. Ignace : Mon père , pardorm^^leur , car ils ne savent ce qu'ils font. Ce qui me parait singulier, c'est que la destruction de ces fantômes , qu'on croyait si redoutables , se fasse avec aussi peu de bruit. La prise du château d'Arensberg n'a pas plus coûté aux Hanovriens que la prise des biens des jésuites à nos seigneurs du parlement. On se contente , à l'ordinaire , d'en plaisanter. On dit que Jésus-Christ est un pauvre capitaine réformé , qui a perdu sa compagnie. Il n'y a pas jusqu'aux sulpiciens qui ne s'avisent aussi d'être plaisans. Le curé de Sainl-Sulpice , qui n'est pourtant pas un homme à bons mots , dit qu'il n'ose demander pour son petit séminaire la maison du noviciat des jésuites , parce qu'il a peur des revenons. Quant au P. de La Tour , il se croit pour le moins Caton et Socrate : lien arrivera, dit-il , tout ce qui plaira à Dieu , je n'en serai pas moins Vétre le plus vertueux qui existe. Cela me fait souvenir de l'abbé de Dangeau , qui disait , dans le temps de nos malheurs à Hochstet et à Ramillies : // en arrivera ce qu'il pourra, j'ai là-dedans , en montrant son bureau , trois mille verbes bien conjugués.
Votre parlement de Toulouse , qui ne se presse pas de chasser les jésuites , comme il ne s'en pressa pas du temps de l'assassinat d'Henri IV , et qui en attendant fait rouer des innocens, ressemble , s'il est permis de rire en matière si triste , à ce capitaine suisse qui faisait enterrer les blessés pour morts , et qui s'écriait sur leurs plaintes : Bon, bon, si on voulait en croire tous ces gens^là , il Wjr en aurait pas un de mort.
Ecrasez l'inf.... , me répètes- vous sans cesse : eh ,*mon Dieu ! laissez-la se précipiter elle-même ; elle y court plus vite que vous ne pensez. Savez-vous ce que dit Astruc? Ce ne sont point les jansénistes qui tuent les jésuites , c'est l'Encyclopédie , mor» dieu , c'est V Encyclopédie. Il pourrait bien en être quelque chose , et ce maroufle d'As truc est comme Pasquin , il parle quelquefois d'assez bon sens. Pour moi qui vois tout , eu ce moment, couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort , après avoir fait périr cette année* ci les jésuites de mort violente ; la tolérance s'établir ; les pro-
y tja CORRESPONDANCE
testans rappelés , les prêtres maries , la confession abolie , et rinfâme écrasée sans qu'on s'en aperçoive.
A propos, vous ne me parlez plus de votre ancien disciple qui doit offrir une si belle chandelle à Dieu , et dire un si beau De profundis pour la czarine. Que dites-vous de sa position actuelle? Je ne doute point qu'il n'ait déjà fait des vers pour le czar ; assurément la chose en vaut bien la peine. Quant à moi , le papier m'avertit de finir ma prose , en vous embrassant mille fois.
Paris, 3i juillet 1762.
Vi o M M E N T avez-vous pu imaginer , mon cher et illustre maître , que j'aie eu l'intention de vous comparer à Zoïle ? Je ne suis ni injuste ni sot à ce point»là ; j'ai seulement cru devoir vous repré* senter que vos ennemis , qui vous ont déjà dit tant d'autres injures plus graves et aussi peu méritées, ne vous épargneraient pas cette nouvelle qualification , pour peu que vous laissiez subsister dans vos remarques sur Corneille ce ton sévère qui se montre surtout dans celles sur Rodogunc^ et qui a paru blesser quelques-uns de nos confrères. Il pourrait même nuire à vos critiques les plus justes , et il ne faut pas donner cet avantage à vos ennemis. Il s'en faut de beaucoup, en mon particulier, que je trouve Rodogune une bonne pièce , soit pour le fond , soit pour le style ; mais si j'avais des coups de bâton à lui donner, ce serait comme Alcidas à Sganarelle , dans le Mariage forcé , avec de grandes protestations de respect et de désespoir d'y être obligé. On méfait haïr, dit Montaigne, les choses les plus ^wdentes , quand on me les plante pour infaillibles, Taime ces mots qui adoucissent la témérité de nos propositions : il me semble , par aventure , il pourrait ctre , etc.
Vous trouvez si mauvais, dans votre critique de Poljreucte, qu'il aille briser à grands coups les autels et les idoles; ne faites donc pas comme lui ; faites remarquer tout doucement au peuple que cette idole, qu'il croyait d'or pur, est farcie d'alliage; vous serez pour lors très-utile , sans vous nuire à vous-même. Les adoucissemens que je vous propose sont d'ailleurs d'autant plus nécessaires, qu'en matière de pièces de théâtre ( vous le savez mieux que moi ) , l'opinion peut jouer un grand rôle. Telle critique qui sera trouvée excellente dans une pièce médiocre, trouvera des contradicteurs dans une pièce consacrée, à tort ou à droit, par l'estime publique. Et que ne justifie-t-on pas quand on le veut ? combien y a-t-il dans Homère d'absurdités qui ne sont encore des absurdités que pour très-peu de gens ? Je suis con-
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vaincu que la plupart des pièces de Corneille n'auraient aujourd'hui qu'un médiocre succès ; qu'elles sont froides , boursouflées, peu théâtrales et mal écrites : mais je me garderai bien de le dire , et encore moins de l'imprimer , à moins que je ne veuille être banni à perpétuité du royaume, comme les prêtres de paroisse qui refusent les sacremens aux jansénistes. Le public est un animal à longues oreilles , qui se rassasie de chardons , qui s'en dégoûte peu à peu , mais qui brait quand on veut les lui ôter de force; ses opinions moutonnières, et le respect qu'il veut qu'on leur porte , me paraissent dire aux auteurs : Il se peut faire que je ne sois quun sot , mais je ne veux pas qiion me le dise.
Voyez un peu ce pauvre diable de Jean-Jacques ; le voilà bien avancé de s'être brouillé avec les dieux , les prêtres , les rois et les auteurs. On dit qu'il est actuellement dans les États du roi de Prusse, près de Neuchâtel. Je ne voudrais pas répondre qu'il y restât ; car le roi de Prusse , tout roi de Prusse qu'il est , n'est pas le maître à Neuchâtel comme à Berlin ; et les vénérables pasteurs de ce pays-là n'entendent point raillerie sur l'affaire de la religion ; c'est une vieille pour laquelle ils ont
d'autant plus d'égards , qu'ils s'en soucient moins.
On dit que son livre cause de la rumeur parmi le peuple à Genève ; que ce peuple trouve la religion de Jean-Jacques meilleure que celle qu'on lui prêche, et qu'il le dit assez haut pour embarrasser ses dignes pasteurs. La grande utilité ou commodité que le ministre Vernet trouve à la révélation , est pourtant bien agréable. II serait fâché d'être obligé de renoncer ainsi aux commodités de ce monde. On prétend que Rousseau fait actuellement trois partis dans la sérénissime république : les ministres pour l'auteur et contre le livre , le conseil pour le livre et contre l'auteur, et le peuple pour le livre et pour l'auteur. Vous y ajouterez , sans doute , un quatrième parti contre le livre et contre l'auteur; et j'avoue que ce parti-là peut avoir ainsi ses raisons; mais voilà encore ce qu'il ne faudrait pas dire trop haut, surtout à Paris , car Jean-Jacques y est un peu le coi des halles.
Vous nous reprochez de la tiédeur ; mais je crois vous l'avoir déjà dit, la crainte des fagots est très-rafraîchissante. Vous voudriez que nous fissions imprimer le testament de Jean Meslier, et que nous en distribuassions quatre ou cinq mille exemplaires ; le fanatisme infâme, puisque infâme y a , n'y perdrait rien ou peu de chose , et nous serions traités de fous par ceux même que nous aurions convertis. Le genre humain n'est aujourd'hui plus éclairé que parce qu'on a eu la précaution ou le bonheur de ne l'éclairer que peu à peu. Si le soleil se montrait tout à
coup dans une caye, les habitans ne s'apercevraient que du mal qu'il leur ferait aux yeux; l'excès de lumière ne serait bon qu'à les aveugler sans ressource. Ce que vous saves doit être attaqué comme Pierre Corneille , avec ménagement.
Ce qui n'en mérite points c'est le parlement de Toulouse , si en effet, comme il y a toute apparence , les Calas sont innocens. Il est très-important que tout le public soit au fait de cette horrible aventure. Vous n'avez pas donné asses d'exemplaires des pièces justificatives ; à peine les connaît-on ici , et tout Paris devrait en être inondé. Je vous réponds bien de ne pas me taire , et de faire crier tous ceux qui m'écouteront ; jésuites , parlemens , jansénistes , prédicans de Genève , franche canaille que tout cela, et par malheur, canaille méchante et dangereuse. Enfin le 6 du mois prochain la canaille parlementaire nous délivrera de la canaille jésuitique; mais la raison en sera-t-elle mieux, etl'm/I... plus mal?
Madame du Deffant me charge de vous faire mille complimens , et de vous dire que , si elle ne vous importune point de ses lettres , c'est par attention pour vous et par respect pour votre temps ; qu'elle a pris beaucoup de part au rétablissement de votre santé ; qu'elle est toujours de la bonne doctrine , et /r'encense point les faux dieux; c'est ce qu'elle m'a expressément recommandé de vous dire.
Adieu, mon cher et grand philosophe; portez-vous bien, moquez-vous de la sottise des hommes ; j'en fais autant que vous, mais je n'ai pas la sottise de m'en moquer trop haut ni trop fort ; il ne faut point faire son tourment de ce qui ne doit servir qu'aux menus plaisirs.
Piiris, 8 septembre 176a.
Xj'Acàdémie m'a chargé, mon cher confrère, en l'absence de M. Duclos , de vous remercier de la traduction que vous lui avez envoyée de Jules César de Shakespeare. Elle l'a lue avec plaisir , et elle pense que vous avez très-bien fait de relever par ce parallèle le mérite de notre théâtre. Elle s'en rapporte à vous pour la fidélité de la traduction , n'ayant pas eu d'ailleurs l'original sous les yeux. Elle est étonnée qu'une nation qui n'est pas barbare puisse applaudir à des rapsodies si grossières ; et rien ne lui parait plus propre , comme vous l'avez très-bien pensé , â assurer la gloire de Corneille.
Après m'être acquitté des ordres de l'Académie , voici maintenant pour mon compte. Quelque absurde que me paraisse la pièce de Shakespeare , quelque grossiers que soient réellement
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les personnages, quelque fidélité que je pense que vous ayez mise dans votre traduction , j'ai peine à croire qu'en certains endroits l'original soit aussi mauvais qu'il le parait dans cette traduction. Il y a un endroit , par exemple , oii vous faites dire à un des acteurs , mes braves gentilshommes ; il y a apparence que l'anglais porte gentlemen , ou peut-être worthy gentlemen , expression qui ne renferme pas l'idée de familiarité qui est attachée dans notre langue à celle-ci , mes braves gentilshommes. Vous savez d'ailleurs mieux que moi que gentlemen en anglais ne signifie pas ce que nous entendons par gentilhomme. Vous faites dire à un des conjurés , après l'assassinat de César , /'anhbition vient de payer ses dettes : cela est ridicule en français , et je ne doute point que cela ne soit fidèlement traduit ; mais cette façon de parler est-elle ridicule en anglais ? je m'en rapporte à vous pour le savoir. Si je disais de quelqu'un qui est mort, il apajré ses dettes à la nature , je m'exprimerais ridiculement ; cependant la phrase latine correspondante , naturœ solvit debitum, n'aurait rien de répréhensihle. Vous sentez bien, mon cher maître , que je ne fais en tout ceci que vous proposer mes doutes ; je sais très-médiocrement l'anglais ; je n'ai point l'original sous les yeux ; la présomption est pour vous à tous égards; et moi-même tout le premier je parierais pour vous contre moi : mais comme l'anglais et le français sont deux langues vivantes , et dans lesquelles , par conséquent , on connaît parfaitement ce qui est bas ou noble , propre ou impropre , sérieux ou familier , il est très-important que dans votre traduction vous ayez conservé partout le caractère de l'original dans chaque phrase , afin que les Anglais ne vous reprochent pas ou d'ignorer la valeur des expressions dans leur langue , ou d'avoir défiguré leur idole , pour ne pas dire leur magot.
J'ai lu aussi dans l'imprimé la fin des notes sur Cinna. Le ton m'en paraît convenable et beaucoup mieux que dans les notes manuscrites. Vous pouvez tout dire , et vous ferez même très-bien ; il ne s'agit que de la manière.
J'ai lu à l'Académie Française , le jour de la Saint- Louis , un morceau sur la poésie , et principalement sur l'ode : les partisans de Rousseau ( qui n'en a plus guère ) ne seront pas trop contens de moi, car j'ai osé dire que ce poète pensait peu , et que chez lui la partie du sentiment est nulle. Comme rien n'est plus vrai, les clameurs que cette décision pourra exciter ne m'inquiètent guère , d'autant que Rousseau n'a pas encore , comme Corneille , les honneurs de l'apothéose. J'ai trouvé occa» sion , dans le même écrit, de vous rendre la justice que vous méritez, à l'occasion de l'usage de la philosophie dans la poésie,
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genre de mérite rare et précieux ^ qae vous seul avez eu parmi eux.
Qu'est-ce qu'un Eloge de Crébillon, ou plutôt une satire sous le nom d'éloge , qu'on vous attribue ? Quoique je pense absolument comme l'auteur de cette brochure sur le mérite de Crébillon , je suis très - fâché qu'on ait choisi le moment de sa mort pour jeter des pierres sur son cadavre ; il fallait le laisser pourir de lui-même , et cela n'eût pas été long.
Les amis de Rousseau ( non plus de Rousseau le poète, mais de Rousseau de Genève ) répandent ici que vous le persécutez , que vous l'avez fait chasser de Berne , et que vous travaillez à le faire chasser de Neuchâtel. Je suis persuadé qu'il n'en est rien, et que, malgré les torts que Rousseau peut avoir avec vous, vous ne voudriez pas l'écraser à terre. Je me souviens d'un beau vers de Sémiramis :
La pitië dont la rois , Alors qu'on est rengë , fait entendre ses lois.
Souvenez-vous d'ailleurs que si Rousseau est persécuté , c'est pour avoir jeté des pierres , et d'assez bonnes pierres , à cet infâme fanatisme que vous voudriez voir écrasé , et qui fait le refrain de toutes vos lettres, comme la destruction de Carihage était le refrain de tous les discours de Caton au sénat. Rousseau ressemble à cet homme des fables d'Esope , qui donnait des soufflets aux passans, et à qui on conseilla, pour son malheur , d'aller souffleter aussi un sot accrédité qui se trouva sur son chemin, et qui lui fît payer les soufflets pour lui et pour les antres passans. Mais il ne faut pas que la philosophie , tout insultée qu'elle est par lui, puisse ^*tre accusée d'avoir contribué, ou même d'insulter à son malheur. L'archevêque vient de faire contre lui un grand diable de mandement , qui donnera envie de lire sb, profession de foi k ceux qui ne la connaissaient pas. Un mandement d'archevêque n'est qu'un titre de plus pour la célé< brité ; cela s'appelle sortir avec les honneurs de la guerre.
On dit que le parlement est assemblé dans ce moment pour défendre aux jésuites de pn'chrr c c'est ainsi qu'en partant il leur fait ses adieux. Je n*aurais jamais cru que la destruction de cette vermine dût faire un si petit événement. A peine en a-t*on parlé deux jours, et ces jésuites si orgueilleux périssent comme des capucins , sans faire de sensation. On dit pourtant qu'il y a des personnes trës-considérables à Versailles , qui ne prennent pas la chose si fort en patience , qui en maigrissent à vue d'œil , et dont les joues rentrent en dedans à mesure que les jésuites sont poussés dehors.
A propos de cela , savez vous que frère Berthier a pensé êtr»
instituteur des enfans de France ? heurensement ce ridicule choix n'a pas eu lieu ; voilà en effet un plaisant instituteur qu'un capelan sans philosophie , sans goût, sans connaissance des hommes ! Si on le faisait halajeur de la bibliothèque du roi, je le trouverais mieux place.
Que dites-vous de la révolution de Russie , et de votre ancien disciple dont vous vous obstinez à ne me point parler ? Vous avez toujours cru qu'il périrait ; il s'en tirera pourtant , si je ne me trompe, grâce à son activité et. à son courage. Je me flatte qu'après la paix , qu'on nous fait espérer bientôt , il redeviendra notre ami , et que tout rentrera dans l'ordre accoutumé.
Adieu , mon cher et illustre philosophe ; vous me négligez un peu : je ne reçois plus de vos nouvelles que de loin en loin , et )e trouve cela très-mauvais.
Paris , 35 septembre 196a.
VjE que vous me mandez de votre santé , mon cher et illustre maître , m'inquiète et m*afflige. Votre conversation et la lecture de vos ouvrages m'ont tant fait remercier Dieu de n'être ni sourd ni aveugle , que je le trouverais bien injuste s'il vous punissait par deux sens que vous avez rendus si précieux à tous ceux qui savent penser. J'espère que vous conserverez vos yeux en les ménageant, et c'est de quoi je vous prie bien fort. A l'égard des oreilles , je n'y sais point d'autre remède que d'entendre le moins de sottises que vous pourrez ; par malheur ce remède n'est pas d'une observation facile.
J'ai annoncé à l'Académie VHéraclius de Caldéron , et je ne doute point qu'elle ne le lise avec plaisir, comme elle a lu l'arlequinade de Gilles Shakespeare. Ce que je vous marquais sur votre traduction n'était qu'un doute ; et je suis convaincu , puisque vous m'en assurez, que vous avez conservé dans cette traduction le génie des deux langues; personne n'est plus k portée de cela que vous.
Grâce à vous, j'espère que les Calas viendront à bout de prouver leur innocence ; mais savez-vous ce qu'il y a de plus fort à objecter à leurs mémoires ? C'est qu'il n'est pas possible d'imaginer , je ne dis pas que des magistrats, mais que des hommes qui ne marchent pas à quatre pâtes , aient condamné sur de pareilles preuves un père de famille à la roue. Il est absolument nécessaire , et je le leur ait dit , qu'ils préviennent dans leurs mémoires cette objection, en demandant que les pièces du procès soient mises sous les yeux du public. Cela est d'autant plus important , qu'il y a ici des émissaires du parlement de ^5. 7
gS CORRESPONDANCE
Toulouse, qui répandent que Calas le père a été justement condamné, que .toute la ville de Toulouse en est convaincue , et que c'est par commisération qu'on n'a pas fait mourir les trois autres qui le méritaient aussi. La justification est bien ridicule, puisque , de façon ou d'autre, il s'ensuivrait que les juges auraient prévariqué; mais n'importe, il y a des sots qui se paient de pareilles raisons , et ces sots-là en entraînent d'autres , et de sots en sots l'innocence et la vérité restent opprimées.
Je ne suis pas plus édifié que vous de \sl profession de foi de Jeari'^acgues ^ d'autant que je ne crois pas cette momerie fort nécessaire pour diner et pour souper tranquillement , et dormir de même, dans les États de votre ancien disciple, oii Jean- Jacques s'est réfugié après avoir dit assez de mal du maître. Je plains le malheur que sa bile et ses persécuteurs lui causent ; mais, s'il a besoin pour être heureux à^ approcher de la sainte table, et d'appeler sainte, comme il le fait, une religion qu'il a vilipendée , j'avoue que je rabats beaucoup de l'intérêt. Au reste , je ne suis surpris ni que vous lui ayez ofi*ert un asile , ni qu'il l'ait refusé ; il eût été trop inconséquent d'aller demeurer chez le corrupteur de son pays , car c'est ainsi que vous m'avez mandé qu'il vous appelait. Mais enfin il a travaillé sans le vouloir, et beaucoup mieux qu'il ne pensait, pour la vi^ne du Seigneur, et pour ma part je lui en tiens beaucoup de compte. Je ne sais ce que c'est que cette bêtise qu'on a impri mée , sous votre nom et.sous le mien, dans les journaux d'Angleterre. Si vous voulez me la faire parvenir^ je suis prêt à donner tous les désaveux que vous jugerez nécessaires.
Frère Berthier avait envie , à ce qu'il disait , d'aller à la Trape, et il a fini par vouloir être à Versailles. Il y a actuellement dans ce pays-là dix-sept ou dix-huit ci^des^ant soi-disant jésuites, comme les classes du parlement les appellent ; ils sont réfugiés là ; jamais il n'y en a tant eu , et ils ont dit , en quittant Paris, à frère Berthier , comme Strabon au paysan son pourvoyeur :
Nous allons à la cour , on t'a mis da voyage.
On dit qu'il se mêlera de l'éducation sans avoir de titre ; il se contentera d'être appelé sans être élu.
A propos de cela, savez- vous qu'on m'a proposé , à moi qui n'ai pas l'honneur d'être jésuite , l'éducation du grand duc de Russie ? Mais je suis trop sujet aux hémorroïdes ; elles sont trop dangereuses en ce pays-là ; et je veux avoir mal au derrière en toute sûreté.
Savez-vous ce qu'on me dit hier de vous ? que les jésuites commençaient à vous faire pitié , et que vous seriez presque
tenté d'écrire en lenr faveur , s'il était possible de rendre inté* ressans des gens que tous avez rendus si ridicules. Croyez-moi , point de faiblesse humaine ; laissez la canaille janséniste et parlementaire nous défaire tranquillement de la canaille jésuitique, et n'emp^bez point ces araignées de se dévorer les unes les autres.
Je ne puis être fâché ni pour la France ni pour la philosophie de voir votre ancien disciple remonté sur sa béte. Il m'a envoyé, il y a un mois , trois pages de vers contre la géométrie. J'attends pour lui répondre qu'il ait fini le siège de Schvreidnits ; ce serait trop d'avoir à la fois la maison d'Autriche et la géométrie sur les bras.
Adieu , mon cher et illustre philosophe ; conservez votre santé , vos yeux y vos oreilles, votre gaieté, et surtout votre amitié pour moi. Mille respects à madame Denis , et mille complimens à fr ère Thiriot. S'il platt aux rois de faire la paix , je ne désespère pas d'avoir encore le plaisir de vous embrasser.
Paris, a octobre 1762.
VJ V I , mon cher et illustre maître , j'ai reçu l'invitation de M. Schouvalofif , et j'y ai répondu comme vous vous y attendiez.
Scipîon , acctu^ f ar dei prétextes vains , Remercia les Dieux et quitta les Romains; Je- puis en quelque chose imiter ce grand homne ; Je rendrai grâce au ciel , et resterai dans Rome.
Quand je dis que je rendrai grâce an ciel , je crois que cela est bien honnête à moi , que je n'en ai pas trop de sujet, et que le ciel pourrait répondre à mes remerctmens ; il nj- a pas de quoi. Je mettrais bien plus volontiers à la tête de VEncycïopé» die , si jamais bous la finissons :
Faites rougir ces dieux qui tous ont condamnée.
Vous mettriez peut-être ces sots au lieu de ces dieux , et vous auriez raison. Mais demandez k ces sots s'ils ne se croient pas les dieux delà France , ses dieux tutélaires , ses dieux vengeurs^ ses dieux lares , surtout depuis qu'ils ont chassé les dieux lares des jésuites. •* ""
L'air doux qu'on respire en France me fait supporter l'air du fanatisme dont on voudrait l'infecter , et je pardonne an moral en faveur dn physique. Il faut faire dans ce pays-ci comme en temps de peste , prendre les précautions raisonnables , et ensuite aller son chemin , et s'abandonner à la Providence ,
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si Providence y a. Voilà , mon cher et grand philosophe , n»es dispositions ; je ne désire , même dans mon propre pays , ni places ni honneurs ; jugez si j'en irai chercher à huit cents lieues ; mais je sais d'ailleurs de votre avis. Il faut faire servir les offres qu'on nous fait à l'humiliation de la superstition et de la sottise ; il faut que toute l'Europe sache que la vérité persécutée par les bourgeois de Paris, trouve un asile chez des souverains qui auraient dû. l'y venir chercher ; et que la lumière , chassée par le vent du midi , est prête à se réfugier dans le nord de l'Europe, pour venir ensuite refluer de là contre ses persécuteurs, soit en les éclairant , soit en les écrasant.
Avouez pourtant , mon cher philosophe , malgré vos plaintes continuelles, que vous ne devez pas être trop mécontent de votre mission ; vous voyez que la philosophie commence déjà trës^ensiblement à gagner les trônes , et adieu Vinfdme pour peu qu'elle en perde encore quelques uns. Votre illustre et ancien disciple a commencé le branle , la reine de Suède a continué , Catherine les imite tous deux , et fera peut-être mieux encore ; quelques autres , à ce qu'on dit , branlent au manche , et je rirais bien de voir le chapelet se défiler de mon vivant , pourvu néan* moins que le chapelet , avant de se défiler , ne nous donne pas encore quelque coup sur les oreilles.
Il n'y a point ici de sottises nouvelles qui méritent que je vous en parle. On dit du bien d'une lettre adressée à Jean-Jacques sur son Emile ; je ne l'ai point encore lue ; j'entends dire qu'elle est gaie et de bon goût , à l'exception de la réfutation du savoyard, qui est plate et ennuyeuse. Si la czarine avait proposé à Jean- Jacques l'éducation de son fils, j'imagine que sa première question aurait été : Madame^ quel métier voulez'-^ous que je lui fasse apprendre ? Il y a aussi une grosse et longue réfutation de Rousseau par quelque prêtre de paroisse ; on pourrait l'intituler : Réfutation du vicaire savoyard , par un décrotteur.
Un homme d'esprit , qui par malheur a besoin d'être théologien ou de le contrefaire, vient de donner en deux gros volumes in-12 un Dictionnaire des hérésies , qui mérite d'être parcouru; il y a mis avec beaucoup de bonne foi les objections d'un côté et les réponses de l'autre , et on peut bien dire pour le coup que la foi ne trouve pas son compte avec la bonne foi, Par^ ma foi y c'est un terrible livre, à mon avis, contre l'inf.... que vous haïssez tant. Ce que l'auteur dit entre autres choses pour expliquer la transsubstantiation (voilà un cruel mot à concevoir et à prononcer) est tout*à-fait comique; il prétend qu'au moyen d'une vitesse infinie un corps peut être en plusieurs lieux à la fois , et que moyennant un million de fois plus d'agilité qu'un
AVEC VOLTAIRE. loi
lévrier, le corps de JÉsus-GHaisr peut se trouver à la fois dans les gaufires de Paris et dans celles de Goa.
Avouez que tous les matins ce pauvre corps-là ne sait à qui entendre, et qu'il doit avoir besoin de repos l'aprës-midi. Pauvre espèce humaine ! je serais tenté de dire à l'auteur :
C*esl trop pea si cVst raillerie ; C'en est trop li c'est toot de bon.
Adieu , mon très-cher et très-illustre maître. Comment vont les oreilles et les yeux?
Paris, 7Ô octobre 19C9.
tJ E crois, mon cher et illustre confrère, avoir fait encore mieux que vous ne me paraissez désirer. Vous me demandiez , il y a huit jours, copie de la lettre que vous m'avez écrite' le 2a de mars, et je vous aii envoyé l'original même. Vous me priez aujourd'hui d'envoyer l'original à M. le duc de Choiseul ; vous êtes k portée de le lui faire parvenir , si vous le jugez à propos. Quant à moi, comme il ne m'est rien revenu de sa part sur cette ridicule et atroce imputation qu'on nous fait à tous deux, j'ai supposé qu'il en avait fait le cas qu'elle mérite; je me suis tenu et me tiendrai tranquille, et j'ai trop bonne opinion, coomie je vous l'ai déjà dit, de Féquité du gouvernement, pour croire qu'il ajoute foi si légèrement à de pareilles infamies. Il faudrait avoir aussi peu de lumières que de goût, et se connaître aussi mal en style qu'en hommes, pour vous croire capable d'écrire une aussi plate et aussi indigne lettre , et moi de la faire courir de quelque part que je l'eusse reçue, pour imaginer que vous donniez des éloges à un aussi mauvais poème que celui du Balai, que vous vous déchaîniez indignement contre la majesté royale dont vous n'avez jamais parlé ni écrit qu'avec le respect qui lui est dû , et que vous vouliez manquer grossière ment et bêtement à des ministres dont vous avez tout lieu de vous louer. Il vous est trop facile , mon cher et illustre maître , de confondre la calomnie , pour être aussi affecté que vous me le paraissez de l'impression qu'elle peut faire. Quant à moi , je fais comme Horace , je m'enveloppe de ma vertu ; je ne crains ni n'attends rien de personne ; ma conduite et mes écrits parlent pour moi à ceux qui voudront les écouter. Je défie la calomnie , et je la mets à pis faire.
Nous sommes fort heureux, vous et moi, que l'imbécile et impudent faussaire ait conservé quelques phrases de votre lettre du 29 de mars ; il vous a fourni les moyens , en produisant l'ori-*
loa CORRESPONDANCE
ginal , de mettre rimposture à découvert. Il est certain , mon cher confrère , qu'il a couru des copies de ce véritable original ; j'en ai vu une 9 il y a trois on quatre mois, entre les mains de l'abbé Trublet. On les vendait manuscrites , à ce qu'il m'a dit lui-même , à la porte des Tuileries , oii il avait acheté la sienne. De vous dire comment ces copies ont couru, c'est ce que j'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est que je n'en ai donné ni laissé prendre à personne ; mais d'ailleurs il n'y a pas grand mal à cela , puisqu'il y a une différence énorme entre l'original et la lettre infâme qu'on vous impute , et que l'on vous met à portée de vous justifier pleinement de l'autre. Si vous avez traité messieurs de Toulouse comme le méritent les pénitens blancs , je n'imagine pas que Yersailles puisse vous en faire un crime ; la canaille fipuaatique , tant jésuitique que parlementaire , est ici-bas pour le menu plaisir des sages; il faut s'en amuser comme de chiens qni se battent.
Il me parait bien difficile, pour ne pas dire impossible , de remonter jusqu'au fabricatenr de la lettre en question : on pourrait savoir de l'auteur du journal anglais ou elle a été imprimée, de qui il l'a reçue. Pour moi j'imagine que c'est l'ouvrage de quelque marand de Français réfugié à Londres, qni me paraît avoir eu principalement en vue de rendre la religion catholique et la nation française odieuses à tonte l'Europe. Je lui abandonne de tout mon cœur la religion catholique , et même une grande partie de la nation , comme qui dirait la classe du par-* lement et la hiérarchie ecclésiastique , aussi méprisables l'une que l'autre; mais je respecte le roi, et j'aime ma patrie , et je crois l'avoir prouvé aux dépens de ma fortune. La Prusse et la Russie peuvent me rendre ce témoignage , et méritent bien autant d'en être crues qu'un faussaire obscur y tans esprit et sans pudeur.
Adieu , mon cher et illustre philosophe ; vous ne mériteriez pas ce dernier nom, si une plate calomnie, facile à confondre, avait pu vous rendre malade ; j'aime mieux en accuser le travail et le changement de saison que la bêtise et l'imposture. Je me garderai vraiment bien de convenir qu'une pareille cause ait pu altérer votre santé ; ce serait bien le cas de dire ;
Et Toni, henreaz Romains, quel triomphe poar toosI
Adieu ; le ciel vous tienne en paix et en joie I Quand auronsnous Corneille , la suite du Czar, Oljmpie, etc., etc. ? Voilà cequi mérite de vous occuper, et non pas des atrocités absurdes.
AVEC Voltaire. los
Paris, 17 novembre 176a.
V OÙ S auriez eu trës^grand tort, mon cher et illustre maître , de Élire une satire contre un ministre à qui vous avez , ditesvous j de si grandes obligations ; vous auriez même eu tort de Foutrager , quand vous eussiez été intéressé dans la comédie des Philosophes, dont il a procuré et favorisé la représentation. D ne faut jamais attaquer plus fort que soi. D'ailleurs, c'est peine perdue que l'éloge ou la satire d'un homme en place , parce que toutes ses actions étant, pour ainsi dire, au soleil, il n'y a personne qui ne sache par soi-même ce qu'il peut mériter de louanges ou de blâme ; et j'ai toujours remarqué qu'à cet égard le public était trë»>juste, et sait bien mettre k leur place les auteurs oii les objets de l'éloge ou de la critique. Quant à moi , qui par bonheur ou par malheur , comme il vous plaira , n'ai pas la plus petite obligation à aucun de ceux qui gouvernent aujourd'hui , et à qui ils n'ont fait proprement ni bien ni mal , j'ai pris pour devise à leur égard ce beau passage de Tacite t Mihi Galba , Otho, VitelUus, nec beneficio nec injuria cogniti; sed incorruptam Jidem professis y nec amore quisquam , et sine odio dicendus est. J'aurais été trës-fâché que l'on m'eût soupçonné d'être le bureau d'adresse des satires qu'on s'avise de faire contre le gouvernement, dont je n'ai ni à me louer ni à me plaindre , et dont je ne voudrais d'ailleurs me venger , si j'eil étais persécuté , que par une conduite qui fit rougir les perse-cnteurs. Mais de quoi je suis bien étonné , c'est qu'on ait pu vous attribuer un moment une rapsodie oii il n'y a ni goût , ni style, ni finesse, et oii on a même eu l'esprit de défigurer le peu qu'on a conservé de votre véritable lettre. Je crois , en effet, que M. de Choiseul doit voir à présent que nous sommes dignes de son estime; à l'égard de ses bontés , je vous en souhaite la continuation. Vous devriez l'engager, puisqu'il vous écoute et vous aime , à accorder quelque protection aux pauvres roués de Toulouse. La veuve vint me voir, il y a quelques jours, et m'apporter son mémoire ; ce spectacle me fit grande pitié. Il ne faut pas se plaindre d'être malheureux, quand on voit une famille qui l'est à ce point-là. Je parlerai et crierai même en leur faveur, c'est tout ce que je puis faire; mais s'ils sont innocens , comme j'en suis persuadé , et qu'on ne force pas le parlement de Toulouse à leur faire réparation , je ne pourrai m'eropêcher de dire : Dans quel pays sommes'-nous !
Pour la philosophie, je ne crois pas qu'Omer et Palissot lui fassent réparation sitôt; mais, en attendant, on fait justice de
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ses ennemis : cependant il y a , dit-on , vingt-quatre jésuites à Versailles ; ce sont les vingt-quatre vieillards des Provinciales ou de V Apocalypse , comme il vous plaira. Le parlement ne les y voit pas de bon œil , et se propose , dit«-on , des qu'il sera rentré , d'enfumer les terriers où se sont accroupis ces re— nards) ou plutôt ces vieux lapins, car ils ne sont plus guère renards. L'abbé Chauvelin sera dans cette chasse le basset à jambes torses. *
£h bien , que dites-vous de la paix? et croyez- vous, pour le coup , que votre ancien disciple s'en tire ? Ce serait un grand malheur pour la philosophie que la maison d'Autriche , encore superstitieuse, fût la maîtresse de l'Allemagne, oii la vigne dtu Seigneur ne laisse pas de fructifier. On dit que pour dédommager la maison de Saxe, qui a bien l'air de payer les frais, on donnera un évéché en France ou en Allemagne au prince Clément; ce sera une maison crossée et mitrée. A propos de ceux qui la crossent, i^yez-vous des nouvelles de la czarine? On a mis , dans le Journal encyclopédique , une lettre oii on parle des propositions qu'elle a eu la bonté de me faire. Les journalistes ont ajouté une note oii ils disent, assez mal-à-propos, que je suis aussi cher à la France qu'à la Russie ; je crois bien être cher à quelques Français qui me le sont aussi ; mais cher à la France, tout me prouve que je n'ai pas l'honneur de l'être.
Je vois, par ce que vous me mandez , que nous ne tarderons pas à avoir le Cotneille. N'oubliez pas de le louer beaucoup quand il. est sublime^ et quand il est rabâcheur, faites-le sentir sans le dire : vous y gagnerez et l'art y gagnera , parce que vous direz vrai et ne blesserez personne. Je vous félicite, au surplus , de tous les plaisirs dont vous jouissez ; je ne doute point, sur ce que vous m'en dites , de la bonté de vos acteurs ; je crois pourtant que vous aimeriez bien autant Clairon et Préville , si vous les aviez. On vient de m'apporter le billet 'd'enterrement du pauvre Sarrazin , que vous m'avez entendu si bien contrefaire. Vous pourriez me dire comme Phèdre i
Seignear, il n^cst poiut mort, puisqu'il respire en tous^
A l'égard de l'infâme , si les dégoûts qu'on lui donne continuent , il ne sera pas' nécessaire de lui arracher le masque , il tombera de lui-même ; en tout cas , je crois trop dangereux de l'arracher , mais très-bien fait de le décoller peu à peu. Plus fait douceur que violence.
Adieu , mon cher et illustre philosophe , portez»vous bien , moquez-vous de tout , et même des méchancetés qu'on veut vous faire , et aimez-moi comme je vous aime. Je vous em—
AVEC VOLTAIRE. io5
brasse de tout mon cœur. Je serai bien content de voir Oljinpie régénérée , et je crois qu'elle en avait besoin : il n'y a que Candide au monde qui puisse trouver que tout soit dien dans l'ouvrage des six jours. J'ai bien entendu parler de ce Dictionnaire des hérésies dont vous ne me dites qu'un mot, et j'ai grande envie de le voir ; la mine est précieuse et abondante.
Paris, 13 janvier 1968.
Il est vrai, mon cber et illustre maître, que je n'aime les grands que quand ils le sont comme vous , c'est-à-dire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir pour bonorë de leur amitié et de leur estime ; pour les autres , je les salue de loin , je les respecte comme je le dois , et je les* estime comme je peux. Je ne dis pas cependant que , si j'avais comme vous le bonheur d'avoir des terres et le malheur d'avoir affaire à des intendans , je ne fusse trës-reconnaissant envers le ministre qui me délivrerait de l'intendant, et qui affranchirait mes terres ;
Mais pour moi , Dieu merci , qui n^ai ni feu ni lieu, Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu,
dit Despréaux. J'ajoute, et je ne dis ni bien ni mal des gens en place , pourvu que je conserve la mienne , qui est trop petite pour incommoder personne , et pour faire envie aux intendans. S'il est vrai que le duc de Choiseul ait protégé la comédie des Philosophes, et qu'en même temps il rende à la philosophie (peut-être sans le vouloir) le bon service de la -délivrer des jésuites , la philosophie pourra dire de lui ce que Corneille disait du cardinal de Richelieu :
11 m'a fait trop de bien pour en dire dn mal , Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.
Au surplus, si vous voulez savoir mon tarif, je trouve qu'un philosophe vaut mieux qu'un roi , un roi qu'un ministre , un ministre qu'un intendant , un intendant qu'un conseiller , un conseiller qu'un jésuite, et un jésuite qu'un janséniste ; et qu'un ami comme vous vaut mieux que tout cela pris ensemble.
En vérité, on a eu bien de la bonté à Versailles de juger enfin , à force de discernement, que vous n'aviez pas écrit une lettre insolente et absurde : il est vrai que , dans ce pays-là , on dit à toutes les sottises qui se font : c'est la philosophie ; comme Crispiu dit : c'est votre léthargie, Savez-vous que c'est à la philosophie que ces messieurs imputent nos disgrâces? Il est
i6 CORRESPONDANCE
/rai, leur a-t-on répondu, que les Anglais et le roi de Prusse ne sont pas philosophes.
A propos de ce roi 'Se Prusse , le voilà pourtant qui surnage ; et je pense bien comme vous, en qualité de Français et d'être pensant , que c'est un grand bonheur pour la France et pour la philosophie. Ces Autrichiens sont des capucins insolens qui nous haïssent et nous méprisent , et que je voudrais voir anéantis avec la superstition qu'ils protègent: je parle, comme vous, de la superstition , et non pas de la religion chrétienne , que j'honore comme les sociniens honteux de Genève honorent son divin fondateur. Voilà encore le socinien Yernet qui vient d'imprimer deux lettres contre vous et moi; il ne m'a pas été possible de les achever ; cela est d'un style et d'un goût exécrables. Ne pourrait-on pas pourtant donner sur les oreilles k ce prestolet ; mais il faudrait avoir , pour cela , ce qui a été écrit contre lui en Hollande et ailleurs , an sujet de son catéchisme ; et puis il faudrait avoir du temps de reste pour lire tontes ces rapsodies , et pour en écrire d'autres sur celles-là ; et ni vous ni moi n'avons du temps à perdre.
Avez-vous entendu parler d'une nouvelle feuille périodique intitulée : ia Renommée littéraire , oii l'on dit que vous êtes assez maltraité ? Que de chenilles qui rongent la littérature ! par malheur ces chenilles durent tonte l'année , et celles des bois n'ont qu'une saison. On dit que l'auteur de cette infamie , que je n'ai pas eu le temps ni le courage de lire , est un certain Le Brun , à qui vous avez eu la bonté d'écrire une lettre de remerciment sur une mauvaise ode qu'il vous avait adressée. Je me souviens que , dans cette ode , il y avait nn vers qui finissait par les lauriers touffus : une femme avec qui je lisais cette ode trouva l'épilhëte singulière : Je la trouve comme vous , lui dis-je; je ne crois pourtant pas que ce soit une faute cTimpres^ sion. Les lauriers de M. Le Brun se contentent de rimer à touffus, mais ne le sont pas.
Laissons là toutes ces vilenies , et dites-moi ou. vous en êtes de Corneille , du Czar et à^Oljrmpie. A propos , on dit que vous serez obligé de changer le titre de cette dernière pièce , à cause de l'équivoque, 6 Vimpie! Et puis dites que nous ne sommes pas plaisans ?
Il paraît que l'affaire des Calas prend une tournure assez favorable ; cependant ces pauvres gens-là ont bien des ennemis , et on écrit de Toulouse que les absous sont coupables , mais que. le roué n'était pas innocent. Pour moi , je suis persuadé, comme vous, que cette malheureuse famille a été victime des pénitens blancs. Croiriéz-vous qu'un conseiller au parlement disait, il y
a quelques jours , à un des avocats de la veuve Galas , que sa requête ne serait point admise , parce qu'il j avait en France plus de magistrats que de Calas? Voilà oii en sont ces pères de la patrie.
En attendant que vous répondiez à Caveirac , qui n'en vaut pas la peine , le châtelet vient de décréter ce Caveirac de prise de corps, pour avoir fait Y Appel à la raison en faveur des je* suites. Tous ces fanatiques en appellent de part et d'autre à la raison ; mais la raison fait pour eux comme la mort :
La craelle qaVIle est se bouche les oreilles , Et les laisse crier.
On dit que le frère Griffet pourrait bien se trouver impliqué dans l'affaire de Caveirac, qui trës-sagement a pris la fuite. Notez que ledit Caveirac est l'auteur de V Apologie de la Saint- Barthélemi, pour laquelle on ne lui a pas dit plus haut que son nom ; mais on veut le pendre pour V Apologie des jésuites. Au surplus 9 pourvu qu'il soit pendu , n'importe le pourquoi. Le parlement vient déjà de faire pendre un prêtre pour quelques mauvais propos ; cela affriande ces messieurs, et l'appétit leur vient en mangeant. Adieu , mon cher et illustre maître.
P. S. Damilaville, qui sort d'ici, m'a dit qu'il vous enverrait la Renommée littéraire. On dit qu'il y en a une seconde feuille. On dit aussi que Le Brun a pour associé un abbé Aubry 1 qui est apparemment un descendant d'un bâtard d'Aubry-le-Boucher.
Nous n'avons point encore reçu à l'Académie yHéracUus de Caldéron ; je le crois sans peine digne d'être placé à coté du César de Shakespeare. A propos de Caldéron et de Shakespeare , que dites-vons du mausolée qu'on fait élever à Crébillon ? Je crois que vous pouvez être tranquille ; ce mausolée-1» sera bien son tombeau , et ne sera pas le v6tre. Voilà le premier monument que le ministère élève anx lettres ; il semble qu'on aurait pu commencer plus tôt et commencer mieux. Adieu , mon cher philosophe ; je suis actuellement absorbé dans la géo-» métrie ; on m*a reproché que je n'en faisais plus , et de rage j'ai donné deux volumes de diablerie l'an passé , et j'en vais encore donner deux. Damilaville m'a montré ce que vous dite» de V Encyclopédie dans V Histoire générale ; vous avez bien fait de retrancher ce qui regarde le parlement ; vous avez pourtant toute raison, mais ees messieurs ne l'entendent pas. Adieu ^ encore une fois.
io8 CORRESPONDANCE
Paris, 19 îérrier 1763.
tlE commence à croire, mon cher et illustre maître, que le fanatisme pourrait bien avoir le même sort que l'empire romain , d'être détruit par les Tartares. Les souverains de la zone glaciale donneront ce grand exemple aux princes des zones tempérées; et Fontenelle eût dit à Catherine qu'elle est destinée à être Vaurore boréale de l'Europe. En attendant, je ris , à part moi , de la manière dont les choses sont arrangées dans ce meilleur des mondes possibles ; au Midi , la philosophie persécutée , vilipendée sur le théâtre ; au fond du Nord , une princesse qui la protège et qui la cultive :
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entre' Au conseil de celui que prêche ton cnrë , Tout en eût éU mieux.
J'ai bien peur que Catherine d'Alexandrie , qui confondit , comme vous savez, les philosophes avec tant de succès , ne voie de fort mauvais œil l'accueil que leur fait Catherine de Russie , et ne se récuse pour sa patrone. Il faut espérer que la cour de Pétersbourg sera plus fidèle au traité qu'elle fait avec la philosophie , qu'elle ne l'a été à ceux qu'elle a faits avec le cardinal de Bernis. Il est vrai que le fruit de ces derniers a été de faire égorger un million d'hommes , et que la philosophie aura peutêtre le bonheur d'en éclairer un plus grand nombre. Je ne sais pourtant si jusqu'ici elle doit se réjouir ou s'affliger, tant ses succès sont équivoques, du moins sur les bords de la Seine. Expliquez-moi par quelle fatalité la philosophie ne peut se résoudre à quitter ces bords , malgré les dégoûts qu'elle y éprouve, et le peu de prosélytes qu'elle y fait. Les philosophes sont comme la femme du Médecin malgré lui, qui veut que son mari la batte. Il est vrai que , pour se dédommager , ils viennent de faire donner aux jésuites quelques coups de bâton , et qu'ils se flattent même d'être au moment d'en faire maison nette ; il faudra voir ce que cela produira.
Je n'ai point lui'apologie des jésuites dont vous me parlez; mais je trouve la France fort à plaindre de perdre d'un coup de filet tant de grands génies. Il faut espérer que le collège de la Propagande en fera recrue. Nous pourrions même y ajouter , par-dessus le marché , ce prédicateur Le Roi , qui vraisemblablement n'est pas le roi des prédicateurs, et dont le nom, ignoré dans son quartier, a eu le bonheur de parvenir jusqu'à vous. Vous m'apprenez de Genève que M. Le Roi prêche k Paris. Je
voudrais que les avocats de la famille infortunée des Galas eussent mis dans leurs mémoires moins de pathos et plus de pathétique ; mais je conviens avec vous que leur zèle et leur désintéressement font un véritable honneur à notre siècle ; tant de vertu me fait désirer une éloquence qui y réponde. Je plaindrais mademoiselle Corneille , si elle n'avait pour dot que les souscriptions des gens de Versailles. Tout le Mercure est infecté d'épi taphes de Crébillon , qui sont ignorées comme ses vers ; voici celle que je ferais à quelqu'un de votre connaissance, à condition qu'elle ne servirait de long-temps : // fut Fauteur de la Henriade. . . ., etc. , etc. , et maria la nièce du grand Corneille.
Avec cette épitaphe*là , on peut se passer d'un mausolée fait par Le Moine, et même d'être loué après sa mort dans \é Mer* cure} mais, en attendant les petits cousins que vous aller donner à Cinna, puissiez-vous , mon cher maître, donner encore longtemps des frères â Tancrede! J'attends VHéraclius de Caldéron, mais je suis bien plus curieux de V Histoire générale. Vous avez bien fait de n'y pas peindre le genre humain tout- à- fait de face ; ce triste visage n'est pas bon à être vu dans toute la difformité de ses traits; je crains même qu'il ne^se trouve trop hideux étant montré de trois-quarts , et qu'il ne lui prenne envie de brûler le tableau , et de crier au feu contre le peintre qui heureusement se trouvera à cent lieues des Omer et des Berthier. Adieu , mon cher et illustre philosophe ; conservez bien vos yeux , sans quoi les fanatiques diraient que vous ressemblez à Tirésias , que les dieux aveuglèrent pour avoir révélé leur secret aux hommes. Vivez , voyez et écrivez long-temps pour l'honneur des lettres , pour le progrès de la raison , et pour le bien de l'humanité ; et souvenez-vous quelquefois qu'il y a sur les bords de la Seine un homme qui vous aime , vous honore et vous admire , et qui vous eût conservé les mêmes sentimens sur les bords de la Sprée et sur ceux de la Neva.
Pottdam, 7 augaste 1763.
JL/EPUis six semaines , mon cher confrère , que je suis arrivé ici , j'ai toujours voulu vous écrire sans en pouvoir trouver le moment ; différentes occupations et des distractions de toute espèce m'en ont empêché; cependant je ne veux pas retourner en France sans vous donner signe de vie. Mon voyage a été des plus agréables , et le roi me comble de toutes les bontés possibles. Je puis vous assurer que ce prince est supérieur à la
gloire même qu'il yient d'acquérir par la justice qu'il rend à ses ennemis, et par la modestie bien sincère avec laquelle il parle de ses succès. Vous êtes convenu avec moi, et vous avez bien raison , que la destruction de sa puissance eût été un grand malheur pour les lettres et pour la philosophie. Les gazettes ont dit , mais sans fondement, que j'étais président de l'académie ; je ne puis douter , à la vérité , que le roi ne le désire , et j'ose vous dire que l'académie même m'a paru le souhaiter beaucoup ; mais mille raisons dont aucune n'est relative an roi , et dont la plupart sont relatives à moi seul , ne me permettent pas de fixer mon séjour en ce pays. Le roi me parle souvent de vous. Il sait vos ouvrages par cœur, il les lit et relit, et il a été charmé tout récemment de la lecture qu'il a faite de vos additions à V Histoire générale. Je puis vous assurer qu'il vous rend bien toute la justice que vous pouvez désirer. Le marquis d'Argens me charge de voos faire mille complimens de sa part ; il vous regrette beaucoup, et me le dit souvent; il n'en fait pas de même de Maupertuis qui , ce me semble, n'a pas laissé beaucoup d'amis dans ce pays.
Je ne vous donne aucune nouvelle de littérature , car je n'en sais point ; et vous savez combien elles sont stériles dans ce pays oii personne , excepté le roi , ne s'en occupe. Que dites-vous du bel arrêt du parlement de Paris pour consulter la faculté de théologie sur l'inoculation , cette même faculté qu'il a déclarée ne pouvoir être juge en matière de sacremens. Cette nouvelle sottise française nous rend la fable des* étrangers. Il faut avouer que nous ne démentons notre gloire sur rien.
Adieu , mon cher et illustre mattre. Gomme je compte partir k la fin de ce mois pour retofimer en France , adressez->moi votre réponse à Paris. Je compte toujours feire le voyage d'Italie, et vous embrasser en allant ou en revenant.
Paris , 8 octobre it^S.
