Page xxxviii
NOTICE. 37i
faire jouer cette pièce sur son théâtre, il n'aurait donne au jeune auteur que quelques semaines pour l'achever. La Grange- Chancel ne dit point qu'il copie Grimarest, autorité fort sujette à caution ; il prétend ne faire que répéter ce qu'il a entendu dire à des hommes qui avaient très-familièrement connu Racine. Nous savons qu'en général il est sage de tenir quelque compte des vieilles traditions. Cependant la critique ne perd pas tous ses droits ; elle n'ignore pas que souvent ces prétendues traditions ne sont que des légendes venues on ne sait d'où, formées on ne sait comment1.
Il y a sur Molière une autre anecdote rapportée par Germain Garnier 2. « Plusieurs personnes, dit-il, ont entendu raconter à Montesquieu un fait qui passait pour constant à Bordeaux : c'est que Molière, n'étant encore que comédien de campagne, avait fait représenter clans cette ville une tragédie de sa façon, intitulée la Thébaïde, dont le peu de succès l'avait dégoûté de faire des tragédies. * En vérité, une telle mésaventure devait beaucoup encourager Molière à proposer comme excellent le sujet de la Thébaïde, et surtout à en faire lui-même le plan! Mais il ne faut pas contre une anecdote s'armer d'une anecdote. Nous avons des difficultés plus sérieuses à opposer au récit de Grimarest et de la Grange-Chancel.
Si Louis Racine n'a pu toujours être bien informé des faits qui se rapportent à la jeunesse de son père , il s'appuyait du moins, lui aussi, sur une tradition, et sur la moins éloignée, sur la plus directe. Dans une note sur une lettre de Racine écrite en novembre i663, il dit : « Il se préparoit à faire jouer les Frères ennemis, qu'il avoit composes en Languedoc. »
i. Voltaire, qui adopte la légende, en a brodé quelques circonstances dans sa Vie de Molière : «. C'est peut-être à Molière que la Fiance doit Racine. Il engagea le jeune Racine , qui sortait du Port- Royal, à travailler pour le théâtre dès l'âge de dix-neuf ans. Il lui lit composer la tragédie de Tliéagène et Chariclée; et quoique cette pièce fût trop faible pour être jouée, il fît présent au jeune auteur de cent louis, et lui donna le plan des Frères ennemis. » — Dans l'édition de 1723 du Uoréri on va jusqu'à dire que Molière passait pour avoir ra plus de part que Racine à la Thébaide.
2. OEuvres de Racine 'édition de 1807), tome III, p. 35a , a la note.
Dans ses Mémoires également, il rapporte la composition de cette tragédie à l'époque du séjour à Uzès. « Il retourna, dit-il, à Euripide, et y prit le sujet de la Thébaïde , qu'il avança beaucoup en même temps qu'il s'appliquoit à la théologie.... Il revint à Paris, où il fit connoissance avec Molière, et acheva la Thébaïde. » L'abbé Dubos, dont le témoignage est plus ancien que celui de Louis Racine, dit aussi dans ses Réflexions critiques ' : <c Racine portoit encore l'habit de la plus sérieuse des professions, quand il composa sa tragédie des Frères ennemis. » Si donc Louis Racine et l'abbé Dubos ne se sont pas trompés, la tragédie de Racine, commencée en Languedoc, était à peu près faite lorsqu'il connut Molière : il ne dut pas à celui-ci, mais directement à Euripide, ce sujet qui le tenta, comme, après lui, d'autres poètes"2.
Cette version devient infiniment plus vraisemblable que l'autre, si l'on consulte la plus incontestable des autorités, celle de Racine lui-même, écrivant à un ami, au moment où sa pièce s'achevait. On a, dans trois de ses lettres à le Vasseur, datées de la fin de i663, quelques détails sur la composition de sa première tragédie et sur les espérances qu'il avait de la faire bientôt jouer. Molière est nommé deux fois dans l'une de ces lettres ; mais dans aucune d'elles il n'est dit un mot de la part qu'il aurait prise à l'œuvre du jeune poëte. Il y a plus : nous apprenons là que la Thébaïde devait être jouée, non au Palais-Royal, mais à l'Hôtel de Bourgogne, où la Beauchâteau, confidente depuis longtemps des premiers travaux de Racine pour la scène, s'était chargée du rôle d'Antigone, et où la pièce était déjà annoncée3. On le voit, cette tragédie, dont
1 . Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture (à Paris , chez Jean Mariette , M.DCC.XIX, 2 vol. in- 12), tome II, p. 27.
