Lettre de Racine à son fils, 24 juillet
2. Lettre de Racine au même, Ier août 1698. — C'est un argument que n'a pas omis l'auteur d'un article inséré dans YAthenœum français, n° du 6 août i853, tome II (ae année), p. 701, et qui a pour titre : a. une vieille fable, Racine mourant dans la disgrâce de Louis XIV. t, Cet article est signé James Goroox.
i5a NOTICE BIOGRAPHIQUE
écrite par lui presque à la veille de sa mort, le 3o janvier 1699, dans laquelle nous apprenons qu'il se préparait alors à aller à Marly, où la cour, qui partit le 4 février suivant, ne demeura que trois jours.
Tout cela a déjà été fort remarqué, mais pourrait ne rien prouver en prouvant beaucoup trop. Que faire alors de cette opinion générale des contemporains, si difficile à traiter de pure chimère, que Racine s'était perdu dans l'esprit du Roi, et qu'il en avait été désespéré? Que faire surtout de la lettre écrite par lui à Mme de Maintenon en 1698, et datée de ce Marly même, où les devoirs de sa charge de gentilhomme pouvaient donc l'appeler encore, sans que ce fût un signe de la continuation des bonnes grâces royales? Il n'est pas douteux pour nous que sans qu'il y eût rien de changé en apparence dans sa situation à la cour, il y était sous le coup de quelque grave mécontentement. Evidemment il était au plus gênant des supplices, sentant peser sur lui une colère qui n'allait pas jusqu'au dernier éclat, banni du cœur de son roi, sans l'être tout à fait de sa présence. C'était une disgrâce sournoise, et, si l'on peut dire, une disgrâce à huis clos, qui gardait en public des ménagements, mais, tout en évitant de frapper un grand coup, se trahissait au moins par de très-sévères froideurs. <t Je vous assure, Madame, disait Racine à Mme de Maintenon, que l'état où je me trouve est très-digne de la compassion que je vous ai toujours vue pour les malheureux
[Le Roi) me regarde peut-être comme un homme plus digne de sa colère que de ses bontés. » Il lui disait aussi : « Je suis privé de l'honneur de vous voir. » Voilà ce qui ne laisse pas d'incertitudes, ce qui ne repose pas sur des conjectures ou sur des traditions plus ou moins dignes de confiance.
Racine mettait encore quelque espérance en Mme de Maintenon, puisqu'il s'adressait à elle pour sa justification. Cependant il ne la voyait plus; il devait sentir qu'elle l'abandonnait, comme elle avait abandonné Fénelon. En mêlant ces deux noms , comme ceux de deux hommes dangereux, dans une lettre qu'elle écrivait plus tard à Mme de la Maisonfort, elle déclare se^ véritables dispositions.
Tout le monde a lu le conte qu'a fait Saint-Simon, dans ses notes sur le Journal de Dangeau, et qu'il a répété dans se-
Mémoires11, sur les causes du malheur de Racine. Il est certain que la sortie inopportune et étourdie contre Scarron, en présence de Mme de Maintenon, est le fait, non pas, comme il L'a dit, de Racine, mais de Boileau2, que cette singulière distraction ne ruina nullement. Ce fut sans doute une maladresse embarrassante pour le Roi et pour la veuve du pauvre poète burlesque. Avec de pareilles inadvertances on se fait moins rechercher, et c'est tout. Un manque de présence desprit n'est pas un crime d'État.
Le crime (car cette fois c'en était un) dont Racine cherche à se purger aux veux de Mme de Maintenon, c'est le jansénisme. Il s'étend longuement dans sa lettre sur tout ce qui explique ses relations bien naturelles avec Port-Royal , et s'efforce de les mettre au-dessus de tout soupçon de cabale. C'est à ces relations qu'il semble attribuer, tout au moins comme à la cause la plus sérieuse, le déplaisir auquel il s'est exposé.
Y eut-il cependant une autre cause de ce déplaisir? Lui reprochait-on un autre crime? Si Louis Racine n'avait pas parlé du mémoire sur les moyens de soulager la misère du peuple, on ferait moins d'attention au commencement de la lettre à Mme de Maintenon, lettre qui est notre seul guide certain dans l'histoire de cette disgrâce. Là aussi il est question d'un mémoire, qui était évidemment un des griefs allégués contre Racine. Après en avoir dit quelques mots, Racine ajoute : « J'apprends que j'ai une autre affaire bien plus terrible sur les bras. » Le mémoire avait donc été lui-même u//r affaire, un sujet de mécontentement. Mais comment, et en quoi ? Ce mémoire dont Racine parle n'était autre chose qu'une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée sur les charges des secrétaires du Roi : Racine en possédait
i. Voyez le Journal de Dangeau, i5 mars 1699, et les Mémoires de Saint-Simon, tome II, p. 272.
2. On le sait non-seulement par les Mémoires de Louis Racine et par le Bolwana, p. 79 et 80, mais par le témoignage de Boileau luimême, dans cette conversation du 12 décembre iyo3 qui fut recueillie par Mathieu Marais, et dont nous avons déjà cité quelque chose ;i la page -fi de cette Voûte.
une, qu'il avait achetée au mois de février de Tannée 1696'. Tout ce que donnerait à croire le passage où il excuse sa conduite en cette circonstance, c'est qu'il aurait été blâmé d'avoir fait remettre son placet par l'archevêque de Paris, puis d'avoir chargé la comtesse de Gramont d'en demander des nouvelles; et il semble qu'en cela il avait déplu, moins pour s'être servi de l'entremise de personnes suspectes de jansénisme, que pour s'être donné les apparences de vouloir, en mettant en jeu ces influences, forcer la main au Roi. S'il n'y a pas autre chose, le mémoire ne fut tout au plus qu'une occasion de lui chercher querelle, et il n'y a pas à s'y arrêter plus longtemps qu'il ne le fait lui-même.
Pensant d'abord, comme nous en avions vu ailleurs la supposition8, que ce mémoire sur la taxe pouvait bien être celui que Louis Racine aurait transformé en mémoire sur les souffrances du peuple, nous nous étions demandé si le réclamant n'y avait pas fait quelque excursion imprudente et généreuse contre le fléau de la fiscalité. Mais, outre qu'une taxe sur une charge de cour a bien peu de rapport avec les impôts sous lesquels gémissaient les pauvres gens, le reproche que Racine s'était attiré par son placet semble beaucoup plus simple dans la lettre à Mme de Maintenon. Il resterait encore à dire cependant que, si Racine avait fait entrer dans cette supplique quelques hardis conseils, on a pu s'en irriter, vouloir le dissimuler, et se rejeter, pour exhaler son ressentiment, sur l'importunité des démarches; et que de son côté Racine a dû feindre de prendre le change.
Si Ton trouvait quelque vraisemblance à cette dernière conjecture sur un grief que de part et d'autre on se serait entendu pour tenir dans l'ombre, cela pourrait conduire plus loin. Qui empêcherait de distinguer les deux mémoires,