Je ne me pique, mon cher et illustre maître , d'être ni aussi sublime que Platon, s'il est vrai qu'il soit aussi sublime qu'on le prétend, ni aussi obscur qu'il me parait l'être ; vous me faites donc trop d'honneur de me comparer à lui. A l'égard de celui que vous appelez Denis de Syracuse , et que vous avouez valoir un peu mieux , je crois que s'il était réduit k se faire maître d'école , comme l'autre , les généraux et les ministres feraient bien de se mettre en pension chez lui. Ce qu'il y a de certain , c'est que je suis plus affligé que je ne puis voas
AVEC VOLTAIRE. m
dire, que le protecteur et le soutien de la philosophie ne soit pas bien avec tous les philosophes ; que ne donnerais^je point pour que cela fût ! Il m'a écrit , peu de jours avant mon départ , une lettre pleine d'amitié , par laquelle il me marque qu'il laissera la présidence vacante jusqu'à ce qu'il me plaise de venir l'occuper. Il m'a donné son portrait , m'a trës-bien payé mon TQyage , et m'a témoigné beaucoup de regrets de me voir partir. Ma satisfaction eût été parfaite si j'avais pu me trouver à Potsjdam avec vous. • . • Mais. . • • que je suis fâché de ce qui s'est passé ! Ce que je puis vous assurer , c'est que vous êtes regretté de tout le monde , le marquis d'Argens à la tête , qui est assurément votre serviteur et votre ami. Il ne dit pas la même chose, ni les autres non plus, du défunt président , à qui Dieu fasse paix.
Je n'ai point repassé par chez vous , parce que je comptais vous voir en allant en Italie; mais des raisons de santé et d'affaires m'obligent à différer ce voyage ; en tout cas , ce n'est que partie remise ; croyez que je ne préfère pas les rois à mes amis. Je ne suis point étonné que ce que vous savez soit bafoué à Genève comme à Paris , par les gens raisonnables. Je ne serais pas fâché non plus que Jean*Jacques , tout fou qu'il est, fût réhabilité pour Thonneur de la bonne cause qui a servi de prétexte à la persécution qu'il a éprouvée. Nous avons lu à Sans-Souci ie Catéchisme de rhonnête hommes et nous en avons jugé comme vous, le révérend père abbé à la tête. Vous avez raison ; je suis bien peu zélé , et je me le reproche ; mais songez donc que le bon sens est emprisonné dans le pays que j'habite :
En qaoi peul ua paavre reclus Vous assister? que peat-U faire.
Que de prier le ciel qu'il tous aide en ceci ?
Savez-vous que Jean-George Le Franc , frëre de Jean-Simon Le Franc , vient de faire une grosse Instruction pastorale contre nous tous ? Il m'a £aiit l'honneur de me l'envoyer : je l'ai renvoyée au libraire, et j'ai écrit à l'auteur, en deux mots» que sûrement c'était une méprise , et que ce présent n'était pas pour moi. J'avais projeté, pour toute réponse, de lui faire une chanson sur l'air : M, Vabbé, oà allezrvous , vous allez vous casser le cou, vous allez sans chandelle , etc. Achevez le reste , mon cher maître ; il me semble que vous allez sans chandelle est assez heureux. Adieu, mon cher et illustre philosophe ; celui que je viens de quitter l'est plus que jamais en tout sens y et me l'a rendu aussi en tout sens plus encore que je ne l'étais. Je ne veux plps penser, comme V Ecclésiaste , qu'à me moquer
de tout en liberté; ce n'est pas que Jean-George Le Franc n'assure que vous n'avez pas entendu Y Ecclésiaste ; mais j'en crois plutôt vos commentaires que \es siens. Adieu ; je vous embrasse mille et mille fois.
Paris y 8 décembre 1763.
J'ai, mon cher et illustre maître , des remercimens et des reproches tout à la fois à vous faire ; les remercimens seront de grand cœur , et les reproches sans amertume. Je vous remercie donc d'abord de la lettre du quakre que vous m'avez envoyée ; c'est apparemment un de vos amis de Philadelphie qui vous a chargé de me faire ce cadeau-là ; il ne pouvait choisir une voie plus agréable pour moi de me faire parvenir sa petite remontrance à Jean-George. Je ne sais si je vous ai dit que ce Jean- George , qui assurément n'est pas aussi habile à se battre contre le diable que l'était* George son patron, a fait une réponse assez impertinente à la lettre par laquelle je lui mandais que j'avais renvoyé son Instruction pastorale à son libraire et à ses moutons. J'ai répondu à sa réponse, en lui prouvant trës-poliment qu'il était un sot* et un menteur, et Jean-George , tout Jean-George qu'il est , n'a pas répliqué , quoique je ne lui parlasse pas , comme votre ami le quakre , le chapeau sur la ièiéy mais le chapeau sous le bras, en lui donnant , à la vérité, de grands coups de bâton. J'aurais bien envie de lui faire essuyer quelque petite humiliation publique , de lui donner en cinq ou six pages quelques petits dégoûts sur sa charmante Instruction, Il y donne assurément beau jeu^ et ne s'attend pas aux questions que je lui ferais ; mais celles que lui fait notre ami lé quakre me paraissent suffisantes pour l'occuper.
Je vous remercie de plus , mon cher philosophe , de vos excellentes additions à V Histoire générale; non-seulement de celles que vous avez refondues dans l'ouvrage , mais de celles que vous avez données à part en un petit volume, et qui m'ont paru excellentes. L'ambassade de César aux Chinois, et l'arrivée du brame philosophe parmi nous , sont deux apologues admirables. Ce qu'il y a d'heureux , c'est que ces apologues , bien meilleurs que ceux d'Ésope, se vendent assez librement. Je commence à croire que la librairie n'aura rien perdu à la retraite de M. de Malesherbes. Il est vrai qu'on a fait aux gens de lettres l'honneur de les mettre dans le même département que l^es filles de joie , auxquelles j'avoue qu'ils sont assez semblables par l'importance de leurs querelles , l'objet de leur ambition , la modération de leurs haines , et l'élévation de leurs sentimens ; mais enfin il me semble que personne n'aura à se plaindre , si
AVEC VOLTAIRE. ii3
la presse y la religion et la coucherie sont également libres en France.
Venons à présent aux reproches. J'ai entendu parler d'un Traité de la Tolérance, qui est aussi d'un de vos amis , à ce qu'on m'assure , et qui ne vient pas de Philadelphie ; je demande cet ouvrage à tout ce que je vois , comme Iphigënie demande Achille , et je ne puis parvenir à l'avoir , et j'apprends que votre ami l'a envoyé à des gens qu'il ne devrait pas tant aimer que moi , et qui , sans me vanter , ne sont pas aussi dignes que moi de lire tout ce qui vient delui. Dites, je vous prie, à votre ami qu'il n'est pas trop équitable dans ses préférences. Je pourrais faire là-dessus un long commentaire; mais les commentaires ne sont pas faits pour l'ami dont je parle; je m'en rapporte à ceux qu'il fera lui-même.
Voilà dooc enfin Marmontel de l'Académie. J'en suis d'autant plus charmé que la querelle qu'on lui faisait au sujet de M. d'Aumont n'était qu'un prétexte pour ceux qui désiraient de l'exclure. lia véritable raison était sa liaison avec des gens qu'on a pris fort en haine , je ne sais pas pourquoi , à quatre lieues d'ici; en un mot, avec les philosophes qui font aujourd'hui également peur aux dévots et à ceux qui ne le sont pas. L'affaire de Marmontel était comme celle des jésuites; il y avait une raison apparente qu'on mettait en avant , et une raison vraie que l'on cachait. Heureusement pour la philosophie , tous les gens faits pour la craindre n'ont pas pensé de même. M. le prince Louis de Rohan , tout coadjuteur qu'il est de l'évèché de Strasbourg, a bien voulu en cette occasion être le coadjuteur de la philosophie , et lui a rendu , sans manquer à son état, tons les services imaginables ; c'est par lui que vous avez aujourd'hui dans l'Académie Française un partisan et un admirateur de plus. M. le prince Louis mérite en vérité la reconnaissance de tous les gens de lettres , par la manière dont il sait les défendre et les servir dans l'occasion ; et quand vous l'auriex préféré à moi , comme vous avez fait d'autres , pour lui envoyer l'ouvrage de votre ami sur la tolérance , bien loin de vous en faire des reproches , je vous en ferais des remercimens. Il faut, mon cher maître , que chacun de nous serve la bonne cause suivant ses petits moyens. Vous la servez de votre plume, et moi, à qui on n'en laisserait pas une sur le dos, si j'en faisais autant , je tâche de lui gagner des partisans dans le pays ennemi ; et ces partisans ne seront point compromis , parce qu'ils ne doivent jamais l'être ; mais ils recevront de moi , de tons mes amis, et ils devraient redevoir de vous le tribut de reconnabsance que tous les êtres pensans leur doivent. A pro- 5. 8
ii4 CORRESPONDANCE
pos de la bonne cause , je vous apprendrai encore qu'on m'a fait
d'indignes et odieuses tracasseries au sujet de mon voyage de
Prusse; on m'a prêté des discours que je n'ai jamais tenus , et
que je n'aurais rien gagné à tenir. J'en ai appelé au témoignage
du roi de Prusse lui-même, et ce prince vient de m'écrire une
lettre qui confondrait mes ennemis , s'ils méritaient que je la
leur fisse lire. Vous saves apparemment qu'il j a actuellement
à Berlin un fort honnête circoncis qui , en attendant le paradis
de Mahomet, est venu voir votre ancien disciple de la part du
sultan Moustapha. J'écrivais l'autre jour eu ce pays-là que, si
le roi voulait seulement dire un mot , ce serait une belle occa—
sion pour engager le sultan à faire rebâtir le temple de Jérnsa*
lem. Cela nous vaudrait vraisemblablement une nouvelle ins*
truction pastorale |de Jean-George , oii il nous prouverait que p
quoique le temple fût rebâti à chaux et à ciment , le Christ
n'en aurait pas moins dit la vérité. Que penses&-vous de ce
projet? il me semble que l'exécution en serait for( divertissante.
Je m'étonne que vos bons amis les Turcs n'y aient pas encore
pensé ; cela prouve le grand cas qu'ils font de nos prophéties.
Adieu , mon cher et illustre maître ; aimez-moi , je vous prie y
toujours. Il me semble que vous me négliges un peu ; vous
m'écrivez de petits billets , et vous ne m'envoyez presque rien.
Je crains bien que celle-ci ne vous dégoûte d'en écrire de
longues. Adieu , je vous embrasse mille fois»
P. «9. Je ne parle point de tout ce qui se passe ici au sujet des déclarations, desédits, .des impôts. Je laisse messieurs da parlement se mêler de tout cela sans y entendre. II y a deux de ces messieurs qui sont à Berlin ; ils ont désiré de voir le roi de Prusse, et le roi n'y a consenti qu'après qu'ils ont assuré qu'ils n'avaient pas été d'avis de consulter la Sorbonne sur l'inoculation , et de s'opposer à la liberté du commerce de^ grains. Il faut avouer que le parlement et la Sorbonne n'ont point df reproches à se faire mutuellement.
Pam, d6 décembre 17^.
Je vous prends au mot, mon cher et illustre maître , comme Fontenelle prenait la nature sur le fait. M. de La Reyniëre , fermier des postes, veut bien me servir de chaperon pour recevoir vos épttres canoniques ; faites-moi donc le plaisir de lur adresser dorénavant ce que vous voudrez bien m'envoyer. Je n'ai point reçu l'exemplaire de la Tolérance que vous m'annoncer. Tous les corsaires ne sont pas à Télnan et sur la Méditerranée ;.
• AVEC VOLTAIRp. n5
cependant frère Damilaville me donne encore quelque espérance.
Dieu conduise la barque , et la mène à bon port! J'ai écrit à frëre Hippolyte Bourgelat J'ai bien de la peine à croire qu'il soit coupable ; car c'est un des meilleurs tireurs delà voiture philosophique y et assurément des mieux dressés y^qui ont le plus de cœur à l'ouvrage; mais il ignorait sans doute ce que ce ballot contenait; il se trouvait d^ns la circonstance critique du changement, de ministre de la librairie ; il n'a osé rien hasarder , il a craintd'étre mis en fourrière, et assurément la voiture y aurait perdu beaucoup ; mais aussi pourquoi MM. Cramer n'ont-ils pas attendu huit jours ? Puisque vous dîtes que l'ouvrage du saint prêtre sur la Tolérance a été toléré des ministres et des personnes plus que ministres , un petit mot dit de leur part à Hippolyte Bourgelat , qui ne se pique pas d'être plus intolérant qu'un ministre , aurait levé toute difficulté , et le ballot serait présentement à Paris , au lieu qu'il est peut-être actuellement entre les mains du roi de Maroc , qui aimerait mieux un traité de la tolérance des corsaires que de celle des religions , et qui peut-être fera donner quelques centaines de coups de bâton déplus aux esclaves chrétiens pour apprendre à nos prêtres à vivre. S'il y a quelque pauvre ma thurin oupëre de la Merci dans les prisonis de Méquinee , vous m'avouerez qu'il se passerait bien de cette aubaine que MM. Cramer lui auront valu.
Je vous envoie de mémoire , car je n'en ai point gardé de copie 9 mon petit commerce avec Jean-George ' ; vous verrez
' Lettre de éPAlembert à VtMque du Pt^,
Monseipieor, oa Tient de m'apporter de TOtre part' an oavrage oii je sais personneUemcnt iasaltë. Je ne pais croire que rotre intention ait été de me faire on pareil présent ; c^est sans doate une méprisa de Totre libraire à qui je Tiens de le reoToyer.
J^ai rhonnenr d^étre, etc.
Répeme de Véi^éque.
Ce nVst point par mon ordre, monsieor, qne mon Instruction pastorale
TOUS a c'té euToyée. Je Tons le déclare Tolontiers , et je snis niché de cette
méprise, pnisqaVUe Toas a déplu. Je le sais aussi de ce que tous tous
regardes comme personnellement intnllé dans un ooTr^ ok tous ne Titespas.
J'ai l^nneor d'être, etc.
Réplique»
Vous m^aTcs mis expressément, monseigneur, dans roire Instruction pastorale, an nombre des ennemis de la religion que je n*ai pourunt jamais atuquée , même dans les passages qne tous cites de mes écrits. l'aTaîs cm qu'une imputation si publique et si injuste , faite par un éTéque , était une insulte personnelle, sans parler des qualifications pea obligeantes que tous y arez
ii6 CORRESPONDANCE
qu'il n'est pas long. Jean-George n'a pas répondu à la réplîqne qui y en effet , était un peu embarrassante pour un sot et pour un fripon à qui on prouve géométriquement qu'il n'est pas autre chose. Sa réponse sera apparemment pour la prochaine instruction pastorale. Vous m'accusez d'enfouir mes talens , parce que je n'ai pas donné les étriviëres , comme je le pouvais , à ce fanatique Aaron ; prenez-vous-en au peu de sensation que sa rapsodie a faite à Paris. C'était lui donner une existence que de l'attaquer sérieusement ; car , dans la jiosition oii je suis, je ne pouvais l'attaquer que de la sorte , et des plaisanteries auraient mal réussi , surtout après les vôtres. Au reste , ne m'accusez point , mon respectable patriarche , de ne pas servir la bonne cause ; personne peut-être ne lui rend de plus grands services que moi. Savez^vous à quoi je travaille actuellement ? à faire chasser de Silésie la canaille jésuitique , dont votre ancien disciple n'a que trop d'envie de se débarrasser , attendu les trahisons et perfidies qu'il m'a dit lui-même en avoir éprouvées durant la dernière guerre. Je n'écris point de lettres à Berlin , oii je ne dise que les philosophes de France sont étonnés que le roi des philosophes , le protecteur déclaré de la philosophie , tarde si long-temps à imiter les rois de France et de Portugal. Ces lettres sont lues au roi qui est trës-sensible , comme vous le savez , à ce que les vrais croyans pensent de lui ; et cette semence produira sans doute un bon effet , moyennant la grâce de Dieu qui, comme dit trës-bien l'Ëcriture , tourne le cœur des rois comme un robinet. Je ne doute pas non plus que nous ne parvinssions à faire rebâtir le temple des Juifs , si votre ancien disciple ne craignait de perdre à cette négociation quelques honnêtes circoncis qui emporteraient de chez lui trente ou quarante millions.
Marmontel, dans son discours à l'Académie, a parlé de vous comme il le devait, et comme nous en pensons tous. Je me flatte comme vous que c'est une acquisition pour la bonne cause. Petit à petit l'église de Dieu se fortifie.
Jene connab point l'ouvragededuMarsaisdontvous me parlez. S'il est en effet aussi utile que vous le dites , je prie Dieu de
iomtes» ctqni, à la vérité, n'f ajoatent rien de plus. Qnoi qa*il en soie, je Toift, par Totre lettre, combien votre libraire a ëté peu attentif h toc ordres , puisqu'il m'a expressément e'crit que tous Payiez charge d'enToyer TOtM mandement à tons les membres de l'Académie Française. Vous voyes bien' . monscignenr , qu'il ëtait nécessaire de vons avertir de cette petite méprise, dont je ne suis d'ailleurs nullement blessé, non plqs que de l'insulte. J'espère qu'au moins en cela vous ne me trouvères pas mauvais chrétien. Cest dans ces di.^-posi lions que j'ai l'honneur d'éirc, monseignenr , etc.
donner à l'auteur , dans l'autre monde , un lieu de rafraîcliisse*mejat, de lumière et de paix, comme s'exprime la trës-sainte messe. Mais ce que je connais, et ce qui m'a fait très-grand plaisir, ce sont deux jolis contes qui courent le monde , et qui seront , i ce qu'on m'assure , suivis de beaucoup d'autres. Que le Seigneur bénisse et conserve l'aveugle très-clair-voyant à qui nous devons de si jolies veillées! puisse -t- il faire longtemps de pareils contes, et se moquer long -temps de ceux dont on nous berce ! Il y aurait encore bien d'autres choses dont il pourrait se moquer s'il le voulait ; mais il a ( car je suis en train de citer l'Evangile) \a prudence du serpent, et peut-^tre aussi la simplicité de la colombe, en croyant de ses amis des gens qui n'en sont guère. Après tout , il est bon que la philosophie fasse flèche de tout bois , et que tout concoure à la servir, même les parlemens , qui ne s'en doutent pas, et quelques honnêtes gens qui la détestent; mais qui , tout en la détestant, Ini sont utiles malgré eux.
Qa*Smporie de quel bras Dieu daigne se scnrir !
Adieu , mon cher maître ; je vous embrasse.
Paris, i5 janvier 1764.
1^ E que j'ai d'abord de plus pressé , mon cher et très-respectable maître, c'est de justifier frère Hippoly te Bourgelat, qui, comme je m'en doutais bien , n'est point coupable , ainsi que vous le verrez par la lettre qu'il m'a écrite à ce sujet , et dont je vous envoie copie. J'espère que M. Galatin échappera aux griffes des vautours et qne je pourrai lire enfin cette tolérance dont nosseigneurs de la rue Plâtrière , qui ont presque autant d'esprit que nosseigneurs du parlement , me privent avec une cruauté intolérable. La vérité est que ceux qui ont lu le livre ne se soucient guère qu'on le lise , et que les fanatiques qui en ont eu vent craignent qu'il ne soit lu. Voilà la solution du problème/que vous me proposez sur le calcul des probabilités.
Si je n'avais pas donné du monseigneur à Jean-George , il aurait fait imprimer ma lettre , et mis contre moi tous les monseigneurs et les monsignori de l'Europe ; m^s un évêque s'appelle monseigneur comme un chien citron. Le point essentiel , c'est d'avoir pronvé à monseigneur qu'il est un sot et un menteur ; c'est ce que je me flatte d'avoir démontré. Quoi qu'il en soit, je vous promets, s'il m'écrit encore, de l'appeler mon révérend père ; cl de TaYcrlir qu'il a eu moi un fils bien mal mo-
rîgëné. Je ne désespère pas de lui en dire quelque chose un jour plus solennellement que je n'ai fait ^ au risque d'être excommunié au Puy en Yelay.
Tandis que j'écris des lettres obscures k ce plat monseigneur , il en est un qui mérite ce titre mieux que lui , et à qui vous devriez écrire une lettre ostensible , pour le remercier au nom de nous tons de la manière honnête dont il se conduit avec les gens de lettres : c'est M. le prince Louis de Rohan , qui serait certainement très-flatté de recevoir de vous cette marque d'estime y et d'autant plus flatté qu'il n'a aucune liaison avec vous. Si vous pouviez même joindre à votre lettre quelques vers ( vous en £aites bien pour MM. Simon et George Le Franc) , le tout n'en irait que mieux. Vous devez bien être sûr qu'il a pour vous tous les sentimens que vous pouvez désirer, et^u'il n'est pas du nombre des fanatiques qui ont mis dans leurs intérêts les commis de la poste.
A propos d'Académie , ne croyez pas que moi et quelques autres de vos amis exigions la plate souscription de trhs^humble et très'Obéissant serviteur * : la pluralité l'a emporté , et je pense qu'attendu le sot public , le contraire eût peut-être fait tenir de plats discours , et que vous ferez mieux de suivre l'usage ; mais I à l'égard de votre nom , il me parait indispensable pour vous , pour l'Académie , pour le public et pour Corneille.
Je ferai chercher ce livre de du Marsais dont je n'ai aucune connaisance; c'était un grand serviteur de Dieu. Je me souviens du compliment qu'il fit au prêtre qui lui apporta les sacremens, et qui venait de l'exhorter : Monsieur, je vous remercie; cela est fort bien; il n'jr a point là dedans d'alibi/brains. Je vous remercie , de mon côté , de la lettre de votre secrétaire à celui de Simon Le Franc. Je ne doute point qu'en la lisant Simon Le Franc
ne s'écne :
Quid dominifacient, audent cum taUa Jures?
Je vous remercie aussi d'avance de tous les contes de ma Mère Foie ^ que je compte à présent recevoir de la première main ; car je n'imagine pas que l'intolérance s'étende jusqu'à empêcher les oies de conter, à moins que la philosophie , dont ils ont tant de peur , ne s'avise de se comparer aux oies du Capitôle , à qui les Gaulois se repentirent bien de n'avoir pas coupé le cou.
Voilà l'archevêque de Paris qui voudrait bien rejoindre le cou des jésuites avec leur tête que les Gaulois du parlement en ont séparée. Il a fait , pour leur défense , un grand diable de mande-
« Dans la prcface des Commentaires sur Comeil/e»
ment qui va , dit-on , être dénoncé ; et on ajoute qtte l'auteur pourrait aller à la conciergerie y si le roi n'aime mieux l'envoyer à la Roque. En attendant , le parlement travaille à de belles remontrances sur l'affaire de M. Fit£-James ; ils prétendent que cela sera fort beau , et qu'ils pourront dire du gouvernement , comme M. de Pourceangnac : // me donna un soi^ffUt , mais je lui dis bien son fait.
Que dites-vous du nouveau contrMenr-général ? Auries-vous cru , il y a six ans , que les jansénistes parviendraient à la tête des finances ? Gomme ib se connaissaient en convulsions , on a cru apparemment qu'ils seraient plus propres k guérir celles de l'État , et à empêcher les Anglais de nous donner une antre fois des coups de bAcbe. Et du cardinal de Remis , qu'en pensesvous ? Croyes-vous qu'après avoir fait le poëme des Quatre Saisons, il revienne encore k Versailles faire la pluie et le beau tenips 7 L'éclaircissement , comme dit la comédie^ nous éclaircira ; et moi j'attends tout en patience , sûr de me moquer de quelqu'un et de quelque chose , quoi qu'il arrive.
Je n'ai point eu , depuis quelque temps , des nouvelles de votre ancien disciple. Dieu veuille qu'il envoie les jésuites allemands prêcher et s'enivrer hors de chez lui !
Adieu , mon cher maître ; envoyes-moi tout ce que vous feres ; car j'aime vos ouvrages autant que votre personne. Ménagez vos yeux et votre santé , et continuez k rire aux dépens des sots et des fanatiques. Marmontel engraisse k vue d'oeil , depuis qu'il est de l'Académie ; ce n'est pourtant pas pour la bonne chère qu'on y fait.
Parif, aa (érna 1764*
J E crains , mon cher et illustre maître , que votre frère et disciple Protagoras ne vous ait contristé par ce que vous appelez ses cruelles critiques. Quoique vous m'assuriez que mes lettres vous divertissent , je suis encore plus pressé de vous consoler que de vous réjouir. Je vous prie donc de regarder mes réflexions comme des enfans perdus que j'ai jetés en avant sans m'embarrasser de ce qu'ils deviendraient, et surtout d'être persuadé que ces enfans perdus n'ont été montrés qu'à vous , pour en faire tout ce qu'il vous plaira , et leur donner même les étrivières sHls vous déplaisent. Permettez-moi cependant , toujours sous les mêmes conditions , d'ajouter deux ou trois réflexions , bonnes ou mauvaises, à celles que je vous ai déjà faites. Les Juifs, cette canaille bcte et féroce], n*aUeadaient que des récompenses tem-^
|>orelle8 , les seules qui leur fussent promises : il ne leur iiàit défendu ni de croire, ni d'attaquer l'immortalité de l'âme, dont leur charmante loi ne leur parlait pas. Cette immortalité était donc nne simple opinion d'école , sur laquelle leurs doctenrs étaient libres de se partager , comme nos vénérables théologiens se partagent en scotistes* , thomistes , mallebranchistes , descartistes , et autres rêveurs et bavards en îstes, Dîres-vous pour cela que ces messieurs sont tolérans , eux qui jeteraient si volontiers dans le même feu calvinistes, anabaptistes, piétistes^ spinosistes, et surtout philosophes, comme les Juifs auraient jeté t^hilistins , Jébnséens , Amorrhéens , Cananéens , etc. , dans un beau feu que les Pharisiens auraient allumé d'un côté , et les Saducéens de l'autre ? Juifs et chrétiens , rabbins et sorbonnistes, tous ces polissons consentent à se partager entre eux sur quelques sottises ; mais tous crient de concert haro sur le premier qui osera se moquer des sottises sur lesquelles ils s'accordent. C'est une impiété de ne pas convenir avec eux que Dieu est habillé de rouge , mais ils disputent entre eux si les bas sont de la couleur de l'habit.
J'ai bien peur, ainsi que vous , mon cher et illustre confrère, qu'on ne puisse faire un traité solide de la tolérance , sans inspirer un peu cette indifférence fatale qui.en est la base la plus solide. Comment voulez-vous persuader à un honnête chrétien de laisser damner tranquillement son cher frëre? Mais , d'un autre côté , c'est tirer la charrue en arrière , que de dire le moindre mot à* indifférence k des fanatiques qu'on voudrait rendre tolcrans. Ce sont des enfans méchans et robustes qu'il ne faut pas obstiner , et ce n'est pas le moyen de les gagner que de leur dire : Mes chers amis , ce n'est pas le tout que d'être absurde y il faut encore i^ être pas atroce, La matière est donc bien délicate , et d'autant plus que tous les prédicateurs de la tolérance , parmi lesquels je connais même quelques honnêtes prêtres, quelques évêques qui ne les désavouent pas, sont véhé^ mentement suspectés, comme disent nosseigneurs du parlement, et plusieurs atteints et convaincus de cette maudite iodifférence si raisonnable et si pernicieuse. Mon avis serait donc de faire à ces pauvres chrétiens beaucoup de politesses , de leur dire qu'ils ont raison , que ce qu'ils croient et ce qu'ils prêchent est clair comme le jour, qu'il est impossible que tout le monde ne finisse par penser comme eux ; mais qu'attendu la vanité et l'opiniâtreté humaine , il est bon de permettre à chacun de penser ce qu'il voudra , et qu'ils auront bientôt le plaisir de voir tout le inonde de leur avis ; qu'à la vérité il s'en damnera bien quelques uns en chemin jusqu'au moment marqué par Dieu le père pour
AVEC VOLTAIKE. 121
cetle conviction et réunion universelle , mais qu^il faut sacrifier quelques passagers pour amener tout le reste k bon port.
Voilà, mon cher et grand philosophe , sauf votre meilleur avis , comment je voudrais plaider notre cause commune. Je travaille en mon petit particulier, et selon mon petit esprit (pro mcntula mea, comme disait un savant et humble capucin), k donner de la considération au petit troupeau. Je viens de faire entrer dans l'académie de Berlin Helvétius et le chevalier de Jaucourt. J'ai écrit k votre ancien disciple les raisons qui me le faisaient désirer , et la chose a été faite sur-le-champ ; car cet ancien disciple est plus tolérant et plus indifférent que jamais. Je voudrais seulement qu'il prit le temple de Jérusalem un peu plus k cœur.
J'ai lu et je sais par cœur Macate et Thélhme; cela est charmant , plein de philosophie , de justesse , et conté à ravir. On nous dira comme M. Thibaudois : ContC'moî un peu, conte; et je veux que tu me contes, etc. Cest bien dommage que vous TOUS soyez avisé si tard de ce genre dans lequel vous réussisses à ravir comme dans tant d'autres. Ce n'est pourtant pas que je n'aie entendu faire de belles critiques de ce charmant ouvrage, à des gens qui à la vérité sont un peu difficiles , excepté sur les feuilles de Fréron. Ce sont pourtant des gens que vous loues ( la marquise du Deffant) , que vous croyez de vos amis, à qui vous écrivez , et même en prose et en vers : je vous laisse à deviner ; mais si vous devinez juste, ne me trahissez pas, et faitesen seulement votre profit.
A propos de lettres , vous en avez écrit une charmante au prince Louis qui en est ravi ; il la montre à tout le monde ; et en vérité il mérite ce que vous lui dites, par la manière dont il se conduit avec les gens de lettres.
Nosseigneurs du parlement travaillent à force leurs grosses et pesantes remontrances sur le mandement de l'archevêque de Paris en faveur des jésuites : cela est bien long , et surtout bien important. On prétend pourtant que l'effet de ces remontrances sera d'expulser les frères jésuites de Versailles , et peut-être du royaume : je leur souhaite à tous un bon voyage. Leur ami Caveirac , auteur de VApçïogie de la Saînt'Barthélemi , a fait en leur faveur un ouvrage forcené qui a pour titre : // est temps de parler ; je crois qu'on y répondra par : // est temps de partir. Notez que ce Caveirac , qui écrit pour de l'argent, a autrefois fait des factums contre le P. Girard en faveur de La Cadière : ainsi sont faits ces marauds-là.
Adieu , mon cher maître. Vous me conseillez de rire , j'y fais de mon mieux , et je vous assure que j'ai bien de quoi. Je
ne sais de quel c6té le vent tournera pour l'atitear des Quatre Saisons / niais si son ambition se borne à faire le saint chrême et a donner la confirmation , je le trouve bien modeste pour un cardinal philosophe. J'aimerais mieux qu'il donnât un soufflet au fanatisme en l'expulsant , qu'à ses diocésains en les confirmant. Adieu , encore une fois ; je vous embrasse et vous révère. Vous prétendez que mes lettres vous amusent ; je vous répondrai comme le feu médecin Dumoulin , grand fesse-mathieu de son métier ; Mes enfans, disait-il à ses héritiers , vous tlcoâ^ rez jamais autant de plaisir * à dépenser V argent que je vous laisse , que fen ai eu à T amasser.
Parif y a mars 1764.
«I ■ n'ai ni lu ni aperçu , mon cher et illustre maître , cet ouvrage ou rapsodie de Crévier, dont vous me parlez , et j'en i^orerais l'existence , si vous ne preniez la peine de m'écrire de Genève qu'un cuistre , dans son galetas , barbouille du papier à Paris. Vous êtes bien bon de le croire digne de votre colère, et même de la mienne qui ne vaut pas la vôtre. Que voulez-vous qu'on dise à un homme qui , parlant dans son Hisloire romaine d'un cordonnier devenu consul , dit , à ce qu'on m'a assuré , que cet homme passa du tranche t aux faisceaux ? il faut l'envoyer écrire chez son compère le ssi\eiier y les soiiise& qu'il se chqusse dans la tête ; voilà tout ce qu'on y peut faire. Sérieusement ce livre est si parfaitement ignoré , que ce serait lui donner l'existence qu'il n'a pas que d'en faire mention , et Je vous dirai comme le valet du joueur :
• • • • « Lu8sei4e allisr j
Que ferie^-Toua, monsieur, da nez d*an margoillier?
Il est trai que cette canaille janséniste, dont Crévier fait gloire d'être membre , devient un peu insolente depuis ses petits ou grands succès contre les jésuites; mais ne craignez rien , cette canaille ne fera pas fortune ; le dogme qu'ils prêchent et la morale qu'ils enseignent sont trop absurdes pour étrenner. La doctrine des ci-devant Jésuites était bien plus faite pour réussir ; et tien n'aurait pu les détruire s'ils n'avaient pas été persécuteurs et insolens. Les voilà qui font tous leurs paquets plutôt que de signer ; cela est attendrissant. Les jansénistes sont un peu dérou-tes de leur voir iaini de conscience , dont ils ne les soupçonnaient pas. J ai écrit en m'amusaut quelques réflexions fort simple» sur 1 embarras oii les jésuites se trouvent entre leur souverain et leur général. Le but de ces réflexions est de prouver qu'Us
■Bî
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font une grande sottise de se laisser chasser, et qu'ils peuvent en conscience (puisque conscience y a) signer le serment qu'on leur demande : mais je suis si aise de les voir partir , que \e n*ai garde de les tirer par la manche pour les retenir ; et si je fais imprimer mes réflexions, ce sera quand je les saurai arrives à bon port , pour me moquer d'eux ; car vous saves qu'il n'y a de bon que de se moquer de tout. Une autre raison me fait désirer beaucoup de voir , comme on d**^ , leurs talons ; c'est que le dernier jésuite qui sortira du royaume emmènera avec lui le dernier janséniste dans le panier du coche , et qu'on pourra dire le lendemain les ci'devani soi-^disant jansfyiistes, comme nosseigneurs du parlement disent aujourd'hui les ci^deifant soi^ disant jésuites. Le pins difficile sera fait , quand la philosophie sera délivrée des grands grenadiers du fanatisme et de l'intolérance ; les autres ne sont que des cosaques et des pandoures qui ne tiendront pas contre nos troupes réglées. En attendant, toutes les dévotes de la cour , que les jésuites absolvaient des petits péchés commis dans leur jeune dge, crient beaucoup contre la persécution qu'on leur fait souffrir , et sur la précipitation avec laquelle on les expulse. Je leur ai répondu qae le parlement ressemblait k ce capitaine suisse qui faisait enterrer sur le champ de bataille des blessés encore vivans ; et qui , sur les représentations qu'on lui faisait , répondait qae , si on voulait s'amuser k les écouter , il n'y en aurait pas un seul qui se crût mort , et que l'enterrement ne finirait pas.
A propos de Suisse , savez^vous que frère Berthier se retire dans votre voisinage ? les uns disent k Fribourg , les autres chez révoque de Bâie. Il prétend qu'il ne veut plus aller ches des rois , puisqu'on l'accuse de les vouloir assassiner ; mais l'évéque de Bile est roi aussi dans son petit village ; et à sa place je ne me croirais pas en sûreté. Ce qu'il y a de fUcheux , c'est que ce frère Berthier, si scrupuleux sur son vœu d* obéissance , ne l'est pas tant sur son vœn de pauvreté , s'il est vrai , comme on l'assure , qu'il s'en aille avec 4ooo livres de pension pour la bonne nourriture qu'il a administrée aux enfans de France. Par ma foi , mon cher maître , à cet homme est si près de chez vous, TOUS devriez quelque jour le prier k dîner, et m'avertir d'avance, je m'y rendrais ; nous nous embrasserions ; nous conviendrions réciproquement , nous , que nous ne sommes pas chargés de foi, lui , qu'il nous est ennuyeux ; et tout serait fini , et cela ressemblerait à l'âge d'or.
On dit que le 0>rneille arrive. J'ai bien peur qu'il n'excite de grandes clameurs de la part des fanatiques (car la littérature a aussi les siens ) , et que vous ne soyez réduit k dire comme
Gtforge-Dandin : J'enrage de bon cœur et avoir tort lorsque y ai raison. Apres tout , Tessentiel est pourtant d'avoir raison \ cela est de précepte , et la politesse n'est que de conseil. L'éclaircissement , comme dit la comédie , nous éclaircira sur la sensation que produira cet ouvrage, fin attendant , riez ^ ainsi que moi , de toutes les espèces de fanatiques , loyolistes , médardistes , homéristes , comélistes , racinistes , etc. ; ayez soin de vos yeux et de votre santé ; aimez-moi comme je vous aime, et écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire ; ruais surtout laissez ce Crévier en repos. Quand les généraux sont bien battus , comme Jean-George et Simon son frëre , les goujats doivent obtenir l'amnistie. Adieu , mon cher maître ; il faut que je respecte bien peu votre temps pour vous étourdir de tant de balivernes.
Paris y 6 avril 1764.
«I B vous dois une réponse depuis long-temps , raon cher et iW Justre maître; et il y a plus de quinze jours que vous l'auriez , si je n'en avais été empêché par un débordement de bile , non pas au moral et au figuré (quoiqu'en vérité ce monde si parfait en vaille bien la peine ), mais au propre et au physique , et presque aussi abondamment que Palissot vient d'en verser dans sa Duncicuie, Avez-vous lu ce joli ouvrage , ou plutôt avez-vons pu le lire? il faut avouer que de pareils écrivains font bien de l'honneur à leurs Mécènes. Ce qu'il y a de plaisant , c'est que l'auteur , pour avoir représenté , dans sa pièce des Philosophes, de très-honnétes gens comme des carlouchiens , a été loué à la cour, protégé , récompensé. Il s'avise , dans sa Dunciade , de dire que Crévier est un âne ; Crévier, vieux janséniste , se plaint au parlement ; le parlement veut mettre Palissot au pilori ; et les protecteurs de Palissot le font exiler ^ pour le soustraire au parlement; on le traite avec la même faveur que l'archevêque de Paris. Dites après cela que les lettres ne sont pas favorisées. Quant à moi , j'en suis fort content ; et si je fais jamais une Dunciade, je me flatte d'en être quitte aussi pour quelques mois d'absence; mais je ne ferai point de Dunciade, ou si j'avais le malheur d'en faire une , ce ne serait ni M. Blin , ni M. du Kosoiy ni M. Sabatier, ni M. Rochon, ni même M. Fréron que j'y. mettrais , ce serait des noms plus illustres.
Laissons toutes ces infamies , et parlons d*Oljrmpie. Je vous félicite de ce grand succès. Vous y avez fait des changemens heureux. Le râle de Statira et celui de l'hiérophante sont beaux , celui de Cassandre a des momeus de. chaleur qui intéressent ,
AVEC VOLTAIRE. laS
celui d'Antîgone et d'Ol jinpie m'ont para faibles ; mais mademoiselle Clairon y est admirable au dernier acte. Quand elle serait un mandement d'évéque ou V Encyclopédie , elle ne se jeterait pas au feu de meilleure grâce. Voiture lui dirait qu'on ne lui reprochera pas de n'être bonne ni à rôtir ni à bouillir. Le spectacle est d'ailleurs grand et auguste , et cela s'appelle une tragédie bien étoffée : la représentation m'a fait trës-grand plaisir , et la lecture que j'en ai refaite depuis a ajouté au plaisir de la représentation.
J'ai lu aussi depuis peu , par une espèce de fraude, un certain conte intitulé , F Éducation d*un prince ; cela me parait bien fort pour feu Vadë ; croyes-vous qu'il ait fait cela ? Pour moi , sans faire tort à la manière de Vadé , j'aime encore mieux ce conte-là que tous ceux qu'il nous a donnés , et que j'aime pourtant beaucoup. Mais à propos de ces contes , permettezmoi y mon cher maître , de vous dire que vous êtes un drôle de corps. Je vous écris qu'une personne qui se dit de vos amis, àé^ nigre Macare; les fruits de cet avertissement, après m'avoir marqué le peu de cas que vous faites de cette personne et de ses jugemens , est une longue lettre que vous lui écrives, et à laquelle vous joignez le conte des Trois manières , en la priant de vouloir bien lui être favorable; cela s'appelle offrir une chandelle au diable. Encore passe si vous n'en offriez qu'à des diables de cette espèce, qui, après tout, ne sont que des diablotins; mais vous avez des torts bien plus grands , et vous sacrifiez sur les hauts lieux , ce qui , comme vous le savez , est une abomination devant le Seigneur, du moins, si je me souviens encore du livre des Rois et des Paralipomhnes dont vous vous souvenez mieux que moi.
Nous touchons au moment de n'avoir plus de jésuites ; et ce qui m'étonne , c'est que les herbes poussent comme à l'ordinaire , et que le soleil ne, s'obscurcit pas ; la dernière éclipse même n'a pas été aussi forte que nous nous j attendions. « L'univers ne sent pas la perte qu'il va faire ; » voilà un beau vers de tragédie.
J'ai reçu une lettre charmante de votre ancien disciple ; il me mande que , depuis qu'il a fait la paix , il n'est en guerre ni avec les cagots, ni avec les jésuites , et qu'il laisse à une nation belliqueuse , comme la française > le soin de ferrailler envers et contre tous.
Que je confonde, dites-vous, ce maraud de Crévier, je m'en garderai bien ; je n'ai pas d'envie d'être au pilori ou exilé. Ah ! monsieur Crévier , que jç trouve que vous avez raison dans tout ce que vous dites !
Olte tolérance n'est point encore tolërëe , et je ne sais qnand elle pourra parvenir à l'être. Il me semble qu'on n'en distribue point encore. Nous attendons le Corneille ; il est entre les mains d'un cuistre nommé Marin , qui doit décider si le public pourra le lire. Il faut rire de cela , ainsi que de tout le reste. Adieu , mon cher confrère.
VJBTTB lettre , mon cher et illustre confrère , vous sera remise pa r M. Desmarets , honune de mérite et bon philosophe , qui désire de vous rendre hommage en allant en Italie ou il se propose des observations d'histoire naturelle , qui pourraient bien donner Je démenti à Moïse. Il n'en dira mot au maître du sacré palais ; mais si par hasard il s'aperçoit que le monde est plus ancien que ne le prétendent même les Septante , il ne vous en fera pas un secret. Je vous prie de le recevoir et de l'accueillir comme un savant plein de lumières , et qui est aussi digne qu'empressé de vous voir. Adieu, mon cher et illustre confrère ; je vous embrasse de tout mon cœur , et je voudrais bien partager avec M. Desmarets le plaisir qu'il aura de se trouver avec vous.
Pftrisy g jaillet 1764.
01 vous avies l'honneur , mon cher et illustre maître , d'éCre Simon Le Franc , je vous dirais comme défunt le Christ à défunt Simon Pierre , Simon, dormis ? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de vous. Je sais que vous êtes très^occupé et même à une besogne très->édifiante ; mais laissez là le Talmud un moment pour me dire que vous m'aimez toujours , et après cela je vous laisserai en liberté reprendre Moïse et Esdras au cul et aux chausses. Votre long silence m'a fait craindre un moment que vous ne fussiez mécontent de la liberté avec laquelle je vous ai dit mon avis sur le Corneille , comme vous me l'aviez demandé; cependant, réflexions faites, cet avis ne peut vous blesser, puisqu'il se réduit à dire que vous n'avez pas fait assez de révérences, en donnant des croquignoles, et que vous auriez dik multiplier les croquignoles et les révérences. A propos de croquignoles « vous venez d'en donner une assez bien conditionnée à maître Aliboron et à l'honnête homme qui , comme vous le dites trèsplaisamment , \M\fait sa litière. Il est vrai que vous l'aviez belle et qu'on ne peut pas présenter son nez de meilleur grâce. Cette croquignole était d'autant plus nécessaire, que mat tre Aliboron ^
AVEC VOLTAIRE. ta^
à ce qu'on m'a assuré, répandait sourdement que vous lui avier fait faire des propositions de paix. J'ai prétendu que , si vous lui en aviez fait, c'était apparemment comme Sganarelle en fait à sa femme après l'avoir bien battue. En attendant, maître Aliboron est allé faire les délices de la cour de Deux-Ponts, et il a laissé ses feuilles à fabriquer, pendant son absence , à quelques sous-marauds qui sont à sa solde ; on prétend même qu'il va les quitter tout-à-fait pour être bailli ou maître d'école dans quelque village d'Allemagne. On assure aussi que le duc de Deux-Ponts , son digne ami et protecteur , qui a joué un rôle si brillant dans la dernière guerre à la tête des troupes de l'Empire , doit l'emmener à la cour de Manheim qui se prépare à le fêter beaucoup , et qui apparemment a oublié l'honneur que vous avez fait , it y a quelques années , au maître de la maison.
Ce sont, je crois , de plates gens que tous ces petits princi^^ piaux d'Allemagne , et je me souviens que quand le roi de Prusse me demanda si , en retournant en France , je m'arrêterais dans toutes ces petites cours borgnes , je lui répondis que non, parce que quand on vient de voir Dieu , on ne se soucie guère devoir S. Crépin,
Saves-vous que je viens de recevoir de l'impératrice de Russie une lettre qui devrait être imprimée et affichée dans la salle du conseil de tous les princes? elle me dit ces propres paroles : é^/t devrait faire dans tout gouvernement éclairé une loi qui défende aux citoyens de s'entre-persécuter , de quelquefaçon que ce soit. . . IjCS guerres déplumes qui, en décourageant les talens, détruisent le repos des citoyens sous le misérable prétexte de quelque
différence d^ opinion , sont aussi détestables que minutieuses
f^ous me dites, ajoute-t-elle , que le Nord donne des leçons au Midi: mais d*oii vient donc que vota autres peuples du Midi, passez pour si éclairés , si les règles les plus naturelles et les plus simples nont pas encore pris racine chez vous ? ou est'-ce qi/ à force de raffinement elles vous ont échappé? Comme elle vient de réunir au domaine de la couronne tous les biens du clergé , elle ajoute très-plaisamment : Chez nous on respecte trop le spirituel pour le mêler au temporel ^ et celui-ci se pt*éte à soulager Vautre des vanités qui lui sont étrangères. Avouez , mon cher philosophe , que tous les princes et princesses , sans eu excepter le duc de Deux-Ponts , ne sont pas aussi avancés ; mais , comme dit très-bien la sainte Écriture , V esprit soujffle oit il veut. Je ne sais de quel cdté le vent va souffler pour la philosophie. Voilà déjà des parlemens qui concluent à garder, les jésuites , j'ai bien peur que ce ne soit enterrer le feu sous la cendre. Je ne
sais si je me trompe , mais il me semble , à en juger par bien de petites circonstances , que depuis la mort d'une certaine dame , qui n'aimait pourtant pas les philosophes , le parti jésuitique commence à revirer tant soit peu de bord , à la vérité insensiblement , et comme le père Canaye , par un mouvement de fesse imperceptible. Si ce mouvement de fesse allait en s'accélérant comme la chute des graves , la pauvre philosophie se trouverait une seconde fois dans le margouillis dont Dieu et vous la vouliez préserver. En attendant , il faut qu'elle se tienne à la fenêtre » pourvoir la fin de tout ceci, sans pourtant se refuser le plaisir de jeter de temps en temps quelques pétards aux passans qui lui déplairont, lorsqu'elle n'aura point à craindre que cette miévrcté la fasse mettre à l'amende. A propos, on m'a prêté cet ouvrage attribué à Saint-Evremont , et qu'on dit de du Marsais , dont vous m'avez parlé il y a long-temps : cela est bon , mais le testament de Meslier, par extrait, vaut encore mieux. On m'a parlé aussi d'un dictionnaire {le Dictionnaire philosophique) o\x beaucoup d'honnêtes fripons ont rudement sur les oreilles ; je voudrais bien qu'il me fût possible d'en avoir un exemplaire. Si vous connaissiez l'auteur , vous devriez bien lui dire de m'en faire tenir un par quelque voie sûre ; il peut être persuadé que j'en ferai bon usage. Eh bien ! voilà pourtant les Calas qui vraisemblablement gagneront tout*à-fait leur procès , et tout cela giàce à vous. Messieurs les péoitens blancs devraient bien rougir d'être si noirs. Adieu , mon cher philosophe ; vous ne me parlez jamais de madame Denis? est-ce qu'elle ma entièrement oublié? Je voudrais bien vous aller embrasser, mais j'ai un estomac qui me joue d'aussi mauvais tours que si je l'obligeais à digérer tout ce qui se fait et tout ce qui se dit en France.
Paris, ag août, oa aogiute, on textile 1764, oomoîe il Yona plaira.
/Vous recevrez , mon cher et illustre maître, presque en même temps et peut-être en même temps que cette lettre , par le canal du frère Damilaville , un ouvrage intitulé : Sur le sort de ta poésie en ce siècle philosophe , avec d'autres pièces de lilté^ rature et de poésie , dont je recommande l'auteur à vos bontés- C'est un de mes amis nommé Chabanon , de l'Académie des belles-lettres , qui est digne par ses talens et son caractère de vous intéresser. Je crois que vous serez content et de l'ouvrage et de la lettre qu'il y a jointe , et je compte assez sur votre amitié pour moi, pour espérer que vous voudrez bien l'étendre jusqu'à lui.
AYEC VOLTAIRE. lag
. Parlons un ^u à présent de nos affaires. J'ai hi , par une gr&ce spéciale de b Providence , ce dictionnaire de Satan dont vous me parlez. Si j'avais des connaissances à l'imprimerie de Belzébuth, je le prierais de m'en procurer un exemplaire , car cette lecture m'a fait un plaisir de tous les diables. Vous , mon cher philosophe , qui êtes assez bien dans ce pays-là , à ce que m'a dit frère Berthier , ne pourriez- vous pas me rendre ce petit service ? Je vous avoue que je serais bien charmé de pouvoir digérer un peu k mon aise ce que j'ai été obligé d'avaler gloutonnement , en mettant, comme on dit, les morceaux en double. Assurément, si l'auteur va jamais dans les États de celui qui a fait imprimer cet ouvrage infernal , il sera au moins son premier ministre ; personne ne lui a rendu des services plus importans ; et il est vrai qu'il ne faut pas dire à celui-là , ni tu dors, Brutus, ni tu dors j Brute.
A propos de Brute, savez-vous que Simon Le Franc est à Paris ? Il est vrai que c'est bien incognito -, et qu'il n'y tient pas de table de vingt-six couverts. Je l'aperçus l'autre jour à l'enterrement du pauvre M. d'Argenson, oii il était comme ^ûre/i/, et moi comme homme de lettres. Il ne fît pas semblant de me voir , ni moi lui. Quelqu'un qui l'avait vu arriver , me dit qu'il était entré avec un air d'embarras que tout son fanatisme orgueilleux et impudent ne pouvait cacher :
Hontenx comme un renard qu'âne ponle aarait pris. Serrant la qneae , et portant bas l'oreille.
Il aurait peut-être eu le plaisir d'aller aussi à mon enterrement , si mon estomac avait continué à se dispenser de la digestion. Des amis , qui ne croient pas à la médecine plus que vous et moi, m'avaient conseillé et forcé , malgré ma répugnance, de voir un médecin , à peu près comme ils m'auraient conseille de voir un confesseur. Les remèdes que j'ai faits n'ont servi qu'à empirer mon état ; et je ne me trouve mieux que depuis que j'ai envoyé paître les remèdes et la médecine qui est bien la plus ridicule chose , à mon avis , que les hommes aient inventée ; à moins que vous ne vouliez mettre devant la théologie, qui en effet est bien digne de la première place dans le catalogue des impertinences humaines. Pour tout remède à mon estomac , je me suis prescrit un régime dont je me trouve trèsbien et que je suivrai très-fidèlement ; et je compte qu'avant un mois mes entrailles rentreront dans l'ordre accoutumé.
Je doute fort qu'il en soit de même pour les jésuites , quoique plusieurs parlemens aient jugé à propos de les conserver sous le masque et d'enfermer ainsi le loup dans la bergerie. 5. 9
i3o CORRESPONDANCE
Nosseigneurs de la classe de Paris ont prétendu être essentiellement et uniquement la cour des pairs. Nosseigneurs des autres classes en ont mis leur bonnet de travers ; et en conséquence , parce qu'ils n'ont pu faire rouer le duc de Fitz-James , frère d'un évéque janséniste , leur bon ami , ils laissent au milieu de nous ces hommes qu'ils ont déclares empoisonneurs publics , assassins , cartouchiens , sodomites , etc. Il j a bien à tout cela • de quoi rire un peu de l'esprit conséquent qui dirige toutes les démarches de ces messieurs , et de l'esprit patriotique qui les anime.