2. Alfleri, dans son Polynice (1788); Legouvé, dans son Etéocle
3. M. Edouard Fournier a donné clans son Racine à Uzès (p. 82
et 83, une note qui anéantirait ce témoignage des lettres de Racine pris dans le sens où nous l'interprétons. Selon lui, Racine, lorsqu'il dit à le Vasseur qu'on annonce la Thébaïde à l'Hôtel , parle non de la sienne, mais de celle de Boyer. M. Fournier s'appuie sur un passage de Brossette que nous citerons plus loin (p. 382 . Mais là nous dirons par quelle erreur on a supposé l'existence decette Thébaïde de Boyer. On
Molière avait indiqué le sujet et donné le plan, qu'il avait demandée à Racine pour ses comédiens, et dont il pressait si fort l'achèvement qu'il n'accordait à l'auteur que cinq ou six semaines , c'était la troupe rivale qui allait la représenter ; presque terminée vers le i5 novembre i663, Racine la polissait et, comme il dit, la retouchoit continuellement le mois suivant; et elle ne devait être représentée que six mois plus tard. Il nous parait donc douteux que ce soit Molière qui ait proposé à Racine le sujet de la Thébaïde , et tout à fait invraisemblable qu'il ait tracé le plan, et souvent même dicté les corrections d'une pièce qui n'était pas destinée à son théâtre. Racine recevait certainement des conseils de plusieurs « personnes d'esprit. » Dans la grande scène du quatrième acte, telle qu'il l'avait d'abord faite, les deux frères, animés par leurs défis mutuels, tiraient l'épée en présence de leur mère ; et sans doute Créon et Hémon dégainaient aussi, pour les séparer. Racine nous apprend que cette scène trouva plusieurs censeurs : t Je ne goûtois point, ni les autres non plus, toutes les épées tirées. » Et , pour contenter ses Aristarques, il retrancha plus de deux cents vers. Il parle aussi au pluriel, dans ses lettres, de ceux qui lui demandèrent des stances, et qui le persuadèrent ensuite d'en sacrifier quelques-unes. Nous de-
répondra sans doute que de Boyer ou de tout autre, il peut bien, sans qu'il en soit resté de trace, y avoir eu une Thébaïde représentée en ce temps par les comédiens du Roi . et que c'est là justement la tragédie nouvelle dont parle Grimarest. Voyons cependant ce que dit Racine dans une de ses lettres de décembre i663 ; il envoie à son ami un morceau de son cinquième acte tantôt achevé :
« Ne le montrez à personne on seroit moins surpris quand on le
récitera. La déhanchée (la Beauchâteau de l'Hôtel de Bourgogne fait la jeune princesse. Vous savez bien, je crois, et qui est cette déhanchée et qui sera cette princesse. » Ainsi lu de suite , ce passage permet-il des doutes ? Est-il possible de croire que Racine ait écrit si confusément, ne laissant pas distinguer les nouvelles qu'il donne de sa pièce et celles qui ont trait à la pièce rivale? Dans la lettre suivante du même mois, il ne parait pas moins clair qu'il parle uniquement de sa tragédie : « Le cinquième acte n'est tout achevé que d'hier.... J'ai tout réduit à cinq stances, et ôté celle de Y Ambition, qui me servira peut-être ailleurs. On promet depuis hier la Thébaïde à l'Hôtel; mais ils ne la promettent qu'après trois autres pièces. »
vons donc, au moment où il travaillait à ses Frères ennemis, nous le représenter entouré d'amis qu'il consultait; Molière put être du nombre; cela est même vraisemblable, puisque Racine (il nous l'apprend lui-même) allait alors le visiter quelquefois, et que la double expérience du poëte comédien devait donner à ses avis une grande autorité. Mais si, dans le temps où le jeune auteur était le plus occupé des changements qu'il faisait à sa tragédie, il restait, comme il le dit, huit jours sans voir Molière ; si, dans ses lettres toutes pleines de la Thébaïde, il ne semble rencontrer le souvenir de Molière qu'à propos du succès de X Impromptu de Versailles, dont il fallait aller le féliciter, et à propos aussi de la requête haineuse du comédien Montfleury, est-il à croire qu'il travaillât pour lui, avec lui, et comme sous sa direction unique? L'acte réclamé par semaine est, à n'en pas douter, un conte; et nous admettons difficilement l'emprunt fait à Rotrou de ses deux grands récits tout entiers. Il nous semble que Racine avait déjà trop de bon goût, trop de respect de lui-même et de conscience de ses forces, qu'il commençait trop bien à se faire sa propre langue, très-différente de la langue déjà fort vieillie de Rotrou, pour songer à un tel plagiat. Et, quand il ôtait deux cents vers d'une scène, <* ce qui est malaisé, » comme il le fait remarquer; quand il trouvait le temps d'ajouter des stances, d'en retrancher, enfin de « retoucher continuellement » son oeuvre , il n'était pas si pressé d'achever sa pièce n'importe comment et au prix d'un trop visible larcin.
Nous ignorons comment il se fit que la tragédie de Racine, destinée à l'Hôtel de Bourgogue, fut jouée par la troupe de Molière. On peut conjecturer que le jeune auteur, qui devait, nous dit-il, voir passer trois pièces devant la sienne, fut ennuyé des retards. Lié d'amitié d'ailleurs avec Molière, qui ne pouvait manquer de goûter son esprit, et d'apprécier dans son oeuvre des qualités déjà très-brillantes, il se laissa sans doute gagner par lui. Molière devait être fort aise d'attirer à lui et de conquérir pour son théâtre un poëte dont le début promettait beaucoup, et de l'arracher à une scène rivale.
