‹ Œuvres; (volume 2)Chapitre 34 sur 493 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire;

Et lorsque ce matin j'en écoutois le cours,

Mon cœur vous répondoit tous vos mêmes discours. 690

Inutile , ou plutôt funeste sympathie !

Trop parfaite union par le sort démentie !

Ah ! par quel soin cruel le ciel avoit-il joint

Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinoit point ?

Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, 69 5

Je vous le dis , Seigneur , pour ne plus vous le dire ,

Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel ,

Où je vais vous jurer un silence éternel.

J'entends, vous gémissez ; mais telle est ma misère.

Je ne suis point à vous, je suis à votre père1. 700

Dans ce dessein , vous-même , il faut me soutenir,

Et de mon foible cœur m'aider à vous bannir.

J'attends du moins , j'attends de votre complaisance

Que désormais partout vous fuirez ma présence 2 .

J'en viens de dire assez pour vous persuader 705

Que j'ai trop de raisons de vous le commander.

Mais après ce moment , si ce cœur magnanime

D'un véritable amour a brûlé pour Monime ,

Je ne reconnois plus la foi de vos discours

Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours. 7 1 o

XIPHARÈS

Quelle marque , grands Dieux ! d'un amour déplorable I Combien en un moment heureux et misérable î De quel comble de gloire et de félicités ,

1. Louis Racine, dans ses Remarques (tome I, p. 5li et 5i2), donne ici une variante que nous ne trouvons dans aucune des anciennes éditions :

Je ne suis point à moi , je suis à votre père ; et il ajoute, comme si elle était la leçon généralement adoptée : « J'ai vu dans une édition : Je ne suis point a vous, au lieu de : Je ne suis point à moi. C'est une faute grossière d'impression. »

2. Var. Que désormais partout vous fuyez ma présence. (1673-87)

Dans cette variante, les éditions de 1673 et de 1676 ont fuyez, et non fuyiez; celle de 1687 a fuies.

M1THR1DATE

Dans quel abîme affreux vous me précipitez !

Quoi ? j'aurai pu toucher un cœur comme le vôtre ? 715

Vous aurez pu m'aimer ? et cependant un autre

Possédera ce cœur dont j'attirois les vœux?

Père injuste , cruel , mais d'ailleurs malheureux ! . . .

Vous voulez que je fuie , et que je vous évite ?

Et cependant le Roi m'attache à votre suite. 720

Que dira-t-il ?

MONIME

N'importe, il me faut obéir.

Inventez des raisons qui puissent l'éblouir. D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême : Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même, Tout ce que , pour jouir de leurs contentements , 725 L'amour fait inventer aux vulgaires amants. Enfin je me connois, il y va de ma vie. De mes foibles efforts ma vertu se défie. Je sais qu'en vous voyant , un tendre souvenir Peut m'arracher du cœur quelque indigne soupir1 ; 730 Que je verrai mon âme, en secret déchirée, Revoler vers le bien dont elle est séparée. Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vous De me faire chérir un souvenir si doux , Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée 735 N'en punisse aussitôt la coupable pensée ; Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher , Pour y laver ma honte, et vous en arracher. Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste,

I. Il y a dans ce rôle d'incontestables réminiscences des vertueux combats de Pauline dans la tragédie de Polyeucte. Dans la scène iv du premier acte, Pauline dit à Félix :

Mon père, je suis, femme, et je sens ma faiblesse; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse , Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, Quelque soupir indigne et de vous et de moi.

[Polyeucte, vers 34 1-344-)

Page 1