J'ai reçu une belle et grande lettre de votre ancien disciple , pleine d'une trës-saine et trës-ulile philosophie. C'est bien dommage que ce prince philosophe ne soit pas , comme autrefois , le meilleur ami du plus aimable et du plus utile de tous les philosophes de nos jours. Que ne donnerais^je point pour que cela fût!
J'oubliais vraiment un article de votre dernière lettre qui mérite bien réponse. Si vous êtes amoureux, dites-vous, restez à Paris. A propos de quoi me supposez- vous Tamour en tête ? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur- là ; et mes entrailles sont d'ailleurs trop faibles pour avoir besoin d'être émues par autre chose que par un dîner qui leur donne assez d'occupation pour qu'elles n'en cherchent point ailleurs. J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence , et à propos de quoi ; mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux , que si on vous mandait des faussetés plus atroces dont on est bien capable. On n'a voulu que me fendre ridicule , et ce ridicule-là ne me fait pas grand mal. Je craindrais bien plus le ridicule de ne pas digérer un peu et rire beaucoup , voilâ à quoi je borne mes prétentions.
Mes amours prétendus me rappellent une* chose charmante que j'ai lue sur l'amour-propre dans ce dictionnaire du diable ; que l'amour-propre ressemble à l'instrument de la génération qui nous est nécessaire , qui nous fait plaisir , mais qu'il faut cacher. Cette comparaison est aussi charmante que juste. L'auteur aurait pu ajouter qu'il j a cette seule différence entre l'instrument physique et le moral , que le priapisme est l'état naturel et perpétuel du second , et que dans l'autre c'est une maladie dont frëre Thiriot aurait pu nous donner autrefois des nouvelles , mais dont par malheur il est bien guéri. Adieu y mon cher philosophe et mon illustre maître.
AVEC VOLTAIRE. i3i
Pari», 4 octobre 1764.
Vous ne voulez donc pas absolument, mon cher maître^ être l'auteur de cette abomination alphabétique qui court le mende^ au grand scandale des Garasses de notre siècle ? Yons avez assurément bien raison de ne vouloir pas être soupçonné de cette pro» duction d'enfer ; et je ne vois pas d'ailleurs sur quel fondement on pourrait vous Timputer. Il est évident , comme vous dites , que l'ouvrage est de différentes mains ; pour moi , j'j en ai reconnu au moins quatre » celle de Bekébulh , d'Astaroth , de hor dfer et d'Asmodée ; car le docteur angélique , dans son Traité des anges et des diables , a trës-bien prouvé que ce sont quatre personnes différentes , et qu'Asmodée n'est pas consubstantiel k Bekébuth et aux autres. Après tout, puisqu'il faut bien trois pauvres chrétiens pour faire le Journal cJtrëtien (car ils sont tout autant à cette édifiante besogne ) , je ne vois pas pourquoi il faudrait moins de trois ou quatre pauvres diables pour faire un dictionnaire diabolique. Il n'j a pas jusqu'à l'imprimeur qui ne Mit aussi un pauvre diable ; car assurément il n'a su ce qu'il faisait , tant l'ouvrage est misérablement imprimé. Soyez donc tranquille , mon cher et illustre confrère , et surtout n'allez pas faire comme Léonard de Pourceaugnac , qui crie : Ce n'est pas moi^ avant qu'on songe à l'accuser. Il me parait d'ailleurs que l'auteur, quel qu'il soit , n'a rien à craindre ; les pédans à petit rabat n'ont pas le haut du pavé , les pédans à grand rabat sont allés planter leurs choux. L'ouvrage, quoique peu commun , passe de main en main sans bruit et sans scandale ; on le lit , on a du plaisir , et on fait le signe de la croix pour empêcher que le plaisir ne soit trop grand , et tout se passe fort en douceur. Il y a pourtant une femme ( la marquise du Deffant ) de par le monde qui , se trouvant offensée de ce que l'auteur ne lui a pas envoyé cet ouvrage , assure que c^est un chiffon posthume de Fonten^le, parce que l'auteur, en parlant de l'amour, dit ( avec beaucoup de justesse selon moi ) que c'est V étoffe de la nature que Vima^ gination a brodée. Pour moi , je trouverais cette phrase trèfr^ien, quand même l'abbé Trublet serait de mon avis. Je ne vous nomme point cette femme ; mais vous la connaissez de reste, et vous êtes , après Fréron , la personne qu'elle estime le plus. Les lettres que vous avez la bonté de lui écrire ne l'empêchent pas de prendre grand plaisir à celles de V Année littéraire , dont elle goûte fort les gentillesses qui , à la vérité , ne sont pas du Fontenelle. Ah , mon cher maître , que les lettres et la philosophie ont d'ennemis ! les ennemis publics et découverts ne sont rien , ceux-
i32 CORRESPONDANCE
là on les secone et on les ëcrase; ce sont les ennemis cachés et puissans, ce sont lesfaax amis q[ui sont à craindre. Je me pique de savoir démêler un peu les uns et les autres j et assurément ils ne peuvent pas se vanter de m'avoir pris pour dupe. Votre contemporain d'Argenson est mort assez joliment ; une heure avant que d'expirer , il disait à son curé qui lui parlait de sacremens : Cela ne presse pas. On dit pourtant qu'il a eu l'estréme-onction ; grand bien lui fasse ! c'est un homme que les gens de lettres doivent regretter» du moins il ne les haïssait pas. Ma bonne amie de Russie vient de faire imprimer un grand manifeste sur l'aventure du prince Ivan qui était en effet , comme elle le dit, une espèce de béte féroce. Il vaut mieux , dit le proverbe , tuer le diable , que le diable nous tue. Si les princes prenaient des devises co|nme autrefois , il me semble que cellelà devrait être la sienne. Cependant il est un peu fâcheux d'être obligé de se défaire de tant de gens , et d'imprimer ensuite qu'on en est bien fâché , mais que ce n'est pas sa faute. Il ne faut pas faire trop souvent de ces sortes à* excuses au public. Je conviens avec vous que la philosophie ne doit pas trop se vanter de pareils élevés ; mais que voules-vous ? il faut aimer ses amis ai'cc leurs défauts. Adieu , mon cher et illustre philosophe ; c'est dommage que le papier me manque j car je^uis en train de bien dire , aussi mon estomac va-t-il mieux ; on cherche le siège de l'âme , c'est à l'estomac qu'il est.
P, S, A propos , j'oublie de vous dire que vous n'avez point écrit au président Hénault qui vous a envoyé son portrait. Cela est assez mal , surtout quand on n le temps d'écrire à madame du Deffant.
ParU , 10 octobre 1764.
Y ous me paraissez , mon illustre mattre , bien alarmé pour peu de chose ; j'ai déjà tâché de vous rassurer par ma lettre précédente , et je vous répète que je ne vois pas jusqu'ici de raison de vous inquiéter. Et quelle preuve a*t-on que vous soyez l'auteur de cette production diabolique ? et quelle preuve peut-on en avoir ? et sur quel fondement peut-on vous l'attribuer ? Vous me mandez que c'est un petit ministre postulant , nommé Dubut , qui est l'auteur de cette abomination ; au lieu du petit ministre Dubut y j'avais imaginé le grand diable Belzébuth : je me doutais bien qu'il y avait' du Buth & ce nom-lâ , et je vois que je ne me trompais guère. S'il ne tient qu'à crier que l'ouvrage n'est pas de vous , ne vous mettez pas en peine ; je vous réponds , comme Grispin , ttune bouche aussi large qu'il est possible de le
AVEC VOLTAIRE. i33
clésîrer. Il est évident , comme je vous l'ai dit , que cette production de ténèbres est l'ouvrage ou d'un diable en trois personnes , ou d'une personne en trois diables. A vous parler sérieusement ^ je ne m'aperçois pas , comme je vous l'ai dit , que cette abomination alphabétique cause autant de scandale que vous l'imaginez , et je ne vois personne tenté de s'arracher l'œil à cette .occasion , comme l'Évangile le prescrit en pareil cas. D'ailleurs les pédans à grand rabat ^ les seuls à craindre en cette circonstance, sont allés voir leurs confrères les dindons , et quand ils reviendront de leurs chaumières , le mal sera trop vieux pour s'en occuper. Ils n'ont rien dit k Saiil ; que diantre voules-vons qu'ils disent à Dubut ?
Vous me faites nne querelle de Suisse qne vous êtes , an sujet du Dictionnaire de Bajrle ; premièrement , je n'ai point dit : Heureux s'il eût plus respecté la religion et les mœurs ! ma phrase est beaucoup plus modeste ; mais d'ailleurs qui ne sait que y dans le maudit pays oii nous écrivons , ces sortes de phrases sont stjrle de notaire , et ne servent que de passe-port aux vérités qu'on veut établir d'ailleurs ? personne au monde n'y est trompé , et TOUS me cherches là une mauvaise chicane. Je trouverais , si je voulais , à peu près l'équivalent de ce que tous me reproches dans plusieurs ouvrages où assurément vous ne le désapprouves pas , et jusque dans le dictionnaire mime de Dubut , quelque infernal qu'il vous paraisse ainsi qu'à moi. Adieu , mon cher confrère ; sojes tranquille ; comptes que je vais braire comme un âne , mais à condition que vous ne me reprocheres pas d'avoir pris des précautions pour empêcher les ânes de braire après moi. rak.
Parif, S janTier 1765.
Je ne vous le dissimule point , mon cher maitre , vous me com* blés de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le recommande k Totre protection , et je crois qu'en effet il pourra être utile à la cause commune , et que l'inlâme , avec toutes les révérences que je fais semblant de lui faire , ne s'en trouvera pas mieux. Si j'étais comme vous asses loin de Paris, poup lui donner destoups de bâton , assurément ce serait de tout mon cœur , de tout mon esprit et de toutes mes forces , comme on prétend qu'il faut aimer Dieu ; mais je ne suis posté que pour lui donner des croquignoles , en lui demandant pardon de la liberté grande ^ et il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitté. Puisque vous voules bien veiller à l'impression, je vous prie de faire main basse' sur tout ce qui vous paraîtra long
i34 CORRESPONDANCE
ou de mauvais goût; je vous en aurai une véritable obligation r Je vous prie aussi d'engager M. Cramer à hâter l'impression ; je désirerais que le caractère en fût un peu gros , afin que l'ouvrage pût être lu pins aisément , et aussi pour ses intérêts. A l'égard des miens , je les remets entièrement entre vos mains et entre celles de frère Damilaville. J'espère qu'il obtiendra sans peine la permission de faire entrer l'ouvrage.
Dites*moi un peu, je vous prie , si vous le savez, ce que c'est qu'une histoire qu'on fait courir d'une lettre des Corses à Jean— Jacques , pour le prier d'être leur législateur ? Vous avez écrit k quelqu'un que les Corses l'avaient seulement prié de mettre leurs lois en ùon français .- cela me parait un persifflage ou de leur part ou delà votre. C'est comme si nosseigneurs écrivaient à Paoli de mettre leurs arrêts en ban corse , ou aux sauvages du Canada de les mettre en bon iroquois. J'avoue que cette der*» nière traduction conviendrait assez aux réquisitoires d*Omer. Quoi qu'il en soit , dites-moi , je vous prie , ce que vous savez làdessus de certain. On assure qu'il a*écrit une lettre à M. Abaazît , que peut^tre vous serez à portée de voir , dans laquelle il se félicite beaucoup de l'honneur que les Corses lui font ; et , en même temps , on assure qu'il a écrit , il y a peu de temps , à Duchesne , son libraire à Paris , pour lui dire que cette préten* due lettre des Corses est fausse , et que c'est un nouveau tour que lui jouent ses ennemis. On ajoute que c'est vous qui lui avez joué ce tour*là , mais sans en apporter la moindre preuve. Je sais que Jean-Jacques a des torts avec vous , et qu'il vous a écrit des folies au sujet des comédies que vous faisiez jouer auprès de Genève ; mais je ne puis croire que vous cherchiez à le tourmenter dans sa solitude , oii il est déjà assez malheureux par sa santé , par sa pauvreté , et surtout par son caractère. Il vient de faire des Lettres de la Montagne , qui mettent , dit-on , tout Genève en combustion ; mais qui vraisemblablement, si j'en crois ses plus zélés partisans, ne feront pas grande sensation ailleurs. On dit qu'il y chante la palinodie à mon égard sur le socianisme qu'il me reprochait d'avoir imputé aux Genevois. Ce n'est pas la première fois qu'il se contredit ; mais il souffre, il est malheureux , il faut bien lui passer quelque chose, n faut dire de lui comme le régent disait d'un homsie qui prenait force lavemens à la Bastille : Ilnj- a que ceplaisir^là. Vous avez cru comme moi , sans fondement , que l'abbé de Condillac était mort; heureusement il est tiré d'affaire, et reviendra bientôt chez nous jouir de la fortune et de la réputation qu'il mérite. La philosophie aurait fait en lui une grande perte. En mon particulier , j'en aurais été inconsolable. Adieu , mon cher et iUas-
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ire confrère; n'oubliez pas votre commentaire de Corneille pour l'Académie. Duclos m'a dit que vous veniez de lui écrire à ce sujet. Je lui avais fait part de votre lettre, et je ne doute point que l'oubli ne vienne de Cramer. Tout cela sera bien aisé à réparer : c'est un petit mal.
Si vous voulez savoir \sl généalogie du descendant de Gabrielle d'EstréeSy adressez-vous à l'abbé d'Olivet, qui vous en dira des nouvelles. Son père était laquais de feu M. de Maucroix ; ce ne serait pas un tort, si le fils n'était pas un maraud ; mais ce n'est pas le tout éCêtre laquais , il faut être honnête.
Dites-moi un peu j je vous prie , sous le sceau de la confession , ce que vous pensez d'un M. le chevalier de La Tremblaye qui a été vous voir , qui fait , dit-on , de petits vers innocens , et à qui vous écrivez, à ce qu'on prétend , des lettres qui lui tournent la tête de vanité. Des personnes très-considérables désireraient de savoir le jugement que vous en portez , et m'ont prié de vous le demander.
Paris, 17 ftnTÏer 1765.
•I E commence , mon cher et illustre nuiitre , par vous remercier des soins que vous voulez bien vous donner pour moi. Voici une lettre oii je prie M. Cramer de hâter Fimpression. Je ne lui parle qu'en passant de ce qui concerne mes intérêts ; c'est votre affaire de lui dire là-dessus ce qui convient ; cela devrait être fait de sa part. Je désirerais beaucoup d'avoir à me louer de lui , parce que j'aurai vraisemblablement, dans le courant de cette année, d'autres ouvrages à lui donner , étant comme résolu de ne plus rien imprimer en France. Assurément je n'ai point envie de me faire d'affaire avec les pédans à long et à petit rabat ; mais c'est bien assez de me couper les ongles moi-même de bien près , sans qu'un censeur vienne encore me les couper jusqu'au sang. M. Cramer peut compter , si j'ai lieu d'être content de lui en cette occasion , qu'il imprimera désormais tout ce que je ne voudrais pas soumettre à l'inquisition de nos Midas.
Je suis bien fâché , pour la philosophie et pour les lettres , du parti que prend Jean-Jacques , et en particulier de ce qu'il a dit contre vous dans son dernier livre que je n'ai pu lire , tant la matière est peu intéressante pour qui n'est pas bourdon ou guêpe de la ruche de Genève. Il a couru un bruit que vous lui aviez fait une réponse injurieuse ; je ne l'ai pas cru, et des gens en état d'en juger qui ont lu cette réponse , m'ont assuré qu'elle n'était pas de vous. Au nom de Dieu , si vous lui répondez , ce qui n'est peut-être pas nécessaire , du moins c'est le parti que je
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prendrais à votre place , répondez-lui avec le sang-froid et la dignité qui vous conviennent. Il me semble que vous avez beau jeu, ne fût-ce qu'en opposant aux horreurs qu'il dit aujourd'hui de sa patrie tous les éloges qu'il en a faits , il j a quatre ou cinq ans y dans la dédicace d'un de ses ouvrages , sans compter son petit procédé avec moi , à qui il a donné tort et raison , selon que ses intérêts l'exigeaient. 11 est bien fâcheux que la discorde soit au camp de la philosophie , lorsqu'elle est au moment de prendre Troie. Tâchons du moins de n'avoir riep à nous reprocher de ce qui peut ire à la cause commune.
Paris, yj féfrier i^.
jyi ON cher et illustre maître, je compte que nous aurons bientôt ici la Destruction, car firère Damilavilîe m'a dit y il j a plusieurs jours y que vous lui aviez mandé , il y avait aussi plusieurs jours , que tout était fini. Dieu veuille que cette Destruction puisse servir in œdificationem muitorum ! Nous verrons ce que les pédans à grande et à petite queue en diront. Je m'attends à quelques hurlemens de la part des seconds , et peut-être à quelques grincemens de dents de la part des premiers ; mais je compte m'étre si bien mis à couvert de leurs morsures, i^fiefragiU qucB" rens ilUdere dentem ojfendent solido. Enfin nous verrons : s'ils avalent ce crapaud , je leur servirai d'une couleuvre , elle est toute prête : je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante, selon que je les verrai plus ou moins en appétit. Je respectera^ toujours, comme déraison, la religion, le gouvernement, et même les ministres; mais je ne ferai point de quartier à toutes les autres sottises , et assurément j'aurai de quoi parler.
On dit que vous avez renoncé aux Délices , et que vous n'habitez plus le territoire de la parvulissime. Je vous conseillerais cependant, attendu les pédans à grands rabats, qui deviennent de jour en jour plus insolens et plus sots , de conserver toujours un pied à terre chez nos bons amis les Suisses.
Fréron a pensé aller au Fort-l'Évêque ou Four-l'Évêque, pour avoir insulté grossièrement, à son ordinaire , mademoiselle Clairon : elle s'en est plainte , mais le roi son compère ' et la reine ont intercédé pour ce maraud qui est toujours cependant aux arrêts chez lui , sous la verge de la police. Il est bien honteux, qu'un pareil coquin trouve des protections respectables ; en vérité , on ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en rire. Puisque les choses sont ainsi , je prétends moi aussi avoir mon franc--
* Le roi Suniilai duic le parraîa do filt de Fréron.
parler ^ et , à l'exception des choses et des personnes auxqnenes je dois respect, je dirai mon avis sur le reste. Avez-vous entendu parler d'nne tragédie du Siège de Calais qu'on joue actuellement avec grand succès ? comme cette pièce est pleine de patriotisme , on dit , pour rendre les philosophes odieux , qu'ils sont déchaînés contre elle. Rien n'est plus faux , mais cela se dit toujours , pour servir ce que de raison. Quelle pauvre espèce que le genre humain ! Adieu , mon cher maître ; moquez-vous toujours de tout y car il n'y a que cela de bon.
aSmart i^fiS.
VJa , la belle lettre , mon cher maître , que vous venez d'écrire à frère Damilaville sur l'affaire des malheureux Sirven ! aussi a-t-elle le plus grand et le plus juste succès; on se l'arrache 9 on verse des Is^rmes , et on la relit, et on en verse encore , et on finit par désirer de voir tous les fanatiques dans le feu oii ils voudraient jeter les autres. Je suis bien heureux que ma rapsodie sur la destruction de Loyola n'ait pas paru en même temps ; votre lettre l'aurait effacée , et le cygne aurait fait taire la pie. Je ne sais quand ma Destruction arrivera ; mais ce que je sais , c'est qu'il y a des personnes à Paris qui l'ont déjà , et que mon secret n'a pas été trop bien gardé. Quoi qu'il en soit, je recommande ce malheureux enfant à votre protection. Le bien que vous direz sera l'avis de beaucoup de gens , et surtout le fera vendre ; car c'est là l'essentiel pour que M. Cramer ne soit pas lésé.
Je ne sais ni le nom ni le sort du jeune jésuite que Simon Le Franc poussait par le cul à la procession. Je n'ai vu Simon depuis long-temps qu'une seule fois , à l'enterrement de M. d'Argenson , 011 il était , non comme homme de lettres , car il est trop grand seigneur pour se parer de ce titre , mais comme parent au quatre-vingt-dixième degré. S'il est encore à Paris , c'est si obscurément , que personne n'en sait rien. Il lui arrivera ce qui arriva à l'abbé Cotin , que les satires de Despréaux obligèrent à se cacher si bien , que le Mercure annonça sa mort trois ou quatre ans d'avance. Il en est arrivé à peu près autant au poète Roy , cet ennuyeux coquin qui , depuis une centaine de coups de bâton qu'il reçut il y a dix ans , avait pris le parti de la retraite , et dont on avait annoncé la mort , il y a plus d'un an , dans les gazettes , quoiqu'il n'ait rendu que depuis peu sa belle âme à son créateur.
Oui vraiment , le bâtard du Portier des chartreux , Marsy >
i38 CORRESPONDANCE
olim jésuite, comme il Ta mis à ]a tête d'un de ses ouvrages , est allé violer les anges en paradis. Il avait commencé par être l'associé d'Aliboron avec qui il s'était ensuite brouillé , du moins à ce que l'on m'a dit y car je n'avais l'honneur de fréquenter ni l'un ni l'autre.
Vous aves su que les Calas ont pleinement gagné leur procès ; c'est à vous qu'ils en ont l'obligation. Vous* seul aves remué toute la France et toute l'Europe en leur faveur. Je ne sais ce qui arrivera des malheureux Sirven. On dit que l'avocat Beau« mont va plaider leur cause ; je voudrais bien qu'avec une si belle âme et si honnête , cet homme eût un peu plus de goût ; et qu'il ne mit pas dans ses mémoires tant de pathos de collège. Le parlement de Toulouse est furieux , dit-on , et veut casser l'arrêt qui casse le sien ; il ne lui manque plus que cette sottise-lk à faire. Les parlemens finiront mal , et plus tôt qu'on ne creit ; ils sont trop fanatit]ues , trop sots et trop tyrans.
Adieu , mon cher maître ; moquez-vous de tout y comme vous faites , sans cesser de secourir les malheureux et d'écraser le fanatisme. Mes respects à madame Denis. Je suis charmé qu'elle ait été contente de ma petite drôlerie que la canaille janséniste et loyoliste ne trouvera pourtant guère drôle.
Paris, 9 ami i^.
Y ons aves dû y mon cher et illustre maître , recevoir , il y a peu de jours , par frère Damil avilie , un exciellent manuscrit pour justifier la Gazette littéraire des imputations ridicules des fanatiques. L'auteur, qui ne veut point être connu, vous prie de faire parvenir à l'imprimeur cette petite correction-ci qu'il faudrm mettre dans V errata , si par hasard cet endroit était déjà im* primé. J'espère qu'on ne fera pas la même faute pour cet ouvrage qu'on a faite pour le mien , d'en envoyer deux ou trois exenxplaires extravasés à Paris , avant que le tout soit arrivé ; cette imprudence est cause que la canaille jansénienne et jésuitique a crié d'avance contre la Destruction , et que la publication en e&t suspendue par ordre du magistrat , quoique tous les gens sages qui l'ont lue trouvent l'ouvrage impartial , sage et utile. Tout ce que j'appréhende, c'est que pendant tous ces délais on n'en fasse une édition furtive qui pourrait léser M. Cramer. Ce ne sera pas la faute de l'auteur , mais il faut espérer que ceci servira d'avis pour une autre fois. J'attends que cette affaire soit finie pour en entamer une autre ; mais il faudra désormais être plus précautionné contre l'inquisition. Je viens de recevoir de votre
AVEC VOLTAIRE. iSg
ancien disciple une lettre charmante. Il me mande qu'il attend Helvétius qui doit être arrivé actuellement. J'espère qu'il sera bien reçu y et que Vinf, • . . aura encore ce petit désagrément. J'ai vu des additions au Dictionnaire philosophique , qui m'ont fait beaucoup de plaisir. La dispute sur le chien de Tobie , barbet ou lévrier , m'a extrêmement diverti , sans parler du reste. On dit que les ministres de Neufchâtel ne veulent plus de Jean- Jacques , et que votre ancien disciple n'aura pas le crédit de l'y faire rester malgré cette canaille. Je me souviens qu'il y a quatre ans , il fut obligé d'abandonner un pauvre diable qui avait prêché contre les peines éternelles, et que le consistoire avait chassé. Le
roi de Prusse écrivit à milord Maréchal : Puisque ces b 'là
veulent être damnés éternellement, dites-leur que je ne ni y op^ pose pas ; que le diable les emporte et qu'il les garde. Au fond , le pauvre Jean-Jacques est fou. Il y a cinq ou six ans qu'il mettait Genève à côté de Sparte , et aujourd'hui il en fait une caverne de voleurs. Il faudrait , pour toute réponse , faire imprimer l'éloge à coté de la satire , et y mettre pour épigraphe ce vers de je ne sais quelle comédie :
Voat mentes à prcseot , oa vous meiuicz taat6t.
Adieu , mon illustre et respectable maître ; on peut dire de ce monde comme Petit-Jean dans les Plaideurs :
Que de fous ! je ne fus iomais à telle fête.
Paris, a7aTril 1965.
AloN cher et illustre maître , il est arrivé ce que nous espérions au sujet de l'histoire de la Destruction des jésuites. Les gens raisonnables ont trouvé l'ouvrage impartial et utile , les amis des jésuites même savent gré à l'auteur de n'avoir dit de la Société que le mal qu'elle méritait ; mais les conseillers de la cour , jansénistes Gonvulsionnaires , et attendant le prophète Elie , qui au*rait bien dû leur prédire la tuile qui leur tombe aujourd'hui sur la tête y ont crié comme tous les diables. Ils voudraient , dit-on , dénoncer le livre au parlement ; mais comme le parlement y est traité avec ménagement , il y a apparence qu'on leur rira au nez ; ils commencent à perdre de leur crédit ,même dans la compagnie : jugez de l'état oïl sont leurs affaires. Ce qu'il y -a déplaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos les coups de bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine. Il me sem*
i4o CORRESPONDANCE
hle pourtant que ies coups de bûches sont toujours des secours , et que la place doit leur être indi£férente ;
Car il ne m'importe guère
Qae Pascal soit devant, on Pascal soit derrière.
J'enverrai incessamment à frëre Gabriel de quoi les faire brailler encore ; car , pendant qu'ils sont en train de brailler , il n'j a pas de mal à leur tenir toujours la bouche ouverte. J'ai commencé par les croquignoles , je continuerai par les coups de houssine , ensuite viendront les coups de gaule , et je finirai par les coups de bâton ; quand ils en seront là , ils seront si accoutumés à être battus y qu'ils prendront les coups de bâton pour des douceurs. Mon dieu , l'odieuse et plate canaille ! mais elle n'a pas longtemps à vivre , et je ne lui épargnerai pas un coup de stylet.
Vous avez su l'aventure de la comédie ; nous allons vraisemblablement perdre mademoiselle Clairon, qui ne remontera plus sur le théâtre, si elle ne veut pas perdre l'estime des* honnêtes gens. Votre maréchal a tenu une jolie conduite ( le maréchal de Richelieu ] ; son procédé est atroce et abominable; aussi finirat-il aux yeux du public par avoir tout l'odieux et tout le ridicule de cette afiaire. Je ne doute pas que plusieurs comédiens ne se retirent, s'ils ne sont pas en effet aussi vils qu'on voudrait les rendre. Vous avez beau faire, mon cher maître , vos vers passeront à la postérité , mais le nom de votre maréchal n'y passera pas ; on lira vos vers , on demandera qui était cet homme , et l'histoire dira : Je ne m*en souviens plus. Il faut avouer que vos protégés de la cour ( car je ne leur fais pas l'honneur et à vous le tort de dire vos protecteurs ) , ne sont pas heureux en renommée ; voyez le beau coton qu'ils jettent tous. Que dites-vous de la belle colonie de Cayenne , pour laquelle on a dépensé des sommes immenses ? on y a envoyé , il y a dix-huit mois , quatorze mille hommes dont il ne restait plus que quinze cents il y a trois mois ; on va ramener tout ce qui reste , et peut-être n'en reviendra-t-il pas six cents. Que le roi est à plaindre d'être si indignement servi , lorsqu'il mérite tant de l'être bien ! Helvétius me paratt bien content de son voyage. Adieu , mon cher maître.
Paris y iS mai fjO^.
JVloN cher et illustre confrère , voilà M. le comte de Valbelle que vous connaissiez déjà par ses lettres , et que sûrement vous serez charmé de connaître par sa personne. Une heure de conversation avec lui vous en dira plus en sa faveur que je ne pour-
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rais TOUS en écrire ; il a voulu absolument que je lui donnasse une lettre pour vous, quoiqu'assurément il n'en ait pas besoin, n vous dira des nouvelles de mademoiselle Clairon , et de l'intérêt qu'ont pris tous les gens de lettres à la manière indigne dont elle a été traitée. Je ne sais pas si elle remontera jamais sur le théâtre , mais je l'estime assez pour croire qu'elle n'en fera nen. Cest bien assez d'être excommuniée , sans être encore opprimée par des tyran? , et traitée avec la dernière barbarie. Les Welcbes mériteraient d'être réduits à la messe et au sermon pour toute nourriture ; et j'espère qu'ils finiront par ce régime si digne d'eux. Si les comédiens, comme vous dites, ne profitent pas de cette circonstance pour demander qu'on leur rende tous les droits de citoyens , même celui de rendre le pain bénit , ils seront à mes jeux les derniers des hommes. Mon avis serait qu'ils présentassent requête à l'assemblée du clergé pour obtenir main-levée de l'excommunication , et la liberté de communier à bouche que veux^tu. Je voudrais bien savoir ce que la cour aurait à leur dire , s'ils refusaient de jouer en cas qu'on leur refusât leur demande ; sans compter qu'il serait assez bon que l'assemblée du clergé qui va demander à cor et à cri le rappel des jésuites , qu'elle n'obtiendra pas , demandât en même temps , à toute force , la réhabilitation des comédiens au giron de l'Eglise, et en vint à bout. Imaginez-vous quel beau sujet de réflexions pour le gazetier janséniste. A propos de gazetier janséniste, il me semble que ses amis du parlement ont renoncé au projet de dénoncer la Destruction; ils ont senti , k force de discernement , car ils ont l'esprit fin , le ridicule dont ils se couvriraient. J'en suis sincèrement fâché , car vous savez tout le bien que je leur veux ; je ne perdrai aucune occasion de leur donner des marques de souvenir et d'attachement. Adieu , mon cher et illustre confrère ; mon attachement pour vous est d'une nature un pen différente , mais il n'en sera pas moins durable. Je vous embrasse de tout mon cœur, et j'envie bien à M. de Valbelle le plaisir qu'il aura de vous voir.
Les comédiens ont gagné leur procès contre votre Alcibiade, Ne convenez-vous pas qu'il jette un beau coton ? Vous aurez beau faire, mon cher philosophe , vous n'en ferez jamais qu'un vieux freluquet , bien peu digne d'être célébré par une plume telle que la vôtre.
i42 CORRESPONDANCE
3o jain 1765.
V ous êtes bien bon , mon cher maître , de prendre tant de part à l'injustice que j'éprouve.; il est vrai qu'elle est sans exemple. Je sais que le ministre n'a point encore rendu de réponse définitive ; mais vouloir me faire attendre et me faire valoir ce qui m'est dû à tant de titres , c'est un outrage presque aussi grand que de me le refuser. Sans mon amour extrême pour ma liberté, j'aurais déjà pris mon parti de quitter la France , à qui je n'ai déjà fait que trop de sacrifices. J'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme la seule ressource de ma vieillesse. Si cette ressource m'est enlevée , il faut que je songe à m'en procurer d'autres, car il est affreux d'être vieux et pauvre. Si vous pouviez savoir les charges considérables et indispensables, quoique volontaires, qui absorbent la plus grande partie de mon trës-pelit revenu , vous seriez étonné du peu que je dépense pour moi ; mais il viendra un temps , et ce temps n'est pas loin, oii l'âge et les infirmités augmenteront mes besoins. Sans la pension du roi de Prusse, qui m'a toujours été très-exactement payée , j'aurais été obligé de me retirer ou à la campagne ou en province , ou d'aller chercher ma subsistance hors de ma patrie. Je ne doute point que ce prince, quand il saura ma position , ne redouble ses instances pour me faire accepter la place qu'il me garde toujours , de président de son Académie ; mais le séjour de Postdam ne convient point à ma santé , le seul bien qui me reste ; et d'ailleurs un roi est toujours meilleur pour maîtresse que pour femme. Je vous avoue que ma situation m'embarrasse. Il est dur de se déplacer à cinquante ans , mais il ne l'est pas moins de rester chez soi pour y essuyer des nasardes. Ce qui vous étonnera davantage , c'est que le ministre , qui en agit si indignement à mon égard « a dit à M. le prince Louis qu'il n'avait rien à me reprocher , ni pour mes écrits ni pour ma conduite. Le prince Louis voulait aller au roi, qui sûrement ignore cette indignité ; mais il n'en a rien fait , dans la crainte de me nuire auprès du ministre , en voulant me servir. Ma seule consolation est de voir que l'Académie , le public, tous les gens de lettres , à l'exception de ceux qui sont l'opprobre de la littérature , ne sont pas moins indignés que vous du traitement que j'éprouve. J'espère que les étrangers joindront leurs cris à ceux de la France; et je vous prie de ne laisser ignorer à aucun de ceux que vous verrez, le nouveau genre de persécution qu'on exerce contre les lettres. Adieu, mon cher et illustre confrère; je suis très-sensible à
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ramîtië que vous me témoignez ; je crois )a mériter ub peu par mes sentimens pour vous. J'oublie de tous dire que j'ai écrit au ministre une lettre simple et convenable , sans bassesse et sans insolence j et que je n'en ai pas eu plus de réponse que l'Académie. Si on attend que je fasse d'autres démarches , on attendra long- temps.
16 juillet 1765.
ixlofr cher et illustre maître, je reçois à l'instant votre lettre du 8 y que M. de Villette m'envoie de sa campagne ; et comme il serait trop long, et peut-être peu sûr de vous répondre par son canal , en son absence je profite de l'occasion de mademoiselle Clairon pour vous ouvrir mon cœur. 11 est trës-vrai que j'ai écrit tout ce qu'on vous a dit ; mais , comme cela n'intéresse point le roi , je croyais pouvoir écrire en sûreté , persuadé qu'on ne rendait compte qu'à lui de ce que pouvaient contenir mes lettres. Il n'est pas moins vrai que l'homme en place , dont vous me parlez , est parvenu à se rendre l'exécration des gens de lettres , dont il lui était si facile de se faire aimer. Je crois bien qu'il me hait , et je me pique de reconnaissance ; cependant je n'imagine pas qu'il influe beaucoup dans le refus ou le délai de ma pension ; je crois plutôt que les dévots de la cour ont fait peur au ministre , qui n'ose le dire pourtant , et qui donne de son délai toutes sortes de mauvaises raisons. Au reste , je vous laisse le maître de faire les démarches que vous jugerez utiles , pourvu que ces démarches ne m'engagent à rien : ce qui est bien certain , c'est que je n'en ferai pour ma part aupcune. Le roi de Prusse m'a déjà fait écrire , et j'attends une lettre de lui. On me dit de sa part que la place de président eât toujours vacante , qu'elle m'attend , et que , pour cette fois , â espère que je ne la refuserai pas ; mais ma santé ne me permet plus de me transplanter , et puis je suis plus amoureux de la liberté que jamais , et si je quittais la France , ce qui pourrait bien arriver si le roi de Prusse venait à mourir , ce serait pour aller dans un pays libre. Il est sûr que cette France m'est bien odieuse , et que , si ma raisçn est pour la Grèce , assurément mon cœur n'y est pas. Tous les sa vans de l'Europe sont déjà informés par moi otr par d'autres , de l'indignité absurde avec laquelle on me traite , et quelques uns m'en ont déjà témoigné leur indignation. Il arrivera de mon affaire ce qui plaira au destin. Je quitterai Paris du moment oii je ne pourrai plus y vivre , et j'irai m'enterrer dans quelque solitude. On me fera tout le mal qu'on voudra ; j'espère que mes amis , le public ei
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les étrangers me vengeront. Adieu , mon cher maître ; je ne vous dis rien de la porteuse de cette lettre , elle porte sa recommandation avec elle. •
Paris, i3 auguste i^iSS.
J'ai pensé , mon cher et illustre maître , aller demander ma pension au Père éternel , qui sûrement ne m'aurait pas traité plus mal qu'on ne le fait à Versailles. Une inflammation d'entrailles m'a mis un pied dans la barque à Caron , dans laquelle il me semble que je descendais sans regret. Heureusement ou malheureusement le grand danger n'a pas été long , quoique le médecin , qui craignait une fièvre maligne , n'ait osé prononcer pendant plusieurs jours. Je suis à présent bien rétabli , à mi peu de faiblesse près. Quel beau livre j'ai soufflé aux jésuites et aux jansénistes ! et que de magnifiques choses ils auraient dites , si le diable m'avait emporté ! J'apprends , par une voie indirecte « qu'il a été au moment d'en faire autant de vous , mais que vous lui avez échappé comme moi. Il faut que le diable, qui nous guette l'un et l'autre y ne sache pas son métier , ou n'ait pas les serres bien fortes ; il se console apparemment en pensant que ce qui est différé n'est pas perdu.
Je suis bien aise que vous n'ayez point écrit en ma faveur à l'homme dont vous me parlez , par deux raisons ; la première , parce que je ne puis ni l'aimer ni l'estimer , ne fût-ce que par la protection ouverte qu'il a donnée à une satire infâme jouée sur le théâtre contre de fort honnêtes gens dont il n'avait point à se plaindre ; il s'est déclaré l'ennemi des lettres , et je ne crois pas que cela lui tourne à bien. Quoique je sente les inconvéniens de la pauvreté , j'aime mieux rester pauvre que de devoir ma fortune à de pareilles gens , et je me souviens de trois beaux vers de Zaïre, que je crains pourtant d'estropier :
.... II est afTreux pour un cœur magnanime D'attendre des bienfaits de ceux qu'on mésestime ^ Leurs refus sont afirenz ; lenrs bienfaits font rougir.
Ma seconde raison pour ne faire auprès de cet homme aucune démarche , c'est que je suis persuadé , encore une fois , qu'il a moins influé que vous ne croyez dans l'avanie qu'on m'a faite ; je crois que la cabale des dévots , dont le petit bout de ministre Saint-Florentin a eu peur , y a plus de part que lui^ Ajoute» que ce petit bout de ministre , qui ne me voit jamais dans son. antichambre avec mes autres confrères , a été tout capable de me prendre , par cela seul , en aversion , et de chercher k me
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donner un dégoât qu'il n'ose pourtant consommer. Il vient d'écrire à l'Académie des Sciences pour lui demander une seconde fois son avis , qu'elle lui a déjà donné sans qu'il le lui demandât. On dit même que c'est cela en partie qui l'a piqué. L'Académie doit lui répondre demain : enfin il faut espérer que cela finira. Le roi de Prusse me presse de nouveau trèsvivement ; mais, avec quelque indignité que la cour me traite , Paris m'a si bien vengé de Versailles , pendant ma maladie , que î'aimerais*mieuz être magister de Cbaillot ou de Vaugirard y que président de la plus brillante académie étrangère. Je ne m'attendais pas , je l'avoue , à l'intérêt que le public m'a témoigné en cette occasion , et mes amis même ont été au-delà de ce que je pouvais désirer. Je puis dire qu'A quelque chose le malheur est bon, puisqu'il m'a fait voir que j'avais en France de la considération et des amis. Me voilà cloué pour jamais à cette barque ou galère , comme vous voudrez l'appeler , à moins que quelque sous-pilote ne veuille me noyer , auquel cas ,
Je me sauve à la nage y et j'aborde 06 je puis.
Adieu , mon cber et illustre maître ; vous avez eu , et peutêtre vous avez encore mademoiselle Clairon. Elle a été encore plus maltraitée que moi ; mais on i besoin d'elle , et on ne se soucie guère de moi ; on la cajolera pour la ramener ; elle succombera peut-être et j'en serai fâcbé pour elle. Je voudrais qu'on apprît une bonne fois dans ce pays-ci à respecter les talens dont on a besoin pour son plaisir ou pour son instruction , et à ne pas croire qu'après les avoir outragés et avilis , on les regagne par des caresses. Je suis fâcbé de vous l'avouer, mon cber et illustre maître ; mais pourquoi n'épancherais-je pas mon cœur avec vous? vous avez un peu gâté les gens qui nous persécutent. J'avoue que vous avez eu besoin plus qu'aucun autre de les ménager , et que vous avez été obligé d'offrir une chandelle à Lucifer pour vous sauver de Beizébuth ; mais Lucifer en est devenu plus orgueilleux , sans que Beizébuth en ait été moins méchant. Conservez-vous néanmoins pour la bonne cause , dussiez-vous brûler encore à regret quelque petit bout de chandelle devant ces idoles que vous connaissez, Dieu merci , pour ce qu'elles sont.
Parlons de choses un peu moins tristes. Savez-vous que je vais être sevré ? A quarante-sept ans , ce n'est pas s'y prendre de trop bonne heure. Je sors de nourrice 011 j'étais depuis vingt-cinq ans ; j'y prenais d'assez bon lait , mais j'étais renfermé dans un cachot oii je ne respirais pas , et je sens que l'air m'est absolument nécessaire ; je vais chercher un logement oii il y en ait. Il 5. 10
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m'en coûte 6oû liv. de pension que je fais à cette pautrc femme pour la dëdonunager de mon mieux ; c'est plus que la pension de l'Académie ne me vaudra ^ suppose qu'on veuille bien enfin me faire la grâce de me la dontaer. Adieu , mon cher maître ; frëre Damilaville , qui .est plus malade que moi, va vous voir , et je l'envie.
7 octobre 1765.
V OU S avez donc cru , mon cher maître , ainsi que frëre Damilaville , que j'avais enfin ma pension ; détrompe»-vous : il est vrai que l'Académie a fait, en ma faveur, une seconde démarche encore plus authentique et plus marquée , puisqu'elle ne Ta faite que d'après une lettredu ministre, qui lui demandait une seconde fois son avis sur ce sujet, imaginant apparemment qu'elle serait asses absurde pour en changer. Elle a répondu comme Cinna :
Le même que j V^aU , et que j^aurai tonjouri j
et , depuis le i4 d'auguste qu'elle a fait cette réponse , le ministre n'a encore rien dit. Il est vrai qu'il a eu le poing coupé ' , et c'est une raison; mais il s'est passé trois semaines et davantage entre la lettre de l'Acadmie et hi coupure de son poing. Ce poing ^ d'ailleurs , n'est que le poing gauche , et on dit qu'il recommence à signer du droit. Nous verrons s'il en fera usage à ma satisfaction. Quoi qu'il en soit , je viens d'envoyer au Journal encyclopédique une petite lettre fort simple à ce sujet , ou je dis simplement les faits sans me plaindre de personne.
1^ vérité , si vous ne m'assuriez ce que vous m'apprenez de Ronsseau , j'aurais peine à le croire. Quoi ! il a promis d'écrire contre Helvétius pour être admis à sa communion huguenotte ! en vérité , cela est incroyable. C'est bien le cas de dire conmie Pourceaugnac : J^oilà bien des raisonnemens pour manger un morceau.
J'imagine que vous avez encore frëre Damilaville , et je vous en fais mon compliment à l'un et à l'autre. Ma santé serait passable si je dormais mieux ; il faut espérer que cela reviendra. Je suis actuelleïuent dans les embarras et les dépenses d'un emménagement qui me donne beaucoup d'ennui et d'impatience ;. c*est ce qui fait que je ne vous dis que deux mots.
Adélaïde a eu beaucoup de succès , et continue à en avoir. Vous avez trës-bien fait de redonner la pièce sous son ancien nom* Adieu, mon cher maître ; je vous embrasse mille fois.
' M. de Saint-Florentin, depuis duc de La VrillièrCy arait eu le poigncL emporu* d^im coup de fusil, à la chasse.
Paris 9 22 d^oanbre 1766.
I^!f a enfin accordé , mon cber mattre, non k mes sollicitations, car ]e n'en ai fait ancnne , mais aux démarches réitérées de l'Académie , anx cris du public , et à l'indignation de tous les gens de lettres de l'Europe , la magnifique pension de trois à quatre cents livres (car elle ne sera pas plus forte pour moi) qu'on jugeait à propos de me faire attendre depuis six mois. Vous croyez bien que je n'oublierai de ma vie cet outrage atroce et absurde ; je dis cet outrage , car le délai m'a plus offensé que n'aurait fait un prompt refus qui m'aurait vengé en déshonorant ceux qui me l'auraient fait. Vous avez pu voir , dans le Journal encyclopédique , la petite lettre que j'y ai fait insérer ; elle fait un contraste bien ridicule et bien avilissant pour ceux qui en sont l'objet , avec l'article du même journal mis en note au bas de cette lettre. Si jamais j'ai été tenté de prendre mon parti , je puis vous dire que je l'ai été vivement dans cette occasion. Le roi de Prusse me mettait bien à mon aise par les propositions qu'il me faisait ; mais j'ai résolu de ne me mettre jamais au service de personne , et de mourir libre comme j'ai vécu. On dit que Rousseau va à Postdam ; je ne sais si la société du roi de Prusse sera de son goût ; j'en doute , d'autant plus qu'il s'en faut de beaucoup que ce prince soit enthousiaste de ses ouvrages. Quant à moi , tout ce que je désirerais , ce serait d*étre assez riche pour pouvoir me retirer dans une campagne , 011 je me livrerais en liberté à mon goût pour l'étude , qui est plus grand que jamais. L'affaiblissement de ma santé, les visites à rendre et à recevoir , la sujétion des Académies , auxquelles mal* heureusement ma subsistance est attachée , me rendent la vie de Paris insupportable. Ce qu'il y a de fâcheux , c'est que je ne vois nul moyen de parvenir à cet heureux état ; il mettrait le comble à mon indépendance , pour laquelle j'ai plus de fureur que jamais. J'ai fait un supplément k la Destruction des jésuites, oii les jansénistes , les seuls ennemis qui nous restent , sont traités comme ils le méritent; mais je ne sais ni quand, ni où , ni comment je dois le donner. Je voudrais bien servir la raison , mais je désire encore plus d'être tranquille. Les hommes ne valent pas la peine qu'on prend pour les éclairer ; et ceux même qui pensent comme nous , nous persécutent. Adieu , mon cher maître ; je vous embrasse de tout mon cœur.
i48 COERESPONDANCE
Paris, 3 man 1766.
1 L y a un siècle , mon cher et iHostre mattre , que je ne vous ai demandé de vos nouvelles et donné des miennes. Vous voulez savoir comment je me porte ? médiocrement , avec un estomac qui a bien de la peine à digérer : ce que je fais ? bien des choses à la fois 9 géométrie , philosophie et littérature ; je travaille à la dioptrique (non pas à celle de l'abbé de Moliëres, qui prouvait par la dioptrique la vérité de la religion chrétienne ), à diiférens écUircîssemens que je prépare sur mes élémens de philosophie , et dans lesquels je touche délicatement à des matières délicates ; k un supplément asses intéressant pour l'ouvrage Sur la des^' traction des Jésuites ; enfin k quelques autres broutilles : voilà mes occupations. Vous voulez savoir si j'irai m'établir en Prusse? non assurément ; ni ma santé , ni mon amour pour l'indépendance , ni mon attachement pour mes amis ne me le permettent ; si je resterai à Paris ? oui , tant que j'y serai forcé par mon peu de fortune qui me rend nécessaire l'assiduité aux académies : mais si je devenais plus à mon aise , j'irais m'enfermer dans quelque campagne oii je vivrais seul , heureux , et affranchi de toute espèce de contrainte. Vous devez juger par cette manière de penser que je suis bien éloigné du mariage , quoique les gazettes m'aient marié ? £h ! mon Dieu , que deviendrais^je avec une femme et des enfans 7 La personne à laquelle on me marie (dans les gazettes) est , à la vérité^ une personne respectable par son caractère , et faite par la douceur et l'agrément de sa société pour rendre heureux un mari ; mais elle est digne d'un établissement meilleur que le mien , et il ii*y a entre nous ni mariage , ni amour, mais de l'estime réciproque et toute la douceur de l'amitié. Je demeure actuellement dans la même maison qu'elle , oii il y a d'ailleurs dix autres locataires : voilà ce qui a occasioné le bruit qui a couru. Je ne doute pas d'ailleurs qu'il n'ait été appuyé par madame du Deffant , à laquelle on dit que vous écrivez de belles lettres ( je ne sais pas pourquoi). Elle sait bien qu'il n'en est rien, démon mariage; mais elle voudrait faire croire qu'il y a autre chose. Une vieille et infâme catin comme elle , ne croit pas aux femmes honnêtes ; heureusement elle est bien connue , et crue comme elle le mérite.
Je ne sais pas si le ministre dont vous parlez est tel que vous dîtes ; ce que je sais , c'est qu'à la mort de Gairaut , il a mieux aimé partager entre deux ou trois polissons une pension que Qairaut avait sur la marine , que de me la donner , quoique je
fusse seul en état de remplacer Glairaut. Il est vrai que je ne l'ai pas demandée ; j'étais trop sûr d'être refusé , et je ne me plains ni ne m'étonne qu'on ne soit pas venu me chercher ; mais je suis sûr qu'on lui a parlé pour moi , et qu'il a donné à d'autres, ce qui prouve, comme on dit, la bonne amitié des gens. Adieu , mon cher maître ; je vous embrasse de tout mon cœur. On dit que le professeur Euler quitte Berlin ; j'en serais fâché ; c'est un homme fort maussade, mais un très-grand géomètre. Nous sommes accablés d'oraisons funèbres faites par des évéques et des abbés. Dieu veuille que l'Europe, la philosophie pt les lettres ne fassent la vôtre de long-temps !
Paru, Il mars ijG6.
Vis n'est point un jésuite, mon cher et illustre ami , qui vous remettra cette lettre de ma part, quelque aguerri que vous de^ vieE être à voir cette robe , puisque vous en nourrisses un depuis dix ans ; je ferais scmpule de vous surcharger de pareille marchandise* Ce n'est donc point un jésuite, mais beaucoup mieux à tous égards , que je vous prie de recevoir et d'accueillir ; c'est un barnabite italien , nommé le père Frisi , mon ami depuis longtemps, et digne d'être le vôtre ; grand géomètre qui a remporté plusieurs prix dans les plus célèbres académies^de l'Europe , excellent philosophe malgré sa robe , et dont je vous annonce d'avance que vous serex très-content. Il s'en retourne à Milan, 011 il est professeur de mathématiques , Après avoir passé près d'un an à Paris , aimé et estimé de tous nos amis communs. Avant que de rentrer dans le séjour de la superstition autrichienne et espagnole , il a désiré d'en voir le fléau qui n'est pas fait pour faire peur à mon barnabite. Il a voulu voir mieux encore , l'or^ nement et la gloire de la littérature française ou plutôt européenne ; car un homme tel que vous n'appartient pas au pays des Welches oii il est persécuté , tandis qu'on l'admire ailleurs. Le père Frisi a pour compagnon de voyage un jeune seigneur milanais de beaucoup d'esprit , que je vous recommande ainsi que lui. Je me flatte , mon cher philosophe , que vous voudrez bien les recevoir l'un et l'autre comme deux personnes de beaucoup de mérite , et pour lesquels j'ai beaucoup d'amitié et d'estime. Adieu , mon cher maître ; je vous embrasse de tout mon cœur. Si vous avez besoin d'indulgences , mes deux voyageurs pourront vous en ménager ; car ils ont quelque crédit à la cour du S. Père qui, par parenthèse, pourrait bientôt faire banqueroute -, ainsi ceux. qui veulent des absolutions doivent se dépécher. Iterum vale et me ama.
i5o CORRESPONDANCE
Pari», 33 loia 17Gb.