Lorsque Racine écrivit la Thébaïde, il avait vingt-quatre ans. Il n'avait encore publié que quelques odes, faibles essais qui
lui avaient valu de légers encouragements, et des protecteurs à la cour. Cependant il avait aussi tenté déjà de travailler pour le théâtre1. Ces premières tentatives, condamnées à l'oubli, avaient du moins exercé sa plume. Les comédiens et comédiennes, à qui il lui avait fallu soumettre ses productions, avaient dû donner quelques conseils utiles à son inexpérience de la scène. Mais il en avait de meilleurs à recevoir et de son génie naissant, et de ces poètes de la Grèce qu'il avait déjà si bien étudiés. Le sujet de la Thêbaïde le mettait en face d'Euripide, celui des tragiques grecs que, dans la suite, il a pris particulièrement pour guide, et en face d'Eschyle, dont le génie grandiose et trop simple pour notre scène convenait moins à son imitation, mais qui pouvait, dans cette tragédie des Frères ennemis, lui fournir des traits énergiques et de nobles pensées, et lui inspirer de fiers accents.
La forte préparation que Racine avait reçue de ses études grecques ne fut certes pas inutile à sa Thêbaïde. Il était impossible qu'un esprit comme le sien n'eût rien appris à si bonne école, ni pour la vérité et la vie du dialogue, ni pour le naturel et la profondeur des sentiments , ni pour l'habileté de la composition ; mais les modèles grecs n'étaient pas les *euls que Racine eût étudiés depuis qu'il avait quitté Port- Royal. Il s'était beaucoup nourri des poètes italiens et espagnols, et des vers mollement élégants et trop spirituels d'Ovide, et il avait aussi, tout naturellement, pris des guides plus rapprochés de lui, les auteurs de son temps. Par la suite, tout en transformant beaucoup et francisant les tragiques de la Grèce, même le plus moderne de tous, Euripide, il se tint beaucoup plus près d'eux; car il avait alors, non plus seulement un vague instinct , mais la pleine conscience de leur supériorité. Dans la Thébaide , comme dans Y Alexandre , il s'inspire trop peu de ces grands modèles, et cependant il n'est pas encore lui-même.
Si l'on s'en rapportait à sa préface de la Thêbaïde, il aurait dressé le plan de cette pièce sur les Phéniciennes d'Euripide. Il rend justice à YJntigone de Rotrou pour quantité de beaux endroits; mais il ne semblerait pas, à l'entendre, qu'il eût fait
i. Voyez la Notice biographique , p. 36.
i76 LA THÉBAÏDE.
beaucoup d'emprunts à notre vieux poète. De la tragédie de Sénèque il ne parle qu'avec un extrême dédain.
Il faut avouer que tout cela n'est pas exempt d'illusion, sinon d'injustice l. Racine doit beaucoup plus à Rotrou et un peu plus à Sénèque qu'il ne le dit; et il s'est bien plus éloigné d'Euripide qu'il ne paraît le croire. Ce que l'on remarque sans peine dans la Thébaïde, c'est l'imitation directe de Rotrou pour la conception et la composition de plusieurs scènes , comme pour les détails du dialogue; beaucoup de traits heureux, et vraiment tragiques, fournis par Sénèque ; enfin l'influence de Corneille, plus sensible sans doute dans la pièce suivante, déjà cependant très-marquée , mais qui a pu agir à l'insu du jeune poëte, encore dominé par le génie d'un tel maître.
Quant à Euripide , les quelques vers de ses Phéniciennes qu'on peut rapprocher des vers de la Thébaïde avaient déjà, à peu d'exceptions près, été imités par Sénèque ou par Rotrou, et on est en droit de douter que notre auteur les ait toujours pris à la première source, bien qu'un exemplaire du poëte grec où les Phéniciennes sont chargées de notes françaises écrites à la marge de la main de Racine, nous atteste avec quel soin il avait étudié cette pièce2. Le plan d'Euripide ne ressemble nullement
i . Louis Racine dans son Examen des Frères ennemis va bien au delà des réticences de la préface de son père. Ces réticences sur les emprunts faits à Sénèque et à Rotrou, il les change en dénégations trèsabsolues : « Ce que l'auteur a dit dans sa préface est exactement vrai : sa pièce n'a aucun rapport avec la misérable déclamation, sur le même titre, qu'on attribue à Sénèque, aï avec Y Antigène de Rotrou. » Le P. Brumoy, examinant la Thébaïde à propos des Phéniciennes d'Euripide, avait combattu la prétention de Racine d'avoir suivi le plan du tragique grec, et fait remarquer, non sans raison , que notre poëte a surtout imité Sénèque et Rotrou. Toutefois dire que Racine, dans sa pièce, s'est rendu esclave de ce dernier poëte, c'était beaucoup exagérer. Louis Racine opposa au P. Brumoy le démenti que nous venons de citer ; mais il allait trop loin à son tour dans son apologie, et il avait trop négligé de s'assurer par lui-même de la vérité.
