‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 328 sur 493 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Même 1 tu leur promis de ta bouche sacrée Une postérité d'éternelle durée.

Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi ; 2 5 5

La nation chérie a violé sa foi ;

Elle a répudié son époux et son père,

Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère2.

Maintenant elle sert sous un maître étranger.

Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger. 260

Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,

Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,

Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel

Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.

Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, 265

Pourroit anéantir la foi de tes oracles,

Raviroit aux mortels le plus cher de tes dons,

Le saint que tu promets et que nous attendons3 ?

Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,

Ivres de notre sang, ferment les seules bouches 270

Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits ;

Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais' .

Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles, Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,

1. Il y a mêmes (mesmes), avec une s à la fin, dans les diverses éditions publiées du vivant de Racine.

2. Les mots qui expriment le crime d'adultère sont souvent dans les livres saints appliqués à l'idolâtrie. Dans la Prophétie de Jérémie, ni, g, il est dit de Juda : « Moechata est cum lapide et ligno. » Voyez aussi ibidem, xm, 27. Dans plusieurs chapitres de la Prophétie d'Osée, les exemples abondent.

3. On a objecté que oc les Juifs proscrits par Aman pouvaient disparaître sans que l'espérance d'un rédempteur fût perdue. » (A. Coquerel, Commentaire biblique sur Esther. ) Cependant il semble que Racine n'ait fait que donner un développement légitime aux paroles de la prière d'Estber, que nous avons citée tout à l'heure : a Volunt tua inutare promissa et delere hereditatem « tuam. » Dans l'explication du chapitre xiv, qui contient cette prière, Saci commente ainsi le verset 9 : « Car si l'édit publié à la sollicitation d'Aman contre tous les Juifs eût été exécuté, sa fureur ne se seroit pas arrêtée dans la seule Perse, mais auroit passé ju^ques à Jérusalem. »

4. C'est le «bis qui non sunt » de cette même prière d'Estber (xiv, 1 1).

ESTHER

Et que je mets au rang des profanations 275

Leur table, leurs festins et leurs libations ;

Que même cette pompe où je suis condamnée,

Ce bandeau, dont il faut que je paroisse ornée

Dans ces jours solennels à F orgueil dédiés,

Seule et dans le secret je le foule à mes pieds; 280

Qu'à ces vaius ornements je préfère la cendre,

Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.

J'attendois le moment marqué dans ton arrêt,

Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.

Ce moment est venu : ma prompte obéissance 285

Va d'un roi redoutable affronter la présence .

C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas

Devant ce fier lion1 qui ne te connoît pas,

Commande en me voyant que son courroux s'apaise,

Et prête à mes discours un charme qui lui plaise . 290

Les orages, les vents, les cieux te sont soumis :

Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis2.

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