J B savais bien , mon cher et illustre maître , que le nommé Vemet , an cou tord on ton , avait publié incognito des lettres contre vous , contre moi et contre bien d'autres ; mais j'ignorais qu'il voulût les ressusciter ; elles étaient si bien mortes ou plutôt elles étaient mortes-nées. Quoi qu'il en soit , j'aurai soin de ce jésuite presbytérien , et je ne manquerai pas de lui dire un mot d'honnêteté à la première occasion ; mais un mot seulement , parce qu'il n'en mérite pas davantage , et que je ne veux pas tout-à-fait demeurer en reste avec un honnête prêtre comme lui : NeprorsUs insahttatwn dimittam,
A propos de latin , quoique cela ne vienne pas à ce que nous disons, dites «moi , je vous prie (j'ai besoin de le savoir et pour cause ) , si c'est vous , comme je le crois , qui avec fait les deux vers latins qui sont à la tête de votre Dissertation sut le Feu , et si le second est cunctajbvet ou euncta parit?
J'ai actuellement entre les mains le livre de Fréret , ou si vous le voulez , d'un capitaine au régiment du roi , ou de qui il vous plaira. Si ce capitaine était au service de notre saint-përe le pape, je donte qn'il le fit cardinal , à moins que ce ne fût pour l'engager à se taire ; car ce capitaine est un vrai cosaque qui brûle et qui dévaste tout. Cest dommage que l'assemblée du clergé finisse , elle aurait beau jeu pour demander que le capitaine Fréret fût mis au conseil de guerre , pour être ensuite livré au bras séculier , et traité suivant la douceur des ordonnances de notre mëre sainte Église.
Quoi qu'il en soit, ce livre est, à mon avis, un des plus diaboliques qui aient encore paru sur ce sacré sujet , parce qu'il est savant , clair et bien raisonné. On dit qu'il y a un curé de village d'auprès de Besançon qui y avait fait une réponse ; mais que , tontes réflexions faites, on l'a prié de la supprimer , parce que la défense était beaucoup plus faible que l'attaque.
Le bâillon de Lalli a révolté jusjfu'à la populace , et l'énoncé de l'arrêt a paru bien absurde à tous ceux qui savent lire. Je suis persuadé comme vous que Lalli n'était point traître , car l'arrêt n'aurait pas manqué de le dire , et trahir les intérêts du rot ne signifie rien , puisque c'est trahir les intérêts du roi que de frauder quelques sous d'entrée , ce qui , à mon avis, ne mérite pas la corde. Je crois bien que ce Lalli était un homme odieux , un méchant homme , si vous voulez , qui méritait d'être tué par tout le monde , excepté par le bourreau. Les voleurs du Canada étaient bien plus clignes de la hart ; mais ils avaient des pareus
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premiers commis , et Lalli n'avait pour parens c[ue des prêtres irlandais , à qui il ne reste d'autres consolations que de dire force messes pour lui. Quoi qu'il en soit, quil repose en paix , et que ses respectables juges nous y laissent !
Je n'ai point vu l'actrice nouvelle par qui on prétend que mademoiselle Clairon sera remplacée ; mais j'entends dire qu'elle a en effet beaucoup de talent , d'âme et d'intelligence ; qu'elle n'a que des défauts qui se perdent aisément , mais qu'elle a toutes les qualités qui ne s'acquièrent point. Pour mademoiselle Clairon , elle a absolument quitté le théâtre, et a très-bien fait: il faut en ce monde-ci avoir le moins de tyrans qu'il est possible, et il ne faut pas rester dans un état que tout concourt à avilir. Elle a pourtant joué , dans une maison particulière , le rôle d'Ariane, pour le prince de Brunswick, qui en a été enchanté. Ce prince de Brunswick a été ici fort goûté et fort fêté de tout le monde , et il le mérite. Il y a un gros prince de Deux-Ponts qui a commandé, dans la dernière guerre, l'armée de l'Empire, et qui durant la paix protège Fréron et autres canailles.
Ledit prince trouve très-mauvais qu'on accueille le prince de Brunswick , et qu'on ne le regarde pas , lui gros et grand seigneur , héritier de deux électorats , et surtout , comme vous voyez , amateur des gens de mérite ; c'est que par malheur le prince de Brunswick a de la gloire , et que le gros prince de Deux-Ponts n'en a point.
Oui , j'ai lu , dans son temps , la prédication de l'abbé Coyer, «t je crois qu'après la prédication même , c'est un des livres les plus inutiles qui aient été faits.
Je crois aussi que la préface de V Histoire de V Église est de votre ancien disciple ; il y a des erreurs de fait , mais le fond est bon. Quant à l'ouvrage , il est maigre , mais il est aisé de lui donner de l'embonpoint dans une seconde édition ; et c'est un corps de bon tempérament qui ne demande qu'à devenir gros et gras. Je présume qu'il le deviendra ; la carcasse est faite , il n'y a plus qu'à la couvrir de chair. Dans ces sortes d'ouvrages , c'est beaucoup que d'avoir le cadre , et un nom tel que celui-là à mettre au bas , parce qu'on n'ose pas brûler, à peine de ridicule, les cadres qui portent des noms pareils.
Adieu , mon cher et illustre maître ; vous devez avoir vu Pabbé Morellet ou Mords*les, qui sûrement ne vous aura point mordu, et que vous aurez bien caressé comme il le mérite. Vous avez vu aussi M. le chevalier de Rochefort, qui est un galant homme , et qui m'a paru aussi enchanté de la réception que vous lui avez faite , qu'il l'est peu du séjour de Versailles et de la société des courtbans. Iterum vale. Je vous embrasse de tout mon cceur.
i5a CORRESPONDANCE
Réponse, je vous prie, sur les deux vers latins ; j'en suis un peu pressé. J'oubliais de vous dire que mademoiselle Clairon a déjà rendu le pain bénit ; voilà ce que c'est que de quitter le théâtre.
^ 16 JQÎUet 1766.
.A.VEZ-VOUS connu, mon cher maître, un certain M. Pasquier, conseiller de la cour , qui a de gros yeux , et qui est un grand bavard ? On a dit de lui que sa tête ressemblait à une tête de veau , dont la langue était bonne à griller. Jamais cela n'a été pi as vrai qu'aujourd'hui ; car c'est lui qui , par ses déclamations , a fait condamner à la mort des jeunes gens qu'il ne fallait mettre qu'à Saint-Lazare. C'est lui qui a péroré, dit-on, contre les livres des philosophes , qu'il a pourtant dans sa bibliothèque , et qu'il lit même avec plaisir , comme le lui a reproché une femme de ma connaissance ; car il n'est point du tout dévot , et c'est lui qui du temps de M. de Machault fit contre le clergé une assez plate levée de boucliers dans une assemblée de chambres. Quoi qu'il en soit , je ne sais ce que les jeunes écervelés , condamnés par nosseigneurs , ont dit à leur interrogatoire ; mais je sais bien qu'ils n'ont trouvé dans aucun livre de philosophie les extravagaiices qu'ils ont faites , extravagances au reste qui ne méritaient qu'une correction d'écoliers ; car le plus âgé n'a pas vingt-deux ans, et le plus jeune n'en a que seize. On vous aura sans doute envoyé le vil arrêt qui les condamne , arrêt digne du siècle de Robert. Yous verrez la belle kirielle des crimes qu'on leur reproche , et qui ne sont que des sottises de jeunes gens libertins et échauffés par la débauche. En vérité, il est abominable de mettre à si bon marché la vie des homme$. Il y a ici un reli— gieux italien , homme d'esprit et de mente , qui ne revient point de cette atrocité, et qui dit qu a l'inquisition de Rome ces jeunes fous auraient tout au plus été condamnés à un an de prison. Au reste , le seul de ces jeunes gens qui ait été exécuté , car les autres sont en fuite , est mort avec un courage , ou ce qui est encore mieux , un sang-froid digne d'une meilleure tête. Il a demandé du café , en disant qu'f/ nj avait pas à craindre que cela Vempéchât de dormir. Le bourreau a voulu se joindre au confesseur pour l'exhorter , il a prié le bourreau de se bor^ ner à son ministère : il lui a seulement recommandé de ne le point faire souffrir , et de lui bien placer la tête ; et ses derniers mots y étant à genoux et les yeux bandés , ont été , #iii.s-y> Oien comme cela? Vous savez qu'on a brûlé, conjointement avec lui , le Dictionnaire philosophique, ou il n'a assurément rien
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trouvé de toutes les platitudes dont on l'accuse , d'avoir passé devant une procession sans oter son chapeau , d'avoir dit des grossièretés sur des burettes , d'avoir donné des coups de canne à un crucifix de bois , et autres sottises semblables. Je ne veux * plus parler ^e tout cet auto-da-fé si honorable à la nation française , car cela me donne de l'humeur , et je ne veux que me moquer de tout.
Frère Mords-les est arrivé , il j a deux jours , enchanté du séjour qu'il a fait chez le respectable patriarche des Alpes. Il dit qu'il vous a trouvé plongé dans les lectures les plus édifiantes , entouré de Bibles et de Pères de l'Église , et qu'il vous a procuré un grand secours , celui d'une concordance de la Bible , ouvrage de génie , dont il dit que vous n'aviez jamais entendu parler. Pour moi , il y a long-temps que j'avais l'honneur de connaître cette rapsodie digne de Pasquier-Quesnel et de Pasquier tête de veau.
J'oubliais vraiment de vous parler d'une grande nouvelle ; c'est la brouillerie de Jean-Jacques et de M. Hume. Je me doutais bien qu'ils ne seraient pas long-temps amis ; le caractère féroce de Jean-Jacques ne le permettait pas : mais je ne m'attendais pas à la noirceur dont M. Hume l'accuse. Vous savez sans doute de quoi il s'agit. M. Hume a demandé une pension au roi d'Angleterre pour Rousseau , an' consentement de ce dernier ; il l'a obtenue avec beaucoup de peine ; il s'est pressé de lui écrire cette bonne nouvelle ; Rousseau lui a répondu , en l'accablant d'injures y qu'il ne l'avait amené en Angleterre que pour le déshonorer , qu'il ne voulait ni de la pension du roi , ni de l'amitié de M. Hume , et qu'il renonçait à tout commerce avec lui. On peut dire de M. Hume , comme dans la comédie: f^oilà un bourgeois bien pajré de ses bons sen^ices. Ce qu'il y a de plus fâcheux pour Jean-Jacques , c'est que tous les gens raisonnables croiront M. Hume, quand il dira qu'il avait le consentement de Rousseau pour cette pension ; mais Rousseau le niera y et il trouvera aussi des gens qui le croiront ; car je gagerais bien qu'il n'a pas donné son consentement par écrit. Il paraît que son plan a été de laisser agir M. Hume , en lui donnant un simple consentement verbal , et de refuser ensuite la pension avec éclat , pour se faire des amis dans le parti de l'opposition ; se mettant peu en peine de compromettre M. Hume envers le roi et envers la nation , pourvu que Jean-Jacques ait des partisans et fasse parler de lui. Le bon M. Hume dit avoir des preuves que depuis deux mois Rousseau méditait de lui jouer ce tour.
Il se prépare à donner toute cette histoire au public. Que de
i54 CORRESPONDANCE
sottihcs vont clfre à cette occasion tous les ennemis de la raison et des lettres ! les voilà bien à leur aise : car ils déchireront infailliblement ou Rousseau ou M. Hume , et peut-être tous les deux.
Pour moi , je rirai , comme je fais de tout , et je tâcherai que rien ne trouble mon repos et mon bonheur. Adieu , mou maître.
P. S. J'oubliais de vous dire un mot de Socin Yernet : j'en aurai soin ; ne vous mettez pas en peine. Cela ne m'empêche pas de vous le recommander. J'espère le rendre ridicule sous tous les méridiens.
Paris, II uigQtte i^.
Il n'y a rien de nouveau que je sache , mon cher et illustre maître, sur l'atroce et absurde affaire d'Abbeville. On dit seulement , mais ce n'est qu'un ouï-dire, que le jeune Moisnel , qui était resté en prison et qui a seize ans , a été condamné par les Torquemada d'Abbeville à être bldmé: sur quoi je vous prierai d'abord d'observer la cruauté de ce jugement, qui déclare m— fdme un pauvre enfant digne tout au plus d'être fouetté au col— Jége ; et puis de voir la singulière gradation du jugement que ces Dusiris en- robe ^ comme vous les appelez très-bien , ont prononcé contre des jeunes gens , tous également coupables ; le premier brûlé vif, le second décapité , le troisième bldmé ; l'espère que le quatrième sera loué. Je ne veux plus parler de cette exécration qui me rend odieux le pays où elle s'est commise.
Vous saurez qu'il y a actuellement quatre-vingt-trois jésuites à Rennes, pas davantage , et que ces marauds, comme vous croyez bien , ne s'endorment pas dans l'affaire de M. de La Chalotais. Il est transféré à Rennes, et apparemment sera bientôt jugé. Son mémoire lui a concilié tout le public , et rend ses persécuteurs bien odieux. Laubardemont de Calonne surtout (car on l'ap» pelle ainsi) ne se relèvera pas de l'infamie dont il est couvert; c'est ce que j'ai entendu dire aux personnes les plus sages et les plus respectables.
Une autre sottise , car nous sommes riches en ce genre , qui occupe beaucoup le public , c'est la querelle de Jèan-Jacques et <de M. Hume. Pour le coup Jean-Jacques s'est bien fait voir ce qu'il est , un fou et un vilain fou , dangereux et méchant , ne croyant à la vertu de personne , parce qu'il n'en trouve pas le sentiment au fond de son cœur , malgré le beau pathos avec lequel il en fait sonner le nom ; ingrat et, qui pis est , haïssant
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ses bienfaiteurs , c'est de quoi il est convenu ptusimirs fois Ini» même , et ne cherchant qu'un prétexte pour se brouiller avec eux y afin d'être dispensé de la reconnaissance. Croiriex-vous qu'il veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal , et qui n'ai jamais senti pour lui que de la compassion dans ses malheurs , et quelquefms de la pitié de sto charlatanisme? Il prétend que c'est moi qui ai fait la lettre , sous Je nom du roi de Prusse , oii on se moque de lui. Vous saurez que cette lettre est d'un M. Walpole, que je ne connais même pas, et àqui je n'ai jamais parlé. Jean-Jacques est une bête féroce qu'il ne faut voir qu'au travers des barreaux , et toucher qu'avec un bâton. Vous ririez de voir les raisons d'après lesquelles il a soupçonné et ensuite accusé M. Hume d'intelligence avec ses ennemis. M. Hume a parlé contre lui en dormant; il logeait à Iiondres, dans la même maison, avec le fils de Tronchin ; il avait le regard ^are, et surtout il a fait trop de bien à Rousseau pour que sa bienfaisance fût sincère. Adieu, mon cher maître : que de fous et de méchans dans ce meilleur des mondes possibles !
Je vous embrasse ex animo.
Paris , ag auguste 1766.
tl B ne sais trop 011 vous prendre , mon cher maître , mais je vous écris à tout hasard à Ferney. M. le chevalier de Rochefbrt m'avait chargé d'un paquet pour vous , qui contenait le mémoire des avocats sur l'afifaire d'Abbeville , et un petit mot de lettre ; mais , comme frère Damilaville me dit qu'il vous avait déjà envoyé le mémoire , j'ai gardé le paquet que j'ai remis à M. le chevalier de Rochefort. Je ne sais rien de nouveau sur les suites de l'assassinat juridique commis à Abbeville par un arrêt âes pères de la patrie, sinon que ces pères de la patrie en sont aujourd'hui l'excrément et les tyrans aux yeux de tous ceux qui ont conservé le sens commun. Ce qui occupe actuellement nos Welches , ce sont deux affaires d'un genre fort différent , celle de M. de La Ghalotais , et celle du trop fameux Jean-Jacques , qu'on punirait bien et qu'on attraperait bien en ne parlant point de lui. M Hume vient de m'envoyer une longue lettre de ce drôle (car il ne mérite pas d'autre nom) , qui excite tour èi tour l'indignation et la pitié en la lisant ; c'est le commérage et le cailletage le plus plat, joint à la plus vilaine âme. Je crois qu'il serait bon qu'elle fût imprimée. Imaginez-vous que ce maraud m'accuse aussi d'être de ses ennemis , moi qui n'ai d'autre reproche à me faire que d'avoir trop bien parlé et tix)p bien pense
i56 CORRESPONDANCE
de lui. Je Fai toujours cru un peu charlatan y mais je ne le croyais pas un méchant homme. Je suis bien tente de lui faire un défi public d'administrer les preuves qu'il a contre moi ; ce défi l'embarrasserait beaucoup : mais en vaut-il la peine ?
A l'égard de M. de La Chalotais , il parait que tous les gens du métier conviennent que toutes les règles ont été violées dans la procédure qu'on a faite contre lui ; et que le roi , si plein de bonnes intentions , a été bien indignement et bien odieusement trompé dans cette affaire. Toute la France en attend la décision ; et , en attendant , ses persécuteurs sont l'objet de l'exécralioii publique. Adieu , mon cher maître ; la colère me rend malade , et m'empêche de vous en écrire davantage. Portez-vous bien , dormez ( c'est ce que j'ai bien de la peine k faire ) , digérez de votre mieux , je ne parle pas de ce qui se fait , car cela est impossible à digérer , et surtout aimez-moi toujours.
9 sepumbre 17G6.
vi'EST en effet, mon cher et illustre maître, un jugement de Salomon que celui dont vous me parlez. Nos pères de la patrie sont à bien des siècles de ce jugement-là. Heureusement tous les magistrats ne sont pas aussi absurdes. La cour des aides, qui, à la vérité, est présidée par M. de Malesherbes, vient d'en donner la preuve. Un nommé Broutel qui , avec les trois ou quatre marauds de la sénéchaussée d'Abbeville , avait principalement influé dans la condamnation de ces malheureux écervelés , a voulu être président de l'élection , qui est un autre tribunal , et qui , ainsi que toute la ville , a pris en horreur les juges de la sénéchaussée : l'élection n'en a point voulu ; il en a appelé a la cour des aides qui , au rapport de M. Goudin , homme de mérite , instruit et très-éclairé, a débouté, tout d'une vois, ce maraud de sa demande. Cette aventure est une faible consolation pour les mânes du pauvre décapité , mais c'en est une pour les gens raisonnables qui ont encore leur tête sur leurs épaules. Je ne sais pas bien exactement si la tête de veau a parlé contre vous à ses confrères les singes ; on prétend au moins qu'il a dit qu'il ne fallait pas s'amuser à brûler des livres , que c'étaient les auteurs que Dieu demandait en sacrifice : ces tigres voudraient nous ramener au temps des Druides qui ofii*aient à leurs dieux des victimes humaines. Vous saurez pourtant que la plupart des conseillers de la classe du parlement de Paris sont honteux de ce jugement , que plusieurs en sout iuJigoés et le disent à très-haute voix, entre autres le président comte abbé Je Gué-
briant , qui regrette beaucoup de ne s'être pas trouve ce jour-là à la grand'chambre , et qui est persuadé qu'il lui aurait épargné cette infamie. Vous saurez de plus qu'un conseiller de Tournelle , de mes amis et de mes confrères dans l'Académie des Sciences, a empêché 9 il y a peu de temps , que la Toumelle ne rendît encore un jugement pareil dans une affaire semblable , et a fait mettre l'accusé hors de cour.
Adieu , mon cher maître ; l'abbé de La Porte , qui fait nn almanach des gens de lettres , m'a chargé de vous demander à vous-même votre article , contenant votre nom , les titres que vous voulez prendre , ceux de vos ouvrages qne vous avouez 9 ceux même qu'on vous attribue , c'est-à-dire que vous avez faits sans les avouer , etc. lierum vole,
96 janvier 1767.
J'ai d'abord, mon cher et illustre maître, mille remercîmens à vous faire du nouveau présent que j'ai reçu de votre part , de vos excellentes notes sur le triumvirat, que j'ai lues avec transport, et qui sont bien dignes de vous, et comme citoyen, et comme philosophe , et comme écrivain. Nous avons lu hier en pleine Académie votre lettre à l'abbé d'Olivet , qui nous a fait très-grand plaisir ; elle contient d'excellentes leçons. Vous avez bien raison , mon cher maître ; on veut toujours dire mieux qxion ne doit dire; c'est le d éfaut de presque tous nos écrivains. Mon Dieu, que je hais le style affecté et recherché! et que je sais bon gré à M. de La Harpe de connaître le prix du style naturel ! Vous avez bien fait de donner un coup de griffe à Diogëne Rousseau. On a publié ici, pour sa défense, quatre brochures , toutes plus mauvaises les unes que les autres : c'est un homme noyé , ou peut s'en faut ; et tout son pathos , pour l'ordinaire si bien placé , ne le sauvera pas de l'odieux et du ridicule.
J'avais déjà lu VHjrpocrisie (1) ; il y a des vers qui resteront, et Vernet vous doit un remercîment. Vous aurez vu ce que je dis de ce maraud à la fin de mon cinquième volume : je crois qu'on ne sera pas fâché non plus des deux passages de Rousseau , qui disent le blanc et le noir , et que je me suis contenté de mettre à la suite l'un de l'autre.
M. de La Harpe m'a déjà parlé du poème sur la Guerre de Ge^ nève; ce qu'il m'en dit me donne grande envie de le lire ; je ne consentirai pourtant à trouver cette guerre plaisante qu'à condition qu'elle ne vous fera pas mourir de faim. Il ne manquerait
* Daof le Tolnmc de» coates et Mtires.
i58 CORRESPONDANCE
plus à cette belle expédition que de mettre la famine dans le pays de Gex et dans le Bugej > pour n'avoir jias remercié M. de Beauteville de son digne et éloquent discours.
Vous croyez donc qu'on ne vend que cent exemplaires d'un discours de I*Académie ? détrompes-vous : ces sortes d'ouvrages sont plus achetés que vous ne pensez ; tous les prédicateurs y avocats, et autres gens de la ville et de la province, qui font métier de paroles, se jettent à corps perdu sur cette marchandise. A propos d'avocats et de paroles , avez-vous lu un très - bon Discours sur V administration de la justice criminelle , prononcé au parlement de Grenoble par un jeune avocat-général , nommé M. Servan ? vous en serez , je crois , très - content : je voudrais seulement que le style , en certains endroits , fût un peu moins recherché ; mais le fond est excellent, et ce jeune magistrat est une bonne acquisition pour la philosophie.
J'imagine que l'ouvrage sur les courbe^ , qu'on imprime actuellement à Genève , sera bientôt fini. Dites , je vous prie , à l'imprimeur de n'en envoyer d'exemplaires à personne , avant que l'auteur n'en ait au moins un ; car il est désagréable que des ouvrages de science courent le monde avant que l'auteur sache au moins s'ils sont correctement imprimés.
Faites-moi le plaisir de remettre cette lettre à M. de La Harpe : je lui mande d'écrire un mot d'honnêteté à M. de Boulogne, intendant des finances , auprès duquel j'aurai soin de ménager ses intérêts, quand l'occasion me paraîtra favorable. Son discours a beaucoup plus de succès que celui de son concurrent ou postconcurrent Gaillard , qui s'est avisé de faire une note oii il dit que la superstition appuyée de l'autorité légitime a droit de faire respecter ses oracles , et que le rebelle a toujours tort : imaginezvous quelle bêtise ! il n'a dit cette impertinence que pour justifier la persécution contre les philosophes ; et il résulte de son beau principe que les persécutions contre les chrétiens même étaient très - justes. Ainsi il aura contre lui , par ce beau trait de plume , et dévots et anti-dévots \ j'en ai dit hier mon avis en pleine Académie , et nos dévots même ont trouvé que j'avais raison. Om dit pourtant du bien de ce Gaillard , mais il a des liaisons avec gen&qui me sont suspects: J{5^m02 qui tu hantes, etc. Ses notes n'ont |)oint été lues à l'Académie : je vous prie de croire qu'on n'eiU pas souffert celle dont je vous parle.
Croyez-vous que les gloire^^u , vicfoirc-eu , etc. , qui sont si cho<[uantes dans notre musique , soient absolument la faute de notre langue? Je crois que c'est , au moins pour les trois quarts, celle de nos musiciens , et qu'on pourrait éviter cette désinence désagréable en mctlaht la note sensible ( madame Denis me
*mm
sepira d'interprète ) , non comme ils )e font sur la péàulticme, mais sar rantépénultiëme ; la tonique ou finale appuierait sur la pénultième , et la dernière serait pres<{ue muetle : dites , pour éviter cet inconvénient , de ne terminer jamais le chant que sur des rimes masculines.
Adieu , mon cher et illustre maître ; voilà bien du bavardage. On m'a dit que Marmontel vous avait écrit le détail de la réception de Thomas ; elle a été fort brillante. Je crois comme vous que nous avons fait une trës^excelleote acquisition, herwn vole,
Paris y 6 arril 1767.
J E TOUS remercie , mon cher maître , de l'ouvrage de mathématiques que vous m'avez envoyé ; il aurait grand besoin d'un errata^ étant rempli de fautes dont quelques-unes sont absurdes. Je désirerais fort que vous pussiez faire parvenir à l'auteur une douzaine d'exemplaires pour quelques bons mathématiciens de ses amis. J'imagine que la première partie de l'ouvrage aura été réimprimée en même temps que le supplément, sur l'exemplaire que vous avez reçu corrigé de la main de l'auteur : il se flatte que les imprimeurs y auront moins fait de bévues que dans l'impression du manuscrit.
Le cinquième volume de mes Mélanges ne parait point encore ici , grâce à la négligence de l'imprimeur Bruyset de Lyon , qui n'en a point encore envoyé. Les matières que j'y ai traitées, et la manière dont elles le sont , me mettront à l'abri de la criaillerie des fanatiques, qui devient ici plus odieuse et plus importune que jamais. Cette vermine est une vraie plaie d'Egypte , et qui par malheur a l'air de durer long-temps. Ils sont actuellement aux trousses de Marmontel qui, je crois, s'est trop avancé avec eux, et qui aura de la peine à s'en tirer. Ils ont écrit un gros volume de censures pour expliquer^ ou plutôt pour embrouiller leur barbare et ridicule doctrine. J'ai lu avec grand plaisir une certaine anecdote sur Bélisaire , oii cette maudite et plate engeance est traitée comme elle le mérite. J'aurais voulu seulement que l'auteur eût ajouté un petit compliment de condoléance à la Sorbonne, sur l'embarras oii elle doit être au sujet du sort des païens vertueux; car, si ces païens sont damnés, Dieu est atroce ; et s'ils ne le sont pas , on peut donc à toute force être sauvé sans être chrétien. Damnés ou sauvés, Dieu nous garde d'être en l'autre monde dans la compagnie des docteurs !
Votre ami Jean-George de Pompignan, par la permission
i6o CORRESPONDANCE
divine cvêque du Puy , et frëre de Simon Le Franc , a refusétf e faire l'oraison de madame la dauphine , pour laquelle l'arche— vcque de Reims l'avait fait nommer , par quelques raisons d'intrigue qu'on ignore. Jean-George a senti qu'il n'y ferait pas bon pour lui , que ceux qu'il a appelés mauvais chrétiens pourraient bien lui prouver qu'il est encore plus mauvais orateur. Le par* lement vient d'ordonner aux évéques de s'en retourner chacun chez eux y parce qu'ils tenaient , dit-on y des assemblées secrètes. On ne sait ce qu'il en arrivera ; mais , pendant qu'on se battra , la raison aura peut-être quelques momens pour respirer. Adieu, mon cher maître ; on m'a assuré que les Scythes avaient bien réussi aux deux dernières représentations : recevez-en mes corn— plimens. P^ale et me orna,
Savez-vous que Rousseau a une pension de 2400 fr. du roi d'Angleterre ? Un honnête homme ne l'aurait pas obtenue.
Paris , 4 mai 1767.
Gens inimica mihi Tjrrrhenum navigat ofquor, lUum in Italiam portons victosque pénates.
Voila, mon cher et illustre philosophe , ce que disait l'autre jour des jésuites d'Espagne un abbé italien qui, comme vous voyez , les aime tendrement , attendu qu'ils ont empêché son oncle d'être cardinal. Et vous , mon cher mattre , que dites-vous de cette singulière aventure ? ne pensez-vous pas que la Société se précipite vers sa ruine ? ne pensez-vous pas qu'elle travaille depuis long-temps à mériter ce qui lui arrive aujourd'hui , et qu'elle recueille ce qu'elle a semé ? Mais croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de M. d'Ossun ^ lue en plein conseil , et qui marque que les jésuites avaient formé le complot d'assassiner, le jeudi -saint, |bon jour bonne œuvre, le roi d'Espagne et toute la famille royale? ne croyeasvous pas comme moi qu'ils sont bien assez méchans , mais non pas assez fous pour cela ? et ne désirez-vous pas que cette nou« velle soit tirée au clair ? Mais que dites -vous de l'édit du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement ? persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de très-bonnes raisons , ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne les pas renfermer dans son cœur royal ? ne pensez^vous pas qu'on devrait permettre aux jésuites de se justifier , surtout quand on doit être sûr qu'ils ne le peuvent pas? ne pensez-vous point encore qu'il serait trèsinjuste de les faire tous mourir de faim , si un seul frère coupechou s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur? Que dites-
AVEC VOLTAIRE. i6i
vous anisi des complimens que fait le roi d'Espagne à tons les autres moines j prêtres , curés , vicaires et sacristains de ses Étatsj) qui ne sont , à ce que je crois , moins dangereux que les jésuites , que parce qu'ils sont plus plats et plus vils ? enfin ne vous semble-t-il pas qu'on pouvait faire avec plus de raison une chose si raisonnable? Le cœur royal rsit fait souvenir de la surprise impériale d'un certain rescrit de l'empereur de la Chine. Ma surprise de tout ce qui arrive y et de la manière dont il arrive , n'est ni royale ni impériale , mais n'en est ni moins grande ni moins fondée. Apres tout, il faut attendre la fin.
Sojes sûr que c'est à M. Hume , et point à d'autres , que Rousseau est redevable de sa pension. Soyez sûr qu'il s'en doute bien lui-même ; mais il lie veut pas paraître le savoir , et son cœur reconnaissant en sera plus à son aise. La Sorbonne vient de fidre imprimer trente-sept propositions extraites du livre de Marmontely et qu'elle se propose de qualifier dans un gros volume qu'elle donnera quand il plaira à Dieu. Cet extrait va d'avance la couvrir d'opprobre. Voici une des propositions par oii vous pourrez juger des autres : La vérité brille de sa propre banièrcy et on n'éclaire pas les esprits avec laJUanme des bûchers. Que dites-vous de cette impudente et odieuse canaille ? On dit que vous allez demeurer à Lyon ; permettez-moi de vous demander, par fe tendre intérêt que je prends à vous , si vous y avez bien pensé. N'est-ce pas vous mettre à la merci d'une race d'hommes aussi méchante que les jésuites , plus puissante et plus dangereuse et plus déterminée à chercher les moyens de vous nuire? Pourquoi quittez-vous le ressort du parlement de Bourgogne dont vous avez lieu d'être content? Adieu, mon cher maître, le papier m'oblige de finir , je vous embrasse de tout mon cœur.
P. S. M. le chevalier de Rochefort , que je viens de voir , et qui , par parenthèse , vous aime à la folie, est inquiet de deux paquets qu'il vous a envoyés contre-signes vice-chancelier , et dont vous ne lui avez point accusé la réception. Il me charge de vous faire mille complimens. M. de Chabanon part mercredi pour vous aller voir; je lui envie bien le plaisir qu'il aura. Je me flatte au moins qu'il vous dira combien je vous aime , et combien j'ai de plaisir à lui parler de vous. Il vous apporte une tragédie dont je crois que vous serez content , supposé pourtant que je n'aie point été séduit par la lecture que je lui en ai entendu faire , car il est impossible de mieux lire. Je viens d'apprendre que l'arrêt du parlement qui renvoie les évéques chez eux , vient d'être cassé par un arr^t du conseil. Les jansénistes, qui , comme vous savez , sont fort p^aisans , ne manqueront pas de dire que le roi vient d'ordonneif aux évêques de ne point 5. n
mm
i6a CORRESPONDANCE
résider. Celte aventure fera sans doute dire et faire bien det
sottises aux imbéciles et aux fanatiques des deux partis. Yoiis
ne vouleas donc pas m'envoyer cette petite figure que je tous
demande depuis tant de temps avec tant d'instance. Est-ce que
l'original ne m'en croit pas digne-, ou bien est-ce qu'il ne m'aime
plus ? J'aurais bien envie de le quereller aussi sur ce que je ne
reçois jamais de lui rien de ce qu'il pourrait m'envoyer, ni
l'anecdote sur Bélisaire , de son ami l'abbé Mauduit , ni les
Honnêtetés littéraires que je n'ai pas encore lues , ni la Lettre
à Élie de Beaumont , ni le Poènte sur la belle guerre de Genève
aussi intéressante que celle de nos pédans en robe et en sou-^
tane. Dites à l'auteur de toutes ces pièces qu'il a tort d'oublier
ainsi ses amis.
Paris , 19 mai 1767.
J E crois , mon cher maître , vous avoir parlé , dans ma dernière lettre, d'une liste de propositions que la Sorbonne a extraites de Bélisaire , pour les condamner ; liste qui est le comble de l'atrocité et de la bêtise. Cette canaille mourait de peur que cette liste ne se répandit avant la censure : en conséquence les amis de Marmontel l'ont fait imprimer , et frère Damilaville vous l'enverra : vous ne pourrez pas en croire vos yeux, tant ces animaux* là sont* absurdes. Je me flatte que le cri public va les faire ren- I trer dans la boue , et qu'ils n'oseront pas publier leur censure ,
^ tant la seule liste des propositions les rendra d'avance odieux et
; ridicules.
Chabanon m'étonne et m'afflige beaucoup en m'apprenant que vous n'êtes pas content de sa pièce. Je vous avoue qu'elle m'a fait beaucoup de plaisir , et me paraissait bien meilleure que dans le premier état ; mais vous vous y connaisses mieux que moi. La seule chose que je vous demande , mon cher maître, et que mon amitié pour Chabanon exige de la vôtre pour moi , c'est de vouloir bien donner à son ouvrage , pour le fond et pour les détails , toute l'attention possible ; Chabanon le mérite en vérité , et par lui-même , et par les sentimens qu'il a pour vous. L'intérêt que vous lai marquerez en cette occasion sera cfne nouvelle obligation que je vous aurai ; car on ne saurait lui être plus attaché que je ne le suis.
Voilà donc les jésuites chassés d'Espagne et puis de France , grâce à Tabbé de Chauvelin , et vraisemblabbment bientôt de Naples et de Parme. On dit pourtant que Naples sera difficile , •parce qu'ils y ont à leurs ordres cent cinquante mille coqums. JL'autre jour je déplorais leur sort ; car au fond Je suis l>«ii
AVEC VOLTAIRE. i63
homme ; quelqu'un me dit : Vous êtes bien bon de vous lamenter pour des hommes qui vous verraient brûler en riant. J'avoue que j'essuyai un peu mes larmes ; ils me font pitié pourtant. Oh! qu'il est doux de plaindre ! etc. Adieu , mon cher et illustre confrère ; je vous embrasse de tout mon^cœur.
Vous ne voulez donc pas dire au libraire de m'envoyer quelques exemplaires de l'ouvrage de mathématiques. Ce sera de la moutarde après dtner. f^ale et me ama.
Paris, a3 mai 1767.
J ' AI reçu y mon cher et illustre maître , le paquet que vous avec bien voulu m'envoyer par M. Necker : je vous prie de vouloir bien remercier de ma part l'abbé Mauduit de la seconde anecdote sur Bélisaire, qui m'a fort amusé ; la lettre sur les panégyriques m'a fait encore plus de plaisir ; elle est pleine de vérités utiles y dont il faut espérer qu'à la fin l'espèce écrivante fera son profit.
Il y a bien à l'Académie des belles-lettres un abbé Foucber , asses plat janséniste , qui même a écrit autrefois contre la préface de VEnt^clopédie; mais plusieurs de ses confrères , à qui j'en ai parlé , ne croient pas qu'il soit l'auteur du Supplément à la Philosophie de l'histoire ; ils ne connaissent pas même ce beau supplément qui , en effet , est ici fort ignoré et ne produit pas la moindre sensation : y répondre ce serait le tirer de l'obscnrité , comme on en a tiré Nonotte.
Aves-vous lu les trente*sept propositions que la Sorbonne doit condamner ? votre ami l'abbé Mauduit ne nous donnera-t-il pas ses réflexions sur ce prodige d'atrocité et de bêtise? Ce qu'il y a de plus f&cheux , c'est que l'inquisition est ici à son comble ; on permet à toute la canaille du quartier de la Sorbonne d'imprimer tous les jours des libelles contre BéUsaire, et on ne permet pas à l'anteur de se défendre.
Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour l'onyrage de mathématiques que vous connaissez , oii il traite de l'état de la géographie en Espagne ; vous la recevrez incessamment, quelque mécontent qu'il soit de la négligence du libraire.
Adien , mon cher maître , je vous embrasse mille fois.
Parî« , 14 jnîUet 1767.
Je n'ai pas besoin de vous dire ou plutAt de vous répéter , mon cher et illustre maître , avec quel plaisir j'ai lu ou plutôt rela ce que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous connaissez mon
i64 CORRESPONDANCE
avidité pour tout ce quoi Tient de vous , et il ne tiendrait qu*à vous de la satisfaire «ncore mieux que vous ne faites. Je suis presque tkché quand 3'apprends , par le public , que vous avec donné , sans m'^n rien dire , quelque nouveau camouflet au fanatisme et à la tyrannie, sans préjudice des gourmades à poing fermé que vous leur appliquez si bien d'ailleurs. Il n'appartient qu'à vous de rendre ces deux fléaux du genre humain odieux et ridicules. Les honnêtes gens vous en ont d'autant plus d'obligation^ qu'on ne peut plus attaquer ces deux monstres que de loin ; ils sont trop redoutables sur leurs fojers , et trop en garde contre les coups qu'on pourrait leur porter de trop près.
Les nouveaux soufflets que votre ami s'est essayé à donner aux jésuites et aux jansénistes , ont bien de la peine à leur parvenir ; ce seront vraisemblablement des coups perdus : il n'y a pas grand mal à cela , pourvu que les vérités qui accompagnent ces soufflets ne soient pas tout-à-fait inutiles.
Dites-moi j je vous prie j à propos de cela , oh en est la nouvelle édition de la Destruction des jésuites ? pourriez-vous , si elle est enfin achevée , m'en faire parvenir quelques exemplaires ?
J'ai donné à mes petits gants d'Elspagae une nouvelle façon qui leur procurera un peu plus d'odeur : je vous enverrai cela au premier jour, par frère Damilaville. Que dites-vous , en attendant, de ces pauvres diables-là qui courent la mer sans pouvoir trouver d'asile? On serait presque tenté d'en avoir pitié, si on n'était pas bien sûr qu'en pareil cas ils n'auraient pitié ni d'un janséniste ni d'un philosophe. J'écrivais ces jours passés à votre ancien disciple que j'étais persuadé que s'il chassait les jésuites de Silésie , il ne tiendrait pas renfermés dans son cœur rqjnd les raisons de leur expulsion. Je lui ai fait , par la même occasion , mes remercimens au nom de la raison et de l'humanité , de ce qu'on peut espérer des grâces de sa part , quoiqu'on ait passé le chapeau sur la tête devant une procession de capucins , et qu'on ait chanté devant son perruquier et son laquais des chansons de b
J'ignore qui est ce faquin de Larcher qui a écrit sons les yeux du syndic Ribalier contre la Philosophie de Uhistoire ; mais je recommande trës-instamment ce syndic Ribalier au neveu de l'abbé Bazin. Je lui donne ce syndic pour le plus grand fourbe et le plus grand maraud qui existe; Marmontel pourra lui en dire des nouvelles. Croiriez-vous bien qu'il n'a pas été permis à ce dernier de se défendre, à visage découvert, contre ce coquin qui Ta attaqué sous le masque , et de lui donner cent coups de blton pour les coups d'épingles qu'il en a reçus par les mains d'un autre faquin nommé Cogé, dit Cogé pecuSy régent de rhétorique au
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AVEC VOLTAIRE. i65
collège Masarin ^ dont Rîbaudier est principal ? Il faut que le nereu de Tabbé Bazin applique à ces deux di:ples des soufflets qui les rendent ridicules à leurs écoliers même.
On dit que la censure de la Sorbonne va enfin paraître* Ce sera , sans doute , une pièce rare. En attendant , les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés les ont couverts de ridicule et d'opprobre. On dit qu'ils désai[oueront j dans leur censure y les trente-sept propositions condamnées ; mais à qui en imrposeront-ils? Il est certain que cette liste a été imprimée ches Simon, et qu'elle était signée du sjndk j qui, à la vérité , a essuyé sur ce sujet quelques mortifications en Sorbonne , quoiqu'il n'eût rien fait que de concert avec les députés cooimîssaires de la sacrée faculté.
Voulez-vous. bien remettra ^e billet à M. de La Harpe? Nous, avons, pour Téloge de Charles V, un concours nombreux ; mais le jugement ne sera pas aussi long que je le croyais d'abord. Comme je sais l'intérêt que vous y prenez, je ne manquerai pas. de vous en mander le résultat , dès que le prix, sera donné , ce qui ne tardera pas- 1 nous avons une pièce excellente contre laquelle je doute que les autres puissent tenir. Ne treuvec-vous. pas biea ridicule cette approbation que nous exigeons- de- deux docteursen théologie? J'ai fait l'impossible pour qu'on abolit ce plat usage ; croiriez-vous que j'ai été contredit sur ce point par des gens même qui auraient bien dû me seconder ? L'esprit de corps porte malheur aux meilleurs esprits. Si nous proposons l'année prochaine l'éloge de Molière, comme cela pourrait être, ]fi suis persuadé que le public nous rira au nez , quand npus annoncerons devant lui qu'il faut que cet éloge soit approuvé par deux prêtres de paroisse.
Je ne sais quand Marmontel reviendra des eaux : on dit que la femme avec qui il y est allé , et qui comptait mourir en chemin pour éviter les prêtres , se porte beaucoup- mieux. , et re-* viendra peut^tre se remettre en leurs saintes mains cet hiver.
Je ne sais ce qu'est devenu Jean-Jacques Rousseau , et je ne m'en inquiète guère ; on dit qu'il avoue ses torts avec M. Hume , ce qui me parsdt bien fort pour lui ; on dit même qur'il a changé de nom , ce que j'ai bien de la peine à croire. Adieu , mon cher et illustre confrère ; j'embrasse de tout mon cœur tous les habitans de Femey, à commencer par vous. Ne m'oubliez pas , je vous prie ,. qjuand vons pourrez envoyer quelque chose à Paris» F'ale et me ama.
Paris, ai juillet i^.
Il est juste , mon cher confrère, de vous laisser une seconde /ois la satisfaction d'annoncer vous-même à M. de La Harpe qu'il a remporte le prix d'éloquence d'une voix unanime ; ce jugement a été porté dans notre assemblée d'hier. Il y avait vingt* neuf concurrens , parmi lesquels on dit qu'il y en avait de redoutables ; mais aucun n'a tenu devant lui , et son discours est infiniment supérieur k tous les autres. Je le regarde comme un des meilleurs que l'Académie ait encore couronnés , et je ne doute point que le public n'en porte le même jugement.
Faites-lui , je voue prie , mon compliment sur ce nouveau succès qui , vraisemblablement , ne sera pas le dernier , à en juger par le vol qu'il prend dans la littérature , et que je vois avec le plaisir que me donne l'intérêt que je prends à lui. Je me flatte qu'il en est bien persuadé. Il fkut qu'il écrive à notre secrétaire , qui lui fera tenir , à son choix , ou la médaille , ou l'argent de la médaille. Il serait bien juste que notre libraire lui donnât encore y pour ce beau et bon discours , un honoraire convenable ; mais une loi que je trouve très-injuste » rend notre libraire propriétaire des discours qui ont remporté le prix ; il ne tiendra pas à moi qu'elle ne soit réformée par la suite , ainsi que la loi absurde de l'approbation des docteurs. A propos de docteurs , j'ai remarqué , dans le discours de M. de La Harpe , quelques lignes rayées qui me paraissent être de leur besogne ; il me semble qu'en cela ils ont passé leurs pouvoirs , les endroits rayés ne regardant ni la religion ni les mœurs ; j'en conférerai avec quelques uns de nos amis , et je verrai si ces endroits-là ne peuvent pas se rétablir à l'impression. Au reste , le fourrage qu'ils ont fait est peu de chose , et le discours n'y perdra rien ou presque rien. Il n'y a pas en tout la valeur de six lignes effacées.
Je vous prie de dire au neveu de l'abbé Bazin que j'ai lu , avec grand plaisir , la Défense de feu son oncle ; mais qu*il aurait bien dii me l'envoyer, ainsi que tont ce qu'il fait d'ailleurs. On parle d'un roman intitulé Y Ingénu , que j'ai grande envie de lire. L'abbé Bazin, dont j'étais l'ami intime, m'a recommandé en mourant à ce neveu , qui doit respecter les volontés de son oncle et avoir quelque égard pour ses plus zélés admirateurs. Je prie aussi ce neveu de me dire oii en est la deuxième édition de la Destruc^tion, et si je pourrai en avoir un exemplaire. Adieu , mon cher maître, je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 4 augu&te 1767.
X EANQUiLLiSEZ-vous , œon chcr maître. Aussitôt votre bilJet reçu , j'ai volé chez Caperonnier y qui est un galant homme, il m'a dit vous avoir déjà fait une réponse qui a dû calmer vos in* quiétudes } il est aussi indigné que vous et moi de l'insolence du maraud qui s'est avisé de le mettre en jeu. Je sais que le président Hénault pense de même , et je ne doute pas que M. Le Beau, tout janséniste et dévot qu'il est , ne vous donne la même satis-> faction au sujet de la liberté que Gogé pecus a prise de le citer. Au fond y cette tracasserie vous tourmente plus qu'elle ne vaut, et je ne puis surtout approuver la peine que vous avez prise d'écrire à ce cuistre de collège une lettre ( correspondance générale 9 tome XII ) dont il se glorifiera , et qui lui fera croire que^ vous le craignez. Je suis toujours étonné que vous ne sentiez pas ^ votre force , et que vous ne traitiez pas tous les polissons qui vous
( attaquent comme vous avez fait Aliborou; A votre place , je me
1 serais contenté d'avoir le désaveu du président Hénault qui , par
r parenthèse , doit se plaindre à M. de Sàrtine'de Caperonnier et
r de Le Beau, et j'aurais ensuite donné publiquement à Cogé un
démenti bien formel , supposé que la chose en vaille la peine : car répondre à cette canaille , c'est lui donner l'existence qu'elle cherche. Caperonnier ignorait ,. sans votre lettre , que Cogé eût écrit, et qu'il y eût une critique de BéUsaire o\x il est cité.
J'ai reçu et lu , avec grand plaisir , là Défense de mon oncle ^ et je vous prie d'en faire mes remercimens a son neveu qui demeure , à ce qu'on dit , dans vos quartiers. Je ne sais qui est Lar~ cher des gueux auquel le jeune abbé Bazin répond : les coups de gaule qu'il lui donne me divertissent fort ; cependant, j'aimerais encore mieux qu'il s'en dispensât, et il me semble ypir César qui étrille des porte-faix ; il ne doit se battre que contre Pompée. La réponse à Warburton , dans la petite feuille , est juste , mais je la voudrais moins amëre ; il faut pincer bien fort , même jusqu'au sang , mais ne jamais écorcher ; ou du moins il faut écorcher avec gaieté , et donner le knout , en riant , à ceux qui le méritent. J'en dis autant du ministre ou ex-ministre La Beau- I melle que de l'évéque W^arburton. Le premier est un va-nu-
I pieds, le second est un pédant : mais ni l'un ni l'autre ne sont
dignes de votre colère. Vous êtes si persuadé , mon cher philosophe , qu'il faut rire de tout , et vous savez si bien rire quand I vous voulez , que ne riez-vous donc toujours , puisque Dieu vous
a fait la grâce de le pouvoir ! Pour moi , dans ce moment , je IL en ai guère envie ; on ne nous paye point nos pensions; et à la
i68 CORRESPONDANCE
longue cela ne peut produire tout au plus que le rire sardomquc, qui est la grimace de ceux qui meurent de faim.
J'ai envoyé à Marmontel votre petit billet qui sûrement lui fera plaisir. La censure de la Sorbonne se fait toujours attendre ; ce sera sans doute un bel ouvrage. A propos , je trouve qne le neveu de l'abbé Bazin ne l'a pas suffisamment vengé } il dit près* que autant de mal du capitaine Bélisaire que des censeurs du roman. Je lui recommande encore une fois les Cogé, Bibalierei compagnie ; et je le prie de leur donner si bien les étriviëres , qu'il n'j ait plus k j revenir : cette canaille a grand besoin qu'on lui rogne les ongles. Je voudrais que vous vissiez les deux ou trois phrases qu'ils ont retranchées dans le discours de M. de La Harpe. Par exemple , en parlant de l'autorité du clergé, qu'il faut, dit l'auteur , renfermer dans de justes bornes , ils ont mis dans ses justes bornes. Au lieu du mot juger le clergé, ils ont mis repris mer les excès ; ils ont retranché principes cruels ; et la phrase suivante ^ porterez'^ous encore long^tems le fardeau des vieilles erreurs? Je voulais rétablir ces phrases à l'impression , mais la plupart de nos confrères ont cra plus prudent de n'en rien faire , pour ne pas compromettre l'Académie. Avec cette prudence^lù, on recevrait , sans mot dire , cent coups de bâton. Adieu » mon cher maître ; portei^YOus biçn , et surtout ries.
Paris, i4 auguste 17G7.
Les philosophes, mon cher et illustre confrère, doivent être comme les petits en&ns ; quand ceux-ci ont fait quelque malice , ce n'est jamais eux , c'est le chat qui a tout fait. Je crois tresingénument que Y Ingénu n'existe pas ; je ne le croirai que le plus tard que je pourrai ; mais enfin , si on me le montre et qne je. trouve cet Ingénu tant soit peu malicieux, je dirai que c'est le neveu ou le chat de l'abbé Bazin qui en est l'auteur.
A propos à* Ingénu j avez -vous lu un livre qui a pour titre Théologie portative, et dans lequel on dit ingénument aux prêtres de toutes les sectes leurs vérités? Cest une espèce de dictionnaire dont les articles sont courts , mais ou il y en a un grand nombre de trës-plaisans et de très-salés ; c'est encore quelque chat qui a fait cette malice.
Voilà une lettre que Marmontel m'envoie pour vous la faire parvenir. On dit que la belle censure de la Sorbonne va enfin paraître, et qui plus est , le mandement du révérendissimé père en Dieu Christophe de Beaumont. On ajoute que la censure de la Sorbonne contenait douze à quinze pages contre la tolérance ;
mais que cette canaille les a supprimées , pour laisser toute la gloire de ce beau sujet à Farchevéque de Paris , dont on dit qnele mandement roulera principalement sur cet article. Il faudra, pour réponse , faire imprimer les lettres de la Gaarine à la suite du mandement.