2. Cet exemplaire appartient à la bibliothèque publique de Toulouse, dite du Collège royal. L'édition est de Paul Estienne , 1602. M. Félix Ravaisson à transcrit eu 1841 ces notes de Racine sur les
à celui de Racine. L'entrevue de Jocaste et de Polynice, et la scène de la conférence des deux frères, en présence de leur mère, voilà tout ce que l'on trouve de commun entre la pièce grecque et la nôtre. Et combien la première de ces deux scènes est autrement conçue et d'un ton différent chez les deux poètes ! Les autres scènes d'Euripide, celle où Antigone, regardant l'armée argienne déployée dans la plaine, se fait nommer les chefs par le pédagogue, celle du conseil de guerre tenu entre Étéocle et Créon, celle du devin Tirésias, n'ont rien qui leur corresponde dans la tragédie de Racine. La fin des deux tragédies surtout diffère entièrement. Après le récit où Créon vient apprendre à Antigone la mort d'Etéocle et de Polynice, la Thébaïde. de Racine est réellement finie ; ce qui suit n'est plus rien : l'auteur complète, comme il peut, son dénoùment, et se débarrasse à la hâte et pour la forme des survivants de sa tragédie. Dans les Phéniciennes, quand le messager est venu raconter le dernier combat, le poète a encore à nous montrer, entre OEdipe, Antigone et Créon, une suite nouvelle de scènes aussi pleines d'intérêt que celles qui ont précédé. Par là peut-être la duplicité d'action que Racine reproche à Rotrou , moins marquée sans doute dans le plan d'Euripide, n'y est pas cependant tout à fait évitée. Racine, qui s'est interdit ce moyen de remplir sa tragédie, en a comblé les vides parles amours, peu intéressants chez lui, d'Antigone et d'Hémon, et par la passion, plus fâcheuse encore, de Créon pour Antigone. Nous sommes loin du théâtre grec.
Nous avons dit que la ressemblance avec X Antigone de Rotrou est beaucoup plus grande. Dans nos notes sur la Thébaïde nous indiquons des rapports frappants entre plusieurs scènes des deux pièces. Barbier d'Aucourt, dans sa misérable satire intitulée Apollon charlatan1, exagérant beaucoup la part qui revient à Rotrou dans l'œuvre de Racine , soit pour l'in-
Pliéniciennes. Elles ont été publiées dans la Nouvelle Revue encyclopédique (octobre 1846). Il faut remarquer d'ailleurs qu'on ignore à quelle époque Racine les a écrites , et si c'est avant d'avoir composé la Thébaïde.
1. On la trouve aussi avec le titre d'Apollon vendeur de mlthridate Elle est de ifi;5.
vention de la fable, soit pour celle des détails, crie au plagiat dans ce style burlesque :
De deux frères trop inhumains
Dont Thèbes éprouva la rage
Elle1 envenima le courage....
Mais , pour dire la vérité , Phœbus par la Racine en fut si peu la cause , Qu'Apollon par un autre avoit tout inventé.
Il ne faut pas l'en croire. Racine a beaucoup modifié le plan de Rotrou, de même qu'en s'appropriant souvent ses pensées, il en a non-seulement rajeuni le style , mais les a revêtues d'une richesse et d'une élégance d'expression qui pouvait déjà faire prévoir un art nouveau. Ajoutons que si au premier abord on est tenté de trouver Rotrou plus énergique, parce qu'il est plus rude et plus concis, Racine, à y bien regarder, ne lui reste pas inférieur en force. Mais chez lui cette force se dissimule sous l'éclat harmonieux d'un coloris égal et sans tons heurtés. Telle était la nature de son génie, qui se fit connaître dès lors. Sa vigueur se voilait d'élégance.
Tout en suivant quelquefois Rotrou, et en reproduisant plusieurs des situations de sa tragédie, Racine avait beaucoup à tirer de lui-même pour la construction de sa propre pièce, dont il a tout autrement disposé entre elles et enchaîné les scènes. En outre l'action à laquelle il a voulu se borner s'arrête chez son prédécesseur après la seconde scène du troisième acte; et les actes de Rotrou sont assez courts. Adraste et Argie, personnages que n'a pas admis Racine, cnt un rôle dans Y Antienne : la place qu'ils v tiennent devait, dans la Thébaïde, être autrement remplie. Assurément dans ce que Racine a innové tout n'est pas heureux ; mais, d'un autre côté, il a déjà dans sa marche, dans la contexture de son action, une habileté supérieure à celle de Rotrou ; elle fait pressentir le poète qui saura si bien tenir en main son sujet, qui le développera avec tant d'aisance et de clarté. L'adres-e, la netteté, la fécondité de son esprit se révèlent dès ce premier essai.
i. La Racine. Nous n'avons pas besoin de dire que c'est par ce spirituel jeu de mots que Barbier d'Aucourt désigne notre poëte.
Rotrou avait eu lui-même sur la scène française des devanciers dans ce sujet de la Thébaïde. Tout n'est pas à dédaigner dans ces vieux tragiques de l'école de Ronsard. Ils déclamaient longuement à la façon de Sénèque, qui était surtout leur modèle; ils cherchaient à refondre dans le moule grec et latin notre langue poétique; et leur tentative n'a pas eu de succès durable. Mais, dans leur verve indiscrète et inexpérimentée, ils ont trouvé, plus souvent qu'on ne croit, des accents de vraie poésie qui ont manqué à la platitude des Coras et des Pradon. On pourrait citer plus d'un trait vigoureux, plus d'un passage où brillent quelques lueurs d'éloquence, soit dans la Thébaïdc de Jean Robelin, imprimée en i584 *, soit dans la tragédie de Robert Garnier 2, intitulée Jntigone ou la piété. Il est fort probable que Racine n'a rien connu de ces œuvres d'un autre âge, déjà bien oubliées. Mais Rotrou n'a pas pu ignorer la pièce de Garnier, ce poëte que Ronsard et Baïf regardaient comme si grand, et que Robert Estienne plaçait au-dessus des trois grands tragiques de la Grèce. Il est très-possible que Rotrou lui ait emprunté l'idée de mêler, pour en faire une seule tragédie, Y Jntigone de Sophocle aux Phéniciennes d'Euripide, ou plutôt aux Phéniciennes de Sénèque. C'est ainsi que dans l'histoire littéraire on rencontre souvent un enchaînement, une sorte de filiation imprévue. Par l'intermédiaire de V Jntigone de Rotrou, la Thébaïdc de Racine se rattache à Y Jntigone de Garnier.
