ACTE II, SCÈNE IV
Fît voir mon infortune, et non pas mon amour1.
C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraites 5 3 5
Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes ;
Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux ,
Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre.
Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre; 540
Et vous portez , Madame , un gage de ma foi
Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.
Allons donc assurer cette foi mutuelle.
Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle ;
Et sans perdre un moment pour ce noble dessein , 545
Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.
MONIME
Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire
Vous ont cédé sur moi leur souverain empire;
Et quand vous userez de ce droit tout-puissant ,
Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant. 5 5o
MITHRIDATE
Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,
Vous n'allez à l'autel que comme une victime ;
Et moi , tyran d'un cœur qui se refuse au mien ,
Même en vous possédant je ne vous devrai rien.
Ah! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire? 5 55
Faut-il que désormais , renonçant à vous plaire ,
Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser ?
Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser?
Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes ,
Quand je ne verrois pas des routes toutes prêtes, 5 60
Quand le sort ennemi m'auroit jeté plus bas ,
Vaincu, persécuté, sans secours, sans Etats,
Errant de mers en mers , et moins roi que pirate ,
l.Var. Ni qu'en vous revoyant, mon funeste retour Marquât mon infortune, et non pas mon amour. (1673)
MIÏHRIDATE.
Conservant pour tous biens le nom de Mithridate *,
Apprenez que suivi d'un nom si glorieux , 56 5
Partout de l'univers j'attacherois les yeux ;
Et qu'il n'est point de rois , s'ils sont dignes de l'être ,
Qui , sur le trône assis , n'enviassent peut-être
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé ,
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé. 570
Vous-même, d'un autre œil me verriez -vous , Madame,
Si ces Grecs vos aïeux revivoient dans votre âme?
Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux,
N'étoit-il pas plus noble , et plus digne de vous ,
De joindre à ce devoir votre propre suffrage , 675
D'opposer votre estime au destin qui m'outrage ,
Et de me rassurer, en flattant ma douleur,
Contre la défiance attachée au malheur?
Hé quoi? n'avez- vous rien, Madame, à me répondre?
Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre .
Vous demeurez muette ; et loin de me parler,
Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.
MONIME
Moi, Seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre. J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre? Et ne suffit-il pas....
MITHRIDATE
Non, ce n'est pas assez. 58 5
Je vous entends ici mieux que vous ne pensez. Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie Par vos propres discours est trop bien éclaircie. Je vois qu'un fils perfide , épris de vos beautés , Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez. 590
1. Racine paraît s'être souvenu de ce passage de Cicéron dans le Discours pour Muréna, chapitre xvi : « Qua ex pugna quum se ille (M ithridates) eri- « puisset, et Bosporum confugisset, quo exercitus adiré non posset, etiain in « extrema fortuna et fuga nomen tamen retinuit regium. »