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J'ai entrepris cette édition des OEuvres de Marat pendant la grande lutte que j'ai soutenue au Courrier Français pour le triomphe des idées révolutionnaires et socialistes; divers incidents ont retardé l'achèvement de mon travail : sa publication, au lendemain des élections de 1869, a un intérêt d'actualité que je ne dois pas laisser échapper.
M. Gambetta , qui s'est présenté à Paris comme le candidat de la démocratie radicale et de l'opposition irréconciliable, donnant ainsi à entendre qu'il était franchement révolutionnaire et quelque peu socialiste, et qui n'a été élu, de préférence d M. Carnot, qu'à ce double titre, — M. Gambetta a cru devoir à Marseille, pour se concilier les suffrages des libéraux et des cléricaux, faire la déclaration suivante :
c( La démocratie sincère, loyale est la seule
« ennemie de la démagogie, le seul frein, le seul (( rempart aux attentats des démagogues de tout « ordre! Les démagogues, ils sont de deux « sortes; ils s'appellent César ou Marat. Que ce « soit aux mains d'un seul ou aux mains d'une « faction, c'est par la force qu'ils veulent satis- « faire les uns et les autres leurs ambitions ou « leurs appétits. Ces deux démagogies, je les « trouve également haïssables et funestes. »
Si M. Gambetta qui, vraisemblablement n'a jamais lu une seule page de Marat et ne le connaît que par les attaques des historiens réactionnaires ou fantaisistes, avait eu, à défaut de la connaissance de l'histoire, le respect de la Révolution, il se fût abstenu de faire ainsi intervenir d'une façon injurieuse le nom de Marat. Il eût dû savoir du moins que M. Alphonse Esquiros, qui se présentait en même temps que lui aux suffrages des électeurs marseillais, avait dignement vengé la mémoire de Marat, dans son Histoire des montagnards, et la simple convenance lui faisait un devoir d'être réservé.
Mais toutes les idées aujourd'hui sont confondues, et les hommes qui aspirent à diriger le mouvement démocratique sont complètement dévoyés eux-mêmes.
Il y aurait bien des choses à dire sur cette sortie inconvenante de ]M. Gambetta. Ce n'est pas ici le lieu. Je me contenterai de faire observer
que dans l'assimilation outrageante qu'il établit entre Marat et César, le jeune irréconciliable a soin d'introduire une distinction qui est toute en faveur de César. César a des ambitions^ tandis que Marat n'a que des appétits. Aussi M. Gambetta, au corps législatif, aurat-il, comme M. Jules Favre son maître, des égards parlementaires pour les ministres de César, tandis qu'il flétrira sans ménagements aucuns les démagogues libres penseurs et socialistes.
Le moment est grave : et il importe plus que jamais de ressaisir la tradition révolutionnaire ; car il est impossible que le peuple consente longtemps encore à accepter pour chefs ceux qui méconnaissent ainsi ses aspirations. Nous pouvons donc subir avec sérénité leurs injures, leurs calomnies, leurs mépris. Ils se sont trahis euxmêmes en reniant la Révolution, qui est le véritable Évangile de la liberté et de la civilisation. Ils ont déchiré de leurs propres mains l'équivoque qui jusqu'ici les avait protégés. C'est bien.
Paris, le 20 juillet 18G9.
Les OE Livres de Marat ont leur place nécessairement marquée dans cette collection des classiques révolutionnaires, inaugurée par la publication des Œuvres de Robespierre et continuée par celle des OEuvres de Danton et de Vergniaud.
Marat, c'est le journaliste du peuple, comme Danton est le tribun du peuple.
La lecture du journal de Marat est indispensable pour tous ceux qui veulent bien connaître et apprécier la grande époque révolutionnaire.
On se figure généralement Marat comme un être atroce et répulsif. Il gagne certainement à être connu. A côté des violences, on trouve à chaque page dans son journal des vues vraiment politiques et une véritable élévation d'esprit. Ce qui ressort surtout, c'est un dévouement sine èie à la cause du peuple. C'est préci-
sèment ce zèle qui l'aveugle et parfois l'égaré jusqu'à la frénésie.
Fidèle à notre système de complète impartialité nous laissons la physionomie de Marat se dégager ellemême de ses écrits, en nous attachant seulement à soumettre au public tous les documents qui peuvent lui servir à former lui-même son jugement. Nous n'avons dissimulé aucun des passages qui ont valu à Marat son odieuse réputation ; mais nous nous sommes fait pareillement un devoir de le faire connaître tout entier en mettant en lumière les autres parties de son œuvre, dont les historiens ont généralement trop peu tenu compte et que le public ignore complètement.
De même que nous avons publié lesOEuvres de Vergniaud, le chef éloquent de la Gironde après lesOEuvres de Robespierre, — après les OEuvres de Marat nous publierons les OEuvres de Condorcet, un des hommes les plus sages et les plus modérés de la révolution, qui fut souvent l'objet des invectives de Marat. Ces contrastes, qui sont un des caractères du temps, achèveront de donner son cachet à l'œuvre de reconstitution historique que nous avons entreprise.
(EUYRES