Quoique le plus souvent ce soit aussi à travers Rotrou que Sénèque a été imité par Racine, celui-ci, en plus d'un passage, s'est inspiré directement de l'écrivain latin. Il a fait beaucoup plus d'emprunts à sa tragédie qu'à la Thébaïde de Stace, dont il ne parait guère s'être souvenu que dans le grand récit du combat d'Etéocle et de Polynice. Dans sa préface, Racine se range au jugement sévère d'Heinsius sur la tragédie attribuée à
i. La Thébaïde., tragédie composée par Jean Robelin du comté de Bourgoigne, au Pont-à-Mousson, par Martin Marchant, imprimeur de Mgr le duc de Lorraine, M.D.LXXXIIII.
2. L' Jntigone de Garnier est de i58o. — Quant à YAntigone de Baïf Ci 5y3), qu'on a aussi quelquefois nommée à propos de la Thébaïde de Racine, 1^ sujet en est entièrement différent : c'est une imitation de YAntigone de Sophocle.
38o LA THÉBAÏDE.
Sénèque sous le titre tantôt de la Thébaïde, tantôt des Phéniciennes^. Il est très-vrai que l'auteur de cette pièce « ne savoit ce que c'étoit que tragédie ; t> mais à peu près toutes les pièces qui nous ont été conservées sous le nom de Sénèque sont aussi peu de véritables tragédies. Et toutefois dans ces Phéniciennes, comme dans les autres œuvres qui passent pour être du même auteur, il y a d'incontestables beautés. Il est étrange que, dans ces déclamations verbeuses, pédantesques, auxquelles, dans l'ensemble, manque toute vie; dans ces jeux d'école qui auraient été insupportables sur n'importe quelle scène, on rencontre tant de vers si tragiques, tant d'idées non-seulement grandes et belles, mais vraiment dramatiques, qui ont souvent été admirées sur notre théâtre; car nos poètes n'ont pas dédaigné de puiser à cette source. Mais Racine avouait Euripide et non Sénèque ; et quoiqu'il ait été plus redevable encore au poète latin dans sa Phèdre que dans sa Thébaïde, il ne s'est pas plus soucié de confesser les emprunts qu'il a faits à son Hippoly te que ceux dont ses Phéniciennes Y 'ont enrichi.
Il est à regretter que Racine, qui connaissait bien Eschyle, qui l'avait étudié et annoté sur un exemplaire encore aujourd'hui conservé 2, n'ait tenté de lui rien dérober ; nous disons rien, car l'imitation de deux passages des Sept chefs, que nous avons signalés dans nos notes, est, tout au moins, très-douteuse. Il est vrai que l'extrême simplicité du plan de cette vieille tragédie ne pouvait convenir à notre scène, et que ses beautés, plutôt épiques et lyriques que dramatiques, le souffle tout patriotique et guerrier qui l'anime, la placent dans une région où le spectateur français eût été trop dépaysé. Nous croyons cependant que Racine, même en travaillant sur un tout autre plan, aurait pu, comme nous l'avons dit plus haut, recevoir du vieux tragique grec plus d'une heureuse inspiration. Mais, soit dissemblance trop complète entre les deux
i. Racine, dans sa préface, donne à la pièce de Sénèque le titre de Thébaïde; nous l'avons désignée, dans les notes sur la tragédie de Racine, par celui de Phéniciennes, plus généralement adopté.
2. C'est un exemplaire appartenant à Mgr le duc d'Anmale, de l'édition imprimée à Paris, chez Adrien Turnèbe, M.D.LII. Il est chargé d'annotations marginales sur le Prométhée et sur les Sept chefs. Ce sont des gloses toutes en grec, écrites de la main de Racine.
NOTICE. 38i
géaies, soit timidité de l'esprit français, qu'une grandeur si naïve a longtemps étonné, notre poëte n'a jamais engagé de lulte avec Eschyle ; et d'ailleurs la seule fois où, dans un de ses sujets de tragédie, il l'ait rencontré de près, il était bien jeune, sinon pour oser une telle lutte (à cet âge que n'ose-t-on point?), au moins pour en avoir le goût.