Vous ne youles donc pas me dire si la seconde édition de l'ouvrage de mathématiques est imprimée, et si je pourrai en avoir au moins un exemplaire. Il n'est plus possible de rien imprimer qu'en pays étranger, lorsqu'on effleure la canaille jansénienne : je crois pourtant que, quoique ces loups soient k craindre, la philosophie, avec un peu d'adresse, viendra à bout de leur arracher les dents» Vous avez bien raison , mon cher makre , les honnêtes gens ne peuvent plus combattre qu'en se cachant derrière les haies; mais ils peuvent appliquer de là de bons coups de fusils contre les bétes féroces qui infestent le pays.
L'essentiel , comme vous le dites, est de vivre gaiement, et de rire quand on a eu l'adresse de les coucher par terre. Adieu , mon cher et illustre philosophe ; mille respects à madame Denis , et mille complimens à MM. de Ghabanon et de La Harpe. Les amis de ce dernier ont fait annoncer son prix dans la gazette; ils se sont trop pressés , et ils sont cause que dorénavant l'Académie ne déclarera son jugement que le jour même de l'assemblée, f^ale et me ama. Je vous embrasse de tout mon cœur.
N, B. J'oubliais de vous dire que le collège Macarin, 011 président les deux cuistres Ribalier et Cogé pecus, le premier conmie principal , le second comme régent de rhétorique , est un des plus mauvais collèges de l'Université , et reconnu pour tel ; cela peut servir en temps et lieu* On peut exhorter ces deux pédans à ne pas tant parler de philosophie, et à mieux instruire la jeunesse qui leur est confiée.
Je me recommande à vous pour me procurer , s'il est possible , tout ce que le neveu et le chat de l'abbé Bazin pourront donner de coups de griffe. Je n'ai plus d'autre plaisir que celui-là.
Paru , » septembre 17G7.
AvouBz , mon cher et illustre maître , que les pauvres mathématiciens k double courbure ont bien raison de se louer de vos libraires huguenots; ces gens-là traitent les ouvrages de géométrie comme ils feraient le Catéchisme du docteur Vemet ou le Journal chrétien; ils en font des papillotes, et en sont quittes après pour dire qu'ils les ont perdus. Je ne trouve pas mauvais qu'ils se frisent , quoique leur patriarche Calvin l'ait défendu ;
mais j'aimerais autant que ce fût avec la Religion vengée du- P. Hayer , récollet , qu'avec mes œuvres. Je vous prie pourtant de les engager à parler encore à leurs perruquiers , et à voir si les débris de mes calculs ne pourraient pas se retrouver dans les ordures. Vous aimez les mathématiques , et je vous recommande instamment mes intérêts en cette occasion.
Il est vrai que c'est Toraison funèbre de Louis IX , et non pas le panégyrique de S. Louis qui a été prêché à l'Académie ; mais l'ouvrage n'en était que meilleur. Les d'Olivet et compagnie avaient déjà murmuré dès le matin ; mai» le murmuire a augmenté le soir à Saint-Roch, oii l'orateur a prêché le même panégyrique. Il n'y a point d'horreurs et de faussetés que la canaille des prêtres habitués n'ait dites à cette occasion : il est pourtant vrai qoe deux curés de Paris , qui avaient assisté au sermon du matin , ont dît qu'ils étaient prêts à signer tout ce que le prédicateur avait avancé contre les croisades et contre le pape.
Il nous pleut ici d^oUande des ouvrages sans nombre contre l'infâme y c'est la Théologie poriaiive, F Esprit du clergé, lej Prêtres démasqués, le Militaire philosophe, le Tableau de l'esprit humain , etc. , etc. , etc. Il semble qu'on ait résolu de faire le siège de l'infâme dans les formes , tant on jette de boulets ronges dans la place. Il est vrai qu'elle ne sera pas sitôt prise y car c'est le feld-maréchal Ribalier qui y commande y et qui a sous lui le capitaine d'artilleurs Jean-Gilles Larcher , et le colonel de hussards Cogé/7ec{/j. Avec ces grands générauK-là ,. une ville assiégée doit tenir long-temps.
Priez Dieu qu'il tire la Sorbonne et l'archevêque d'embarras au sujet de BéUsaire; ils ne savent plus comment s^ prendre pour faire paraître leur censure. Ils y avaient mis un grand article contre la tolérance ; la cour , qui est sur cela dans des principes un peu diflférens de ces messieurs y et même , dit-on , le parlement , tout intolérant qu'il est , leur ont fait dire qu'ils voulaient voir cet endroit de la censure avant qu'elle parût : on dit qu'ils sont actuellement occupés à bourrer leur censure de cartons. Figurez-vous le ridicule dont ils vont se couvrir. On dira que ces pédans-là ne sont pas même décidés sur le genre de sottises qu'ils ont à dire. D'autres prétendent que l'article de la tolérance sera supprimé , c'est ce qu'ils pourraient faire de mieux ; mais ils ne veulent pas qu'on dise qu'ils ont cédé ce quartier de la place. D'autres disent que la censure ne paraîtra point du tout ; ils feraient encore mieux ; il est vrai qu'on se moquera d'eux tant soit peu , mais un peu de honte est bientôt passé. Je sais, de science certaine, que plusieurs docteurs sont
de cet avis , et pensent que la Sorbonne a déjà eu dans cette affiiire sa dose d'opprobre assez complète pour ne pas grossir davantage la pacotille.
Adieu y mon cher el illustre maitre ; }e vous recommande l'ouvrage de mathématiques, abandonné si vilainement aux barbiers de Calvin. Voule^vous bien remettre cette lettre à M. de LaHarpe ? J'écris par le même courrier à Chabanon, qui me parait bien pénétré de reconnaissance et d'attachement pour vous. Les expressions de son cœur, à votre sujet, m'ont d'autant plus attendri , que j'y retrouve les sei^timens du mien. Vous ne sauriez croire combien il est sensible à l'intérêt que vous 'prenez à son ouvrage, et combien il sent le prix de vos conseils. Je le reconunande à votre amitié pour lui, et à celle que vous avez pour moi. Vous pouvez être bien sûr que vous obligez en lui l'âme la plu/ honnête et la plus reconnaissante. Il me mande , ainsi que M. de LaHarpe , dont je ne vous parle point, parce que je sais combien vous l'aimez, et combien il en est digne , que vous avez été malade , et que pendant ce temps } vons avez fait une comédie ; vos maladies font honte à la santé
des autres. A propos , vraiment j'oublie de vous dire , car j'oublie i tout , que je suis emihanté de V Ingénu , quoique ce ne soit pas
le neveu de l'abbé Bazin qui l'ait fait, comme il est évident dès la première page s on dit que c'est un petit-fils de l'abbé Gordon , qui me parait avoir très-bien élevé cet enfant-là. Les ennemis ^ du P. Quesnel , qui n'aiment pas qu'on les voie ingénument tels
qu'ils sont , ont si bien fait, que l'ouvrage vient d'être défendu. Il est vrai qu'il n'j en avait eu que trois mille cinq cents de vendus en quatre ou cinq jours , au mojen de quoi personne n'en aura. Ce petit-fils de l'abbé Gordon est un fin courtisan ; îl a appris à %%& semblables qu'avec un petit mot d'éloge on fait passer bien de la contrebande. La recette est bonne, sans doute, mais un peu difficile à avaler. Eterum vale , mon cher maître ; je- vous embrasse de tout mon cœur.
Paris y 18 janTicr 1768.
J'ai reçu^ mon cher et illustre maHre, la lettre de Genève, que vous avez bien voulu m'envoyer , et que j'aurais laissée à la poste de Genève, si j'avais pu deviner le peu d'importance du sujet. J'ai reçu aussi certaines Lettres dé Rabelais , qui me paraissent de son arrière-petit-fils , à qui le ciel a donné le précieux avantage de se moquer de tout , comme son bisaïeul , mais de s'en moquer avec plus de finesse et de goût. Ces lettres me rappellent un certain diner du oomte de Boulainviliiers , auquel j'assistai
il y a quelques jours, et dont j^anraîs bien vonlu que vous eussies ëte un des convives ; on y traita fort gaiement des matières très-sérieuses , entre la poire et le fromage. Jean-Jacques n'est pas aussi gai; il veut à présent retourner en Angleterre : il mande à M. Davenport ( c'est le bon -M. Hume qui me l'écrit ) qu'H est le plus malheureux de tous les hommes, et qu'il désire de retourner avec lui ; M. Davenport j a consenti : ainsi l'Angleterre aura le bonheur de le posséder encore une fois, à condition que ce ne sera pas pour long-temps. M. Hume me mande, dans la même lettre , que ce pauvre fou travaille actuellement à ses Mémoires, dont le premier volume a été fiât en Angleterre , et qui doivent en avoir treize ou quatorze ( il ne me dit pas si c'est inrfoUo ou m-24 ) ; V Histoire romaine n'en a pas tant. li est vrai que ce qui regarde ce grand philosophe est absolument la nature entière pour lui , et je lut conseillerais d'intituler son bel ouvrage Histoire universelle^ ou Mémoires de Jean^acques Rousseau. M. Hume , dans la même lettre oii il parle de cet homme, me charge de le rappeler dans votre souvenir, et de vous assurer de tous ses sentimens et de son admiration pour vous* Il craint que vous ne soyez mécontent de ce qu'il n'a pas répondu à la lettre que vous hii avez écrite au sujet de Jean- Jacques t mais il m'assure qu'il n'a eu connaissance de cette lettre que par l'impression chez un libraire d'Ecosse , 011 il l'a trouvée long-temps après qu'elle eût paru, et qu'il était trop tard pour y répondte ; d'autant plus qu'il n'avait aucune preuve que cette lettre lui fût réellement adressée par vous.
Adieu, mon cher et illustre confrère. M. de La Harpe, avec qui j'ai le plaisir de parler souvent de vous, pourra vous dire combien je vous suis attaché ; et combien je sais vôtre k la vie et à la mort, f^ale et me ama. L'affaire du pauvre Damilaville ne finit point ; cela n'est-il pas odieux ? vous devriez bien écrire à M. d'Ormesson, intendant des finances; le succès de cette a£Eiiire dépend de lui. Iterum vale^
Paris, iSfëTTÎer itGI.
luAixoirnsL vient de me dire, mon cher et illustre mattre> que vous vous plaignez de mon silence , et ce reproche m'aflUge d'autant plus , que je ne crois pas l'avoir mérité. Il faut que voos n'eyez pas reçu une lettre que je vous ai écrite huit ou dix jours avuit le départ de M. de La Harpe, c'est-à-dire il y a envirom trou semaines , et depuis laquelle je n'en ai reçu aucune de vous ; ainsi vous voyez que , si je parais négligent, c'est la faute de 1« poste et non la mienne. Je voos parlais , dans cette lettre 1 d'un
certain dîner auquel on assure qu'une personne de votre con-^ naissance a assisté. Gomme je sais positivement le contraire , je soutiens-, j'ai soutenu et je soutiendrai à tout le monde que rien n'est fins fauX| et que le convive qui a assisté à ce diner , et qui vient de nous en donner les actes, est , comme le savent tous les gens instruits |. le sieur Saint-Hjracintbe, fils ou bâtard de Bossuety que son père auri^it fait mettre à Saint-Lazare, s'il avait pu prévoir qu'il dinât en si dangereuse compagnie.
Vous ;avez sans doute la grande nouvelle de l'excommunica^ tion de l'infant duc de Parme par notre saint-përe le pape, pour avoir attaqué l'immunité des biens ecclésiastiques. Il me semble que notre mëre sainte Eglise travaille d'un c6té à jeter elle-même la maison à bas , tandis que les philosophes y mettent le feu de l'autre. Oh ! que le saint-siége entend bien ses afEadres ! Les mécréans seraient tentés de dire à Clément XIII ce que disait Timon-Ie-Misantrope à Alcibiade : Que je suis content de te voir à la tête du gouvernement ! tu me feras raison de toute la canaille athénienne.
On a affiché , non pas à la porte de l'Académie Française précisément, mais à la porte du Louvre la plus proche , le beau et long mandement du révérendissime père en Dieu Christophe de Beaumont contre Bélisaire, Quelqu'un , asses mauvais plaisant , .s'est avisé d'écrire au bas : Défense defiùre ici ses ordtsresZ Le suisse du Louvre a essuyé cet avis , disant que la défense était inutile et que personne ne s'était avisé de venir faire ses ordures en cet endroit-li. Vous saurez au reste que dans ce beau mandement, l'intolérance estpréchée avec la plus grande fureur. Voilà donc les pauvres Sirven déboutés de leur demande. G temps ! ô mœurs! Adieu , mon cher ami ; il faut pleurer sur le sort de Jérusalem; j'essuierai pourtant mes larmes, si vous m'assurez que vous m'aimez toujours , et si vous êtes bien persuadé de mon tendre et sincère dévouement.
M. de La Harpe peut vous avoir dit combien je suis tuus ex animo. Dites-lui , je vous prie , que je n'oublierai point son affaire, et que M. de Boulogne me promet toujours, mais n'a encore rien fini , à mon tres*grand regret, f^ale , vale,
Paris, SaTril 1768.
JVloN cher et ancien ami, j'ai une grâce à vous demander, que je souhaite fort que vous ne me refusiez pas , mais sur laquelle pourtant je serab fiiché de vous contraindre. Il y a ici un jeune Espagnol de grande naissance et du plus grand mérite , fils de
Fambassadeur, d'Espagne à la cour de France, et gendre du comte d*Aranda , qui a chassé les jésuites d'Espagne. Vous voyez déjà qne ce jeune seigneur est bien apparenté; mais c'est là son moindre mérite; j'ai peu tu d'étrangers de son âge qui aient l'esprit pins juste , plus net, plus cultivé et plus éclairé : soyez sûr que tout jeune , tout grand seigneur et tout Espagnol qu'il est , je n'exagère nullement. Il est près de retourner en Espagne , et il est tout simple que , pensant comme il fait , il désire devons voir et de causer avec vous. Il sait que vous ^tes seul à Femey et que vous voulez y être seul ; aussi ne veut-il point vous incommoder. Il se propose de demeurer à Genève quelques jours , et d'aller de là coûverser avec vous aux henres qui vous gêneront le moins. Ce qu'if vous dira de l'Espagne vous fera certainement plaisir ; il est destiné à y occuper un joar de grandes places , et il peut y faire un grand bien. Je dois ajouter qu'il aura avec lui un antre jeune seigneur espagnol , nommé le duc de Yilla-Hermosa , que je ne connais point, mais qui doit avoir du mérite puisqu'il est ami de M. le marquis de Mora ; c'est le nom de celui qui désire de vous voir. Il vous verra avec son ami, si cela ne vous gêne pas trop; sinon M. le marqaia de Mora vous ira voir toutseul. Jepuis vous répondre que quand tous l'aurez vu , vous me remercîrez de vous l'avoir fait connaître. Faites-moi, je vous prie, un mot de réponse ostensible, soit pour accepter ce que je vous propose, soit pour refuser honnêtement; ce qui m'affligerait, je vous l'avoue, sans cependant que je vous en susse mauvais gré ni M. de Mora non plus. H compte partir le 20 de ce mois ; ainsi je vous prie de m'écrire nn mot avant ce temps-là. Oh ! qu'un jeune étranger comme celui-là fait de honte à nos freluquets velches! Adien, mon cher maître , portez^vous bien et aimez-moi toujours.
Paris, aS avril x^GS.
Aloir cher et illustre confrère , M. le marquis de Mora que je vous ai déjà tant annoncé , et que -je ne vous ai pas annoncé autant qu'il le mérite , veut bien se charger de vous remettre cette lettre dont il n'aura pas hesoin , quand vous aurez causé un quart d'heure avec lui. Vous trouverez en lui un esprit et un cœur selon le vôtre , juste , net , sensible , éclairé et cultivé , sans pédanterie et sans sécheresse. M. le duc de Villa-Hermosa , qui ▼07«g« avec M. le marquis de Mora , désire et mérite de partager atec lui la satisfaction de vous voir. Je vous l'ai dit, mon cher mai* tre, vous me remerctrez d'avoir connu ces deux étrangers. Vous
féliciterez FEspagne de les posséder , et vous nous sonhaiteres des grands seigneurs semblables à ceux-là , au lieu de nos conseillers de la cour imbéciles et barbares, de nos danseuses et de notre Opëra-Gomique. Snr ce, mon cher et ancien ami, jf vous demande votre bénédiction , et je vous renouvelle les assurances de mon dévouement et de ma sensibilité pobr tout ce qui peut vous intéresser.
Paris , i3 mai 1768.
UiEU m'est témoin , mon cher maître , combien j'ai été édifié du spectacle que vous avez donné le 3 d'avril dernier , bon jour bonne œuvre, en rendant vous-même le pain bénit, à la grande satisfaction de la Jérusalem céleste, et principalement des trônes, des dominations et des puissances qui, à ce que je me suis laissé dire , en sont fort contens , d'autant plus qu'on leur a assuré que le beurre en était bon. Il faut que le tigre aux yeux de veau aime la briocbe , et vous devriez bien lui en envoyer , la première fois que vous réitérerez cette belle cérémonie ; car je sais qu'il cherche à se disculper des mauvais propos qu'on lui attribue. Ne vous y fiez pas trop pourtant ; car timeo Danaos et verha ferentes , Surtout engagez, si vous le pouvez, le nomme Chirol , ou le nommé Grasset , et leur compère Marc-Michel Rey , à ne pas imprimer tant de sottises qu'on a la platitude de mettre sur votre compte. S'il était permis de plaisanter sur un sujet aussi grave que le pain bénit , j'aurais répondu comme Pourceaugnac à toutes les sottises que j'ai entendu dire à ce sujet : Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau ?
Si vous êtes enchanté de M. le marquis de Mora, il l'est bien davantage de vous ; et je vous manderais ce qu'il m'écrit à ce sujet , si je ne songeais que vous êtes en état de grâce , et que le chanoine de Saint-Bruno a été damné par un mouvement de vanité.
A propos d'Espagne , j'ai reçu , il y a quelque temps , une lettre excellente de votre ancien disciple sur l'affaire de Panne ; il me mande que le grand lama du Vatican ressemble à un incux danseur de corde, qui, dans un âge iT infirmité ^ veut répéter ses tours de force , tombe et se casse le cou. Cette comparaison vaut mieux que toutes les écritures de Madrid , et de nos seigneurs du parlement de Paris sur ce beau sujet.
L'épigramme contre le janséniste La Bletterie est bien douce pour un orgueil aussi coriace que le sien ; ces gens-là sont comme les Russes qui ne sentent pas les croquignoles , et k qui il faut
appliquer le knout An reste» sa traduction est la meilleure epigramme qu'on puisse faire contre lui ; ce serait le sujet d'une asses plaisante brochure que le relevé de toutes les expressions ridicules qui s'y trouvent , sans compter les contre-sens.
M. le duc de Yilla-Hermosa , aussi enclianté de vous que son compagnon de voyage , m'a remis votre lettre, et m'a chargé de vous faire parvenir celle-ci. Adieu , mon cher maître ; continuez, pour l'édification des anges, des curés, des conseillers, des paysans et des laquais , à rendre le pain bénit, mais avec sobriété pourtant; car, je l'ai ouï dire à un fameux médecin, les indigestions de pain bénit ne valent pas le diable.
Paris, aGmai i^.
J'ai reçu, mon cher et illustre maître, le poëme et la relation que M. de La Borde m'a envoyés de la part du jeune Franc- Comtois qui me parait avoir son franc-parler sur les sottises de la taupinière de Calvin et les atrocités du tigre aux yeux de veau. Ce Franc-Comtois peut , en toute sûreté , tomber sur le janséniste apostat, sans avoir à redouter les protecteurs dont il se vante, et qui sont un peu honteux d'avoir si mal choisi. On donne l'aumône à un gueux, et on trouve tres-bon qu'un autre loi donne des étriviëres quand il est insolent. M. le comte de Rochefort n'est point à Paris ; il est actuellement dans les terres de madame sa mëre , avec sa femme ; je crois qu'ils ne tarderont pas à revenir. Votre ancien disciple vient encore dem'écrire une asses bonne lettre sur l'excommunication du duc de Parme. II me mande que si l'excoDununication s'étend jusqu'ici , les philosophes en profiteront ; que je deviendrai premier aumônier ; que Diderot confessera le duc de Choiseul, et Marmontel le ^auphin ; que j'aurai la feuille des bénéfices , et que je vous ferai archevêque de Paris ou de Lyon , comme il vous plaira : ainsi soit-il ! Que dites-vous de l'expédition de Corse ? n'avesvous point peur qu'il n'en résulte une guerre dont l'Europe n'a pas besoin , et nous moins que personne ? Que dites-vous aussi du train que fait Wilkes en Angleterre 7 il me semble que le despotisme n'a pas plus beau jeu dans ce pays-là que la supervtition. Adieu , mon cher et illustre mattre , le ciel vous tienne en joie et en santé I je vous embrasse cooune je vous aime , c'estn à*dire ex toto corde et aninio.
Paris, Si mai 1768.
Je profite, mon.cher et illustre maître, d'une occasion qui se présente pour vous écrire autrement que par la poste , et pour TOUS parler à cœur ouvert. Je sais que vous vous plaignez de vos amis et des discours qu'ils ont tenus, dites- vous, ou du moins laissé tenir sur la cérémonie que vous avez cru devoir faire le jour de Pâques dernier. Je ne sais pas s'il en est quelqu'un parmi eux qui l'ait blâmée hautement ; il est au moins bien certain que je ne suis pas de ce nombre , mais il ne l'est pas moins que je ne saurais l'approuver dans la situation oii vous êtes. Peut-être ai-je tort ; car enfin vous savez mieux que moi les raisons qui vous ont déterminé : mais jç ne puis m'empécher de vous demander si vous avez bien réfléchi à cette démarche. Vous savez la rage que les dévots ont contre vous ; vous savez qu'ils vous attribuent , sans preuve , à la vérité , mais avec affirmation , toutes les brochures qui paraissent contre leur idole. Ils sont bien persuadés que vous en avez juré la ruine , et craignent même que vous ne réussissiez. Vous pouvez juger s'ils vous haïssent , et s'ils sont disposés à chercher les occasions de vous nuire. Avec-vous cru leur faire prendre le change , par le parti que vous avez pris ? la plupart font leurs pâques sans y croire ; ils ne vous croient point certainement plus imbécile qu'eux , et ne regardent les vôtres que comme un scandale de plus : c'est ainsi qu'ils s'en expliquent. Ils sont fâchés que le roi ne fasse pas les siennes; mais c'est parce qu'ils espèrent qu'il les fera un jour de bonne foi : et que lui diront->ils alors de l'espèce de profanation qu'ils vous attribuent? J'ai donc bien peur, mon cher ami , que vous n'ayez rien gagné à cette comédie peu^etre dangereuse pour vous. On dit que l'évêque d'Annecy vous a écrit à ce sujet une lettre insolente et fanatique ; si cet évéque n'était pas un polisson de savoyard , il vous aurait peut-être fait beaucoup de mal. Quoiqu'il en soit, croyez, mon cher maître, encore une fois , que l'amitié seule m'engage k vous dire ce que je pense sur cet article , que je n'en ai parlé aussi franchement qu'à vous seul , et que je ne tiens point le même discours aux indiiférens. Quand vous feriez vos pâques tous les jours, je ne vous en serais pas moins attaché comme au soutien de la philo- Sophie et à l'honneur des lettres. Sur ce, je vous demande votre bénédiction , et surtout votre amitié , en vous embrassant de tout mon cœur.
i5 iaia 1768.
v/xov cher mattrè, mon cher confrère , mon cher ami , avec— >oas lu une brochure qui a pour titre : Examen de Fhistoire d'Henri ÏVy par M. de Bury ? Cet homme semUe avoir pris pour devise': Tros Rutulu*^efiiat ; je ne parle point de Borjr , qui n'en vaut pas la peine , mais de son critique. Il ne vous a pas même épargné ; il prétend '^ue vous aves écrit rhistoire en .poète, et que nous n'avons pas un setd historien» A ces deux sottises presf il me semble que cet ouvrage contient des vérités utiles y mais un peu dangereuses pour celui qui les a dites. Ce qui me console , c'est qu'on ne vous attribuera pas ce livre-là , puisque l'fl^fear ne vous épargne pas plus que les autres. Avez— vous lu laProfession de foi des théistes^ adressée an roi de Prusse : cet ouvrage m'a fait plaisir. Si on s^avise ^ dire qu'il est âe Vous , il faudra répondre à cette sottise comme on a fait à tant d^autres, et comme le capucin Yalérien répondait aux jésuites , mentiris impudentissimè. A propos ^e cet ouvrage et des autres de la même espèce , il me semble quW n'a pas fait asses d'attention au chapitre neuvième à'Estherj qui contient une négocia— tion curieuse de cette princesse avec son imbécile mari, pour exterminer les sujets ^udit prince imbécile. Je crois que ce chapitre pourrait tenir assex bien sa place dans quelqu'une des brochures que Marc-Michel Rey imprime tous les mois.
On dit , mais je ne saurais le croire , que M. de Choiseul est fort irrité des brocards qu'on lance sa r l'apostat La Bletterie. Vous devries bien lui en dire un mot , et lui faire sentir combien il serait indigne de lui de protéger de pareils hommes. J'avoue que Dieu fkit briller son soleil sur les décrotteurs comme sur les rois , mais il n'empêche pas qu'on ne jette de la boue aux décrotteurs insolens.
Nota bene, que c'est un honnête docteur de Soibonne qui m'a indiqué le neuvième chapitre 9 EsthercomattrA des endroits les plus édifians de l'histoire charmante du peuple juif.
Adieu , mon cher ami ; je vous écris au chevet du lit de votre ami Damilaville qui souffre comme un diable d'une sciatiqne. Je ne sais pourquoi ce meilleur des mondes possibles est infecte 4e tant de sciatiques , de tant de v.... , et surtout de tant de •ettises. F^ale et me ama. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Parijy 14 ttpitmhn i^€8.
Jfi crois , mon cher maître , qae la pièce qui a remporté le prix est -plus poljrplate qne paljrtone ; mais je doute que celle de La Harpe, quoique meilleure et mieux écrite , eût fait un grand effet. Le meilleur parti à prendre était celui que j'avais proposé, de ne point donner de prix. Nos sages maîtres en ont jugé autrement ; je leur ai prédit qu'ils s'en repentiraient , et c'est ce qui leur arrive.
Quand il 7 aura dans vos quartiers quelque nouveauté intéressante , vous pourries en adresser deux exemplaires à l'abbé Morellet par la voie dont vous vous êtes déjà servi; il m'en remettra un. J'ai lu ces jours-ci les Réflexions d'un capucin et d'un carme sur les colimaçons; je ne m'étonne pas qu'ils en parlent si bien , on doit connaître son semblable.
A l'égard des expériences de Néedbam , répétées et crues par Buffon , je n'en dirai rien , ne les ayant pas vues ; mais il ne me paraît pas plus évident que rien ne puisse venir de corruption, ou plutôt de transformation , qu'il ne me paraif démontré que du blé ergoté et du jus de mouton forment des anguilles. Que sais^je ? est en physique ma devise générale et continuelle.
Notre ami Damilaville est toujours dans un état fâcheux, ayant de crnelies nuits et des jours qui ne valent guère mieux. Il vous a écrit, et nous parlons souvent de vous. Que dites*vous du grand Turc qui arme contre les Russes pour soutenir la reU^ gion catholique ? car il ne peut pas avoir un autre objet. Notre saint-père le pape ne se serait pas attendu à cet aHié*là : il ne nous manque plus que l'alliance des loups avec les moutons , pour faire absolument revivre l'âge d'or ; sans cela nous croirions toujours être à l'âge de fer.
Que pensez^vous de l'expédition de C>rse 7 Je ne sais si nous combattons pour notre compte ou pour celui des Génois; mais j'ai bien peur que ce ne soit ici la fable de la grenouille et du rat emportés parole milan. Adieu , mon cher maître ; votre ancien préfet, l'abbé d'Olivet , est mourant, et ne vit peut-être plus au moment oii je vous écris ; il a tout à la fois apoplexie, paralysie , hydrocèle et gangrène. C'était un assez bon académicien , mais un assez mauvais confrère. Au reste , il meurt avec beaucoup de tranquillité , et presque en philosophe , quoiqu'il ait fait très-décemment les cérémonies ordinaires. Suivez-le fort tard , mon cher ami , pour vous , pour moi et pour la raison qui a grand besoin de vous :
Senu in cœlum redeas • diuque l.Mtu$ intersis populo Quirini !
j8o correspondance
Ce souhait tous est mieux appliqué qu'à ce tjrran cruel et poltron qa*Horace et Yirgile flattaient. VàU itcrum et me ama.
Parisi aa octobre 1968.
V otis devex , mon cher maître , avoir reçu une lettre de notre ami Damilaville; il m'a assuré tous avoir écrit. Son état est toujours bien fâcheux ; depuis quelques fours cependant il a de meilleures nuits ; mais son estomac se dérange de plus en plus , et hei glandes ne se dégonflent guère. Il lui est impossible de se soutenir sar ses jambes, et à peine peut-il se traîner de son lit à son fauteuil avec le secours de son domestique. Quant k moi , mon ami , ma santé est assez bonne ; mais j'ai le cœur navré des sottises de toutes espèces dont je suis témoin. Avea-vous su que la chambre des vacations, à laquelle préside le janséniste de Saint- Fargeau «t le dévot politique Pasquier > a condanmé au carcan et aux galères un pauvre diable ( qui est mort de désespoir le lendemain de l'exécution) , pour avoir prié un libraire de le défaire de quelques volumes qu'il ne connaissait pas , et qu'on lui avait donnés en paiement?
Yous noterez que, parmi ces volumes, on nomme dans l'arrêt Y Homme aux quarante écus , et une tragédie de la f^estaU ( imprimée avec permission tacite ) , comme impies et contraires aux bonnes mœurs. Cette atrocité absurde fait à la fois horreur et pitié ; mais quel remède y apporter, quand on est placé à la gueule du loup ?
Ce sera l'abbé de Condillac qui succédera à l'abbé d'Olivet ; }e crois que nous n'aurons pas à nous plaindre de l'échange. A propos de l'abbé d'Olivet , pourriez-vous m'envoyer quelques anecdotes k son sujet, si vous en savez d'intéressantes ; l'aîbbë Batteux , notre directeur, qui se trouve chargé de son éloge , m'a prié de vous les demander , et de vous dire qu'il se serait adressé directement k vous-même, s'il avait l'honneur d'en être eonnn. Adieu, mon cher maître; on dit que vous travailles nuit et jour; tant mieux pour le public, mais que ce ne soit pas tant pis pour votre santé , qui est , comme disait Newton ^ du repos, resprorsus substantialis. Vale et me ama.
Paris, lanoTembre 1768.
J'ai reçu, mon cher maître, il y a déjà quelques jours , le Sikcle de Louis XIV, augmenté du Siècle de Louis X^, et les Trois Empereurs, de M. l'abbé Caille. Je vous prie de
AVEC VOLTAIRE. «8i
voir tous mes remercimens du premier, et de faire à M. Tabbé Giille tous mes remercimens du second. Ce jeune abbé me parait en effet, comme à vous , promettre beaucoup par cet échantillon qui, pourtant , a bien Tair de n'en être pas un ; car je gagerais bien que ce n'est pas là un coup d'essai , et qu'il a déjà fait d'excellens vers. Je ne manquerai pas de faire ses complî* mens à Ribalier ou Ribaudier, qui , par parenthèse , Tient de donner à une brochure sur l'inoculation une approbation qu'on dirait presque d'un philosophe.
Qitid domini/acientf audent eum talia furn ?
A l'égard du Siècle de Louis XIV^ il me parait augmenté de plusieurs morceaux bien intéressans; et je ne métonne pas deoe que le roi de Danemarck a eu le courage de dire à Fontaine* bleau , que l'auteur lui a^ait appris à penser. On écrase ici oe jeune prince de fêtes et de plaisirs qui l'ennuient. Il voudrait , à ce qu'on assure , voir les gens de lettres à son aise, et converser avec eux ; mais le conseil supérieur a décidé , dit-on , qu'il fallait qu'il ne les vit pas. De toutes les académies, il n'a encore vu que celle de peinture. On lui est , je crois , bien obligé de venir faire diversion à l'affaire de Corse, oii vous saves nos succès, qui viennent d'être couronnés par de nouveaux. Si Paoli venait ici , je ne connais de rois quç le roi de Pmsse qui attirât autant de curiosité.
r^otre pauvre Damilaville est toujours dans un bien misérable état , souffrant de tous ses membres , sans appétit , ne pouvant se remuer et digérer sans douleur le peu qu'il mange pour se soutenir. Il me parait à bout de patience, et je suis pénétré de sa triste situation. J« ne manquerai pas de donner à l'abbé de Condillac l'anecdote que vous m'envoyes sur l'abbé d'Olivet , dont les mânes vous doivent bien de la reconnaissance de l'avoir placé dans votre ouvrage. C'était un passable académicien, mais un bien mauvais confrère, qui haïssait tout le monde, et qui, entre nous, ne vous aimait pas plus qu'un autve. Je sais qu'il envoyait à Fréron toutes les brochures contre vous qui lui tombaient entre les mains , mais
Seigneur, Laîot est mort, UÛMons en paix ta cendre.
Adieu , mon cher et illustre confrère , portes->vous bien ^ et continues à vous moquer de tontes nos sottises.
i8a CORRESPONDANCE
Paris y 6 décembre i^.
Y OU a ne m'écrives plus que de petits billets , mou cher et an-* cien ami ; je vous sais fort occupé, et. je respecte votre temps. Je crois vous avoir remercié du Siècle de Louis XIV* Vous en avez envoyé un exemplaire à notre secrétaire M* Duclos , qui ^ étant malade d'une fluxion de poitrine , m'a chargé de vous en remercier pour lui. Quant à notre pauvre Damilaville , il est dans un état affreux y ne pouvant ni vivre ni mourir, et n'ayant de connaissance que pour sentir toute l'horreur de sa situation. Il reçut l'extréme-onction^ il y a quelques jours , sans savoir oe qu'on lui faisait. ^ vais Je voir tous les jours, et f ai besoin de tout mon attachement pour lui pour soutenir ce spectacle. J*ai bien peur que son agonie ne soit longue et affreuse. Que le sort de la condition humaine est déplorable !
Le roi de Danemarck a été samedi dernier aux Académies. Il donnera son portrait à l'Académie Française , comme la reine Christine. Je Ijui ai fait de mon mieux les honneurs de celle des sciences , par un discours dont nés. confrères m'ont fbrt remer«cié y et ou j'ai tâché de faire parler la philosophie avec la dignité qui lui convient. J'avais vu , il y a quinie jours , ce prince chea lui avec plusieurs autres de vos amis. Il me parla beaucoup de vous , des services que vos ouvrages avaient rendus , des pré^ jugés que vous avez détruits , des ennemis que votre liberté de penser vous avait faits ; vous vous doutez bien de mes réponses.
Adieu , mon cher et illustre maître, je vous aime et tous em«* brasse de tout mon cœur.
Paris y 17 d^embre 1768.
tl B suis dans mon lit avec un rhume , mon cher et illustre maître , et je me sers d'un secrétaire pour vous répondre surle-champ. Je suis étonné que vousn'ayec point reçu une lettre que je vous ai écrite il y a quinze jours, et dans laquelle je tous mandais le triste état de notre pauvre Damilaville, qui a cessé de vivre , ou plutôt de souffrir, le i3 de ce mois. Il y avait plus de trois semaines qu'il existait avec douleur et presque sans connaissance , et sa mort n'est qu'un malheur pour ses amis. Il a été confessé sans rien entendre , et a reçu l'extréme-onctioa sans s'en apercevoir.
Je vous disais aussi , dans la même lettre , que notre secrétaire Duclos étant malade d'une fluxion de poitrine , m'avait chargé de vous remercier pour lui de l'exemplaire de votre ott->
AVEC VOLTAIRE. i8S
frage que vous lui avec envoyé. Il est mieux à présent , mais çQCore bien faible ; et il m'a chargé de vous réitérer ses remercimens , et de vous dire que l'Académie recevrait , avec grand plaisir, l'exemplaire que vous lui destines.
Je vous félicite d'avoir eu M. de Rochefort dans votre soli* tude pendant quelques jours ; c'est un trës-galant homme, fort* instruit , et ami zélé de la philosophie et des lettres.
Le roi de Danemarck ne m'a presque parlé que de vous dans la conversation de deux minutes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui : je vous assure qu'il aurait mieux aimé vous voir à Paris que toutes les fêtes dont on l'a accablé. J'ai fait à l'Académie des sciences , le jour qu'il est venu , un discours dont tons mes confrères et le public m'ont paru fort contens ; j' j ai parlé de la philosophie et des lettres avec la dignité convenable ; le roi. m'en a remercié ; mais les ennemis de la philosophie et des. lettres ont fait la mine; je vous laisse à penser si je m'en soucie. .
J'ignore les intrigues de La Bletterie , et je les méprise autantque sa traduction et sa personne. Je ne vous mande rien detoutes les sottises qui se font et qui se disent ; vous les saves sans doute par d'autres , et sûrement vous en penses comme moi. J'ailu , il y a quelques jours , une brochure intitulé VA, B , G; j'ai été charmé surtout de ce qu'on j dit sur la guerre et sur la liberté naturelle. Adieu , mou cher et ancien ami; pensez quelquefois , dans votre retraite , à un confrère qui vous aime de tout son cœur, et qui vous embrasse de même.
Paris^ a jaoTÎer 176^
«Ib ne suis plus enrhumé , mon cher mattre , mais fe me se». d'un scribe pour ménager mes yeux qui sont très-faibles aux lumières. Je vous envoie mon discours , puisque vous lui faites l'honneur de vouloir le lire. Je vous l'ai fait attendre quelques jours , et beaucoup plus long-temps qu'il ne mérite, parce qu'il était k courir le monde , et que je n'ai pu le ravoir qu'aujourd'hui ; voulez - vou&.bien me le- renvoyer sous l'enveloppe de Marin? Il n'est que trop vrai qu'un certain gentilhomme a tenu au roi de Danemarck le ridicule propos qu'on vous a dit. Vous verrez dans mon discours un petit mot de correction fraternelle pour ce gentilhomme qui était présent , et qui , à ce que je crois, l'aura sentie; car je ne gâte pas ces messieurs. Vous voyez , mon cher ami , ce qui en arrive quand on les flatte ; ils trouvent mauvais qu'on se moque des plats autenrs qu'ils protègent y on s'expose à de tels reproches quand on ca«
i84 CORRESPONDANCE
resse ceux qui ]es font. La critique de Lioguet aurait pu être meilleure et de meilleur goût ; cependant , comme il a raison presque en tout , elle a beaucoup chagriné son maussade ad ver* saire ; la liste des phrases tirées de la traduction est bien ridicule , et peut-être aurait suifi.
Vous devez des regrets au pauvre Damilaville ; il vous était bien attaché. Je savais qu'il était marié , mais non par lui , car il ne me disait rien de ses affaires. J'ai vu sa femme une seule fois , et, d'après cette vue, je doute fort qu'il ait été cocu ; mais ce qui me fâche le plus , c'est que cette vilaine mégère (car c'en était une) em]>orte tout le peu qu'il laisse , et qu'il ne restera pas même de quoi payer un bon domestique qu'il avait.
Je n'ai point lu la collection des ouvrages de Leibnitz ; je crois que c'est un fatras oii il y a bien peu de choses à apprendre.
Il est vrai que j'ai donné cette année deux gros volumes in-4*. de géométrie ; ce seront vraisemblablement les derniers.
Notre secrétaire , toujours convalescent et assec faible , vous fait mille complimens. Quant à VA^ B ^ C, personne n'ignore qu'il est en effet traduit de l'anglab par un avocat, f^ale et me omQ»
Pari4, 19 îaaTÎer i*fi^
V ous aimes la raison et la liberté , mon cher et illustre con-» frère, et on ne peut guère aimer l'une sans l'autre. Eh bien , voilà un digue philosophe républicain que je vous présente , et qui parlera avec vous philosophie et liberté; c'est M. Jennings, chambellan du roi de Suède, homme du plus grand mérite et de la plus grande réputation dans sa patrie. Il est digne de vous connaître, et parlui-mêmeetparlecas qu'il fait de vosouvrages , qui ont tant contribué à répandre ces deux senti mens parmi ceux qui sont dignes de les éprouver. Il a d'ailleurs des complimens à vous faire de la part de la reine de Suède et du prince royal, qui protègent dans le nord la philosophie si mal accueillie par les princes du midi. M. Jennings vous dira combien la raison fait de progrès en Suède , sous ces heureux auspices. Ijts prêtres n'ont garde d'y faire comme le roi , et d'offrir aux peuples leur démission , ils craindraient d'être pris au mot. Adieu , mon cher et illustre confrère ; continuée à combattre, comme vous faites , pro aris etfocis» Pour moi, qui ai les mains liées par le despotisme ministériel et sacerdotal , je ne puis que faire comme Moïse , les lever au ciel pendant que vous combattrez. Je vous embrasse de tout mon cœur.
AVEC VOLTAIRE. i85
i3 angiute 176g.
JVloN cher et illustre confirere, quelque scrupule que je me fasse de troubler votre solitude, je ne puis me dispenser de recommander à vos bontés M. M athy qui vous remettra cette lettre ; c'est le fils d'un homme de mérite , que vous connaissez sûrement au moins de réputation , et qui a long-temps travaillé à un très^bon ouvrage périodique , intitulé : Journal britart» nique. Le fils est digne de son père , et digne d'être connu et bien reçu de vous. Il a l'esprit trës-cultivé , et ce qui vaut encore mieux, très-droit et très-juste , et surtout une franchise et une philosophie qui vous plairont. Je ne lui compté pas pour un mérite le désir qu'il a de vous connaître , car c'est un mérite trop banal. M. de Schomberg est revenu de chez vous, pénétré de la réception que vous lui avez faite , et enchanté de votre personne. Je ne doute pas que M. Mathy n'en revienne avec les mêmes sentimens.
On ne parle plus» cerne semble, Ae F Histoire du p€arlement, et il me semble que la fureur devons l'attribuer est calmée; ainsi je crois que vous devez être tranquille à cet égard . On se plaint de plu-, sieurs inexactitudes qui vraisemblablement sont des fautes d'impression. Par exemple, à la page 182, on dit que G>ligni avait été assassiné avant la Saint-Barthélemi,parMontrevel; c'est Maurevert, comme le disent le président Hénault et beaucoup d'autres. Je ne vous parle point des autres critiques qui, au fond, ne vous intéressent guère, et sont d'ailleurs très-peu de chose.
Adieu , mon cher et ancien ami ; je voudrais bien avoir une santé qui me permit d'aller vous embrasser; je vis pourtant toujours dans cette espérance.
En attendant , je vous embrasse de tout mon cœnr , en esprit et en Lucrèce. T^ale et me orna. ^
Paris, 99 août 1769.
J 'ai reçu • mon cher maître , le petit Tout en Dieu. Je vous prie d'en remercier pour moi votre ami , premièrement de ce qu'il a bien voulu songer & moi , et ensuite du fond de raîson qui me parait être dans sa doctrine. Il j a bien long-temps que je suis persuadé que Jean Scot , Malebranche et tous ces rêveurs, ou ne savaient pas ce qu'ils étaient , ou étaient réellement spino* sistes , et qu'à l'égard de Spinosa , on toute sa métaphysique ne signifie rien , ou elle signifie que la matière est la seule chose existante , et que c'est dans elle qu'il faut chercher ou «apposer
i86 GORKESPONDANCE
la raison de tout. Je sais que ce sentiment est abominable , mais dumoinsils'entendy et c'est quelque chose, en philosophie, que de savoir, au moins , ce qu'on veut dire, quand on ne sait pas ce qu'on doit dire. Votre ami suppose à tort , ce me semble , que dans l'opinion -des métaphysiciens orthodoxes , il n'y a point chex les bêtes de piînoipe distingué de la matière : c'était la folie de Descartes, et j'avoue même que s'il a été sur ce point le plus fort des philosophes , c'est parce qu'il était le plus conséquent , et qu'il voyait bien l'inconvénient effiroyable , pour ce que vous saves , d'admettre dans la bête une âme intelligente. Mais la prétention contraire est si absurde qu'on est aujourd'hui forcé d'y renoncer dans les écoles , au risque de se tirer comme on peut des objections. Vous trouvères dans le tome 5 de mes Mélanges de philosophie, page i3i ; une petite diatribe à ce sujet , qui , je crois , ne vous déplaira pas , et qui peut*être vous fera dire après l'avoir lue t Latet anguis in herbd.
L'argument de votre ami sur l'inutilité des organes des sens , s'il faut autre chose que les sens mêmes pour voir , pour entendre et pour toucher, etc. , me paraît péremptoire ; mais cet argument même me parait s'étendre tout naturellement à exckire toute autre cause de nos sensations et de nos idées que les organes mêmes qui les produisent , et , si je ne me trompe , c'est en effet l'intention de l'auteur. A foi et à serment , }e ne trouve dans toutes ies ténèbres métaphysiques de parti raisonna* Me que le scepticisme; je n'ai d'idée distincte, et encore d'idée complète , ni de la matière ni d'autre chose ; et en vérité quand je me perds dans mes réflexions à ce sujet , ce qui m'arrive toutes les fois que j'y pense , je suis tenté de croire que tout ce que noni voyons n'est qu'un phénomène, qui n'a rien hors de nous de semblable à ce que nous imaginons , et j'en reviens toujours à la question du roi indien : Pourquoi jr a^t^il quelque chose ? car c'est là en effet le plus surprenant.
L'histoire exécrable que vous me faites du nouveau jugement rendu par la Tournelle me fait demander : Pourquoi y a-t-il des monstres aussi absurdes et aussi atroces ? Mais êtes-vous bien sûr de ce £vt ? pounies-vous m'en donner la date précbe? J'en ai parlé k un conseiller. en parlement, vrai philosophe, nommé M. 4a$éjo|ir ; il Ok*a assuré que ce jugement n'était pas rendu par lia. ÏAumelle actuelle , dont il est un des membres , et oîi, par parenthèse , il a souvent empêché bien des atrocités. Il m'a promis de s'en infermer.. Donne^moi de votre côté les lumières que .vous pourres sur ce sujet , car il importe que cette horreur soitconnuOv#t je ne m'y épargnerai pas.
Pendant que nous sommes tous deux de nuuvaise humeur ,
j'ai eoTie de vous apprendre pour vous ragaillardir , que- .y^K^îs , proposé cette année à l'Académie Française pour le 9YiiM*id|i . prix de poésie. Les progrès de la raùon sous le règne de LouU J^f^f que cette proposition avait passé après de grapiijs débats ; quio même quelques-uns de nos prêtres, car nouf ^t| avons de raisonnables, j avaient accédé ; mais que d'autre» s'y ^nt montrés si opposés , que dans la crainte de quelques prptestations et de quelque éclat de leur part , nous avons été obligés de renoncer à ce sujet , et d'en proposer un trivial , qui prête plus à la dépl^, mation qu'à la philosophie ,
Yoîlà, belle Emilie, à quel peine nom en sommes.
Qu'en dites-vous , mon cher maître ?
Parif I i5 octobre 176^
J'ai reçu, mon cher et illustre confrère, en arrivant de. la campagne , les tristes éclaircîssemens que vous m'avez envoyés sur l'aventure abominable du pauvre Martin s ses juges, dignes de Martin Bâton , sont actuellement allés voir leurs dindons auxquels ils ressemblent. Des que la Saint-Martin qui fait égorger tant de dindons à deux pieds avec plumes, aura rfamené les dindons à deux pieds sans plumes , je vous promets de tirer cette affaire an clair et de couvrir ces marauds de l'opprobre qu'ils méritent. J'en ai déjà parlé à quelques-uns de messieurs qui sont actuellement de la chambre des vacations ; ils prétendent qu'ils ne savent ce que c'est , car ils n'enragent point pour mentir. Ils viennent de condamner nn assassin de Montrouge à être roué dans la place la plus convenable du village. Cela rappelle le bourreau d'armée qui était de Beauvais, et qui faisait des excuses à un maraudeur pendu , son compatriote , de ce qu'il n'aurait pas autant de commodités, étant pendu à un arbre , qu'à une potence. Cette place la plus convenable pouf rouer un honune doit être mise à côté des coups de bâton donnée à un crucifix, dont il était parlédans le bel arrêt du malheureux chevalier de La Barre. Je suis charmé que toute cette caaaille parlementaire soit traitée comme elle le mérite dans le code I des lois de la Russie , et que les Tartares appi:ennent apx Wel- I cbes à être humains.
Avez-vous entendu parler d'une petite drôleriç sur nossei<>* j ^neurs du parlement, intitulée i Michaut et Michel?. Je ne sais qui en est l'auteur, ni s'il est à Paris;, mais s'il vivait eq vie d'y ^ venir je lui dirais en ami , . . . > -
Oecunare caprOy tenmJentHley tttimèù:
t88 CORRESPONDANCE
Je ne sais pas si leparlement de Toulouse rendra justice au pan* TreSinren ; je le souhaite pour son honneur, j'entends pour celui du parlement. A propos de Sinren , Damilaville avait un pauvre domestique qui l'a logé pendant long-temps, et à qui son maître avait promis de lai procarer pour cette bonne œuvre quelque gratification dont il a besoin , étant chargé de famille. Madame Denis m'a promis de vous en parler. Elle vous dira d'ailleurs que nous continuons , comme de raison , à la cour et à la ville , à dire et faire beaucoup de sottises ; mais elle ne vous dira sûrement pas assez combien je vous aime et vous regrette , et combien j'aurais de désir de vous embrasser encore une fois. En attendant , je vous embrasse, en esprit et en âme , de toutes mes forces et de tout mon cœur.
P. S. J'espérais un peu de {'infant duc de-Parme , attendu U bonne éducation qu'il a eue ; mais oii il n'y a point d'âme , l'éducation n'a rien à faire. J'apprends que ce prince passe la journée à voir des moines , et que sa femme , Autrichienne et superstitieuse , sera la maîtresse. O ! pauvre philosophie «que devi'endrez-vous ? Il faut cependant tenir bon et combattre jusqu'âtla fin.
Faifons notre devoir , et laissons faire aux dieux.
Paris, g novembre 1769.
v^VE béni soit l'homme de Dieu , mon trës-cher et trës-ill astre maître, qui travaille à un mémoire pour la famille de ce malheureux ! j'espère que ce mémoire ne sera pas déshonoré par la mauvaise rhétorique du palais , comme l'ont été ceux de Calas. J'attends qu'un de mes amis et de mes confrères à l'Académie des sciences , M. Dionis du Séjour , homme vertueux et éclairé, quoique conseillée de la cour, soit de retour de la campagne ,
Îour tirer au clair cette histoire abominable qui doit achever e couvrir de honte ces juges du dixième siècle , bien indignes de vivre au dix-huitième siècle , à moins que ce ne soit pour j être traités comme ils ont traité Martin.
Je n'ai point lu cette pièce de vers intitulée Michaut et Michel ; on dit que les deux héros sont Michel de Saint-Fargeau et Michault de Monturon de Montblin, deux fanatiques du parlement , bien connus pour tels ; si la pièce est bonne , comme on le dit , je souhaite qu'elle soit publique et que l'auteur ne se fasse pas connaître. Je ne manquerai pas , au reste , d'assurer , et c'est la vérité , que vous n'y avez aucune part. Il est sur que la pièce existe, mais elle est peu connue.
AVEC VOLTAIRE. rSg
J'ai promis à Panckoucke de lui donner quelques additions u pour les articles de mathématiques , et pour quelques-uns de ^ physique. Les molécules organiques et les anguilles de Néedham if ont rapport à l'article Génération , qui n'est pas de ma partie. l Du reste , je ne crois pas plus à ces sornettes que vous. Quant \ç aux déclamations et autres sottises qui déshonorent YEncyclo^ ^ pédie , on fera bien de les supprimer, mais je ne m'en mêlerai pas , ayant déclaré que je ne voulais pas être éditeur. Je me fais d'avance un grand plaisir de lire vos articles de belles-lettres. Je ne sais plus ce que j'ai dit de Maupertuis ; ce que je sais, c'est qu'il faut que je ne l'aie pas trop flatté, car il était mécontent , et nous étions trës-froids ensemble quand il est mort.
