ACTE III, SCÈNE III
Et j'espère qu'enfin de ce temple odieux
Et la flamme et le fer vont délivrer mes yeux.
NABAL
Qui peut vous inspirer une haine si forte? 9 1 5
Est-ce que de Baal le zèle vous transporte ? Pour moi, vous le savez, descendu d'Ismaël1, Je ne sers ni Baal, ni le Dieu d'Israël.
MATHAN
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole
Je me laisse aveugler pour une vaine idole , 920
Pour un fragile bois, que malgré mon secours
Les vers sur son autel consument tous les jours2?
Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore ,
Peut-être que Mathan le serviroit encore ,
Si l'amour des grandeurs, la soif de commander 925
Avec son joug étroit pouvoient s'accommoder.
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle De Joad et de moi la fameuse querelle , Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir, Mes brigues , mes combats , mes pleurs , mon désespoir ? Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière, Et mon âme à la cour s'attacha toute entière. J'approchai par degrés de l'oreille des rois, Et bientôt en oracle on érigea ma voix. J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices , 935 Je leur semai de fleurs le bord des précipices.
[. Les descendants d'Ismaël, fils d'Abraham et d'Agar, étaient circoncis; mais ils sont comptés parmi les ennemis d'Israël dans le Psaume lxxxii, 7. Racine dit dans ses ..Votes manuscrites sur Athalie : « Les Ismaélites étoient idolâtres et fort attachés à leurs faux dieux. Jérèmie , chapitre 11 [versets 10 et 11) : « In Cedar mittite, et considerate. . . . si mutavit gens deos suos, et « certe ipsi non sunt dii. » — Cédar, sur les confins de l'Egypte et de l'Arabie, était une région habitée par les Ismaélites; elle tirait son nom d'un des fils d'Ismaël.
2. « Ante truncum ligni procidam?... Forte mendaciuin est iu dextera mea. » (Isaïe, xliv, 19 et 20.)
J. Racine, iii 42
A THALIE
Près de leurs passions rien ne me fut sacré ;
De mesure et de poids je changeois à leur gré.
Autant que de Joad l'inflexible rudesse
De leur superbe oreille offensoit la mollesse , 940
Autant je les charmois par ma dextérité ,
Dérobant à leurs yeux la triste vérité ,
Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables ,
Et prodigue surtout du sang des misérables 1 .
Enfin au Dieu nouveau qu'elle avoit introduit, 945 Par les mains d'Atbalie un temple fut construit 2 . Jérusalem pleura de se voir profanée ;
1. On a reproché à ces impudents aveux de Mathan la même invraisemblance dont plusieurs commentateurs ont accusé le monologue de Narcisse dans Britannicus (acte II, scène vm, vers 757-760). L'Académie, dans ses Sentiments sur Athalie, est de cet avis : * On a trouvé, dit-elle , que Mathan se déclare ici très-mal à propos le plus scélérat de tous les hommes ; et il le fait sans aucune nécessité et sans utilité. » Fontenelle, dans ses Réflexions sur la Poétique, § txra (OEuvres, édition de 1742, tome III, p. 193), fait la même critique : « Il n'y a guère d'apparence que des scélérats, tels que la Cléopatre de Rodogune et le Mathan d' Athalie aient des confidents à qui ils découvrent sans aucun déguisement et sans une nécessité absolue le détestable fond de leur âme. » Houdar de la Motte dit aussi dans son Second discours sur la tragédie, a V occasion de la tragédie de Romulus [OEuvres, édition de 1754, tome IV, p. 167): «Ce caractère (de Mathan), tout odieux, tout excessif qu'il est, ne laisse pas d'être naturel ; et il n'y a que trop d'ambitieux qui lui ressemblent; mais ce qui n'est plus dans la nature, c'est qu'il se peigne luimême à son confident sous d'aussi noires couleurs. On ne croira jamais qu'un homme si superbe s'avilisse à ce point, et sans nécessité, aux yeux d'un autre homme; et quand l'histoire fourniroit quelque exemple d'une pareille conduite, il ne suffiroit pas pour la justifier au théâtre, où l'on veut voir des hommes, et non pas des monstres. » Louis Racine et la Harpe se sont efforcés de combattre ces critiques, où cependant il y a, ce nous semble, une bonne part de vérité, quelque admirable que soit la peinture de la scélératesse de Mathan.
2. Racine suppose qu' Athalie avait la première introduit le culte de Baal à Jérusalem. 11 n'a point trouvé ce fait dans l'Écriture; mais il nous semble qu'on n'y trouve rien non plus de contraire. On voit, il est vrai, dans divers passages des Juges et du livre I des Rois que les Israélites, avant le schisme des dix tribus , s'étaient plusieurs fois rendus coupables de ce culte idolâtre ; mais, depuis ce schisme jusqu'au règne d'Athalie, c'est dans le royaume d'Israël seulement, et non dans celui de Juda, que l'histoire sacrée en donne des exemples. Le poète était donc libre d'attribuer à Athalie la construction du temple du dieu nouveau.