Pour la postérité, Racine ne date vraiment que de Y Andromaque. Ceux qui sont curieux des commencements d'un grand poëte, comptent encore Alexandre ; mais en général on n'aime guère à remonter plus haut, et la Thébaide est comme exclue. C'est pour cela que dans ses Remarques de grammaire sur les œuvres de Racine, d'Olivet la laisse de côté, comme un devoir d'écolier trop difficile à corriger. Il lui rend cependant cette justice : « qu'elle n'est pas à mépriser. » Louis Racine, bien averti par sa piété fdiale, a eu raison de ne point condamner la première tragédie de son père à une dédaigneuse omission, et de dire « qu'elle n'est pas indigne d'examen. » Il ne nous semble que juste en la nommant « le coup d'essai d'un génie qui donne de grandes espérances. » D'autres critiques, à son exemple, tels que la Harpe et Geoffroy, ont cru, en l'étudiant de près, ne pas perdre leur temps, et y ont admiré de grandes beautés. JAon-seulement, en effet, on en pourrait citer de très-beaux vers qui feraient honneur aux tragédies du premier ordre ; mais quoique le poëte, à ce début, ait eu les yeux fixés sur Corneille et sur Rotrou, comme sur ses maîtres, ces beaux vers ont un caractère tout nouveau. Leur élégance noble et brillante y est la marque particulière de Racine; et malgré des taches, des négligences et des fautes de goût, qu'on est peut-être disposé à trouver plus nombreuses qu'elles ne sont, parce qu'il s'agit de l'écrivain le plus correct et le plus pur, on peut dire que cette élégance règne et se soutient généralement dans toute la pièce. Le poëte y parle déjà la langue qui est hien la sienne, cette langue hardie presque sans le paraître, et toujours si naturelle, quoique pleine de secrets qui n'appartiennent qu'à lui. On y sent couler de source et largement l'éloquence abondante et facile ; et même la facilité est telle que pour l'arrêter un peu et la régler, il faudra la sévérité d'un censeur scrupuleux. Ce censeur manquait encore à Racine lorsqu'il composa la Thébaide. Il venait justement de l'achever
38a LA THEBAÏDE.
au moment où on lui fit faire la connaissance de Boileau. Celui-ci, lié bientôt après avec Racine de la plus intime amitié, eut sans doute, par ses conseils, quelque part aux changements qui, par la suite, furent faits à la Thébaïde*. Dès ce premier essai, son sentiment si juste des bons et des mauvais ouvrages dut lui révéler le génie naissant de son nouvel ami.
i . Quoique la dernière lettre de Racine à le Vasseur ( décembre i6fi3 ) prouve qu'il acheva la Thébaïde avant d'avoir jamais vu Boileau, il se pourrait qu'après l'avoir achevée, et avant de la faire jouer, il la lui eût montrée, et eût reçu de lui des conseils. On n'en saurait même douter, si l'on s'en rapportait à Brossette. Ce serait, suivant lui, cette tnigé lie, et non l'ode de la Renommée, que l'abbé le Vasseur aurait portée à Boileau, pour la soumettre à son examen. Cela nous paraît une interprétation incertaine, fort admissible toutefois, de la dernière lettre de Bacine à le Vasseur (voyez la Notice biographique, p. 60). Mais il faut dire que le passage où Brossette nous fournit ce renseignement ou cette conjecture, renferme du reste des erreurs, qui rappellent trop les anecdotes de Grimarest sur la Thébaïde. Citons-le tel que nous le trouvons dans le manuscrit de Brossette appartenant à la Bibliothèque impériale, p. 42 :
« Ce fut Molière qui engagea M. Bacine à faire des tragédies. Boyer avoit fait la Thébaïde, qui étoit très-mauvaise. Molière dit a Bacine que s'il vouloit rajuster \' Antigone de Botrou, elle effaceroit la Thébaïde de Boyer.
« Baciiie y travailla. Il apprit, en ce temps-là , que M. Despréaux , qui étoit fort jeune aussi bien que lui , et qu'il ne connoissoit pas, passoitpour un critique judicieux, et quoiqu'il n'eût fait encore aucun ouvrage, jugeoit fort bien des ouvrages d'esprit. Il lui fit présenter sa pièce par un abbé nommé le Vasseur. M. Despréaux fit ses
corrections, et Bacine les approuva M. Bacine, en travaillant sur
la pièce de Ilotrou, avoit conservé le récit que ce poète fait de la mort [des deux frères). M. Despréaux n'approuva pas cela, et encouragea M. Bacine a faire lui-même ce récit. M. Bacine le fît, et c'est le plus bel endroit de la Thébaïde. » Nous connaissons déjà l'histoire des récits empruntés à Botrou. Cette fois , du moins , il n'y en a plus qu'un.
Quant à la Thébaïde de Boyer , nous ne trouvons dans le théâtre de cet auteur aucune pièce qui ait ce titre. Il paraît bien que cette prétendue Thébaïde est une Antigone, dont le sujet est tout autre que celui des Frères ennemis; et cette Antigone, jouée seulement en ir>86 , et attribuée par erreur à Boyer, parce qu'elle se trouve imprimée dans les recueils de ses pièces , est de Pader d'Assezan.