Je donnerai au domestique de Damilaville , qui doit être à la campagne , le billet que vous m'envoyez pour lui ; c'est une œuvre de charité et de justice. Son pauvre nnaître est mort banqueroutier.
Oui , sans doute, il y a une infinité de cas oii la diagonale d'un rectangle est aussi incommensurable aux c6tés que l'est la diagonale du carré ; ce cas est même bien plus fréquent que celui de la commensurabilité.
Je ne sais si l'empereur est des nôtres , mais je m'accoutumerai difficilement à ne pas voir la maison d'Autriche avec un vernis de superstition :
.... Jimeo Danaos et donaferentes.
Adieu , mon cher et illustre confrère ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, Il décembre 1769.
J E VOUS dois , mon cher et illustre maître , des remercimens pour la tragédie des Guhbres , que j'ai reçue il y a quelque temps de votre part. Je souhaiterais fort que cette pièce pût être représentée , elle achèverait peut-être , sur les esprits des Welches, l'ouvrage que la tragédie de Mahomet avait déjà commencé, celui d'inspirer l'horreur de l'intolérance et du fanatisme ; mais trop de gens , mon cher philosophe , sont intéressés à empêcher le progrès de la raison. Toutes les fois qu'on veut aujourd'hui rendre ridicules ou odieux des prêtres de quelque secte que ce soit , les nôtres regardent au dedans d'eux-mêmes, et se disent ,en grinçant les dents :
Mutato nomine , de me
Fabula narratur.
Quant à la préface de cette tragédie , je suis depuis long-
temps «ntiëremeiit de ^otre avis sur Athalie. J'ai tooîonrs regardé cette pièce comme un chef-d'œavre de versification, et comme une trës-belle tragédie de collège. Je n*y trouve ni action, ni intérêt; on ne s'y soucie de personne, ni d*Atbalie qui est une méchaYite carogne', ni de Joad qui est un prêtre insolent , séditieux et fanatique , ni de Joas même que Racine a eu la mallidréi^e'dé faire entrevoir , en deux endroits , comme titt méchant gatdemenC futur. Je suis persuadé que les idées de religion dont nouS sommes imbus des l'enfance contribuent , sans que nous nous en apercevions , au peu d'intérêt qui soutient cette pièce; et que si on changeait les noms, et que Joad f&t un prêtre de Jupiter ou d'Isis, et Athalie une reine de Pèfsé ou d'Egypte , cette pièce serait bien froide an théâtre, ly^aillenrs , à quoi sert toute cette prophétie de Joad , qu'à faire languir l'action qui n'est pas déjà trop animée? Je crois en général , et je vais peut-être dire un blasphème , que c'est plutôt l^rt de la versification , que celui du théâtre , qu'il faut apprendre chez Racine. J'en connais k qui je donnerais nn plus grand éloge , mais ils n'ont pas l'honneur d'être morts.
On dit que vous êtes malade , mon cher ami, et on ajonte que TOUS avez du chagrin pour une cause qui me parait bien juste. 9^ ne saurais croire que cette cause soit réelle ; si par malheur elle l'était, elle me rappellerait la belle tirade de la péroraison pro Milone, qui commence par ces mots : Hiccùte vir pairia natus, etc.
Le contrôleur-général est, dit-on , bien embarrassé pour trouver de l'argent; Dieu le père n'en trouverait pas. Hippocrate, Esculape et toute l'École de médecine ne rétabliraient pas un malade qui se donnerait tous les jours , k dîner et à souper, une indigestion. Ce sera le cas de la France, tant qu'on n'y connaîtra pas l'économie. Adieu mon cher maître ; Je vous embrasse de tout mon cœur. Mes respects k madame
Parif , a5 janvitr 1770.
JjLg» cher confrère , mon cher maître, mon cher ami , je vous prie d'en croire mon tendre attachement pour vous ; soyex sur qu'on ae vous a p^s dit vrai sur la personne qu'on a accusée auprès de vous- il est vrai qu'un de vos amis et des miena me dit, il y a environ trois ou quatre mois, avoir entendu quelques morceaux d'un poème intitulé x Michaut et Michel; mais il ne m'en dit pas un seul vers , et n'ajouta absolument rien qui pût me faire connaître ou même me faire soupçonner l'auteur. Il est d'ailleurs trop de vos amis pour qu'il puisse jamais avoir ii se
AVEC VOLTAIRE. 19e
reprocher la moindre imprudence à votre égard , k plus forte raison , l'ombre même de la calomnie. Personne ne yons rend justice avec plus de connaissance , et j'ajoute avec plus de courage ; il vous en a donné des preuves publiques dans cette capitale des W^elches j oh ceux même qui courent en foule à vos pièces de théâtre n*osent encore vous donner la place que vous méritez , et on peut dire de lui : Repertus erat qui ejferret quœ omnes imimo iigitabani,
A cette occasion je veux vous faire part de ce que je pensais il j a quelques jours , en lisant vos vers et en les comparant à ceux de Despréanx et de Racine. Je pensais donc qu'en lisant Despréaux on conclut et on sent que ses vers lui ont coûté ; qu'en lisant Racine 9 on le conclut sans le sentir; et qu'en vous lisant , on ne le conclut ni le sent; et je concluais , moi , que j'aimerails mieux être vous que les deux autres.
Je n'ai point In le plan on prospectus des Supplémens à r Encyclopédie. L'impertinence des libraires ne m'étonne pas; j'en dirai pourtant un mot à Panckoucke ; et je vous invite aussi à lui faire sur ce sujet une petite correction fraternelle on magistrale.
Je crois que l'affaire de Luneau de Boisgermaîn s'en ira en fnmée. On voudrait bien , je crois , donner gain de cause aux libraires, mais on craint un peu le cri des gens de lettres , et c'est quelque chose que ce cri retienne un peu les gens en place.
Avez- vous lu un ouvrage intitulé : Dialogue sur le commerce des blés ? il excite ici une grande fermentation. Cet ouvrage pourrait être de meilleur goût à certains égards, mais il me parait plein d'esprit et de ^ilosophie. Je voudrais seulement que l'auteur fût moina favorable au despotisme ; car , depuis les premiers commis jusqu'aux libraires , j'ai presque autant d'avei^ sion que vous pour les despotes.
Nous avons bien des confrères qui menacent ruine, l'abbé Alarj, le président Hénault, Paradis de Moncrif, qui sera bientôt Moncrif de paradis. Ne vous avisez pas d'être lenr compagnon de vojage, vous n'êtes pas £»it pour cette, compagnie ; attendez plutôt que nous partiops ensemble 1 pour pea que vous soyez pressé, je ne vous ferai pas attendre s j'aî des étourdissemens et un afiaiblissement de tête qui m'annonceni le détraquement de la machine. Je vais essayer de vîvve e» bête pendant trois on quatre mois ; car je ne comiais de remède que le régime et le repos. Adieu , mon cher ami , je vous. embrasse de toute mon Ame. Quand je me verrai prêt à mourir, je vous manderai , si je puis , le joor qne j'aurai retenu ma place au «oche.
%93 CORR£»PONDANGE
Paris , 33 fcTrier 1770.
Que tous êtes. heureux, mon cher et illustre maître, de poa<» voir y à votre âge de soixante et seize ans , vous occuper encore plusieurs heures par jour ! pour moi , je suis obligé depuis six semaines de renoncer à toute espèce de travail , grâce à une faiblesse de tête qui me permet à peine de vous écrire : elle me tourne presque autant qu'au nouveau contrôleur-général , dont vous aurez appris les belles opérations; et aux pauvres libraires de Y Encyclopédie, dont vous aurez appris la déconfiture. Je voudrais bien aller partager votre solitude ; mais je ne puis, dans l'état 011 je suis , m'exposer à changer de place , quoique je ne me trouve pas trop bien à la mienne.
Vous n'êtes que trop bien informé de l'affaire de Martin ; il est trës-vrai que le procureur-général travaille à réhabiliter sa mémoire : cela fera grand bien au pauvre roué et à sa malheureuse famille dispersée et sans pain. En vérité, notre jurisprudence criminelle est le chef-d'œuvre de l'atrocité et de la bêtise. A propos, on dit que les Sirven ont été déclarés innocens an parlement de Toulouse ; on ajoute que la tragédie des Guèbret a été ou doit être représentée sur le théâtre de cette ville. C'est ici le cas des poltrons révoltés, et on pourrait dire :
Quid dominifacientj auderu eùm talia Jures?
G>nnatssez-vous le nouvel ouvrage de La Harpe , dont le sajet est nue autre atrocité arrivée, il j a deux ans, dans un couvent de Paris , grâce encore à l'humanité et à la sagesse de nos lois ecclésiastiques , bien dignes de figurer avec nos lois criminelles? Cet ouvrage me parait bien supérieur à tout ce qu'il a fait jusqu'à présent , et pourrait bien lui ouvrir incessamment les portes de l'Académie. Que dites-vous de la traduction des Géorgiqucs de l'abbé Delille ? Je doute que celle de Simon Le Franc soit meilleure. A propos de vers , je me console dans mon inaction en lisant les vôtres , et je persiste dans ce que je vous disais, il n'y a pas long-temps , que Despréaux me parait forger très-habileinent les siens, ou si vous voulez , les travailler fort bien au tour« Racine les jeter parfaitement en moule , et vous les créer.
Vous ne m'avez rien répondu sur ce que je vous ai mandé pour justifier un de vos plus zélés admirateurs ,. accusé très-injustement auprès de vous ? Aurais-je eu le malheur de ne tous pas- détromper ? vous pouvez cependant être bien sûr que je vous ai dit la pure vérité. Qu'est-ce qu'une madame Mazon de Meil-
faonat , qui Yoas a , dit-on , envoyé des vers charmans ? serait-ce une descendante de Virgile Maron ?
Vous faites donc Y Encyclopédie k. tous tout seul ? Vous avec inen raison de dire qu'on a employé trop de manœuvres à cet ouvrage, et qu'on y a mis trop de déclamation. En vérité, on est bien bon d'en avoir tant de peur , et de ruiner par ce motif de pauvres libraires. C'est un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons, fionjour, mon cher et illustre maître ; aimez-moi et portez-vous bien ; mes respects à madame Denis. Le chevalier de La Tremblaye est en peine de savoir si vous avez reçu, il y a quelques mois, les remercimens qu'il vous a faits au sujets je crois , de vos œuvres que vous lui avez envoyées. ^
Paris, 9 man 1770.
JNos lettres se sont croisées , mon cher et illustre maître. Vous avez dii voir, par la mienne, que si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que depuis six semaines j'ai l'honneur d'être imbécile ; plaignez-moi donc et ne me grondez pas. Tous nos amis communs sont témoins de mon tendre attachement pour vous ; aux sentimens de qui rendriez-vous justice , si vous ne la rendiez pas aux miens ?
Je verrai Panckoucke et je le tranquilliserai , si cependant un pauvre diable , qui a cent mille écus en papier sous un hangar à la Bastille, peut être dûment tranquillisé. Je ne comprends pas, je vous l'avoue, pourquoi on veut empêcher de répandre , dans le royaume et en Europe , quatre mille exemplaires de VEn<^ clopédie, lorsqu'il y en a déjà quatre mille de distribués.
On s'égorge donc dans Genève , Dieu merci , et ce n'est pas pour la consubstantialité ou consubstantiabilité du Verbe. A quoi pense l'orateur Vemet, de ne pas faire comme ce philosophe dont parle Tacite , d'aller se mettre entre les deux armées , ùona pacis et belli mala disserens; il y attraperait quelque coup de fusil ou de broche , et ce serait grand dommage.
Oui vraiment , je sais que vous êtes devenu capucin , et je vous fais mon compli-nent sur cette nouvelle dignité séraphique. Ne vous avisez pas an moins de vous faire jésuite , surtout en Bretagne , car ils y sont actuellement très-mal menés , et on vient de les en chasser pour prix des troubles qu'ils y excitent depuis trois à quatre ans. Le roi de Prusse me mande qu'il est le meilleur ami du cordelier-pape , et que le successeur de Barjone le regarde , tout hérétique qu'il est , comme le soutien de sa garde prétorienne-ignatienne , que les autres majestés très-chrétiennes 5. i3
et trës-catholiques youdraient lui faire cba^er. Joue doute point que le nouveau sujet du frère Amatus de Lamballa ne devienne bientôt aussi le npieilleur ami de frère Gaoganelli. Si vous allez jamais lui baiser les pieds et servir sa messe» avertissei-moi , ]t vous prie , car je veux au moins l'aller sonner.
On est bien plus occupé dans ce moqient du contrôleur-général et de ses <^érations , vraiment chirurgicales » que de l'assemblée du clergé. Jq ne doute point que cette assemblée ne se passe comme toutes les autres, à payer, à clabauder et à se faire moquer d'elle. Quand on aura son argent , on lui dira comme Harpagon : Nous n'avons que faire de vos écritures; et tout le monde s'en ira content.
Oui , j'ai lu la Religieuse de La Harpe , et je trouve qu'il n'a rien fait qui en approche. Ne pensez-vous pas de même ? Adieu , mon cher et illustre ami ; croyez que je suis et serai toujours tuus ex animo.
Que dites-vous dés Géorgiques de YMié Deliile , et du livre de l'abbé Galiani ?
Paris, II man 1770.
il os lettres vont toujours se croisant, moA cher et illustre oon* frère. J'ai reçu le cahier que vous m'avez envoyé. Je suis toncké , comme je le dois , de votre confiance ; et je vous envoie, puisque vous le voulez , mes petites observations.
Page 7. Ce n'est point à la tête du troisième v<rfnme de VEncycïopédie, mais à la tête du septième que se trouve l'éloge de Dumarsais.
Page 8. Je crois cette digression déplacée pour plusieurs rai-sons : i". Parce que les secours dont il s'agit , si je éuis bien instruit, ont été très-modiques 9 et si je ne me trompe, pour une seule personne , et de plus accordés de mauvaise grâce et en déclarant qu'on n'aime point les gens de lettres ni les philosophes; c'est en effet ce qu'on a prouvé en plus d'une occasion ; 7?, parce que je crois qu'un homme en place , qui aide les gens de lettres du bien de F État, pense et agit plus noblement pour elles et pour l'État, que celui qui leur donne des secours de son propre bien, surtout s'ils sont donnés comme je viens de le dira ; 3*. parce que je crains que ces éloges , donnés dès le commencement d'un dictionnaire dans un article qui ne les amène pas , et à propos de la voyelle a, ne paraissent de l'adulation, et ne prëviennent le lecteur contre un ouvrage d'ailleurs excellent.
Page 9. Les remarques sur l'orthographe de français sont très-justes; mais on ferait peut-être bien d'ajouter que françéiis
ne représente guère mieux la prononciation , et qu'on devrait écrire frances comme procès. C'est un autre abus de notre écriture que cet emploi d'à/ pour e.
Page 12. Les hiatus sont san^ doute un défaut en général ; mais, 1**. il 7 a âeshtatus a chaque moment au milieu des mots^ et ces hiatus ne ckoquent point ; croit-on qu'ilia, intestins , soit piurs choquant qm' il jr a dans notre langue ? 2^. Ne devrait-on pas dire que c'est «ne puérilité , et souvent un défaut contraire à la simplicité et à la naïveté du style , que le soin minutieux d'éviter les hiatus dans la prose , comme le pratique Tabbé de La Bletterie ? Cicéron se moque, dans son Orator, de l'historien Théopompe , qui s'était trop occupé de ce soin ridicule. Il me semUe qu'au mot hiatus on bâillement , on pom'rait faire à ce sujet un article plein de goAt. 3*. Notre poésie même me parait ridicule sur ce point; on rejette , j'ai vu mon père immolé à mes yeux , et on admet , fai vu ma mère immolée à mes yeux, quoique Vhialus du second vers soit beaucoup plus ridicule. 4**. Il a Antoine en aversion, n'est point proprement le concours de denx a% parce que an est une voyelle nasale très-différente de a. 5**. Pourquoi est-ce un défaut qu'un verbe ne soit qa'nne seule lettre ; qu'importe qu'on y emploie une seule lettre ou plusieurs ? le seul défaut , c'est l'identité de la préposition à et du verbe a.
Page i3. Vers la fin ne faut-il pas dire vous voyez tres-rare^ ment dans Virgile une voyelle sun^ie du mot commençant par LA MÈM.E voyelfe; car rien n'est plus commun, ce me semble, dans Virgile et dans tous les poètes qu'une rencontre de deux voyelles différentes. D'ailleurs , il y a , ce me semble , dans Virgile , et assez fréqueniment, des élisions encore plus rudes que arma amens; comme multùm ille et terris , etc. , et mille autres semblables. Voilà bien du bavardage dont j'aurais pu me dispenser, en songeant au proverbe ne sus Minervam.U auteur devrait bien consoler mon imbécillité ( qui dure toujours ) , en m'envoyant la suite de l'ouvrage , si elle lui tombe entre les mains. J'embrasse de tout mon cœur mon illustre et respectable confrère, et je lui fais mon compliment sur le succès de Sirven, dont l'humanité lui est uniquement redevable. J'ai reçu , il y a quelque temps , par l'abbé Audra lui-même , V Histoire générale abrégée, et je lui eii ai écrit une lettre de remercimens, de félicitation et d'encouragement.
ig6 CORRESPONDANCE
Pm», aSman 17J0.
Aloif cher et illustre ami , je pourrais tous dire comme Agrip— pine : Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste. Je saiia que la personne dont vous me parlez fait profession de haine pour la philosophie et les lettres ; je ne sais pas non plus si l'ÉUit a plus à s'en louer que la philosophie , mais je lui reconnais des qualités tres-lonahles , et je sais qu'en particulier tous avec à vous en louer beaucoup. Je trouve seulement que son éloge eiit été mieux placé dans cent autres endroits du Dictionnaire , qu'il ne Test à la première page, et à propos de ia lettre ji. A l'égard du contrôleur-général , que Dieu absolve , il me fait aussi perdre à moi environ cinq à six cents livres , et c'est le denier de la veuve. Jusqu'à présent , nous voyons comment il sait prendre; le temps nous fera voir comment il saura payer. Tout mis en balance , la personne que vous louez me parait en effet 4a pins louable de ses semblables ; vous en avez loué d'autres qui assurément le méritaient moins , et dont vous n'avez pas eu depuis ii . vous louer beaucoup.
A l'égard de notre petite controverse poétique et grammaticale , je conviens d'abord quefrançois est absurde, et que/ron— çais est plus raisonnable ; mais pourquoi employer deux lettres aij pour marquer un son simple comme celui de Ve dans pro<^s ? La raison de l'étymologie me parait faible, car il y a mille autres choses oii l'orthographe fait faux-bon à l'étymologie , et avec raison , parce que la première règle , et la seule raisonnable , est d'écrire comme on prononce : les Italiens nous en donnent l'exemple , et nous devrions le suivre.
Mon oreille est assurément la très-humble servante de la votre ; mais immolée à mes yeux me parait plus dur ^immolé à mes yeux , par la raison même que vous apportez du contraire , celle de la prolongation de la voyelle. Croyez-vous d'ailleurs que la hauteur, un héros , tout le camp ennemi , disperse tout son C€anp à l'aspect de Jéhu , et mille autres heurtemens semblables ne soient pas plus écorchans qu'une simple rencontre de voyelles que nos règles interdisent? Ces règles vous paraissent -elles bien conséquentes ? Je conviens qu'il alla à Arles est affreux ; mais je voudrais qu'on ne fit pas plus de grâce aux autres heurtemens que j'ai cités , et qui me paraissent comme ces grands seigneurs qui ne se font respecter qu'à force de morgue.
Vous ne savez donc pas que notre secrétaire Duclos est absent depuis trois semaines ? On prétend qu'il est allé négocier avec M. de La Chalotais ; on assure même que sa négociation n'a pas
réassi : Je n'en sais pas plus là-dessus que le public, qui pourrait bien n'en rien savoir. Des que Duclos sera de retour , je lui donnerai yotre mémoire ; au reste , je tous avertis que l'bomme qui bat sa femme et qui est espion de la police , est protégé audelà de tout ce que vous pouvez croire, et que la personne de France la plus respectable après le maître ^ .lui a sauvé, en dernier lieu, le For-rÉvéqne ou Fort-l'Évéque, qu'il avait mérité pour je ne sais quelle impertinente nouvelle.
Priez Dieu pour l'âme de l'arcbidiacre Trublet , mort à Saint- Malo le i4 9 après avoir porté l'aumusse pendant quatre ans avec grande édification. Son Journal chrétien a dû lui faire ouvrir les deux battans du paradis. J'espëre que nous aurons Saint-Lambert à sa place, et qu'il pourra nous consoler de cette perte.
Priez Dieu surtout , mon cher ami , pour ma pauvre tête , car je n'en ai plus ; il ne me reste qn'un cœur pour vous aimer y et une plume pour vous le dire.
Paris, la aTril 1770.
JVl, Duclos est arrivé, il j a dix ou douze jours, mon cber et illustre maître : je n*ai rien eu de plus pressé que de lui donner le mémoire sur le sieur Rojon. Il m'a demandé un peu de temps pour faire des informations ; et c'est ce qui a retardé tant soit peu la réponse que je vous dois à ^ sujet. Il s'est donc informé à différentes personnes de Bretagne qui sont à Paris , et qui lui ont toutes assuré que ce Rojou est, à la vérité, un bomme de beaucoup d'esprit, mais un très-mauvais sujet. On a dû écrire , il j a quelques jours en Bretagne , pour avoir plus de détail , et on attend la réponse dont je ne manquerai pas de vous faire part. En attendant, M. Duclos, qui me charge de vous faire mille complimens et remerclmens de votre confiance , vous exhorte à aller , comme on dit , bride en main et à ne pas vous intéresser pour ce Rojou , avant que de savoir s'il en est digne. Vous n'ignorez pas, sans doute, que notre confrère était allé à Saintes pour négocier avec M. de La Chalotais qui n'a voulu entendre à rien , et qui ne demande qu'à être jugé et à retourner à ses fonctions. Voilà l'affaire de M. le duc d'Aiguillon entamée; elle pourrait devenir très-sérieuse , mais elle pourrait bien aussi n'aboutir à rien , comme il n'arrive que trop dans ce drôle de pays.
Le libraire Panckoucke , qui voit toujours ses cent mille écus en l'air, par la déconfiture de V Sncyekpédic y w propose d'aller incessamment vous rendre ses hommages. Cest un honnête garçon dont je crois que vous serez content , quoiqu'il ait fait , pendant quelque temps , comme vous le Ini avez dit , la litière de
maître Aliboron, qui mbéme lui doit encore beaucoup d'argent. Nous attendons de belles fêtes qui seront , k ce qu'on dit , magnifiques ; en attendant , nous n'avons pas le sol ou le sou ; nous danserons bien , et nous rirons tant Uen que mal , mais nous mourrons de faim. Quant à moi , j'ai toujours assez peu d'envie de rire , attendu mon imbécillité qui continue ; mais cette imbécillité ne m'empêchera pas de vous chérir et de vous honorer comme je le dois.
P&rit, 3o mai 1770.
Vj'est m. Pigal qui vous remettra lui-rméme cette lettre , mon cher et illustre maître. Vous savez déjà pourquoi il vi^nt à Fer* nej, et vous le recevrez comme Virgile aurait reçu Phidias, si Phidias avait vécu du temps de Virgile , et qu'il eût été en* voyé par les Romains pour leur conserver les traits du plus illustre de leurs compatriotes. Avec quel tendre respect la postérité n'aurait-elle pas vu nn pareil monument , s'il avait pu exister ! elle aura , mon cher et illustre maître , le même sentiment pour le vôtre. Vous avez beau dire que vous n'avez plus de visage k offrir à M. Pigal ; le génie , tant qu'il respire , a toujours un visage que le génie, son confrère , sait bien trouver; et M. Pigal prendra , dans les deux escarboucles dont la nature vous a fait des yeux , le feu dont il animera ceux de votre statue. Je ne saurais vous dire, mon cher et respectable confrère, combien M. Pigal est flatté du choix qui a été fait de lui pour ériger ce monument à votre gloire , à la sienne et à celle de la nation française ; ce sentiment seul le rend aussi digne de votre amitié , qu'il l'est déjà de votre estime. Cest le plus célèbre de nos artistes qui vient , avec enthousiasme ^ pour transmettre aux siècles futurs la physionomie et l'âme de l'homme le plus célèbre de notre siècle ; et , ce qui doit encore plus toucher votre cœur , qui vient, de la part de vos admirateurs et de vos amis, peur éterniser sur le marbre leur attachement et l^r admiration pour vous. Avec tant de titres pour être bien reçu, M. Pigal n*a pas besoin de recommandation; cependant il a désiré que je lai donnasse pour vous une lettre dont il est si fort en droit de se passer ; mais ce désir même est une preuve de sa modestie , et par conséquent un nouveau titre pour lui auprès de vous. Adieu , mon cher et illustre et ancien ami ; renvoyez-nous M. Pigeai le plus tôt que vous pourrez , car nous sommes pressés de jouir de son ouvrage. Je ne vous dis rien de moi , sinon que je suis toujours imbécile; mais cet imbécile vous aimera, vous respectera et vous admirera , tant qu'il lui restera quelque faible étincelle
de ce bôil tua mauvais présent appelé raison, qae la nature nous a fait. Je vous embrasse de tout mon cœur.
P. S. Un très^grand nombre de gens de lettres a déjà contribué , et un plus grand nombre a promis d'imiter leur exempte. M. le msu-échal de Bicbelieu et plusieurs personnes de la cour ont contribué aussi ; M. le duc de Ghoiseul et beaucoup d^autres promettent de s*y joindre. Je ne doute pas que plus d*un prince étranger n'en fit autant, si vos compatriotes n'étaient jaloux d'être seuls; cependant ils feraient volontiers h votre gloire le> sacrifice de letir délicatesse. Adieu , adieu.
J\lov cher et illustre «onftèt» , cette tettre tous iera reuitse par M. Piiûtkottçke , que vous tonuaisset depuis long^temps , et dont vous tn'avei souvent parlé , dans Vos lettres , avec estime et avec iutévét. J'espère que cet intérêt augmentera encore, s'il est possibltf, pat* celui que je prendé à M. Pânckoncke, et par la connaissance que vousaurea de l'hofiuéteté de sou caractère, et' des sentîmens de respect et d'attuchemeut dout il estrempli pour vous, n va à Genève pour des affaires qui l'intéressent', et je l'ai assuré que vous ne lui refuseriez pas vos bontés et Vos conseils. H vous contera tous les malheurs qu^a essuyés l'infortunée Ency* elopédie, et le besoin qu'elle a que les honnêtes gens et les philosophes fassent un bataillon carré pour la soutenir. J'espère qu'il apprendra en quel état est l'ouvrage que vous avec entrepris, et qui sera si utHe à la perfection du nôtre. Je Vous t-ecommandlé le Suisse de Pélice et se^ coopét-ateurs , au uombi'e desquels sont quelques polissions dMcrîvailleUrs (raUçals, qui préteudeut , à ce qu'on dit, élever autel doutre autel. A eu juger par les programmer ou prospectus qu'île out publiés , ce sera dé la besogne bien faite; et je ne douté pas que cette société de gens de tettres, soi-disant , ue renferme plusieurs suisses depoHe, nouvellement arrivés de Zug ou dtJnderwald. Quoi qu'il en soit, mou cher et illustre mettre , je Vous demande vos bontés et votre amitié pour M. Panckoucke ; et j'espère que quand vous l'aureis vu , vous l'en trouvères digne; et que ma recommandation lui deviendra tout-4-fait inutile. Je vous embrasse àe tout mou cœur.
Paris, f 3 juin 1770.
VôtJ8 avec dA, mon cher maître, recevoir une lettre de moi par M. Pigal, et une autre par M. Pandkoucke ; celle-ci ne sera pas longue , Car , à mon imbécillité continue , s'est [oint , depuis
aoo CORRESPONDAJTCE
quelques jonn, une profonde mélancolie. Je crois qae je serai votre précurseur dans l'autre monde, si cela continue; je voudraiis bien pourtant, après vous y avoir annoncé, ne pas vous y voir arriver de long-temps. Nous avons élu, lundi dernier, M. l'archevéque de Toulouse à la place du duc de Yillars, et assurément nous ne perdons pas au change. Je crois cette acquisition, une des meilleures que nous puissions faire dans les circonstances présentes. Il ne sera reçu qu'après l'assemblée du clergé,. qui finira dans les derniers jours d'auguste.
Oui , le roi de Prusse m'a envoyé son écrit contre V Essai sur les préjugés. Je ne suis point étonné que ce prince n'ait pas goûté l'ouvrage ; je l'ai lu depuis cette réfutation , et il m'a paru bien long, bien monotone et trop amer. Il me semble que ce qu'il y a de bon dans ce livre, aurait pu et dû être noyé dans moms de pages; et je vois que vous en avez porté à peu près le même jugement. Nous avons eu des nouvelles de l'arrivée dePigal, et de la bonne réception que vous lui avez faite. Savez-vous que Jean-Jacques Eousseau m'a envoyé sa contribution | et que ce Jean-Jacques est actuellement à Paris ? Adieu , mon cher maître y je n'ai pas la force de vous en écrire davantage , mais je n'ai pas voulu tarder plus long-temps à répondre à vos questions. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur^
Parii , 9 jaUIet 1770.
AOL ON cher et illustre ami , j'ai reçu à la fois, par Maria, deux de vos lettres , et je me hâte de répondre aux articles essentiels ; car je ne vous écrirai pas une longue lettre, étant toujours im-* bécile , triste et presque entièrement privé de sommeil.
Je n'aime ni n'estime la personne de Jean-Jacques Rousseau qui , par parenthèse , est actuellement à Paris , j'ai fort k me plaindre de lui ; cependant je ne crois pas que ni vous ni vos amis deviez refuser son offrande. Si cette offrande était indispensable pour l'érection de la statue , je conçois qu'on pourrait se faire une peine de l'accepter ; mais qu'il souscrive ou non , la statne n'en sera pas moins érigée; ce n'est plus qu'un hommage qu'il vous rend et une espèce de réparation qu'il vous fait. Yotlà du moins comme je vois la chose , et ceux de vos amis à qui j'ai fait part de votre répugnance , me paraissent penser comme moi.
Quant à La Beaumelle, il n'en est pas de même; c'est un homme décrié et déshonoré , ainsi que Fréron et Palissot; il ne serait pas juste de mettre Jean-Jacques Rousseau dans la même
AVEC VOLTAIRE. soi
classe : cependant y si vous insbtes , je verrai àyec nos amis cornmansie parti qu'il faudra prendre. On ne pourrait lui rendre sa souscription que comme associé étranger , ce qui aurait son inconvénient, car alors comment y admettre le roi de Prusse? Rousseau ne manquerait pas de jeter les hauts cris. Je vous in* vite donc à souffrir son offrande. A l'égard de Frédéric , je lui écrirai à ce sujet, puisque vous le désirez, et certainement je ne négligerai rien pour l'engager à se joindre à nous.
Je sais , mon cher maître , qu'on vous a écrit de Paris , ponr tâcher d'empoisonner votre plaisir , que ce n'est point à l'antenr de la Henriade, de Zeure, etc. , que nous élevons ce monument, mais au destructeur de la religion. Ne croyez point cette calomnie ; et pour vous prouver, et è-toute la France , combien elle est atroce , il est facile de graver sur la statue le titre de vos principaux ouvrages. Soyez sûr que madame du Deffant, qui vous a écrit cette noirceur , est bien moins votre amie que nous , qu'elle lit et applaudit les feuilles de Fréron , et qu'elle en cite avec éloge les méchancetés qui vous regardent; c'est de quoi j'ai été témoin plus d'une fois. Ne la croyez donc pas dans les méchancetés qu'elle vous écrit. Palissot avait fait une comédie intitulée le Satirique j dans laquelle il se déchirait lui-même à belles dents pour pouvoir déchirer à son aise les philosophes. Comme il a su qu'on le soupçonnait d'être l'auteur de la pièce , il a écrit les lettres les plus fortes pour s'en disculper; la pièce a été refusée à la police, malgré la protection de votre ami M. de Richelieu, et pour lors Palissot s'en est déclaré l'auteur. Adieu , mon cher maître^ je n'ai pas la force d'en écrire davantage.
a3 juillet 1770.
vous voulez savoir , mon cher mattre , ce que je pense du Sjrs' thme de la nature ? Je pense comme vous qu'il y a des longueurs, des répétitions, etc., mais que c'est un terrible livre ; cependant je vous avoue que, sur l'existence de Dieu, l'auteur me parait trop ferme et trop dogmatique , et je ne vois en cette matière que le scepticisme de raisonnable. Quen sai^ons^nous y est, selon moi, la réponse à presque toutes les questions métaphysiques; et la réflexion qu'il y faut joindre, c'est que, puisque nous n'en savons rien , il ne nous importe pas sans doute d'en savoir davantage. Le roi de Prusse vous a-t^il envoyé une réfutation qu'il a faite de ce livre ? A propos de ce prince, j'ai écrit il y a quinze jours 9 et de la manière la plus pressante , et peut-être la plus ef**
ooa CORRESPONDANCE
ficace { demandei à Chabanou et au comte de Rocbefert â'iU sont coBteos de ma lettre.
Quant à Jean-vlacques Rousseau, je vous ai déjà répondu sur sa souscription ; ]e vous invite de nouveau à vous détacher de cette idée que vos amis désapprouvent, quoiqu'ils ne veuillent rien faire qui vous déplaise.
Non^ on ne jouera point cette infamie du Satirique, et je puis vous dire, sous le secret , que c'est à moi que la philosophie et les lettres ont cette obligation. J'ai fait parler & M. de Sartlne par qnelqu^nn qui a du pouvoir sur son esprit, et qui lui a padé de manière à le convaincre. Il était temps , car la pièce devait être annoncée le soir même, pour être jouée le lendemain.
On écrira ou l'on fera écrire au procureur-général Riquet, sojes tranquille. La personne k qui vous me priez de recommander cette affaire, m'a promis tout ce qui dépendra d'elle. Cette personne doit être chëre à la philosophie , par sa manière de penser; elle prêche hautement la tolérance et les vœux à vingt-cinq
Fréron est un maraud digne des protecteurs qu'il a ; mais il n'est pas digne de votre colère. Je crois les Anecdotes très-vraies ; mais cela ne fera ni bien ni mal k ses feuilles, qui d'ailleurs ▼ont en se décriant de jour en jour. Il y a plus de doute ans que je n'en ai lu une seule.
Adien , mon cher et illustre maître ; nous avons déjà plus qu'il ne nons faut pour la statue , mais nous recevons toujours les souscriptions, car bien d'honnêtes gens n'ont pas souscrit encore. Étes-vous sûr que M. le duc de Choiseul ait souscrit? je sais que c'est son dessein, mais je doute qu'il l'ait encore exécuté. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris y 4 AQgn*^ '77<>*
vB n'ai point encore de réponse, mon cher et illustre maître, à la lettre très-pressante que j'ai écrite au roi de Prusse , le 9 de juillet dernier ; il faut cependant qu'elle ait produit son effet , car voici ce que M. de Catt, son secrétaire, m'écrit du 22 : Le roi souscrira à ce que vous désirez; quand il vous fera sa réponscf je vous renverrai. Dès que j'aurai cette réponse , je ne perdrai pas un moment pour vous en instruire.
J'ai une autre nouvelle à vous apprendre, c'est que vraisemblablement j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser. Tous mes amis me conseillent le voyage d'Italie pour rétablir ma tête; j'y suis comme résolu, et ce voyage me fera, comme vous croyet bien, passer par Ferney , soit en allant , soit en revenant.
ti
9 La difficulté est d'avoir un compagnon de voyage ; oar dam l'état où je suis y je ne voudrais pas aller seul. Une autre difficalté s encore plus grande > c'est l'argent que je n'ai pas. Beaucoup d'amis m'en offirent, mais ]e ne serais pas en état de le rendre , et 11; je ne veux l'anmone de personne. J'ai pris le parti d'écrire, il j a huit jours , au roi de Prusse , qui m'avait déjà offert , il y a i' sept ans, quand j'étais chez lui, les secours nécessaires pour ce p voyage que je me proposais alors de faire. J'attend« sa réponse , ? ainsi que celle d'un ami à qui j'ai proposé de m'accompagner, f et pour lors je vous écrirai ma dernière résolution.
1; Jean-Jacques est un méchant fou et un plat charlatan ; mais
ce fou et ce charlatan a des partisans sélés. C'est , sans doute , r tant pis pour eux. Cependant je veux éviter, si je puis, et les
i noirceurs de Rousseau et le mal que ses partisans me pourraient
I faire. Ainsi je n'aurai ni de près , ni de loin , ni en bien , ni en
I mal , aucune relation avec ce Diogëne. Ne trouvez-vous pas bien
, étonnant que depuis un mois il aille tête levée dans Paris , avec
un décret de prise de corps ? Cela n'est peut-être jamais arrivé qu'à lui ; et cela seul prouve à quel point il est protégé.
Je vous ai déjà mandé mon sentiment sur le Système de mI ru^ture; non, en métaphysique, ne me parait guère plus sage que ouï; non liçuet, est la seule réponse raisonnable à presque tout. D'ailleurs, indépendamment de l'incerlitude de la matière^ je ne sais si on fait bien d'attaquer directement et ouvertement certains points auxquels il serait peut-être mieux de ne pas toucher. J'ai reçu l'écrit du roi de Prusse , et je lui ai fait part de mes réflexions 'Sur ces objets , grands ou petits; grands par l'idée que nous y attachons , petits par le peu d'utilité dont ils sont pour nous , comme le prouve leur obscurité même. L'essentiel serait de se bieb porter, soit en ce monde, soit en l'autre; mais hoc opus^ hic labor est. Adieu , mon cher ami ; je me fais d'avance un plaisir de l'espérance de vous embrasser encore.
Pferit, g angnste 1770.
Je ne perds pas un moment, mon cher et illustre ami, pour vous apprendre que je reçois à l'instant même la réponse du roi de Prusse ; non-seulement il souscrira et ne refusera rien, àitÂl\ pour cette statue, mais la grâce qu'il y met est mille fois pins flatteuse pour vous que sa souscription même ; la mam'ëre dont il parle de vous, quoique juste, mérite 9 j'ose le dire , toute votre reconnaissance ; je voudrais que cette lettre pût être gravée au bas de votre statue ; je voudrais vous envoyer copie de cette
ao4 CORRESPONDANCE
lettre, ainsi que de la mienne, bien entendu que ni l'une ni l'autre ne sortiront de vos mains ; mais le courrier presse en ce moment , et je ne yeux pas différer votre plaisir. Adieu , mon cher ami; j'espère toujours vous embrasser bientôt; j'espère aussi que le même prince qui souscrit si dignement et si noblement pour votre statue , me mettra en état de faire ce voyage d'Italie , si indispensable pour ma santé. Je vous embrasse de jtout mon cœur. Adieu , adieu ; il est bien juste que la philosophie et les lettres aient quelques consolations au milieu des persécutions qu'elles soufiGrent. VàU, vak, Tuus exanùno.
Paris, II Aognste 177a.
«I E ne pus , mon cher mattre , vous envoyer par le dernier courrier copie de ma lettre au roi de Prusse et de sa réponse. Je vous envoie l'une et l'autre par celui-ci. Personne au monde n'a copie de ces deux lettres que vous , trës-peu de personnes même connaissent la mienne ; mais je ferai lire celle du roi de Prusse à tout ce que je rencontrerai; Cependant je serais trës-fiché que cette lettre fût imprimée , le roi en serait peut-être méconteùt , et en vérité il se conduit trop dignement et trop noblement en cette occasion , pour lui donner sujet de se plaindre. J'espère donc , mon cher et illustre ami , que vous vous contenterez de faire part de cette lettre à ceux qui désireront de la voir, sans souffrir qu'elle sorte de vos mains. Je serais infiniment affligé si elle paraissait sans le consentement du roi, et vous m'aimez trop pour vouloir me faire tant de mal. J'espère aussi que vous ne manquerez pas d'écrire au roi de Prusse ; son procédé me parait digne de votre reconnaissance , de la mienne et de celte de tous les gens de lettres. Adieu ^ mon cher et ancien ami ; je regarde comme un des plus heureux événemens de ma vie le bonheur que j'ai eu de réussir dans cette négociation.
J'espëre vous embrasser avant la fin de septembre , et voua dire encore une fou, avant que de mourir, combien je vous aime 1 je vous admire et je vous révère.
Paris, 12 angniie 1770»
X 008 les honneurs, mon cher mattre, vous viennent à la fiois, et j'en suis ravi. Je lus hier à l'Académie Française la lettre du roi de Prusse, et elle arrêta d'une voix unanime que cette lettre serait insérée dans ses registres , comme un monument honorable pour vous et pour les lettres. Je donnerai à ce monument si flat«
AVEC VOLTAIRE. io5
tenr pour tous , et même pour nous tons, toute U publicité qui dépendra de moi , à l'impression près , que je tous prie surtout d'éyiter, parce que le roi de Prusse pourrait en être mécontent. Je me souviens que la csarine me fit des reproches dans le temps d'avoir laissé imprimer la lettre qu'elle m'avait adressée , et depuis ce temps j'ai fait vœu d'être extrêmement circonspect à cet égard.
A propos de la czarine, il faut, si vous désirez qu'elle soiiscrive , que Diderot lui en écrive ; car je ne saurais m'en charger, parce que vraisemblablement je ne serai pas à Paris dans un mois , et par conséquent hors de portée d'avoir sa réj^nse. Adieu, mon cher maître; je vous embrasse de tout mon coeur, et compte toujours vous embrasser bientôt en réalité. Je ne doute pas que vous n'ayes déjà écrit au roi de Prusse , et je crois que vous deves aussi ni petit mot de remerciment à l'Académie , que vous adresseres au secrétaire.
Paris , 4 décembre 1770.
Il y a dix jours, mon cher maître , que je suis ici ; j'y ai reçu trois de vos lettres , dont' deux m'ont été renvoyées d'Aix et de Montpellier. J'y répondrai par ordre et en peu.de mots, car il ne faut pas vous ennuyer de mon bavardage. Je ne doute point que Palissot ne soit à Genève po{ir y faire imprimer quelque satire contre la philosophie, et je lui dirai, comme les gens du peuple, fen retiens pari ^ tant ses satires me paraissent redoutables.
M. Dupaty était encore au secret quand j'ai repassé à Lyon ; j'appris hier, qu'il était sorti de Pierre-Encise , et exilé à Roane " en Forez. On n'en fera pas autant au réquisitorien que j'ai trouvé partout, à Lyon et à Montpellier, sans vouloir me rencontrer avec lui; j'aurais pu lui dire, dans chaque ville ou j'ai séjourné durant mon voyage :
Qaoi , Pyrrhat , je te rencontre encore 1
Troarerai-je partout an maraud que j^abhorre ?
On prétend que, dans son discours des Mercuriales, il a chanté la palinodie et fait réparation d'honneur aux gens de lettres ; mais personne n'est tenté de l'en remercier , non plus qu'un barbet qu'on a rossé et qui vient vous lécher les jambes.
Je ne chercherai point , mon cher ami , à me faire valoir auprès de vous , en vous laissant croire que j'ai écrit le premier au roi de Danemarck. Il est trës-vrai que ce prince m'a prévenu , sans même que je l'eusse fait solliciter par personne ; mais il ne
2o6 CORRESPONDANCE
Test pas moins que» durant son séjour k Paris, je lui ai parlé de trous, avec les sentiwens que vous m'avez depuis si long*temps inspirés. Il est encore plus vrai que je ne désespère pas d'obtenir pour cette statue d'autres souscriptions qui peut-être vous flat-» teront encore davantage; mais ce projet n'est pas mùr enccnre y et je vous en rendrai compte dans quelque» iQois , si , comme je l'espère, il vient à bien. En attendant , ne parlez de cela à personne.
J'ai prié un des amis intimes de l'arcbevéque de Toulouse et des miens , de lui écrire au sujet 49& plaintes que vous en faites. Je vous demande en grâce , mon cher maître , de ne point précipiter votre jugement, et d'attendre sa réponse, dont je vous ierai part. Je gagerais cent contre un qu'on vous en a imposé, ou qu'on vous a du moins fort exagéré ses torts- Je connais trop sa façon de penser pour n'être pas sAr qu'il n'a fait en cette occasion que ce qu'il n'a pu absolument se dispenser de faire , et il y a sûrement bien loin de là à être déclamateur , persécuteur et assassin.
Nous avons , dites-vous , pour notre église , l'empereur de la Chine , le roi de Prusse , la czarine , le pi de Danemarck , etc. Hélas I mon cher confrère , je vous répondrai par ces deux vers de votre charmante Èpître au roi de la Chine :
Lea biens sont loin de nons, et les roaox sont ici : C^est de Tesprit français la devise e'tcmelle.
Mon compagnon de iK>yage, qui regarde le temps oii il a été
chez TOUS comme un des plus heureux de sa vie, vous embrasse
et vous aime de tout son cœur. Ma santé est passable; j'espëre
^ue l'exercice et le régime achëferont de la rétablir. Valeet me
Il y a apparence que M. Gaillard sera notre confrère. Yotre recommandation n'est pas le moindre de ses titres.
Paris, 13 décembre 1770.
«I E VOUS ai déjà averti , il y a quelques jours , mon cher et il<» lustre mattre, que le président Debrosses est sur les rangs pour l'Académie , et qu'il a des partisans. J'ai été depuis aux informations , et j'ai su que le nombre de ces partisans est en eflet considérable, et que nous somjnes menacés de cette plate acquisition, si nous ne Cuisons pas l'impossible pour la parer. Or, vous saurez que le grand promoteur de ce plat président , est le doucereux Foncemagne y qui peut-être craindrait de vous désobliger, s'il savait que vous serez oflfensé d'un pareil choix. Je voudrais
AVEC VOLTAIRE. zùj
donc que roiu en écrivissiez, sans dire de quelle purt l'avis vous vient y à M. d'Argental, intime ami de Fonoemagoe , et que M. d'Argental parlât à Foncemagne de votre part. Vons aortes soin de mettre dans votre lettre quelque chose d'bonnèie posr Foncemagne , qui en serait flatte , qui vraisemUablement aurait égard à ce que vous lui feriez dire , et qui ignore aussi vraîseai^ blablement que vous avez à vous plaindre du président Debrosses. U serait bon aussi que vons en écrivissiez fortement à l'abbé de Voisenon, qui , sans cela , pourrait être favorable an président , étant gagné , à, ce que je crois , par Farchevéqne de ^youy qui assure que nous ne pouvons faire un meilleur cboix à la place du pjrésîdent Hénault.
Il parait jusqu'à présent que la place de Moncrif sera ponr Gaillard ; ce cboix n'est pas délicieux, mab passable ; encore ne faut-il pas trop dire l'intérêt que vous y prenez, car ce nxotif pourrait lui faire perdre des voix qu'il aurait eues. Pour La Harpe, je vois clairement qu'il n'y faut pas penser en ce asoment, et que nous ne réussirions pas , si ce n'est peut-être à lui casser le con. Je ne vois que deux moyens pour nous sauver d'un mauvais cboix, c'est de prendre l'abbé Delille, ou d'engager quelqu'un de la cour à se présenter. Je ne désespère pas que noua ne- réussissions à l'un ou à l'autre. Adieu, mon cher et illustre maître; écrivez à M. d'Argental et à l'abbé de Voisenon , et surtout ne <iitcs pas que l'avis vous vienne de moi. Je vons embrasse de tout mon cœur, et serai j.usqu'à la fin tuus ex ahmo.
Paria, ar iléc«iiibr« tt^o.
«l 'ÉTAIS bien sûr , mon cber maître , que l'arcbevéque de Taa>louse n'était pas à beaucoup près aussi coupable qu'on l'avait £sit. Voici ce qu'il écrit à une personne de ses amis et des miens. Son mandement n'a que quatre petites pages : il ne parle qne àe l'ouvrage et pas du tout de l'auteur. L'abbé Audra aiindt pu se l'épargaer ; il avait d'abord donné de lui-même sa dénûssion, et l'avait envoyée à l'arcbevéque qui Favait acceptée; alors tout était fini , il n'y aurait eu m mandement, ni rien de semblable. Il a retiré cette démission; l'arcbevéque lui arenda sa parole comme il l'avait reçue, sans même s'être pressé d'en faire usage '; car s'il se fût pressé , l'abbé aurait pu avoir un sue* cesseur avant ses regrets. Cependant tout le monde était après l'archevêque ; le parlement voulait brûler le livre. Si l'auteur n'eikt pas été professeur , l'archevêque se serait tu malgré les clameurs. L'abbé a voulu resterprofesseur , il a presque accusé un des grands vicaires d'avoir approuvé le livre ; alors l'archevêque a été forcé
3o8 CORRESPONDANCE
de le condamner. L'abbé n*a pas mal pris le mai)dement , et a para même fort content de n'j être ni nommé ni désigné. Quand Tarchevéque a été de retour à Toulouse , il a vu Tabbé et lui a dit qu'il était impossible que l'auteur d'un livre condamné comme irréligieux , put être professeur d'histoire et de religion ; qu'il lui conseillait de quitter , et qu'il tâcherait de lui procurer quelque dédommagement. L'abbé a refusé de quitter; il a répondu qu'il en appellerait au parlement si on l'y forçait. L'archeyéque lui dit qu'il ne s'y opposait pas , et qu'il s'en tiendrait là si le parlement le renvoyait dans sa chaire ; mais que l'abbé prh garde de s'exposer devant le parlement. Il y avait entre cette conversation et le mandement , deux grands mois. Huit jours et pins se sont écoulés ; au bout de ces huit jours, il lui a pris une fièvre maligne dont il est mort. Il se peut faire que le chagrin en soit la cause ; mais vous voyez que l'archevêque a fait tout ce qui était en lui pour l'adoucir et le lui épargner en partie ; il lui a même épargné dans le fait , k ce qu'il assure , d'autres désagrémens qu'on avait voulu lui donner. L'abbé a forcé l'archevêque à donner son mandement , en manquant à sa parole , en retirant sa démission , en voulant compromettre un des /grandsvicaires. L'archevêque , avant ce temps-là, avait résisté pour lui pendant un an aux clameurs dû parlement , des évéques , de l'assemblée du clergé ; à la fin on lui a forcé la main.
Vous voyez par ce détail , mon cher maître , que l'archevêque de Toulouse n'a fait , à l'égard de l'abbé , que ce qu'il n'a pu se dispenser de faire. Vous pouvez bien être sûr qu'il ne persécutera jamais personne ; mais il est dans une place et dans une position ou il n'est pas toujours le maître de s'abandonner tout-à-fait k son caractère et à ses principes également tolérans. Je l'avais vu moi-même avant qu'il partît pour Toulouse , et je puis bien vous assurer qu'il n'était rien moins que malintentionné pour l'abbé Audra. Ne vous laissez donc pas prévenir contre lui , et soyez sdr, encore une fois , que jamais la raison n'aura à s'en plaindre. Nous avons en lui un très-bon confrère , qui sera certainement utile aux lettres et à la philosophie , pourvu que la philosophie ne lui lie pas les mains par un excès de licence , ou que le cri général ne l'oblige d'agir contre son gré.
' Mais un confrère qu'il faut bien nous garder d'acquérir , c'est ce plat et ridicule président Debrosses , dont vous avez tant à vous plaindre. Vous feriez bien , je crois , d'écrire à ceux de nos confrères qui connaissent les égards qu'on vous doit , combien vous seriez offensé d'un pareil choix.
Foncemagne et l'archevêque de Lyon sont ses partisans zélés. Foncemagne n'a jamais eu à se plaindre de vous ; au contraire.
