ACTE III, SCENE VI
Je rougis d'obéir où régnèrent mes pères ;
Je brûle de me voir au rang de mes aïeux *, 845
Et je l'envisageai dès que j'ouvris les yeux.
Surtout depuis deux ans ce noble soin m'inspire ;
Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire.
Des princes mes neveux j'entretiens la fureur,
Et mon ambition autorise la leur. 85o
D'Etéocle d'abord j'appuyai l'injustice;
Je lui fis refuser le trône à Polynice1.
Tu sais que je pensois dès lors à m'y placer;
Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser*.
ATTALE
Mais, Seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes, D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes? Et puisque leur discorde est l'objet de vos vœux, Pourquoi par vos conseils vont-ils se voir tous deux4 ?
CRÉON
Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle,
Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle. 861.
Il s'arme contre moi de mon propre dessein ;
Il se sert de mon bras pour me percer le sein.
La guerre s'allumoit lorsque pour mon supplice
Hémon m'abandonna pour servir Polynice5 :
Les deux frères par moi devinrent ennemis; 86 5
Et je devins, Attale, ennemi de mon fils.
Enfin, ce même jour, je fais rompre la trêve,
J'excite le soldat, tout le camp se soulève,
On se bat; et voilà qu'un fils désespéré
Meurt, et rompt un combat que j'ai tant préparé. 87.)
i.Far. Tout mon sang me conduit au rang de mes aïeux. (1664-87) i.Var. Je lui fis refuser l'empire à Polynice. (1664-87) 3. f-'ar. Et je le mis au trône, afin de l'en chasser. (1664-87) 4./ ~<ir. Pourquoi par vos conseils s'erabrasseut-ils tous deux? (1664-87) ■ / h . Hémon m'aljaudouna pour suivre Polynice. 1 1664-76)
446 LA THEBAIDE.
Mais il me reste un fils; et je sens que je l'aime,
Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même.
Sans le perdre, je veux perdre mes ennemis :
11 m'en coùteroit trop s'il m'en coùtoit deux fils.
Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante :
Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente.
Moi-même je saurai si bien l'envenimer,
Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer.
Les autres ennemis n'ont que de courtes haines;
Mais quand de la nature on a brisé les chaînes, 880
Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir
Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir.
L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère1.
Mais leur éloignement ralentit leur colère :
Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi2, 885
Quand il est loin de nous on la perd à demi.
Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient :
Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient,
Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser,
Ils s'étouffent, Attale, eu voulant s'embrasser. 890
ATTALE
Vous n'avez plus, Seigneur, à craindre que vous-même : On porte ses remords avec le diadème.
CRÉON
Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soins ;
Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins.
Du plaisir de régner une âme possédée 895
1. Le germe de ces beaux vers se trouve sans doute dans ces paroles de Polynice (Phéniciennes d'Euripide, vers 374 et 375) :
'£)$ osivàv è'^dpx, firjzep, olxeitov filatv, Koci SixrlÙTOUç e^O!>ua tocî oia.)J.xyy.i !
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Racine, dans son exemplaire d'Euripide, a noté ce passage, en regard duquel il a écrit à la marge : a Haine de parents. »
2. fin- Quelque haine qu'on ait pour un fier ennemi. (1664-76)