NOTICE. i8i
La conception du sujet, dans la Thébaïde, n'est pas difficile à critiquer, et nous avons déjà reconnu cpie quelques-uns des ressorts de l'intrigue, qui sont, il est vrai , secondaires, n'ont pas été heureusement inventés : ils auraient , dans ce sujet grec, bien étonné les Grecs, qui n'en connaissaient pas de pareils. Racine lui-même a confessé sa faute. Il a du moins avoué qu'il y avait assez d'amour dans sa pièce, et il l'a dit du ton d'un homme qui est d'avis qu'il y en a beaucoup trop, qu'il ne devait pas du tout y en avoir. Il eût pu sans doute alléguer que l'amour d'Hémon pour Antigone est dans X Antigone de Sophocle; mais chez le poëte grec quelle réserve, quelle noble et chaste discrétion dans l'expression d'un amour qui va cependant jusqu'au suicide ! quelle condamnation de notre galanterie française dans de tels sujets ! Racine a donc eu raison de ne pas citer Sophocle pour son excuse. Quant à l'amour de l'ambitieux Créon, il eût été bien plus difficile encore de le justifier. Racine a eu le mérite de s'avouer que de la peinture d'une passion si déplacée au milieu des « intérêts de cette fameuse haine » il n'avait pu tirer que de a. médiocres effets. » Il n'a pas été non plus le dernier à se railler de toutes les tueries de sa catastrophe. Mais il ne faut pas croire pour cela que la pièce soit mal conduire. Elle marche bien, et se développe clairement et simplement. Tout y est adroitement enchaîné. On ne peut contester que le poëte dramatique ne possède dès lors les ressources de son art.
Les caractères sans doute sont faiblement tracés ; mais on rencontre des traits de passion qui sont d'une énergique vérité. Le poète, encore bien jeune, montrait une connaissance du cœur humain qu'on peut dire instinctive. Ce sera le don le plus rare de cet heureux génie. Louis Racine ne se trompait pas lorsqu'il a dit : « Il a si bien peint la haine dans cette pièce qu'elle dut annoncer un grand peintre des passions. »
A ne parler de la Thébaïde qu'historiquement, le coup d'essai de Racine ne fut point un coup d'éclat. Les mérites du style, qui en faisaient surtout une œuvre distinguée et d'un caractère nouveau, durent passer presque inaperçus, faute de juges. Ce n'était pas là d'ailleurs un de ces chefs-d'œuvre qui saisissent tout à coup et transportent le public, même le plus inexpérimenté. Si Loret, qui écrivait alors sa gazette limée, n'a
pas, dans son silence sur la Thébaïde, obéi à quelque conspiration de coterie, ce silence est remarquable. Il prouverait tout au moins que la représentation de cette tragédie n'aurait pas été un événement. Non-seulement Loret n'en dit pas un mot lorsqu'elle fut jouée pour la première fois , mais un peu plus tard il manque une occasion toute naturelle de réparer son oubli. Nous savons, par les registres de la Grange, que la Thébaïde fut jouée devant le Roi et devant Monsieur, à Villers- Cotterets, entre le 20 et le 27 septembre 1664, pendant la semaine où la troupe de Molière y donna des représentations. Loret, dans sa lettre en vers du 28 septembre, parle ainsi de la visite du Roi à son frère, et des comédiens que l'on fit
venir :
Le Roi, par un temps assez frais,
Alla donc à Yillers-Cotrais
De quelques amis nous tenons Que Molière et ses compagnons Y firent , de leurs jeux comiques, Rire les plus mélancoliques; Et de tout ce qui se fit là , Je n'ai (ma foi!) su que cela.
Le gazetier est cette fois peu informé; ou, parmi ces « jeux comiques, » la Thébaïde n'attira guère l'attention.
Cependant, il est hors de doute qu'un succès, sinon éclatant, bonorable du moins, ne manqua pas à la pièce. Racine, dans son epitre dédicatoire au duc de Saint- Aignan, dit que la Thébaïde a. a reçu quelques applaudissements, » ce qui doit signifier qu'on lui en a donné beaucoup. Il y parle aussi « d'ennemis » qu'elle a peut-être, et donne à entendre qu'ils sont nombreux. Des ennemis déjà, c'est bon signe. Au surplus, les registres de la Comédie rendent témoignage. Du 20 juin 1664 au 18 juillet, la Thébaïde eut douze représentations. La troupe étant partie le 21 juillet pour Fontainebleau, où elle donna quatre représentations, la Thébaïde y fut jouée une fois. Et lorsque le théâtre fut rouvert à Paris, le 24 août, la pièce de Racine v reparut ce jour-là et le surlendemain 26. Nous avons déjà dit qu'elle fut jouée à Villers-Cotterets, en septembre, devant la cour; elle eut le même honneur à Versailles, au mois d'octobre. Nous la trouvons encore représentée au Palais-Royal,
le 6 lévrier et le 17 avril i665. A la fin de cette année, elle fit place à Y Alexandre, et l'auteur s'étant alors brouillé avec le théâtre de Molière, la Thébaïde n'y fut pas reprise. On ne vit plus les tragédies de Racine représentées par l'ancienne troupe de Molière qu'après la mort de son illustre directeur, lorsque cette troupe, établie rue Mazarine, au théâtre Guéhégaud, se fut réunie à celle du Marais ; et ce ne fut même pas dès les premières années de cette réunion, mais seulement en 1678, c'està-dire à une époque où Racine avait renoncé à travailler pour la scène. Nous ignorons si la Thébaïde fut jouée à l'Hôtel de Rourgogne, dans les années où ce théâtre représenta successivement toutes les nouvelles pièces de Racine. En tout cas l'éclat de ces chefs-d'œuvre était trop grand pour ne pas éclipser et laisser dans l'ombre ce premier essai, que le poëte ne devait pas être fort jaloux de faire reparaître devant un public dont il avait lui-même si fort élevé le goût. Les registres de la Grange nous apprennent seulement qu'après la réunion des comédiens de l'Hôtel de Rourgogne à ceux de Guénégaud, réunion qui eut lieu en 1680, on reprit de loin en loin la Thébaïde, une fois en 1681 (4 juillet), une fois en 1682 (9 juillet), une fois en 1684 (n juillet). Quatre ans après la mort de Racine, sa première tragédie, qui devait être redevenue une nouveauté, reparut sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau. Ce fut le 24 septembre 1703. Le grand Dauphin, Madame, et la duchesse de Rourgogne, comme nous l'apprend Dangeau dans son Journal à cette date, vinrent ce jour-là à la comédie. Le Mercure de septembre 1703 a conservé le souvenir de cette représentation , où fut jouée, avec la Thébaïde, la petite comédie de t Eté des coquettes. Y eut-il dans le même temps une reprise de la Thébaïde sur le théâtre de la ville? Nous le croyons vraisemblable. Quoi qu'il en soit, cette résurrection d'un moment était oubliée en 1721, où la Thébaïde fut jouée de nouveau : « Il y avoit plus de trente ans, disent les frères Parfait1, qu'elle n'avoit été représentée, lorsque le vendredi 17 octobre 1721 on la remit au
1. Histoire du Théâtre françois , tome XV, p. 4/^ et 477- — Les frères Parfait avaient sous les yeux le Mercure d'octobre 172 1, qui donne exactement les mêmes détails.