Pourquoi ne lui ëcriries-TOus pas directement ? cette lettre pourrait le déterminer. Je ne tous dirai point d'écrire à l'archevêque de Ljon qui est un janséniste hypocrite ; mais il pourrait gagner le duc de Nivemois , et tous feriez hien d'écrire à ce dernier qui , sûrement , ne Toudra pas vous déplaire. Quant à nos amis qui sont au nombre de huit à dix , je tous en réponds. N'oubliez pas surtout d'écrire fortement à l'abbé de Yoisenon , à qui d'ailleurs je parlerai ainsi que Duclos , et à M. d'Argental qui parlera à Foncemagne de son côté. M. Marin nous conviendrait certainement mieux que le président Debrosses , et à tous égards : mais je doute fort que nouspuissions réussir, et il ne faut pas le com« promettre. Parmi les dix ou douze concurrens qui se présentent et dont j'ai perdu le compte , il en est surtout deux qu'il nous importe d'écarter , et même de dégoûter pour toujours. Comme il y en a au moins un des deux qui pourra avoir beaucoup de Toix , il faut nécessairement nous réunir pour quelque autre ; et d'après les informations que j'ai prises, il ne serait pas possible, k ce que je vois , de nous réunir pour M. Marin. Je le verrai ce matin , et je lui parlerai sur ce sujet avec amitié et confiance.
Adieu , mon cher maître ; priez Dieu ne quid respublica </eirbnenticapiatj et ne négligez pas au moins d'écrire sur cet objet à tous les académiciens que vous en croirez dignes ; car il s'en faut de beaucoup qu'ils le soient tous. F'ale et me ama.
Le roi de Prusse vient d'envoyer deux cents louis pour la statue, je l'apprends dans ce moment.
Parîf , 7 octobre 1771.
J. L n'est que trop Trai , mon cher mallre , qu'il y a un arrêt du conseil qui supprime le discours de La Harpe. Cet arrêt a été sollicité par l'archevêque de Paris et par l'archevêque de Reims. Ils Toulaient d'abord faire condamner l'ouvrage par la Sorbonne ; mais le syndic Ribalier s'y est opposé ; il se souTient de l'affaire de Marmontel. L'Académie a fait ce qu'elle a pu pour empêcher cette suppression , on du moins qu'elle ne se flt par un arrêt du conseil ; mais tout ce qu'elle a pu obtenir, encore avec beaucoup de peine, a été que l'arrêt ne serait ni trié ni affiché ; mais il est imprimé, et il a été donné k l'imprimerie royale k ceux qui l'ont demandé. Vous noterez que , de tous nos confrères de Versailles , M. le prince Louis est le seul qui ait servi l'Académie dans cette occasion ; les autres , ou n'ont rien dit , ou peut-être ont tâché de nuire. Voilà oti nous en sommes. Cet arrêt nous enjoint de faire approuver désormais , comme autrefois , les discours des prix par deux docteurs de Sorbonne. Il y a quatre ans que nons 5. 14
SBI
avions cessé d'exiger cette approbation , par des raisons trës*rai' sonnables : i*. parce que lorsqu'on annonça , dans une assemblée publique, que Téloge de Cbarles V devait être ainsi approuvé, le public nous rit au nez , et nous le méritions bien ; 2®. parce qu'il y a des éloges , comme celui de Moiiëre , qui auraient rendu ridicule l'approbation de deux théologiens ; 3^. parce qu'il y en a comme ceux de Sully , de Colbert , oii il faut parler d'autre chose que de théologie , et oii l'approbation de deux docteurs de Sorbonne ne mettrait point l'Académie à couvert des tracasseries ; 4^- enfin , parce que ces docteur.s abusaient scandaleusement du droit d'effacer ce qu'il leur plaisait, témoin l'éloge de Charles V , dans lequel ils avaient effacé tout ce qui était contraire aux prétentions ultramontaines , à l'inquisition , etc. Il faudra pourtant désormais se soumettre à ce joug ; à la bonne heure. Je gémis et je me tais. Si on vous envoie l'arrêt du conseil , vous verrez aisément que ceux qui l'ont rédigé n'avaient pas pris la peine de lire le discours de La Harpe. Je sais que plus d'un évéque désapprouvent fort cette condamnation ; mais ils risqueraient trop à s'expliquer. Nous sommes bien heureux , en cette circoustance , que le feu parlement n^existe plus : car il n'aurait pas manqué de faire dans cette occasion quelque nouvelle sottise. Adieu , mon cher ami ; j'ai le cœur navré de douleur.
Paris, 18 novembre i77i<
tJ E ne sais , mon cher maître , par quelle fatalité je n'ai reçu que depuis deux jours votre lettre du 19 d'octobre , et le paquet qui y est joint. J'ai lu l^beau discours d'Ariiie du A»urg, qUi ne corrigera point les fanatiques , mais qui du moins tendra le fàtia- 'tisme odieux ; lès Pourquoi^ auxquels on ne répondra point , parce qu'il n'y a point de bonne réponse à y. faire que de réformer les Welches qui resteront Welchcs encore long-tems; et la Méprise d'Arras , qui me paraît bien modestement appelée méprise , et qui n'empêchera point que les successeurs de ces assassins , âu^si fanatiques , plus ignorans et plus vils , ne fassent souvent des mé^ prises pareilles , sans compter tout ce qui nous attend d'ailleurs. Quand je vois tout ce qui se passe dans ce bas monde, je voùdmis aller tirer le Père éternel par la barbe et lui dire , comnie dans line vieille farce de la passion :
Pire ëcemel, vous avez tort, Fa devries avoir vergogne ^ Votre fiU bien-aime' est mort , Et voua dormes comme un ivrogne.
AVEC VOLTAIRE. an
ie snis navre et découragé. Je finirai , et je crois bientôt, par ne pins prendre aucun intérêt à toutes les sottises qui se disent , et à toutes les atrocités qui s'exercent de Pétersbourg à Lisbonne , et par trouver que tout ira bien quand j'aurai bien digéré et bien dormi. Je vous en soubaite autant , mon cber ami. Je fais du genre bumain deux parts , l'opprimante et l'opprimée ; je bais l'une et je méprise l'autre. Que ne suis-je au coin de votre feu , pour épancber mon cœur dans le v6tre ! je suis bien^sùr que nous serions d'accord sur tous les points.
Il y a ici un abbé du Vemet , bon diable j sélé pour la bonne cause , et votre admirateur enthousiaste depuis long-tems , qui se propose d'élever à votre gloire , non pas une statue comme Pigal, mais un monument littéraire , et qui vous a écrit pour cet objet. Il dit que vous l'invitez d'aller k Femey. Je vous demande vos bontés pour lui , et j'espëre que vous l'en trouverez digne.
Cest samedi prochain à3 , que nous donnerons un successeur k ce prince dont le nom a si stérilement chargé notre liste. Je ne vous réponds pas que nous ayons un bon poète ; nous en attirions un et même deux si j'en étais cru ; mais je tâcherai du moins que nous ayons un homme de lettres honnête , et qui prenne intérêt à la cause commune. Cest à peu près tout ce que nous pouvons faire dans les circonstances présentes , et vous penseriez de même si vous voyiez de près l'état des choses. Adieu , mon cher et illustre maître , je vous embrasse tendrement.
Paris, 6 mars 177a.
1 L y a on siècle • mon cher maigre , que je ne vous ai rien dit. Je vous sais fort occupé , et je respecte votre temps, k condition que vous vous souviendrez toujours que vous avez en moi l'admirateur le plus constant et l'ami le plus dévoué.
Vous ignorez peut-être qu'un polisson, nommé Clément , va de porte en porte lisant une mauvaise satire contre vous. Je ne l'ai point lue , quoiqu'on assure qu'elle est imprimée. On dit , et je le crois de reste , qu'elle ne vaut la peine ni d'être imprimée ni d'être lue. On ajoute que la plupart de vos amis y sont maltraités s mais on ajoute encore, et on assure même que le grand preneur de la pièce , le grand protecteur de l'auteur, e«t.M. Tabbé de Mably qui mène M. Clément sur le poing de porte en porte , et qui le présente à toutes ses connaissances. Ce M. l'abbé de Mably est frère de l'abbé de Condillac , dont il n'a sârement pas pris les conseils en cette occasion. La haine que ce protecteur de Clément* aflEkhe contre les philosophes est d'autant plus étrange , qu'i
an CORRESPONDANCE
sûrement personûe n'a plus affiche que lui , et dans ses discours et dans ses ouvrages , les maximes anti-religieuses et anti-despotiques qu'on reproche à tort ou à droit à la plupart de ceux que Clément attaque dans sa rapsodie. Voilà , mon cher confrère , ce qu'il est bon que vous sachiez , car enfin il est bon de ne pas ignorer à qui l'on a affaire.
Je n'ajouterai rien k ce détail , sinon que la littérature est dans un état pire que jamais ; que je deviens presque imbécile de dé— couragement et de tristesse ; mais que cet imbécile vous aimera et vous admirera toujours.
Adieu y mon cher ami , je vous embrasse et vous recommande les polissons et leurs protecteurs.
Paris , 96 déoembre 1779. |
v^ur, oui , assurément y mon cher et illustre ami , je ferai lire à tout le monde , sans néanmoins en laisser prendre des copies , la charmante lettre que le roi de Prusse vous a écrite. Cette lettre fait honneur y d'abord au prince qui sait écrire ainsi, ensuite à vous qui n'en avez pas trop besoin , et enfin aux lettres et à la philosophie , qui ont besoin de cette consolation , dans l'état d'oppression oii elles gémissent. Vous ne sauries croire, à quelle fureur l'inquisition est portée. Les commis à la douane des pensées , se disant censeurs rqjraux , retranchent des livres qu'on a la bonté de leur soumettre, les mots de superstition, de tj-rannie , de tolérance , de persécution , et même de Saint-Barthe^ lemjr , car soyez sûr qu'on voudrait en faire une de nous tous.
Voilà les cuistres de l'Université qui viennent de sonner un nouveau tocsin. Dirigés par le recteur Cogé pecus qui est à leur tête , ils viennent de proposer pour le sujet d'éloquence latine qu'ils proposent tous les ans pour prix à tous les autres cuistres du rojaume : Non magis Deo quàm regWus infensa est ista quœ vocatur hodih philosophia* Admirei néanmoins avec quelle bêtise cette belle question est énoncée ; car ce beau latin traduit littéralement , veut dire que ta philosophie n'est pas plus ennemie de Dieu que des rois ; ce qui signifie , en bon français , qu'elle n*est ennemie ni des uns ni des autres. Voyez avec quel jugement ces marauds savent rendre ce qu'ils veulent dire. Il me semble que ce serait bien le cas de répondre à leur belle question , non en latin , mais en bel et bon français , pour être lu par tout le monde. Il fendrait que l'auteur fit semblant d'entendre l'assertion de ces cuistres dans le sens trës-*vrai et trës-naturel qu'elle présente , mais qu'ils n'avaient pas intention d'y donner.
Que de bonnes choses à dire pour prouver que la philosophie
AVEC VOLTAIRE. 2i3
n'est ennemie ni de Dieu ni des rois ! et quels coups de foudre on peut lancer à cette occasion sur ses ennemis , en rappelant les Damiens, les Ravaillac j les Alexandre VI , et tous les monstres qui leur ont rassemblé ! ce serait à vous, mon cher maître, plus qu'à personne , à rendre ce service aux frères persécutes.
Vous ignorez vraisemblablement tous les libelles dont on infecte la littérature, contre vous et vos amis. Vous ignorez encore plus que ces libelles, et^surtout le sieur Qément, un de leurs principaux auteurs , sont prônés el protégés par tous les tartufes de Versailles, entre autres par un abbé de Radonvilliers notre digne confrère, qui ressemble à Tartufe, comme son espion de valet , Batteux ressemble à Laurent. Vous ignorez que Co^épecus a présenté à l'archevêque de Paris , à l'archevêque de Reims , et â tutti quanti , comme un défenseur précieux à la religion , un petit gueux nommé Sabatier , venu de Castres avec des sabots , que j'ai chassé de chez moi, comme un laquais , parce qu'il imprimait des impertinences contre ce que nous avQus de plus estimable dans la littérature.
Ce petit maraud , en arrivant à Pari$ , est entré , en qualité de décrotteur bel-esprit , chez un comte de Lautrec qui avait des procès , écrivait lui-même ses mémoires , et les donnait à Sabatier a mettre en français. Le comte de Lautrec s'aperçut que sa partie adverse était instruite de ses moyens avant que ses mémoires parussent. Il alla chez son avocat et son procureur qu'il traita de fripons. L'avocat et le procureur se défendirent avec l'air et la force de l'innocence , et firent si bien qu'ils découvrirent une lettre de Sabatier aux gens d'affaires de la partie adverse. Le comte de Lautrec, instruit , fit venir Sabatier, lui montra sa lettre , lui donna cent coups de bâton , le chassa de chez lui , en lui enjoignant néanmoins de venir le lendemain , sous peine de nouveaux coups de bâton, le remercier en présence de son avocat et de son procureur , qui , par sa friponnerie , avaient été expo^ ses à un soupçon qu'ils ne méritaient pas ; et cela fut fait. Voilà , mon cher ami , les canailles qu'on protège ; ce n'est pas de ces canailles qui ne méritent que le mépris , c'est de leurs protecteurs qu'il faudrait faire justice.
Il faut que je vous dise encore un trait de Cogé pecus. Il y a déjà quelque temps qu'il alla trouver Larcher, ayant à la main un livre oii vous les avec attaqués et bafoués tous deux , et excitant Larcher à se joindre à lui pour demander vengeance. Larcher qui vous a contredit sur je ne sais quelle sottise d'Hérodote, mais qui au fond est un galant homme, tolérant , modéré , modeste , et vrai philosophe dans ses sentimens et dans sa conduite , du moins si j'en crois des amis communs qui le connaissent et;resli-
2i4 CORRESPONDANCE
ment , Larcher donc le pria de lire Tariicle qui les regardait , le trouva fort plaisant , écrit avec beaucoup de grâces et de sel , et lui dit qu'il se garderait bien de s'en plaindre.
Paris, g janyier 1773.
Je me hâte, mon cher maître, de vous tirer d'inquiétude au sujet du plaisant non magis. N'ayez pas peur que ces cuistres y changent rien ; ils prétendent même qu'il est beaucoup plus latin de direno/i magis Deo quant regibus, etc. , que non minus regibus quàm Deo , etc. s c'est«-<lire apparemment, selon cette canaille , que rien n'est plus latin que de dire tout le contraire de ce qu'on veut dire. lû ont mieux fait ; ils ont signé euxmêmes leur ineptie , en marquant bêtement la crainte qu'ils t valent qu'on ne les entendit à rebours. Co^é pecus a écrit luilêœe de sa main au-dessous de la proposition latine , dans le programme imprimé, cette traduction : La prétendue philosophie de nos jours n'est pas moins ennemie du trône que de V autel , et )'ai sous les yeux un de ces programmes. Voilà unecascade de sottises qui donnera beau jeu aux rieurs , et que je recommande à votre bonne humeur et à vos nuits blanches à force de rire. Tâches pourtant , tout en riant , de dormir un peu.
J'ignore le nom du procureur et de l'avocat témoins des coups de bâton donnés au charmant Savatier : mais le fait est certain ; et Marin , de qui je l'ai appris , peut vous l'attester.
Au reste , la rapsodie de ce polisson n'est pas son ouvrage ; il n'est là que comme le bouc émissaire pour recevoir toutes les nasardes qu'on voudra lui donner. Cette infamie est l'ouvrage d'une société y et dans le sens le plus exact; car je suis bien informé que les jésuites y ont la plus grande part.
A propos de ces marauds^là , qui , par parenthèse , vont être détruits malgré la belle défense que fait Ganganelli pour les conserver , vous ai-«je dit ce que le roi de Prusse me mande dans une lettre de 8 décembre? J'ai reçu un ambassadeur du général des ignatiens , qui me presse pour me déclarer oui^ertement le protecteur de cet ordre. Je lui ai répondu que, lorsque Louis XV avait jugé à propos de supprimer le régiment de Fitz^James , je n avais pas cru devoir intercéder pour ce corps , et que le pape était bien le maître de faire chez lui telle réforme quil jugeait à propos , sans que les hérétiques s'en mêlassent. J'ai donné copie de cet endroit de la lettre aux ministres de Naples et d'Espagne , qui partagent notre tendresse pour les jésuites, et qui ont envoyé cet extrait à leurs cours respectives, comme
AVEC voltaire; 2i5
dit la Gazette de Hollande, J'espère que le roi d'Espagne en augmentera l'amour pour la société , et que cette petite circonstance servira , comme dit Tacite , à impeUere mentes.
Je n'ai point vu cette vilenie du Puy-en-Velay , dont vous me parlez ; mais ce qui vous étonnera , c'est que dans le Mandement que l'archevêque de Paris vient de donner au sujet de l'incendie de l'Hôtel^Dieu , il n'y a pas un mot contre les philo* «ophes. Le prélat dit- seulement que ce sont nos crimes qui sont cause de ce malheur. Il n'en ordonne pas moins des prières pour remercier Dieu de ce qu'il n'y a eu que trois ou quatre cents de ces malheureux qui aient été brûlés. Je m'imagine que Dieu répondra quU rCy a pas de quoi. Mais ce qui^vaut mieux que le Mandement , c'est qu'on va éublir dans le diocèse une fête qui se célébrera tons les ans y sous le titre du Triomphe de la Foi, et dans laquelle il y aura un sermon de fondation contre les philosophes , oii on leur promet bien de les dépeindre chacun en particulier , de manière qu'il n'y aura que leur nom à ajouter au bas du portrait. Je disais l'autre jour à l'Académie Français^ , en présence de Tartufe et de Laurent : Je suis bien étonné que monsieur Varchevéque fCaitpas dit , dans son Mandement , que c'étaient les philosophes qui avaient mis le feu à V Hôtels-Dieu ; pendant qu*on est en train de bien dire, qiCest'<e que cela coûte ? d'autant plus , ajoutaisxje, que ces éloquentes sorties sont devenues style de notaire : et les philosophes riaient ; et Tartufe et Laurent ne disaient mot.
Le roi de Prusse ne veut plus de correspondance littéraire, c'est du moins ce qu'il m'a mandé ; il est trop dégoûté de nos rapsodies , et il a raison. Je lui avais proposé M. Suard , avant que La Harpe y eût songé, ou que vous y eussiez songé pour lui. ]S'êtes-vous pas enchanté de VÈloge de Racine,
J'ai lu les Lois de Minos; le sujet est beau, mjûs je crains pour le cinquième acte, et je trouve de la langueur dans le second et une partie du troisième ; je crains d'ailleurs que les amateurs de l'ancien parlement, qui ne valait pourtant guère mieux que le moderne , ne trouvent dans cette pièce , dès le premier acte , et même dès le premier vers , des choses qui leur déplairont; et que l'auteur, en se mettant à la merci diessots, ne les ait pas assez ménagés. Voilà mon avis qui , peut-être , n'a pas le sens commun , mais que je donne bien pour ce qu'il est. Adieu , moa cher maître ; le ciel vous tienne eu joie ! Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur ; tous nos amis en font autant.
ai6 CORRESPONDANCE
Pari«y 13 )anvi«r 1773.
JliNCORE une lettre , me dires-voua, mon cher maître ! oui vraî~ ment , et c'est pour vous divertir d'une idée qui m'a passé par la tête. Je me suis avisé , après en avoir conféré avec quelquesuns de nos frères de l'Académie , de proposer & l'assemblée de samedi dernier, 1 1 du mois, d'envoyer à monsieur l'archevêque de Paris 1 200 liv. au nom de la compagnie , pour les pauvres de l'Hôtel-Dieu. J.'&i dît que je ne proposais pas une plus grande somme , parce qu'il fallait de toute nécessité qu'elle fût répartie également entre les quarante , et que plusieurs de nous n'étaient pas assez riches pour donner plus de trente livres. La proposition , comme vous croyez bien , a été unanimement acceptée : cependant Laurent Batteux aurait été récalcitrant, s'il* l'avait osé ; mais il a dit que, pour faire cette aumône, il se retran^' cherait de son nécessaire. Vous noterez qu'il n'a que huit à neuf mille livres de rente, tout au moins. Les dévofs de l'Académie auraient bien voulu que cette idée ne fût pas venue' i un philosophe encyclopédiste et damné comme moi ; maïs enfin il faudra qu'ils l'avouent, et fai fait dire à monsieur l'archevêque, ea lui envoyant , le lendemain dimanche , les douce cents livres , que c'était moi qui en avais fait la proposition. Il s'habillait, dans ce moment , pour aller à Saint-Roch dire la messe de cette belle fête instituée contre les philosophes; et j'avais recommandé à mon commissionnaire, qui est intelligent, d'aller trouver monsieur l'archevêque dans la sacristie de Saint-Roch, s'il n'était pas chez lui, et de lui donner, dans cette sacristie même , l'argent des philosophes pour les pauvres , dans le temps oii il s'habillait pour les exorciser.
Vous voyez par ce détail , mon cher mattre , que votre contingent est de trente livres ; vous me les ferez remettre quand voas voudrez ; j'ai écrit à tous les absens. Pompignan se fbra peut^ être prier ; mais laissez-moi faire , il paiera , ou il verra beau jeu. Le roi et l'archevêque seront très-exactement instruits de tous ceux qui ne paieront pas. J'^en fais mon affaire. Peut-être ne feriez>vous pas mal , mais je laisse ceci à votre prudence » d'envoyer dix ou quinze louis , plus ou moins , à monsieur l'archevêque , indépendamment des trente livres qu'il faut me remettre. En ce cas, chargez-moi de les envoyer, je vous réponds que votre commission sera bien faite , et que les pierres même le sauront.
On vient de jouer un plaisant tour k Cogé pecus et aux cuistres ses consorts , A9Ln%VAvanl^coureur. On a traduit littéralement s«
belle proposition latine La philosophie n'esi pas plus
ennemie de Dieu que des rois, et on ajoute qae ce sujet Uti-même est trhs^philosophique» Je sais qu'on se prépare à se moquer de lui dans d'autres journaux , sans compter peut-être ce qui lui viendra d'ailleurs.
Le comte d'Hessenstein , pénétré de reconnaissance pour tous , a écrit à madame Geoffrin pour la prier de faire insérer, dans le Mercure et dans le Journal encyclopédique , l'un et l'autre fort lus dans le Nord , l'extrait de la lettre que vous m'aves écrite à son sujet. J'ai répondu que je n^en ferais rien sans votre aveu : ainsi réponse à ce sujet , si vcius le voulez bien. Pour que TOUS n'achetiez pas chat en poche , voici ce que vous m'avez mandé , et que je ferais imprimer , si vous le trouvez bon.
« Je me trouve d'accord avec madame de *** ( madame » Geoffrin ) dans son attachement pour le roi de Pologne , et
» dans son estime pour M. le comte d'Hessenstein J'admire
» Gustave III , et j'aime surtout passionnément sa renonciation » solennelle au pouvoir arbitraire : je n'estime pas moins la » conduite noble et les sentimens de M. le comte d'Hessenstein. » Le roi de Suède lui a rendu justice ; la bonne compagnie de w Paris et les Welches mêmes la lui rendront : pour moi , je M commence par la lui rendre très-hardiment. »
Adien , mon cher maître ; je vous embrasse de tout mon cœur. Je travaille à la continuation de l'Histoire de l'Académie Française. Il y est souvent question de vous, et vous pouvez TOUS en rapporter à moi. Vale, Mes respects à madame Denis ; j'espère que sa santé sera meilleure.
ParUy 18 janvier 1773.
J 'ai entendu parler , mon cher mattre , de cet avocat Belleguier ; on m'a dit que c'est un jeune homme qui promet beaucoup; il a même écrit je ne sais quoi dans l'affaire des Calas , qni a fait plus de bien , dit-on, à la cause de cette malheureuse famille , que toutes les bavardes déclamations des avocats Lojsean et Beaumont , que Dieu fasse taire.
Encore une fois, n'ayez pas peur que l'Université se rétracte. Je ne doute point que nous ne voyons (on voyions) incessamment, dans les feuilles d'Aliboron, une belle diatribe pour prouver qu'on ne pouvait pas dire en meilleur latin , que la philosophie n'est pas moins ennemie du trône que de l'autel. Vous aurez vu , sans doute , le numéro 3 de la Gazeite littéraire des Deux^Ponts de cette année , oh l'on traduit en bon français le beau latin de cette canaille , et oii l'on félicite un corps aussi
2i8 GO&RËSPONOANCE
sage et aussi respectable que l'Université de rendre un si éclatant hommage à la philosophie , tandis que des pédans , des hypocrites et des imbéciles déclament contre elle. Cet article a été lu samedi en pleine Académie, en présence de Tartufe et de I«aurent, qui n'ont dit mot, tandis que tout le reste applaudissiiit ; et j'ai conclu, après la lecture, que ce n'était pas le tout d*^otre fanatique , qu'il fallait tâcher encore de n'être pas ridicule. Quoi qu'il en soit , j'attends avec impatience le plaidoyer de l'avocat Belleguier. Il me parait qu'il a beau jeu pour prouver sa ^hëse. Pour nM>i f si j'avais l'honneur d'être sur les bancs , voici comme je plaiderais , en deux petits syllogismes, la cause de la philosophie, i*^. Les deux plus grands ennemis de la Divinité sont la superstition et le fanatisme ; or les philosophes sont les plus grands ennemis du fanatisme et de la superstition; donc, etc.
2°. Les plus grands ennemis des rois sont ceux qui les assassinent , et poi ceux qui les déposent ou les veulent déposer ; or , est-ilque Ravaillac , Grégoire VU et consorts , assassins et dépo^ seurs on d^wsiteun de Toisj n'étaient brin philosophes, e/^ô, etc. Voilà les marrons que Bertrand voit sous la cendre , et qui lui paraissent très-bons à croquer; mais il a la pâte trop lourde pour les tirer délicatement. Vous voyez bien qu'il est nécessaire que Raton vienne au secours de Bertrand ; mais je puis bien vous répondre que Bertrand ne mangera pas les marrons tout seul , et qn'il en laûsera même la meilleure part à Raton , pour sa peine de les avoir si bien tirés.
Vous voyez que ce pauvre Bertrand n'est pas heureux.. Il avait ilemandé à la belle Catau de rendre la liberté à cinq ou six pauvres étourdis de Welches ; il l'en avait conjurée au nom de la philosophie ; il avait fait, au nom de cette malheureuse philosophie , le pins éloquent plaidoyer que de mémoire de singe on ait jamais fait; et Catau fait semblant de ne pas l'entendre ; elle e^quiye.Ia requête; elle répond que ces pauvres Welches, dont on demandait la liberté , ne sont pas si malheureux qu'on l'a cru. Ne dites pourtant mot , d'ici à six semaines , delà réponse de Catau ; car Bertrand ne s'en est pas vanté, il ne l'a montrée à personne. Il a récrit une seconde lettre , le plus éloquent ■ouvrage qui soit jamais sorti de la tête de Bertrand ; il attend impatiemment l'effet de ce nouveau plaidoyer , et ne désespère pas même du succès. Raton devrait bien se joindre à Bertrand , et représenter à la belle Catau combien il serait digne d'elle de donner cette consolation à la philosophie persécutée : ce serait un beau poatscriptum à ajouter au plaidoyer de l'avocat .Belleguier.
AVEC VOLTAIRE. 2i<)
Il est inconcevable que tous n'ayez pas reçu V Éloge de Racine; il y a plus de quinse jours que l'auteur vous l'a envoyé par Marin. Samedi dernier , sur mes représentations , il en a fait partir un nouveau par la même voie ; j'espère que vous l'aurez enfin, et vous le trouverez tel qu'on vous l'a dit , très-beau. Le chevalier de Giâ tel ux n'a jamais entendu parler de ce curé de Fresnes ; mais il ira aux informations, et promptement , et vous en rendra compte lui-même , et sera charmé d'avoir ce prétexte pour vous écrire.
Savez-vous que l'archevêque de Paris n'a pas osé aller ofKcier à cette belle fête du Triomphe de la Foi? Il s'habillait , dit-on , pour y aller ; je ne sais qui est venu lui dire qu'il faisait une sottise , et il a envoyé dire qu'il ne viendrait pas , au curé de Saint-Hoch y qui en tombera malade. C'est un petit abbé de Malide, évéque d'Avranches, qui a eu la platitude de le remplacer. Il a bien prouvé , ce jour-là , qu'il était tout évêque d'Avranches.
Adieu , mon cher ami ,'mes complimens très-tendres à l'avocat
Belleguier , et mes sincères embra^^mens à Raton. Tuus ex
animo,
Bebtrard.
Paris, I*'. ffÎTrier 1773.
J 'attends, mon cher maître, avec impatience, la diatribe de Raton-Belleguier, et je vous assure que Bertrand sent déjà de loin l'odeur des marrons, et qu'il a bien envie, non-seulement de les croquer, mais de les faire croquer à tous les Bertrsinds et Ratons ses confrères.
Bertrand-Condorcet demeure rue de Louis-le-Grand , vis-àvis la rue d'Antin. Vous pouvez compter sur son zèle. Vous recevrez , dais le courant du mois , un ouvrage de sa façon , qui, je crois , ne vous déplaira pas. Ce sont les Eloges des académi" cicns des sciences morts avant le .commencement du siècle , et ([ue Fontenelle avait laissés à faire. Vous y trouverez , si je ne me trompe , beaucoup de savoir , ^ philosophie et de goût. J'espère que , si notre Académie des sciences a le sens commun, elle le prendra pour secrétaire ; car il nous en faudra bientôt un autre.
Bertrand attend , avec impatience , la réponse de Calan ; -mais il craint bien qu'elle ne soit plus polie que favorable. Il a peur que la philosophie ne soit dans le cas de dire des rois ce que le pêcheur de Zadig dit des poissons : Ils se moquent de moi comme les hommes , je ne prends rien, A tout événement, il vous infor*-
aao GORKESPONOANGE
mera ^or-le-champ de ce qu'il aura pris ou manqua. Oh ! si Raton voulait encore ici donner un coup de pâte pour tirer du feu ces marrons russes , Bertrand ne douterait pas du succès ; mais si Raton ne fait pas encore ce plaisir à Bertrand , j'ai bien peur que Gatau ne permette pas à Bertrand de tirer les marrons tout seul.
Tout.ce que je puis vous dire sur cette belle fête du Triomphe de la Foi y c'est qu'elle doit être célébrée tous les ans à Saint- Roch, le dimanche dans l'octave des Rois ; que l'office en est imprimé ; qu'il est plein , comme vous le croyet bien , d'imprécations contre les philosophes à six sous la pièce ; que les hymnes^ prose et autres rapsodies , sont d'un petit cuistre ignoré du collège Mazarin , nommé Gharbonnet ; qu'il j a pourtant un de ces hymnes dont l'auteur est un abbé Pavé , oncle de madame de Rochefort , et que je croyais , sur ce qu'elle m'en a dit, à cent lieues du fanatisme. Gomme elle est à Versailles avec son mari , je ne puis savoir si elle est au fait; car j'ai peine à croire qu'elle eût souffert cette sottise , si elle en eût été confidente. Au reste, il est certain que l'archeiêque , bien conseillé , a refusé d'officier k cette belle fête, qui a été , par ce moyen , très-peu brillante et nombreuse. Gomme on comptait sur lui pour la messe , et que tons les prêtres du quartier avaient mangé leur Dieu de bonne heure, on a été obligé de prendre un curé de village qui passait dans la rue, et qui heureusement s'est trouvé à jeun. Le prédicateur, qui était un carme nommé le P. Yillars , a clabaudé beaucoup l'après-midi contre les philosophes ; mais les clabauderies ont été vox clamantis in deserto.
Toutes réflexions faites , je trouve que Raton fait fort bien de garder l'argent que Bertrand lui proposait de donner ; c'est bien assez de tirer les marrons , sans les payer encore. Il en coûte k Bertrand vingt écus pour l'honneur qu'il a d'être de deux académies ; et il trouve que c'est payer des marrons d'Inde tout ce qu'ils valent. Il ne lui reste plus qu'à embrasser bien tendrement Raton , en l'exhortant beaucoup à ne faire pâte de velours que pour les Bertrands , et k montrer la griffe et les dents aux chiens galeux , et même aux chiens du grand collier.
On vient d'imprimer ici les Lois de Minos , châtrées comme elles l'étaient par les chaudronniers de la littérature. Pourquoi l'auteur ne les redonnerait-il pas avec toutes leurs parties nobles et les notes qui doivent f n faire la sauce ?
On dit que vous réimprimez le Commentaire de Corneille fort augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez dit. Les pièces de Gorneille me praissent de belles églises gothiques, ^ale et ama tuum Bertrand.
4 UfTWt 1773.
Jl\aton«-Bbllegvier est nn saint homme de chat, et le premier chat du monde pour tirer les marrons du feu sans se brûler trop les pâtes. Ces marrons ont ëtë reçus , et Bertrand les a distribués à tous les Bertrands ses confrères , dignes de les manger. Tous pensent unanimement que Raton a rendu un précieux service à la cause commune des Bertrands et des Ratons ; mais que Raton n'a rien à craindre pour ses pâtes ; et qu'il n'y a pas de (\no\Jbuetter un chai dans la petite espièglerie qu'il vient de faire* Lies pauvres rais iT église pourront être un peu mécontens ; mais, cette fois-ci, ils n'oseront pas trop sortir de leurs trous; il n'y aurait que des coups à gagner pour eux.
Pour remercier Raton de ses bons marrons , Bertrand ne lui renvoie que des marrons d'Inde. Il est impatient de savoir comment Catau aura trouvé le dernier marron du 3i de décembre. Raton devrait bien écrire à Catau que ce marron est meilleur à manger qu'elle ne croit, et que si elle 7 faisait honneur, tous les Ratons et les Bertrands feraient pour elle des tours et des gambades. Bertrand et ses confrères embrassent et remercient Raton-Belleguier de tout leur cœur.
N. B, Bertrand répète à Raton que le secret sur les marrons d'Inde est nécessaire , jusqu'à ce qu'on sache comment les marrons dTnde du 3i de décembre auront été accueillis par Catau. Il le prévient aussi que personne, excepté Raton-Belleguier, n'a de copie de ce qu'il lui envoie , et il prie Raton de la garder pour loi seul , mais tout seul.
g férricr 177$^
Jdektrand a reçu successivement , et avec une exactitude édifiante , tous les marrons que Raton a si délicatement tirés. Tous les Bertrands les croquent avec délices, et répètent en les croquant: Dieu bénisse Raton et ses pâtes ! Les marmitons qui avaient enterré les marrons , afin de les garder pour eux , voudraient bien étrangler Raton ; mais Raton a tiré les marrons si pn^rement , que les maîtres de la maison disent que Raton a bien &it, et 'se moquent des marmitons , qui en seront pour leurs marrons et leurs joremens.
Il est venu à Bertrand une idée qu'il croit excellente , et qu'il soumet aux pâtes de Raton. Bertrand a rêvé que je ne sais qnelle académie ou université huguenote du Nord , a proposé pour sujet d'un prix de philosophie : Non minks Dec quêm regibus
aaa CORRESPONDANCE
infensa est ista quœ vocatwr hodiè theologia. D'après ce pro-* gramme, voici le nouveau thème que Raton pourrait essayer , et que Bertrand lui propose en toute humilité.
Première partie du thème. Cette y qu'on nomme aujourd'hui théologie j est ennemie des rois. Raton le prouvera, sans se répéter, en rappelant les histoires de Grégoire VU , d'Alexandre III , d'Innocent lY , de Jean XXII el compagnie. Cet article fera un excellent supplément au premier thème de Raton, qui n'a parlé des théologiens, dans sa diatribe, que comme assassins des rois , et qui les présenterait à présent comme voulant les priver de leurs couronnes.
Seconde partie du thème. Cette, qu'on nomme aujourd'hui théologie^ est ennemie de Dieu, parce qu'elle en fait un être absurde, atroce, ridicule et odieux. Oh ! le beau champ pour Raton , qne cette seconde partie , et les bons marrons k tirer et il croquer !
Il ne faudrait pas oublier , si cela se pouvait £iire délicatement , de joindre à la première partie un petit appendice ou post-sCrîpt intéressant, sur le danger qu'il y a pour les Ëtats et les rois de soufirir que les prêtres fassent dans la nation un corpa distingué, et qui ait le privilège de s* assembler régulièrement, n faudrait faire sentir que la nation française est la seule qui ait permis cet abus ; qu'en Espagne , oh le» évéques sont plus riches qu'en France , ils n'en sont pas moins les derniers polissons du royaume , parce qu'ils ne font point corps et n'ont point d'assemblées ; et qu'il en est de même dans les antres États de l'Eufope, excepté chez les Welches.
Allons , courage , mon cher Raton ; je ne sais si le cœur vous en dit comme à Bertrand ; mais ce gourmand de Bertrand sent déjà de loin l'odeur des marrons qui cuisent, comme M. Guil— laume sent quon apprête Foie que Patelin lui a promise.
Cependant , tout en croquaift les marrons déjà tirés , et tout en encourageant Raton à en tirer d'antres , Bertrand serait pre»- ^uè tenté de le gronder de ce qu'il fait pâte de velours au détectable marmiton Alcibiade, le vil et l'implacable ennemi des marrons , des Bertrands, des Ratons et du Raton même qui ne devrait lui présenter la pâte que pour l'égratigner. Il est vrai que le marmiton Alcibiade a plus la rage que le pouvoir de nuire , grâce an profond mépris dont il est couvert parmi les marmitons même ; mais c'est une raison de plus pour que Raton he lui laisse pas croire qu'on le craint, et encore moins pour ({u'il le €atte. Après tout , Raton sert si bien les Bertrands , qu'il HxïX bîefi lui pardonner quelques complaisances pour les marfaiitoiis; Vnals les Beitrands se croient obligés d'avertir Raton que
AVEC yOLTAIRÉ. aaS
ces complaisances sont en pure perte pour ini et pour la cause commune. Sur ce , Bertrand embrasse et remercie Raton de tout son cœur.
Paris, a7 téfrm 1773.
JLJERTRAifD a reçu tous les sacs de marrons que Raton lui a envoyas ; mais quel plaisir qn'il ait eu k les manger , il n*a guère en ce moment plus d'envie de rire que Raton. Cette strangurie maudite l'alarme et l'inquiète , et elle alarme avec lui tons les Bertrands qui aimeraient bien mieux que Raton pissât , que de croquer tous les marrons du monde. Ils ont beau bénir la pâte de Raton , ils ne tiennent rien , si pendant ce temps Raton maudit sa vessie. Ils exhortent, ils prient , ils conjurent Raton de ne plus sôtiger qu'à pisser, et de laisser là liés mArrons doiit l'odeur pourrait porter à sa vessie.
Bertrand né sait pas précisément qnef^ sont les auteurs de^ 7Vy>I5 siècles; mais il est sâr , et même ëvidenC , en pàrConrant cette ràpsodie, que plus d'un polisson y a travaillé, quoi qu'en diiè le polisson qui a bien vonlu barboniltér son nom de tontel l'ordure des autres. Bertrand a entendu nommer Clément, Palîssot, Linguet, l'abbé Bélier, Pomptgnan, le jésuite (^rou, auteur d'une lïiauvaise iràâuCti<)h de Platori ^ éûquél on ajouté beaucoup d'Autres fésuilès fllàfis tés noinmi^r. Il est certain que cette canaille ( qui , par pai'entbètfè , va , dH-on , être enfin proscrite ) a Inîs bèaùèôtfep dé torclte-cnH dans^ cette garde*robe ; voilà tout Ce que BcMratfd a (m sàvoii^ là^è^su6.
A régaM dé la lettré suy mademoisétte Ràucourt, il s'en fiint bien <|ttie f liititc^ db ta k^tùre sbit lèllè que la vieille pou« péé l'a wAnf^ d^t ùiMttir à Raim ; rûhh tattt ^dé Raton né pissérâ pàs'^Bértrarid créerait être crue) de lui Ater sa vieille jsoupée, et d'empêcher qn'îl ne s'en amuse , et qu'il ne fa coiift à sa fantaisie. C'est sans doute par un juste jugement de Dién, que le libraire ou voleur Yalade a imprimé ces Lois de Minos , pour empêcher qu'elles ife Ais^etit dédiées à la ponpée de Raton^ du à la vieille p. • . dont U écrivait, il n*j a pas long-temps , qu^elle auaîi passé sa i)ie à lui faire dès niches et des caresses. èe qu'il j A de sûr , c'est que Vhistoire de t Académie ne sera pas dédiée à la vieille pdupée , et qu'il y se^a fait mention d'elfe comme elle le mérite.
Raton doit avoir reçu un ouvrage qui l'aura consolé un moment de toutes les infamies qui avilissent la littérature ; ce soni les Eloges des anciens académiciens, par M. de CondorCet. Quelqu'un itfe demandait l'àtlft^ jour ce qùë fé' péntôis dé cet
ouvrage; )è répondis en ëcmant sur le (rontisfice ^ justice , justesse, savoir^ clarté, précision, goût y élégance et noblesse, Bertrand se flatte que Raton aura été de son avis ; et sur ce, il embrasse tendrement Raton, et le conjure de pisser et de ne faire autre chose.
On assure que Pompîgnan est autenr , dans les Trois siècles, de l'article de Raton, que Bertrand n'a point lu ^ et , ce qui est plus plaisant , de son propre article à lui Potnpignan. SavaUer l'avait fait , et l'avait montré à Simon Le Franc. Simon Le Franc n'a pas été content , et a pris le parti de s'en charger.
Paru, 6 «Tril 1773.
jVIon cher et ancien et respectable ami^ j'ai fait part de votre lettre à tous ceux qui en sont dignes; ils en ont baisé les sacrés caractères, et souhaitent de les baiser long^temps; et ils espèrent que la Providence , quoique ce meilleur des mondes possibles ait si souvent à s'en plaindre , ne les frustrera pas de cette espérance. Pour moi , elle fait toute ma consolation , et il ne me restera quelque courage , que tant que les lettres et la philosophie tous conserveront.
J'attends , avec grande impatience , le recueil dont vous me parlez. Yons pourries me le faire parvenir par nnedes voies dont TOUS vous êtes servi pour m'envoyer les paquets de l'avocat Belleguier. Je suis très-fâché que Cramer ait inséré dans cette collection mon dialogue de Descartes et de Christine : c'est mal connaître mes intérêts , que de me mettre à c6té de voua. Ce qui me console , c'est qu'il est question de vous dans ce dialogue ; car je ne sait par quelle fatalité vous vous trouves toujours an bout de ma plume. Je n'ai presque point fait d'article , dans mon Histoire de T Académie, oii je n'aie eu occasion soit de parler de vous comme j'en pense, soit de vous citer en matière de goAt. Je ne sais si cette rapsodie paraîtra jamais ; mais, comme je suis trëarésolu d'y dire la vérité, sans attaquer d'ailleurs les sottisef reçues , je vous promets qu'elle ne sera pas imprimée en France. Cest bien asses de me châtrer moi-même à moitié « sans qu'un commis à la douane des pensées vienne me châtrer tout-4-fiiit. Vous saves que la destruction des chats est la besogne des chaudronniers. Ne trouves-vous pas qu'on traite les gens de lettres comme des chats , en les livrant , pour être châtrés , aux chaudronniers de la littérature ? 6r le pauvre Bertrand pense comme Raton, et ne veut pas être livré aux chaudronniers.
Je suis persuadé , sur votre parole, que je serais content de la page 8 de votre épltre dédicatoire des Lws de Minos. Cette
AVEC VOLTAIRE. aa5
page contient apparemment les conseils dont tous m'avet parlé dans one antre lettre ; mais je vons répondrai , mon cher mattre , par nn proverbe bien trivial, mais bien vrai , qu*à laver la iéte d'un mari, ou tTun Maure , on jr perd sa peine. Ce que je puis vous assurer y c'est que V Histoire de F Académie , qui ne vaudra pas les Lois de Minosy ne sera pas dédiée & votre Alcibiade ou à votre Cbildebrand , comme vous voudres l'appeler. Je lui pardonnerais, s'il vous payait ou voos obligeait; mais j'entends dire qu'il ne fait ni l'un ni l'autre.
Je serai fort aise de voir les deux lettres de Fimpératrice de Russie sur les deux puissances ; quoiqu'à vous dire le vrai , je me défie d'une lettre sur les deux puissances ^ écrite par l'une des deux. Chacune veut , compie l'on dit encore , car je suis en train de citer des maximes triviales , tirer toute la couverture à soi. L'intérêt de l'humanité demanderait , à la vérité , que la puissance spirituelle fût mise nue comme la main ; mais il demanderait aussi que la puissance temporelle ne fût qu'honnêtement vêtue, et non pas aiSublée de couvertures.
A propos de Catau , je n'ai point de réponse à ma dernière lettre ; je n'en suis pas trop surpris , car les circonstances ne sont pas trop favorables pour obtenir ce que je demande. Vous devries bien lui représenter quel service elle rendrait à la philosophie et aux lettres, en ayant égard à mon humble requête. Que dites-vous de tout ce qui se passe dans le nord ? Ne croyex-vous pas que la guerre va s'allumer de plus belle ? et ne trouves-vous pas étrange que trois ou quatre êtres , au fond du Nord , décident du malheur de cinquante ou soixante millions d'hommes qui veulent bien le souffrir 7 Ce phénomëne-là est plus difficile à expliquer que la pesanteur ou le magnétisme.
Vous avez bien raison sur le pauvre La Harpe. Il y a bien longtemps que je lui ai rendu justice pour la première fois, et je suis indigné comme vous des persécutions et des inj ustices qu'il éprouve; mais la littérature est dans la plus déplorable situation oii elle ait jamais été. Je ne saurais y penser sans fiel, et presque sans fureur. Je vous le répète, mon cher maître, il ne me restera de courage que tant que vous vivrez. Vivez donc long-temps, et aimei-moi comme je vous aime.
Bertrand.
Pari>, ao avril 1773.
JViON cher et ancien ami , monclier maître , mon cher confrère ,. si je ne vous ai poinl écrit depuis quelques semaines , ce n'est pas faute d'avoir été occupe do vous; c'est au contraire parce
fïff
aa6 CORRESPONDANCE
qae je VétMu Uop douloureusement. Je croyais faire bien mon devoir de vous aimer; mais jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment combien vous êtes cher et nécessaire à mon cœur. J'ai écrit deux lettres à madame Denis pour savoir de vos nouvelles, elle ne m'en a point eneore donné ; mais je me flatte qu'elle vous aura bien dit le tendre intérêt que je prends à votre état. On nous assure que vous êtes beaucoup mieux , mais trës-faible; conserves-vous , mon cher maître ; ménages-vous , et songez que vous ne pouvez faire aux sots et aux fripons un meilleur tour que de livre , et de vous bien porter. Ne m'écrivei point; quelque chères que me soient vos lettres , elles vous fatigue* Toient ; mab faites-moi donner en détail de vos nouvelles. Tous nos confrères de l'Académie , aux Tartufe et Laurent près, sont ^nssi tendrement occupés que moi de votre santé et de votre conservation. J'ai reçu votre nouvelle défense de M. de Morangiès, et je l'ai lue avec plaisir ; mais laissez là tous les Morangiès du monde , et portez-vous bien. Dédiez les Lois de Minos à qui vous voudrez , et portez-vous bien.
Vous avez bien raison dans tout ce que vous me dites de l'ouvrage de M. de Condorcet : le succès en a été' unanime ; i) y a long-temps que le sot public n'a été si )uste. L'Académie des sciences vient de lui donner l'adjonction et la survivance h la place de secrétaire , qui depuis trente «ns était si ma\ remplie. Adieu , mon cher et illustre ami ; portez-vous bien , portezvous bien , portez-vous bien : voilà tout ce que je désire de vous. J'embrasse Raton de tant mon cœur.
BERTKAirD.
Parît, 27 avril 177I.
JVloN cher maître , mon cher ami , je répondrai à ce que vous mandez de Catau :
Seigneur , a*il ett ainai , rotre faveur est vaine.
Je doutais fort , malgré toute l'éloquence de Bertrand , qu'il obtînt d'elle la délivrance des rats qui se sont allés jeter aases mal-à-propos dans sa ratière. Les (circonstances ne permettent peutp-être pas que Catau leur donne la clef des champs , et Bertrand , tout philosophe qu'il est , est en même temps raisonnable ; mais Bertrand pouvait au moins , et devait même s'attendre à une réponse honnête et raisonnable , et non au persiflage que vous lui transcrivez. Voilà une nouvelle note à ajon^ ter à toutes celles que j'ai déjà sur les Catau et compagnie. Je ne sais de qui la philosophie a le plus à se plaindre en ce mo-
AVEC VOLTAIRE. aaj
ment , ou de ses tîIs ennemis, ou de ses soi-disant protecteurs. Je sais du moins, et j'apprends tous les jours davantage, et à mon grand regret, qu'elle doit prendre pour sa devise, ne i'at" tends qiià toi seule ; bienentendu que ceux qui la persiflent n'attendront non plus d'elle que la justice et la vérité. Quoi qu'il en soit , je désirerais au moins de la personne que vous appelez 5f>iguUhre , et qui pourrait mériter un plus beau nom si elle le voulait, une réponse quelconque , bonnéte ou non, philosophique ou impériale, grave si elle le veut, ou plaisante si elle le peut ; je la joindrai à mes deux lettres , et je mettrai au bas ces deux mots de Tacite jper amicos oppressif qui me paraissent si bien convenir aux malheureux philosophes.
Quant à Childebrand ^ je souhaite qu'il vous soit utile , et k cette condition je vous pardonnerais de l'amadouer , je vous y exhorterais même.
Qn^importé de qnel bras Diea daigne se servir!
Mais j'ai peur que vous n'en soyez pour vos caresses, et que Childebrand ne se moque de vous. Il est trop vil pour oser élever sa voix , dans le pays du mensonge , en faveur du génie calom* nié et persécuté.
Quoi qu'il en soit , mon cher ami , 6 et prœsidium et dulce decus meum , j'attends avec impatience le recueil proscrit que vous m'annoncez du bel esprit genevois; j'y verrai la lettre sur les deux puissances , et je souhaite d'être convaincu , après cette lecture , que la puissance temporelle n'a rien à se reprocher. Ainsi soit'^il! mais ce que je désire bien davantage, c'est de TOUS savoir en meilleure santé , et de pouvoir dire aux ennemis de la philosophie qui demanderont de vos nouvelles , il se parte trop bien pour vous. Adieu , mon cher maître , oonservev-vous et aimea-moi comme je vous aime.
i3 mai 1773, je ne voudrais pas dater du 14.
Je me hâte , mon cher et illustre ami, de vous faire part d'une ( nouvelle qui ne peut manquer de vous être agréable. M. le duc d'Albe, un des plus grands seigneurs d'Espagne, homme de beaucoup d'esprit , et le même qui a été ambassadeur en France, sous le nom de duc d'Huescar , vient de m'envoyer vingt louis pour votre statue. La lettre qu'il m'écrit k ce sujet est pleine des choses le plus honnêtes pour vous. Condamné^ me dit-il, à cultiver en secret ma raison, je saisirai avec transport cette occasion de I donner un témoignage public de ma gratitude et de mon admi^ f ration au grand homme qui le premier m'en a montré le ehe^
aa8 CORRESPONDANCE
min. M. le chevalier de Magallon , qui- est ici charge des affaires d'Espagne , in*a mandé , en m'envoyant la sonscription de M. le duc d'AIbe » que cet amateur éclairé des lettres et de la philosophie me priait d'être auprès de tous l'interprète de tous ses sentimens. Vous ne ferief pas mal , mon cher maître , d'écrire un mot de remerciment à M. lechucd'Alhe , à Madrid. Vous pourriez lui parler, dans votre réponse, d'une traduction espagnole de SaUustc, faite par l'infant don Gabriel , que peut-être l'infant vous aura déjà envoyée , et qui est, à ce que disent les Elspagnols » très-bien écrite. On dit ce jeune prince fort instruit et passionne pour les lettres. Elles ont grand besoin de trouver quelques princes qui les aiment ; il s'en faut bien que tous pensent ainsi.
