AU ROI
Sire,
Voici une seconde entreprise qui n'est pas moins hardie que la première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de^mon ouvrage le nom d' Alexandre, j'y ajoute encore celui de Votre Majesté, c'est-à-dire2 que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent fournir de plus grand. Mais, SIRE, j'espère que Votre Majesté ne condamnera pas cette seconde hardiesse, comme Elle n'a pas désapprouvé la première. Quelques efforts que l'on eût faits pour lui défigurer mon héros', il n'a pas plus tôt paru devant Elle, qu'Elle l'a reconnu pour Alexandre. Et à qui s'en rapportera-t-on , qu'à un roi dont la gloire est répandue aussi loin que celle de ce conquérant, et devant qui l'on peut dire que tous les peuples du monde se taisent, comme l'Ecriture l'a dit d'Alexaudre4? Je sais bien que ce silence est un silence d'étonnement et d'admiration, que jusques ici la force de vos armes ne leur a pas tant imposé que celle de vos vertus. Mais, SIRE, votre réputation n'en est pas moins éclatante, pour n'être point établie sur les embrasements et sur les ruines; et déjà Votre Majesté est arrivée au comble de la gloire par un chemin plus nouveau
i. Cette épitre au Roi n'a été imprimée du vivant de Racine que dans les éditions détachées de 1666 et de 1673.
2. Comparez la ponctuation à celle de la Préface de la Thêbaide (ci-dessus, p. 394, note 4)-
3. Voyez ce qui est dit dans les deux préfaces des critiques qu'on avait faites du personnage d'Alexandre.
4- Racine a traduit en vers, dans un passage de sa tragédie (voyez ci-après, p. 565 et note a), la phrase sublime du Ier livre des Macthabées, qu'il rappelle ici.
J. Racine, i 3]
5i4 ALEXANDRE LE GRAND.
et plus difficile que celui par où Alexandre y est monté. Il n'est pas extraordinaire de voir un jeune homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et. la fortune l'emportent victorieux jusqu'au fond des Indes. L'histoire est pleine de jeunes conquérants. Et l'on sait avec quelle ardeur Votre Majesté Elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisoit encore que pleurer pour1 les victoires de son père. Mais Elle me permettra de lui dire que devant Elle, on n'a point vu de roi qui à l'âge d'Alexandre ait fait paroître la conduite d'Auguste , qui sans s'éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du monde, et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'achever la leur. On a disputé chez les anciens si la fortune n'avoit point eu plus de part que la vertu dans les conquêtes d'Alexandre1. Mais quelle part la fortune peut-elle prétendre aux actions d'un roi qui ne doit qu'à ses seuls conseils l'état florissant de son rovaume', et qui n'a besoin que de Lui-même pour se rendre redoutable à toute l'Europe? Mais, SIRE, je ne songe pas qu'en voulant louer Votre Majesté, je m'engage dans une carrière trop vaste et trop difficile. Il faut auparavant m'essayer encore sur quelques autres héros de l'antiquité; et je prévois qu'à mesure que je prendrai de nouvelles forces, Votfe Majesté se couvrira Elle-
i . M. Aimé-Martin a substitué sur à pour, qui est la leçon de ilitih' et rie 1672.
a. Voyez dans les OEuvres morales de Plutarque le petit traité en deux livres qui a pour titre : Sur la fortune ou la vertu a" Alexandre.
3. Dès le lendemain de la mort de Ma/.arin, Louis XIV avait déclaré qu'il serait à l'avenir son premier ministre. Le flatter dans l'ambition, qui depuis fut toujours la sienne, de gouverner l'État par ses seuls conseils, c'était lui bien faire sa cour.
EPÎTRE. ,i,
même d'une gloire toute nouvelle; que nous La reverrons peut-être, à la tête d'une armée1, achever la comparaion qu'on peut faire d'Elle et d'Alexandre, et ajouter le titre de conquérant à celui du plus sage roi de la terre. Ce sera alors que vos sujets devront consacrer toutes leurs veilles au récit de tant de grandes actions, et ne pas souffrir que Votre Majesté ait lieu de se plaindre, comme Alexandre, qu'Elle n'a eu personne de son temps qui put laisser à la postérité la mémoire de ses vertus2. Je n'espère pas être assez heureux pour me distinguer par le mérite de mes ouvrages ; mais je sais bien que je me signalerai au moins par le zèle et la profonde vénération avec laquelle je suis,