J. Racine, i i5
386 LA THEBAIDE.
théâtre. Elle eut quatre représentations On la reçut assez
bien, et les trois derniers actes parurent faire beaucoup de plaisir. » Les mêmes auteurs nous font connaître aussi la distribution des rôles: Dufresne jouaÉtéocle; Quinault, Polynice ; Mlle Aubert, Jocaste; Mlle le Couvreur, Antigone; Baron fit ie personnage de Créon; Duclos, celui d'Hé«non.
De notre temps même, tout récemment (le 21 décembre 1864), on a voulu, pour célébrer le jour anniversaire de la naissance de Racine, faire connaître sur la scène la première tragédie de notre poète à une génération qui ne l'y avait jamais vue, dont une bonne partie peut-être avait négligé de la lire. On a d'ailleurs pensé que les deux derniers actes suffiraient à la curiosité publique. Le succès qu'a eu cette louable tentative de la Direction du théâtre français n'a point étonné ceux qui savaient que Racine, à son début, et avant d'avoir pu se trouver lui-même tout entier, avait déjà montré quelques-unes des qualités d'un grand poète tragique. On s'était demandé d'abord, nous a-t-on dit, si au grand récit de la scène ni du cinquième acte on ne substituerait pas celui de l' Antigone de Rotrou, que les acteurs auraient préféré, à cause de la vigueur de quelques vers tels que ceux-ci :
Attends-moi , traître, attends, je vais suivre tes pas,
Et plus ton ennemi que je ne fus en terre,
Te porter chez les morts une immortelle guerre.
Là nos âmes feront ce qu'ici font nos corps :
Nous nous battons vivants, et nous nous battrons morts.
Ce qui sans doute paraissait justifier ce désir des acteurs, c'était l'opinion, très-accréditée, qu'aux premières représentations de la Thébaïde, Racine avait conservé le récit de Rotrou; mais on se serait aperçu, nous le croyons, que la disparate du style des deux poètes ne pouvait produire un heureux effet; et dans un jour où l'on fêtait la gloire de Racine, il eût été fâcheux de rejeter, comme inférieur, son récit, qui ne manque pas non plus d'énergie, et qui étincelle de si frappantes beautés. M. Maubant, si vivement applaudi, à la représentation du 21 décembre 1864, dans ce grand morceau du rôle de Créon, a pu juger qu'on n'avait rien perdu à ne pas dédaigner les vers de Racine.
Rappelons, en terminant cette Notice, ce qu'on a lu déjà dans une note de Louis Racine sur un passage de ses Mémoires1, le témoignage singulier et très-inattendu que Port- Royal lui-même a rendu à la grande renommée de la Thébaïde. Un bruit vague du succès de cet ouvrage s'était répandu jusque dans les saintes retraites, et les bons solitaires ont constaté ce succès profane, trompés par un nom qui leur rappelait leur cher désert. Ceux qui ont rédigé l'article Racine dans le Nécrologe, se 6gurant naïvement que cette fameuse Thébaïde était quelque pieux souvenir d'une enfance passée à l'ombre de leurs cloîtres, ont écrit ces lignes qui font sourire : « Rientôt il fit paroitre qu'il avoit apporté en naissant de grandes dispositions pour les sciences, qu'il eut occasion de cultiver et de perfectionner avec les savants solitaires qui habitoient ce désert. La solitude qu'il y trouva lui lit produire sa Thébaïde, qui lui acquit une très-grande réputation dans un âge peu avancé 2. » De toutes les œuvres de notre poète, c'est la seule que nomme le Nécrologe. Voilà ce que Racine a gagné à donner à sa pièce, en dépit d'Heinsius, le titre de Thébaïde*, que le savant philologue, honorablement cité dans sa préface, avait déclaré très-mal convenir au sujet tragique de la lutte fratricide des enfants d'OEdipe.