Votre Childebrand ( car je ne puis me résoudre à lui donner un autre nom ) n'en agit pas à votre égard comme M. le duc d'AIbe , qui aurait mieux mérité que lui la dédicace des Lois de Minos, Il a demandé à Lekain ( lé fait n'est que trop vrai , et M. d'Argental pourra vous l'assurer , si vous en doutez ) une liste de douze tragédies , pour être jouées aux fêtes de la cour et à Fontainebleau. Lekain lui a porté cette liste , dans laquelle il avait mis , comme de raison , quatre ou cinq de vos pièces , entre autres Rome sawée et Oreste. Childebrand les a effacées toutes, à l'exception de VOrphelin de la Chine, qu'il a eu la bonté de conserver : mais devinez ce qu'il a mis à la place de Rome sauvée et à*Oreste; Caiilina et Electre de Crébillon. Je vous laisse , mon cher maître , faire vos réflexions sur ce sujet , et je vous invite à dédier k cet amateur des lettres votre première tragédie. Vous voyez qu'il a bien profité des leçons que vous lui avez données. Vous pourrez au moins lui faire vos remercimens du zèle qu'il témoigne pour vous servir.
En vérité, mon cher maître , je suis navré que vous soyez dupe à ce point , et que vous le soyez d'un homme si vil. Si vous cherchez de l'appui à la cour, vous avez cent personnes à choisir, dont la moindre anra plus de crédit et de considération que lui. Vous vous dégoûteriez de votre confiance, si vous pouviez voir à quel point il est méprisé , même de ses valets. Cest pour l'acquit de ma conscience , et par un effet de mon tendre attachement pour vous , que je crois devoir vous instruire de ce qui vous intéresse , agréable ou fâcheux ; car interest cognosci ma-los. Plus je relis l'extrait que vous m'avez envoyé de la lettre de Pétersbourg , plus j'en suis affligé. Il était si facile à cette personne de faire une réponse honnête , satisfaisante , et flatteuse pour la philosophie , sans se compromettre en aucune manière, et sans accorder ce qu'on lui demandait , comme j'imagine aisément que les circonstances peuvent Ton empêcher. Je vous aurais,
mort cher ami , la plus graade obligation de me procurer cette réponse que je désire. Vous voyez par vous-même combien la cause commune en a besoin. Le déchaînement contre la raison et les lettres est plus violent que jamais. Faudra-t-il donc qne la philosophie dise à la personne dont elle se croyait aimée : Tu quoquCy Brute l Adieu , mon cher maître ; la plume me tombe des mains , de douleur du mal qu'on lui fait en moi , et d'indignation des trahisons qu'elle éprouve en vous. Intérim tamen vale et nos ama,
Paris, 12 février 1774.
Il y a long-temps, mon cher et illustre maître 9 que je n'ai entendu parler de vous , et que , de mon câté y je ne vous ai donné signe de vie. Je veux pourtant vous dire un mot , mais un mot seulement, et ce mot est que je vous aime toujours. Je vous crois fort occupé ; tant mieux pour moi , et tans pis pour d'autres . On m'a dit que vous aviez été malade, mais on m'a depuis rassuré. Sophonisbe n'a pas vécu aussi long-temps que les chefs-d'œuvre de Rëgulus et à*Orphanis, Qu'on dise à présent que le parterre n'est pas connaisseur. A propos d*OrphaniSj avez-vous lu le terrible extrait que La Harpe vient d'en faire dans le Mercure ? Ce jeune homme est bien digne par ses talens , son bon goût et son courage , de l'intérêt que vous prenez à lui ; mais il aura une rude carrière à parcourir, bien semée d'épines et de chaussetrapes par ses ennemis. Je suis vraiment affligé de le voir sans fortune. On dit que vous avez du crédit auprès du contrôleurgénéral, qui se ferait un plaisir de vous obliger, ne fût-ce que par vanité. Vous devriez l'engager à faire quelque chose pour ce jeune homme qui trouve tant de portes fermées, et qui ne pa rviendra qne tard à les briser et à les renverser par ses succès. Que dites-vous de Sémiramis-Catau? Il me semble que les Turcs commencent à se moquer d'elle. Quand on se laisse battre par ces marabous , il ne faut pas persifler la philosophie. Rira bien qui rira le dernier. Cette Sémiramis m'avait mandé que les prisonniers français faits à Cracovie étaient très-bien traités. M. de Choisy, un de ces prisonniers, qui est ici , assure qu'ils ont été traités indignement. Vous devriez bien écrire à cette grande princesse que Sémiramîs est bien mal obéie , et Catau bien mal instruite. Adieu, mon cher maître; je vous aime plus que toutes les Catau. Dites-moi un mot de votre santé, et songez au pauvre La Harpe. Mes respects à madame Denis.
23o CORRESPONDANCE
Paris y 36 fcTrier 1774*
J E viens de lire, mon cher maître , avec le plus grand plaisir , une suite de VHistoire de rinde, avec quelques douceurs pour Nonotte et consorts. J'avais déjà la première partie , et je voudrais bien avoir la seconde ; je me recommande bien vivement à l'auteur.
Tandis qu'il s'égaie 4iux dépens des Nonotte etdesPatouillet, il ne sait peut-être pas ce qui se passe au sujet de la canaille dont ils faisaient partie. Cette canaille, quoique coupée en mille morceaux par les souverains et par le pape , cherche à se réunir et ne désespère pas d'y réussir. 11 y a actuellement un projet de Jes rétablir en France , sous un autre nom ; et j'ai appris , avec douleur, que l'archevêque de Toulouse , qui , comme je lui ai cent fois entendu dire à lui-même, n'aime ni n'estime ces marauds-là, et les connaît bien pour ce qu'ils sont, est à la tête de ce beau projet , parce qu'il en espère apparemment ou le cordon bleu , ou le chapeau, ou la feuille des bénéfices, ou l'archevêché de Paris. Heureusement le pape y est , jusqu'à présent, fort opposé, et le roi d'Espagne encore plus ; et il faut espérer que Je roi de France trouvera des serviteurs fidèles , qui lui feront sentir que cette vermine ne lui pardonnera jamais de l'avoir écrasée » et ne se croira pas dédommagée par le consentement qu'il pour^ raît donner à leur nouvelle existence ; et qu'ainsi il y aurait le
Îilua grand risque pour lui à les laisser ressusciter , sous quelque orme que ce puisse être.
Yoici le projet de la nouvelle forme qu'on prétend leur donner. Ils formeront une communauté de prêtres , qui n'aura point de général à Rome , mais qui fera des vœux, excepté celui de pauvreté , afin qu'ils soient susceptibles de bénéfices. On recevra dans cette communauté d'autres prêtres que les ex-jésuites , et même ces prêtres seuls auront l'administration des biens. De plus, l'étude de la théologie sera interdite dans cette congrégation, et ils ne pourront jamais diriger les séminaires; mais ils serviront de pépinière pour donner des maîtres aux collèges de provinces, sans néanmoins être membres de l'Université.
Vous sentes, mon cher maître, tout ce qu'il y a d'insidieux dans ce projet, et que, dès qu'une fois la canaille sera établie , elle se mettra bientôt en possession de tous les avantages auxquels elle feint de renoncer dans ce moment, pour ne pas trop effaroucher les contradicteurs. D'abord les bénéfices dont ils sont susceptibles , leur donneront moyen d'entrer dans le clergé et de devenir évêques ; nouveau moyen de pouvoir qui manquait
AVEC VOLTAIRE. 93i
à la société défunte. Les prêtres séculiers , prétendus administrateurs des biens , seront bientôt culbutés par eux , des qu'ils trouveront un peu de faveur ; et d'ailleurs ce^ prêtres , choîsb par l'archevêque de Paris , seront leurs créatures et leurs valets. Ils ne [tarderont pas à représenter qu'il est absurde d'interdire à une communauté de prêtres l'étude de la|héologie, et ils. obtiendront ce point d'autant plus facilement que leur demande sera raisonnable. Us représenteront de même qu'étant destinés à peupler les collèges de provinces, il est impossible qu'ils y suffisent , en n'ayant qu'une seule maison dans Paris ( car le prétendu projet ne leur permet pas d'en avoir ailleurs) ; et ils obtiendront de même fort aisément d'en avoir au moins dans les principaliss villes. '
Enfin il est clair que ces marauds ne demandent rien, dans ce moment , que d'obtenir un souffle de- vie , qui deviendra bientôt , grâce à leurs intrigues , un état de vigueur et de santé. Je vous avoue , mon cher ami , que j'ai le co&ur navré , quand je vois la protection que le roi de Prusse accorde à cette canaille,, et qui servira peut-être d'exemple à d'autres souverains , quoi^ qu'il y ait bien de la di£férence entre soufCrir des jésuites en pays protestant , et les avoir en pays catholique.
Voilà , mon cher ami , un sujet bien intéressant • et qui mériterait bien autant d'exercer votre plume que les Morangiës et les La Beaumelle. Vous allez dire que je fais encore le Bertrand , et que j'ai toujours recours à Raton ; mais songez donc que Bertrand a les ongles coupés. Ce que je désire et que j'attends de vous , serait l'ouvrage d'un bon citoyen et d'un bon Français , attaché au roi et à l'Etat. Vous pouvez répandre à pleines mains , sur ce projet , l'odieux et le ridicule dont vous savez si bien faire usage. Vous pouvez faire voir qu'il est dangereux pour l'État ,. pour l'Église , pour le pape et pour le roi , que les jésuites regardefont toujours comme leurs ennemis , et traiteront comme tels s'ils le peuvent. Ce sont les Broglie , si bien faits pour brouil^ 1er tout , qui , malgré leur disgrâce , intriguent actuellement de toutes leurs forces pour cet objet; mais j'espère qu'ils trouveront en leur chemin le duc d'Aiguillon et tous les honnêtes gens du royaume , dont le cri va être universel. On dit que votre Cataik conserve aussi les jésuites à l'exemple du roi de Pmsse.
Paris , 99 mars 1774*
^t/LCHRÈ^ benh , recth. Bertrand a reçu trois ou quatre paquet» de marrons , qu'il a trouvé cuits trës-à propos et trës-croquans ; mais il reste encore sous la cendre de trës-friands marrons à tirer, que Bertrand recommande à la pâte de Raton. Il ne s'agît plus aujourd'hui de rétablir hautement et impudemment cette vermine malfaisante , comme l'appelait » il y a quatre ou cinq ans j le roi de Prusse dans les lettres qu'il écrivait à Bertrand ,
ce même roi qui depuis , et qui ne protège aujourd'hui cette
canaille que pour faire une niche de page à des souverains plus sages que lui. Le projet actuel , comme Bertrand l'a dit k Raton , c'est d'établir une communauté de prêtres , destinée à l'instruction de la jeunesse , qui , tout prêtres qu'ils seront 1 ne pourront étudier la théologie ni diriger les séminaires. Les jésuites pourront être associés ou du moins affiliés à cette communauté ( car on ne s'explique pas clairement sur cet objet ) ; J}ien entendu que , quand une fois ils y auront le pied , tout le corps suivra bientôt , et qu'ils sauront bien se faire rendre et l'étude de la théologie , et la direction des séminaires ; car tout ce qu'ils dé^^irent , tout ce que veulent leurs amis , c'est de s'ouvrir un guichet de rentrée , qui deviendra bientôt porle-cochère. Il faut que Raton insiste sur ce danger , sur celui qui en résulterait pour l'Etat 9 oii ces marauds mettraient le trouble plus que jamais ; pour le roi , à qui ils ne pardonneront jamais d'avoir consenti à leur destruction ; pour les ministres les plus attachés au roi, comme M. le duc d'Aiguillon, qu'ils feront repentir, s'ils le peuvent , d'avoir consommé cette destruction sous son ministère. Le premier usage qu'ils feront de leur crédit sera de se venger, et il ne leur coûtera pas de mettre le feu pour cela aux quatre coins du royaume. D'ailleurs à quoi bon cette communauté de prêtres ? que fera-t-elle de mieux que les universités , et que les autres communautés déjà occupées de l'éducation ? Ce ne sont point des communautés nouvelles qu'il faudrait établir; il faudrait rendre plus utiles, pour l'éducation, les communautés qui s'en occupent , en réformant le plan de cette éducation qui en a tant de besoin , et en attachant aux universités plus d'argent et de considération. Il y a tant d'hommes de mérite qui sont sans fortune » et qui ne demanderaient pas mieux que de se livrer à ce travail , s'ils y trouvaient une existence honnête, etc. Voilà, mon cher Raton, de bons marrons de Lyon à cuire , sans compter ceux que Raton trouvera de luimême dans sa poche. Bertrand lui recommande avec instance
cette nouvelle fournée. Peut-être même pouiTait*il essayer un marron qui Tandrait mieux que tous les autres , c'est Tinconvénient de mettre la jeunesse entre les mains d'une communauté de prêtres quelconques , ultramontains par principes , et anticitoyens par état ; mais ce marron demande un feu couvert , et une pâte aussi adroite que celle de Bâton : et, sur ce 9 Bertrand baise bien tendrement les chères pâtes de Bâton.
mardi i5 aagaite 1775*
«J E ne sais, mon cher et illustre maître, par quelle fatalité je n'ai reçu que samedi au soir, 12, votre lettre du 19. J'ai écrit dès le lendemain au roi de Prusse une lettre telle que vous pouvez la désirer, et cette lettre a dû partir par le courrier d^hier. Je souhaite à cethonnéle et intéressant jeune homme tout le succès et le bonheur qu'il mérite, et je n'oublierai rien pour entretenir son auguste protecteur dans les sentimens de bonté qu'il a pour lui. Voilà ce que j'ai fait à votre prière et à sa considération , et dont je vous donne avis sans délai par le courrier le plus prochain , afin que vous preniez vos mesures en conséquence. Étes-vous content de moi ? c'est au moins bien sûrement mou intention.
Vous l'êtes sans doute de ce que M. de La Harpe vient de rem» porter, pour la quatrième fois, le prix d'éloquence, et pour la quatrième fois encore le prix de poésie , et pour la seconde fois les deux prix dans le même jour , et de plus encore le premier accessit en vers. Le voilà comblé de gloire, et ses ennemis de rage; aussi né s'endorment-ils pas, et ils lui suscitent, en ce même moment , une affaire désagréable pour un article du Mer^ cure, oii sa faute , s'il en a fait une, est bien légère, mais sera bien grossie par l'envie et par la haine.
Je pense comme vous sur ce Bon sens, qui me parait un bien plus terrible livre que le Système de la nature. Si on abrégeait encore ce livre ( ce qu'on pourrait aisément , sans y faire tort ) , et qu'on le mît au point de ne coûter que dix sous , et de pouvoir être acheté et lu par les cuisinières , je ne sais comment s'en trouverait la cuisine du clergé, qui dans ce moment ferait bien des sottises, si quelques évêques raisonnables ne l'empêchaient. Adieu, mon cher maître ; vous avez peut-être actuellement à Femey madame la duchesse de Châtillon et M. le comte d'Anzely, à qui j'ai donné pour vous une lettre dont ils n'auront pas besoin quand vous les connaîtrez. Nous attendons mille bonnes choses des ministres vertueux qui entourent le trône, et nous espérons de n'être pas trompés. Â^a/e iterwn.
234 CORKESPONDANCE
Parif, oSangosle 1775.
jyi. François (de Neufchàteau) , que je ne connaissais pas , vint hier chei: moi , mon cher et illustre ami. Il me parut indigné de cette infamie que l'omhre de La Beaumellef menée par le sque* lette de Fréron, vient de publier contre la /renriWe, et il me dit qu'il avait fait un mémoire 011 il rendait plainte contre cette atrocité que je ne connais que par ce qu'il m'en a dit; car je fais justice de ces rapsodies , en n'en lisant jamais aucune. Il m'a dit vous avoir écrit pour vous prier de l'autoriser à poursuivre cette canaille morte et vivante , et m'a prié de vous en écrire aussi. J'ai fort applaudi à l'honnêteté et an zële de ce jeune homme , et je lui ai répondu de votre reconnaissance , et de celle de tons les gens de lettres dignes de porter ce nom. Il serait temps, ce me semble, qu'on fit justice de pareils marauds. A quoi servirait-il d'avoir tant d'honnêtes gens dans le ministère , si les gredins triomphaient encore ? M. François attend , mon cher maître , une lettre de vous qui l'encourage , et dont il est bien digne. Je désire beaucoup et la publication et le succès du mémoire qu'il prépare , et j'espère que lesWelches même, toutWelches qu'ils sont, y applaudiront pour le moins autant qu'àl'Opéra- Comique. Adieu , mon cher et illustre maître ; je vous embrasse, et vous souhaite autant de santé et d'années que vous avez de gloire.
BEaTRAZYD Fainé.
Paru a5 mars 1776.
IJERTRAND plaint très-sincèrement Raton de se croire obligé de se taire au sujet de Rossinante-Childebrand ; pour Bertrand qui na jamais vu Childebrand -Adonis, qui ne l'a jamais cru Mars , mais tout au plus Mercure , il ne peut que se réjouir , avec tous les honnêtes Bertrands , de voir Childebrand dans l'opprobre qu'il mérite.
Chabanon. passe sa vie à dire des injures de l'Académie , et à désirer d'en être. Il réussirait mieux avec moins d'injures et plus de bons ouvrages.
J'ai lu la lettre de Raton à Cormoran ; cette lettre est char* mante , et Bertrand en fera l'usage que Raton désire. Il aurait pu l'augmenter d'un article intéressant ; c'est que messieurs se proposaient, il y a peu de temps , de faire revivre , par leurs ar* rets , les principes si raisonnables de la Sorbonne , an sujet de
AVEC VOLTAIRE. a35
l'intérêt de Fargent : c'était à l'occasion d'ane affaire oii ils voulaient faire regarder M. Turgot comme Jauteur de l'usure. Vous jugez du succès qu'aurait eu cette adroite imputation. Heureusement on leur a imposé silence sur cette affaire, et on leur a épargné le ridicule dont ils allaient encore se couvrir , quoiqu'ils soient déjà bien en fonds sur ce point.
Le rêve de Bailly sur ce peuple ancien , qui nous a tout appris, excepté son nom et son existence, me parait un des plus creux qu'on ait jamais eus; mais cela est bon à faire des phrases, comme d'autres idées creuses que nous connaissons , et qui font dire qu'on est sublime. J'aime mieux dire avec Boileau , en philosophie comme en poésie : Rien n'est beau que le vrai.
Ce Poncet est venu chez moi avec une lettre de vous. Je lui ai demandé qnels étaient les Italiens si jaloux d'avoir ma figure, qui désiraient qoe je me soumisse encore à l'ennui de la faire modeler. Il m'a dit que c'était un secret. J'en ai conclu que ce grand sculpteur était encore un plus grand hâbleur , et je l'ai remercié de sa bonne volonté , en lui disant qu'un sculpteur célèbre de ce pays-ci venait de faire mon buste , et qujil pouvait le copier s'il le voulait. Adieu , mon cher et illustre maître; je crois que La Harpe va enfin être de l'Académie ; nous en avons grand besoin. Ce n'est pas que nous manquions de postulans pour s'enrôler, mais ils ne sont pas de taille, f^ale et me ama.
a4 juin 1776.
E ne vous ai point appris mon malheur , mon très-cher et trèsdigne maître; d'abord parce que je n'avais pas la force d'écrire , et ensuite parce que je n'ai pas douté que nos amis communs ne vous en instruisissent. Je ne m'apercevrai du secours de la philosophie , que lorsqu'elle aura pu réussir à me rendre le sommeil et l'appétit que j'ai perdus. Ma vie et mon âme sout dans le vide , et l'abîme de douleur oii je suis me paraît sans fond. J'essaie de me secouer et de me distraire , mais jusqu'à présent sans succès. Je n'ai pu m'occuper , depuis un mois que j'ai essuyé cet affreux malheur , qu'à un éloge que j'ai lu à la réception de La Harpe , et dans lequel il y avait plusieurs choses relatives à ma situation , . que le public a bien voulu sentir et partager. Ce succès n'a fait qu'augmenter mon affliction, puisqu'il sera ignoré pour jamais de la malheureuse amie qu'il aurait intéressée.
Adieu , mon cher maître ; quand ma pauvre âme sera plus calme, et moins flétrie , je vous parlerai des autres chagrins que je partage avec vous , mais qui , en ce moment , sont étouffés par
a36 CORRESPONDANCE
une douleur plus vive et plus pénétrante. Conservez-vous , et aimes toujours tuum ex aiiùno.
Paris , 4 angnstc 1776.
J'ai lu hier à l'Académie , mon cher et illustre confrère , Texcellent ouvrage que vous m'avez adressé pour elle. Elle l'a écroulé avec le plaisir que lui fait toujours ce qui vient de vous. Vos réflei[ions sur Shakespeare nous ont paru si intéressantes poar la littérature en général , et pour la littérature française en partie culier , si utiles surtout au maintien du bon goût , que nous sommes persuadés que le public en entendrait la lecture avec la plus grande satisfaction , dans la séance du 25 de ce mois , oii les prix doivent être distribués. Mais, comme nous ne pouvons disposer ainsi de votre ouvrage sans votre agrément, la compagnie m'a chargé de vous le demander , et je m'acquitte , avec empressement, d'une commission qui m'est si agréable. Vous sentez cependant , mon cher et illustre confrère , que cet écrit, dans l'état oii il est, aurait besoin de quelques légers changemens, sinon pour être imprimé , au moins pour être lu dans une assemblée publique. Il est indispensable de taire le nom du traducteur que Vous attaquez , et de mettre seulement à la place le nom général de traducteurs ; car ils sont en effet au nombre de trois. Il serait Convenable encore , même en ne nommant point ces traducteurs, de supprimer tout ce qui pourrait avoir une personnalité offensante. Il serait nécessaire enfin de retrancher dans les citations de Shakespeare, quelques traits un peu tiop libres pour être hasardés dans une pareille lecture. L'Académie désire ' donc , mon cher et illustre confrère , ou que vous nous autorisiez à faire ces corrections, dans lesquelles nous mettrons à la fois toute la sobriété et toute la prudence possibles , ou , ce qui serait mieux encore , que vous fissiez vous-même ces légers changemens , l'ouvrage ne pouvant que gagner de toute manière k être revu et corrigé par vous. J'attends incessamment votre réponse à ce sujet, et vous renouvelle , du fond de mon cœur, les assurances bien vives du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, depuis tant d'années, mon cher et illustre confrère,.
Votre , etc.
P. S. Après vous avoir parlé au nom de l'Académie , permettez-moi , mon cher maître , de vous parler pour mon compte , et seulement entre vous et moi.Votre ouvrage , excellent en luimême, pie paraît plus excellent encore pour être lu dans une assemblée^publique de l'Académie, comme une réclamation, au moins indirecte, de cette compagnie, contre le mauvais goût
AVEC VOLTAIRE. a37
qu'une certaine classe de littëratenn s'efforce d'accréditer. Je m'attends bien que vous donnerez votre consentement à cette lecture , et que vous m'écrirez une lettre honnête poj^r l'Académie. Vous pourriez , au Heu de grossièretés ( inlisibles publiquement ) que vous citez de Shakespeare , j substituer quelques autres passages ridicules et lisibles , qui ne vous manqueront pas. Vous pourriez même ajouter à votre diatribe tout ce qui peut contribuer à la rendre piquante , quoiqu'elle le soit déjà beaucoup. Par malheur, le temps nous presse un peu; car notre assemblée publique est d'aujourd'hui en trois semaines ; et il serait bon que votre diatribe corrigée me parvint avant le lundi , 19 de ce mois. Pour abréger le temps , envoyez-moi , si vous vonlez , vos additions , en cas que vous en ayez à faire , et je me chargerai des retranchemens qui ne sont pas difficiles , et qui ne feront rien perdre à l'ouvrage. Au reste , si vons consentez à la lecture publique , comme je l'espëre , il sera bon que l'ouvrage ne soit pas imprimé avant le 26 9 qui sera le jour de cette lecture.
Réponse y mon cher maître 9 sur tous ces points , et la plus prompte qu'il sera possible. Je vous embrasse tendrement.
Paris , 30 angotie 1776.
Vos ordres seront exécutés, mon cher et illustre maître; je vous lirai, à l'assemblée de dimanche prochain, et je vous lirai de mon mieux, quoique vos ouvrages n'aient pas besoin d'être aidés par le lecteur. Je regarde ce jour conmieun jour de bataille, 011 il faut tâcher de n'être pas vaincus comme à Crécy et à Poitiers , et 011 le sous-lieutenant Bertrand secondera , de ses faibles pâtes, les griffes du feld-maréchal Raton. Bertrand est seulement bien fâché qu'on ait été obligé de couper quelques unes de ces griffes , par révérence pour les dames ; mais l'imprimeur les rétablira , et Raton est prié de les aiguiser encore. Au reste, Bertrand ne pense pas qu'en laissant , comme de raison , subsister ces griffes, la grave Académie puisse s'en charger , même à l'impression. Il vaudrait mieux imprimer l'ouvrage sans retranchemens , en se contentant d'avertir qu'on en a retranché à la lecture publique , par respect pour l'assemblée et pour le Louvre , ce que le diVin Shakespeare prononçait si familièrement devant la reine Elisabeth. Enfin , mon cher maître , voilà la bataille engagée et le signal donné. Il faut que Shakespeare ou Racine demeure sur la place. Il faut faire voir à ces tristes et insolens An^ glais , que nos gens de lettres savent mieux se battre contre eux que nos soldats et nos généraux. Malheureusement il y a, parmi ces gens de lettres , bien des déserteurs et des faux-frcres ; mais .
les déserteurs seront pris et pendas. Ce qui me Ache , c'est cjue la graisse de ces pendus ne sera bonne à rien , car ils sont bien secs et bien maigres. Adien , mon cher et illustre ami ; \e crierai dimanche, en allant k la charge : /^fVe Saint^Dcrus^f^oltizrye^ et meure Georges^hakespeare,
Parîf , 97 angaste 1776.
IVl. le marquis de YiHeyieille a d , mon cher et illustre maître, partir pour Fernejhier de grand matin. II se proposait de crever quelques chevaux de poste , pour avoir le plaisir de vous rendre compte le premier de votre succès. Il a été tel que vous poavies le désirer. Vos réflexions ont fait très-grand plaisir , et ont été fort applaudies. Les citations de Shakespeare, la Chronique de Hiiet^, le roi Bordoduc, etc. , ont fort diverti l'assemblée. On m'en a fait répéter plusieurs endroits , et les gens de goût ont surtout écouté la fin avec beaucoup d'intérêt. Je n'ai pas besoin de vous dire que les Anglais qui étaient là , sont sortis mécontens, et même quelques Français qui ne se contentent pas d'être battus par eux sur terre et sur mer , et qui voudraient encore que nous le fussions sur le théâtre. Ils ressemblent k la fenmie du Médecin, malgré lui, « je veux qu'il me batte, moi; » mais heureusement tons vos auditeurs n'étaient pas comme cette femme et comme eux. Je vous ai lu avec tout l'intérêt de l'amitié, tout le zèle que donne la bonne cause; j'ajoute même avec l'intérêt de ma petite vanité ; car favais fort k cœur de ne pas voir rater ce canon , lorsque je m'étais chargé d'y mettre le feu. J'ai eu bien regret aux petits retranchemens qu'il a fallu faire, pour ne pas trop scandaliser les dévots et les dames ; mais ce que j'avais pu conserver a beaucoup fait rire , et a fort contribué , comme je l'espérais , au gain complet de la bataille. Je vais faire mettre au net l'ouvrage tei que je l'ai lu , afin de vous le renvoyer comme vous le désires. Vous y feres les additions que vous jugeres k propos ; mais je vous préviens qu'il sera nécessaire de retrancher les ordures de Shakespeare , si vous voules que l'Académie fasse imprimer l'ouvrage par son libraire ; et peut-être l'ouvrage y perdra-tril quelque chose. Au reste, donnes-moi là*dessus vos ordres; et quoique l'Académie doive entrer en vacances le i*'. de septembre , je prendrai mes mesures auparavant pour que cette impression puisse se faire de son aveu. Adieu , mon cher maître; je suis très-flatt^que vous m'ayez choisi pour sonner la charge sons vos ordres , et en vérité assez content de la manière dont je m'en suis acquitté. Je voas embrasse aussi tendrement qoe je vous aime.
AVEC VOLTAIRE. aSg
Parif, f. octobre 17^
âi vous désires , mon cher maitre , des nouvelles littéraires, j'en ai d'intéressantes à tous apprendre. Moureau , à qui j'ai donné votre lettre à l'Académie , comme vous m'en aviez chargé , l'a imprimée snr-le-champ , ne doutant point qu'on ne lui accordât la permission de la vendre. Monsieur le garde des sceaux a refusé cette permission ; quod erat primum.
Nous avions demandé au roi , notre protecteur , i ,5oo liv. par an pour augmenter nos prix , et exciter l'émulation des jeunes gens. Le roi nous a refusé cette somme; ^od erat secundum. On dit que les dévots de Versailles lui ont persuadé que votre morceau sur Shakespeare était injurieux à la religion , quoiqu'on ait retranché soigneusement à la lecture publique tous les passages indécens du tragique anglais ; quod erat tertium. Et, sur ce, je vous embrasse tendrement, en gémissant avec vous du crédit des hypocrites calomniateurs; quod erat quartum. Et je suis fUché qu'ils nous empêchent d'apprendre aux gens de lettres que le roi désire de les encourager ; ^uo^ erat quintum.
Parity i5 oelobre 1776.
Xl faut que BertraiMl rassure an peu Raton , qui ne sera pas absolument bràlé , mais sei»lenient penda , par la clémence des juges. On a levé apparemment la défense de rien dire contre le théâtre anglais et contre Shakespeare; car je vis, il j a quelques jours, la lettre exposée en vente aux Tuileries. Mais il n'est pa» moins vrai que l'îmhÂ;île calomnie a persuadé à Versailles que cette lettre était un ouvrage impie , et qu'en conséquence on nous a refiisé l'augmentation des prix que nous demandions , pour avoir une occasion ( qui ne se présentera pas sitôt ) de remercier et de louer le ministère présent , qui apparemment ne s'en soncie guère. Grand bien lui fasse ! en attendant, j« vais pousser, comme je pourrai , le temps avec l'épaule , jusqu'au printemps 011 j'irai revoir votre ancien disciple , qui m'a écrit deux lettres charmantes sur la perte que j'ai faite ,* et qui mérite hien que j'aille l'en remercier. Je suis à la veille de faire une antre perte qui m'est bien sensible , celle de madame Geoffirin , et d'autant plus sensible, que madame de La Ferté-Imbault sa fille, qui joue la dévotion , mais qui ne joue pas la sottise , a écarté du lit de sa mère tont ce qu'on appelle philosophes, et qui n'ont pas plus d'envie que de besoin de parler de religion à sa mère en l'état
24o CORRESPONDANCE
oii elle est. On peut dire de la philosophie ce que Desprëaux disait de Dieu, en entendant déraisonner deux sots athées: Vous avez de sots ennemis. Mais ces ennemis sont aussi méchans que sots , et aussi dangereux par leurs calomnies que mépris)Eibles par leur imbécillité. Que le ciel nous assiste et lès confonde I mais le ciel n'en fera rien , et je ferai comme l'abbé Terrassôn faisait, à ce qu'il disait, de la Providence, je ni en passerai; et je vous exhorte , mon cher Raton , à vous en passer aussi , et surtout à ne pas nous priver de votre seconde lettre , dussionsnous être condamnés à ne plus couronner de mauvaise prose et de mauvais vers. Adieu ; je baise bien tendrement vos pâtes, et je les exhorte à ne se laisser ni brûler ni engourdir.
Paris, 5 novembre 1776.
1j e triste Bertrand au malingre Raton , salut. Raton , tout malingre qu'il est , fera trës-bien de continuer à égratigner Gilles-» Shakespeare , quoique les coups de pâte qu'il lui a donnés aient fait couper les vivres à \9i jeunesse studieuse {studiosœ jui^nêuti ). Il faut qu'au moins la philosophie et la raison fassent justice dans leur petit domaine, puisqu'elles sont battues à la Nouvelle-Yorck ; mais on aura beau faire , cette dhienne de philosophie sera , comme le prince d'Orange , souvent battue et jamais défaite.
Quand Gilles-Shakespeare aura été dûment étrillé , Raton fera tres-^hattement d'en venir aux lettres des Juifs portugais , qui ne valent pas les Lettres portugaises, même pour de pauvres diables éreintés comme Raton et Bertrand. Le secrétaire de ces Juifs est un pauvre chrétien nommé Guenée , ci-devant professeur au collège du Plessis , et aujourd'hui balayeur ou sacristain de la chapelle de Versailles. On dit que ses lettres lui ont valu quelques pourboire du, cardinal de La Roche- Ajmon, un des plus dignes prélats qui soient dans l'église de Dieu , et à qui il ne manque rien que de savoir lire et écrire. On assure que ce iSaint-Ambroise qui, par humilité, a oublié d'apprendre l'orthographe ( ce qui nous a empêché dç lui donner un de nos fauteuils dont il avait grande envie , et nous fort peu ) ; on assure donc que ce Chrysostôme non lettré a représenté au gouvernement que , choisir pour ministre des finances un homme qui ne va pas à la messe , est un crime qui tient de la besUalité : on lui a répondu que sa pemontrance tenait de la bêtise , et ou l'a renvoyé dire la messe , et Guenée la servir.
Bertrand reçoit journellcmeDt tle l'ancien disciple de Raton de la prose charmante , et des vers qui ne valent paâ tout-à-fait
AVEC VOLTAIRE. a4i
ta prose. Il me mande qu'il m'attend à Berlin Tannëe prochaine; et Bertrand ira trës-volontiers faire avec lui de la prose , et même des vers sur tout ce qui se passe , depuis la Nouyelle-Yorck jusqu'au Kamtchatka. En attendant , Bertrand finit ici sa prose à Raton, et l'exhorte à faire main-hasse , en vers et en prose , sur les sots dont ce meilleur des mondes fourmille.
Paris , a3 novembre 17^
J^ OS lettres , mon cher maître , se sont croisées sans doute. Vous avez dîi recevoir , peut-être le même jour que vous m'avez écrit , celle oii je vous apprenais le nom du pauvre chrétien devenu Juif, qui voudrait vous faire circoncire bien plus que le prépuce , s'il en était le maître. Je vous ai dit qu'il se nomme Guenée , ci-devant professeur de basses classes dans un collège de Paris , et aujourd'hui sous-sacristain de je ne sais quelle chapelle à Versailles. Je vous apprenais aussi , dans ma lettre , les nouvelles galanteries du roi de Prusse , et les vers qu'il m'a adressés. Mon projet est bien en effet de l'aller voir au printemps prochain , et de passer l'été avec lui. En allant ou en revenant, j'irai vous embrasser. M. de Gondorcet a lu , à la rentrée de la Saint-Martin , un éloge charmant du P. Leseur, un des deux minimes commentateurs de Newton , et ami de notre pauvre P. Jacquier. Vous savez le triste état oii est madame Geoffirin depuis trois mois. Sa fille, madame de La Ferté-Imbault , vendue à la cabale dévote , dont elle est la servante , a trouvé moyen d'écarter d'auprès de sa mëre tous ses anciens et meilleurs amis , à commencer par moi. Elle m'a écrit à ce sujet une lettre qui ne vaut pas celle du roi de Prusse , mais qui est une pièce rare pour l'insolence et la bêtise. Croiries-vous que je ne sais quelle canaille vient de faire imprimer une comédie intitulée le Bureau d'esprit, où cette pauvre femme mourante est fort dénigrée , à la vérité si platement , que cela ne se peut lire ? On m'assure que cette rapsodie se trouve chez votre protégé Moureau , sur le quai de Gêvres. Ces libraires vendent de tout pour gagner de l'argent. Oh ! que de canailles grandes et petites, dans ce meilleur des mondes possibles ! Ce que je trouve de plus jf^cheux , c'est qu'il fait un temps du diable , et qu'il faut attendre six mois les beaux jours pour vous aller voir. Adieu, mon cher et illustre et ancien ami; je vous embrasse corde et anima*
a4i CORRESPONDANCE
Paris y 28 d^mbre 1775.
V OTRB protégé d'Espagoac, mon cher et illastre maître, m'a bien l'air d'attendre au moins Tannée 1778, pour débiter devant notre Académie les sottises ordinaires sur l'atroce absurdité des croisades , et sur ce roi plus moine que roi , qui voulait donner la moitié de son corps zmt. frères prêcheurs , et l'autre aux frères mineurs, et qui disait à Joinville qu'il ne fallait répondre aux hérétiques qu'en leur enfonçant Vépée dans le ventre jusqu'à la garde. Il eût été digne de protéger et d'ordonner , comme a fait le roi d'Espagne , son centième petil^fils , ce qui vient de se passer à Cadix.Yous savez que l'inquisition , que le roi d'Espagne a remise en honneur et en vigueur plus que jamais , vient de faire une belle procession, plus magnifique et plus solennelle qu'elle n'avait été depuis long-temps \ que le peuple , prosterné dans les rues pendant cette belle cérémonie, criait en se frappantla poitrine : f^iva lafe di Dios ; qu'ensuite on a publié les bulles de Paul lY et de Pie Y , ces deux marands de papes qui ont tant fait brûler d'hérétiques, et qui déclarent que tout le inonde sera soumis à Y inquisition , sans excepter le souverain^ C'est dommage qu'après cette insolence , cette canaille d'inquisi^ teurs n'ait pas donné les étrivières au roi d'Espagne , comme le pape les donna autrefois à notre Henri lY, sur le dos du cardinal du Perron, et comme les Algériens les ont données l'an passé à sa très-fidèle majesté catholique, qui leur avait déclaré la guerre par ordre du puant récollet son confesseur. O tempora ! 6 mores! Yoilà, mon cher ami, le fruit des lumières que tant d'écrits ont répandues ! voilà le fruit de l'expulsion de ces gueux de jésuites , remplacés par des gueux plus insolens ! voilà oii tant de princes en sont encore dans le siècle de la philosophie ! Je crois que votre ancien disciple rira bien de tant de sottises, s'il n'en est pas encore plus indigné; et j'espère, dans quelques mois, lui entendre dire de fâcheuses vérités sur quelques uns de ses chers confrères. En attendant, je vous recommande le prépuce de Jacob*£phraïm Guenée , et même ce qui tient à son prépuce, et dont ce prêtre circoncis n'a sûrement que faire. Yous ne feries pas mal aussi de recommander à votre ami Kien«Long , par votre autre amie Catherine, le jésuite-mandarin qui écrit tant de sottises. Pour moi, je commence à être las et honteux de toutes celles que j'entends dire , que je vois faire , et que j'ai le malheur de lire. Je serais bien tenté d'en dire et d'en faire aussi quelques unes, mais je m'abstiens d'être lu, de peur d'être brûlé.
AVEC VOLTAIRE- a43
Satei-Tous bien que je craindrais pour vous $i vous étiez à Col- Jioure au lieu d'être à Femey, que la sainte hermandad ne tous fii enleyer contre le droit des gens , pour tous brûler suivant toutes les règles du droit canon ? Hëlas ! je ris et je n'en ai guère envie. Il Taut mieux finir par oii j'aurais dû commencer , par me taire et par tous embrasser avec douleur et tendresse.
A Paru y ce 6 de mars 1770.
J 'ai feçu , mon cber et illustre mattre , !a lettre ostensible que je vous demandais; j'en ai fait part à M. de La Harpe qui doit.vous écrire à ce sujet , et qui est très-reconnaissant du juste témoignage que TOUS lui rendez.
Il pense pourtant , ainsi que moi , que tous pourriez dire quelque chose de plus positif en sa faveur; par exemple , qu'il était trop jeune quand ce pamphlet a paru , pour avoir connaissance des faits et des personnes dont on parle ; que ce pamphlet n'a ni son ton, ni son style, et que c'est tout au plus l'ouvrage de quelque regrattier de littérature que maître Aliboron aura maltraité dans ses feuilles. Au reste, il paraît que ses ennemis même ont reconnu sur ce point la vérité des faits , et qu'ils ont renoncé à la querelle qu'ils voulaient lui faire ; mais des ennemis acharnés ( vous l'avez éprouvé plus que personoe ) ne disent pas toujours la vérité ; et il est bon d'avoir un bouclier tout prêt contre leur;i mensonges.
Je suis bien persuadé comme vous que le Pascal-Condor ( vous savez que le Condor est le plus grand et le plus fort des oiseaux^ vaudra beaucoup mieux que le Pascal janséniste, et qu'il est destiné à jouer le rôle le plus distingué dans les sciences et dans les lettres. Ce qui m'enchante , c'est qu'on a cru lui faire grâce en le choisissant pour secrétaire de l'Académie des sciences, qui est plus heureuse qu'elle ne mérite , d'avoir un tel secrétaire. Celui-là ne parlera ni d'éclaboussures du soleil, ni de molécules organiques, ni des taupières apennines. Je ris, ainsi que vous, de ces sottises , et du style ampoulé ou empoulé dont on nou» les étale; mais je ne ris pas moins d'un gros volume de lettres qui viennent de vous être adressées , et 011 l'on nous donne le feu central et le refroidissement de la terre comme des idées comparables au système de la gravitation. Supplément de génie que toutes ces pauvretés ; vains et ridicules efforts de quelques charlatans qui , ne pouvant ajouter à la masse des connaissancet une seule idée lumineuse et vraie , croient Tenricbir de leurs
a44 CORRESPONDANCE
idées creuses y et nous persuader de rezîstence d'an peuple qui nous a tout appris , excepté son histoire et son nom. Adieu , mon cher maître. En lisant tout ce qui s'imprime aujourd'hui (qu'heureusement pour moi je ne lis guère ), je pourrais dire comme Pourceaugnac : Jamais je n'ai été si soûl de sottises» Continuez de nous en consoler en rivant, en vous portant bien, et en écrivant. Tuusexanimo.
BERTRAirn.
d mai 1777-
Vous avez cm , mon cher maître , aller voir les somhres bords , et moi j'ai un estomac qui , je crois , m'y mènera bientôt. Je viens d'écrire à votre ancien disciple que cet estomac maudit ne Bie. permettait plus de projeter d'autres voyages que celui de Tautre monde ( si autre monde y a ) , et que j'irais bientôt attendre sa majesté sur les rives du Styx , en faisant néanmoins ^es vœux , comme de raison , pour ne l'y pas voir sitôt. J'ai autant de peine à digérer ce que je mange , que ce que je vois et ce que j'entends; et je ferai mes adieux, sans beaucoup de regret, à un monde oii il se fait et se dit tant de sottises. Le pauvre Delille est actuellement aux pieds de la cour; nous attendons son jugement qui suivra de près celui de votre Childebrand et de sa gueuse. Je suis quelquefois tenté de croire à la Providence, quand je vois le sort de Cartouche-Fréron , et de Mandrin-Childebrand ; mais je change d'avis quand je vais à la garde-robe , et je ne vois pas quel plaisir cette Providence peut avoir à une mauvaise déjection. Quelque chose qu'elle fasse , je lui pardonnerai, mou cher et illustre ami, tant qu'elle vous conservera. Nous avons ici le comte de Falkenstein ; je ne sais s'il viendra à nos Académies ; il est déjà venu voir nos portraits , et peut-être aimera-t-il mieux nos portraits que nos personnes. H est bien le maître, et peut-être aura-t-il raison. Adieu, mon cher et illustre philosophe ; je vous aime mieux que tous les comtes , tous les empereurs et tous les rois, et je vous embrasse bien tendrement.
T'uu^ Bertrand.
Paris y aSjaîn 1777.
XL y a un siècle , mon cher et illustre ami , que je ne vous ai ennuyé de mon bavardage ; je suis bien sûr au moins de ne pas rvous ennuyer aujourd'hui. Celui qui vous portera ma lettre , la endraint éressante pour vous : c'est M. Delille , qui a pensé élre
la victime da fanatisme atroce et absurde de ces plats jansénistes du Châtelet, qui mériteraient bien d'y être enfermés. Il va, comme les anciens chrétiens après les persécutions, tous présenter les cicatrices des fers qu'il a portés et des coups qu'il a reçus ; et il sera plus glorieux , et avec plus de raison , de vous montrer ces honorables marques de ce qu'il a souffert pour la raison , que ne l'étaient, au concile de Nîcée, ces évéques qui montraient , avec complaisance, leurs oreilles coupées /?c7i/r la foi, et quime* ritaient bien de les montrer toutes entières, M. Delille joint à ses talens , à ses vertus et au mérite d'avoir été persécuté , un caractère et une douceur de mœurs qui vous le rendront encore plus cher , et qui intéressent pour lui tous ceux qui le connaissent, à moins qu'ils ne soient jansénistes.
Vous aurez déjà appris que nous avons perdu Gresset , si le mot de perdu n'est pas trop fort pour un homme qui ne disait plus que des oremus. Je ne sais quel successeur nous lui donnerons. Je ne connais qu'un homme qui en soit digne; mais il a des raisons pour ne pas se présenter en ce moment, et je crois qu'il fait bien. Il est bien fâcheux qu'ayant à prend»e Pascal, nous soyons forcés de lui substituer quelque Danchet ou quelque Flamen. Heureusement l'Académie vient de décider qu'attendu l'absence de plusieurs d'entre nous , l'élection ne se ferait qu'au mois de novembre , après Fontainebleau ; et peut-être arrivera*t-il , dans cet intervalle de temps , quelque circonstance favorable à ce que je désire. Multa quœprovideri nonpossunt, fortuitb in melius codent. J'ai quelques raisons pour l'espérer, et je serais an comble de mes vœux, ainsi que vous.
On assure que cette canaille jésuitique va être rétablie en Portugal , à l'exception de l'habit. Cette nouvelle reine me parait une superstitieuse imbécile , dirigée par des prêtres et par des moines. Si le roi d'Espagne vient à mourir ou s'il devient tout-àfait imbécile ( ce qui est, dit-on, fort avancé ), je ne réponds pas que ce royaume n'imite le Portugal. Cette canaille ressemble aux vers de terre , fort aisés à couper, mais fort difficiles à mourir. C'en est fait de la raison , si l'armée ennemie gagne cette grande bataille. Adieu , mon cher et illustre ami ; je ne vous recommande pas M. Delille ; il est tout recommandé pour vous , et par sa personne , et par ses amis , et par ses ennemis. J'espère qu'il m'apportera de bonnes nouvelles de votre santé. Pour moi, je n'aurai bientôt plus ni tête ni estomac. Je pourrai bien ne pas tarder à aller joindre Gresset. Je ne serai guère plus seul en l'autre monde que je ne le suis en celui-ci , après la perte que j'ai faite , et qui m'est aussi nouvelle que le premier jour. Adieu ; conservez-vous et aimez-moi. '
Paris, vj décembre 1777.
IUa nëgociatioQ pour M. Delille n*a pas été heureuse , mon cher maître. Le roi de Prusse me répond sèchement et laconiquement qu'il n'y a point de place à Berlin qui lui convienne ,
. et qu'il lui conseille d'aller en Hollande , oii il pourra faire le
.métier de tant d'autres qui lui ressemblent. Je tous adoucis même les termes de sa lettre dont vous croyez bien que je n'ai
, pas régalé le pauvre Delille. Notre Salomon a de l'humeur, et je le crois mécontent ou malade. Sa réponse est de nature à ne pas me permettre d'insister , et vous pouvez me dire comme Châtil-
«loaàNérestan :
Seîgnear, s'il est «iiiM, Totre faTearest vaine.
Peut-être, au reste , M. Delille n'aurait-il pas été heureux dans la place que nous voulions lui procurer. Vous savez , ainsi que moi , à quel maître il aurait eu à faire , sans compter qu'il eikt été pour tous les entours un grand objet de jalousie , et par conséquent de calomnie. Voyez si vous jugez à propos de faire , pour votre. compte , une nouvelle tentative. On craindra plus de vous désobliger que moi , mais je doute que vous ne soyez pas éconduit, sans doute avec politesse. Je suis étonné que M. Thomas ne vous ait pas envoyé ce qu'il a écrit sur notre vertueuse et respectable amie. Je crois que , si elle revenait au monde et qu'elle ïàt ses trois éloges, son esprit serait content de Thomas, son âme de l'abbé Morellet , et son cœur de moi ; et il est bien vrai que c'est le cœur seul qui m'a dicté cette petite lettre.
Nous avons préféré, ne pouvant pas avoir Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemiëre et à Cotin-Chabanon , Eutrope-Millot , qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe , et de ne s'élre jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre. C'est moi qui suis chargé de le recevoir. BuiTon , directeur , s'en va à Montbar. Le prince Louis, chancelier, a des affaires ; c'est comme dans le chapitre des rats :
L'un dit je n^y Tas point , je ne mis pas si sot, L'autre , je ne saurais;
si bien que n^e voilà endossé de l'oraison funèbre de Gresset. Je me tirerai de tout cela comme je pourrai.
On dit que vous aurez chez vous tout l'hiver monsieur et madame de Yillette. Ce catéchumène a besoin , pour assurer sa conversion, de passer quelques mois dans votre église , et d'aller chez vous
au catéchisme. Je désire fort qoe vos instructions achëtent cette cure.
Adieu, mon cher et illustre ami ; je vous embrasse tendrement,
et suis plus que jamais imis ex ammo,
Bertrand.
Paris f 34 janTÎer 1778.
ItJLon cher et illustre confrère, vous recevrez vraisemblablement, avec cette lettre, le long quanquam que je viens de faire à l'Académie pour la réception de Tex-jésuite Millot, qui a du moins le mérite d'être tout-à-fait ex-jésuite , et dans tous les sens. J'aimerais bien mieux avoir eu à recevoir le Pascal dont TOUS me parlez , qui vaut mieux que tous les ex-jésuites ensemble ; mais j'espère que nous ne tarderons pas à faire cet acte de justice, qui devrait être déjà fait , et qui le serait déjà , si la chose ne dépendait que de nous.
Vous croyez donc que le héros dont vous me parlez n'aime ni la métaphysique ni la géométrie ; j'ai bien peur , et j'ai plus d'une raison pour le craindre , qu'il ne pousse ses haines encore plus loin , et que la philosophie ne soit guère mieux sur ses papiers. Il ne lui a pas pardonné le Sjrsième de la nature, dont l'auteur en effet a fait une grande sottise de réunir, contre la philosophie , les princes et les prêtres , en leur persuadant , très-mal à propos selon moi , qu'ils font bourse et cause commune. Il y a partout des gâte-métier, et cet écrivain en est un. Je vois que vous n'svez pas eu plus de crédit que moi pour ce pauvre diable de Delille; c'était pourtant bien l'homme qu'il fallait à votre disciple. Je suis fâché qu'à force d'humeur et de mauvaise santé qui en est la cause, il connaisse si mal ce qui peut lui convenir: ce sont ses a£faires. Tout cela n'est rien , si vous continuez à vous bien porter, et surtout à m'aimer comme je vous aime.
La petite diatribe que je vous envoie a été fort applaudie à la représentation; mais gare la lecture ! J'ai bien peur d'être comme le fils de Dieu, triomphant le dimanche sur un âne , crucifié le vendredi , et enterré le samedi , pour ne pas ressusciter comme lui dans la huitaine.
Si ce rogaton ne vous ennuie pas à la mort ( car c'est là tonte mon ambition ) ,
SubUmifeiiam sidéra verîiee.
Adieu, mon cher et illustre maître. Votre Bertrand embrasse bien tendrement les pâtes de son cher et respectable Raton.