LA VIE ET LES OUVRAGES
[par louis racine.]
Lorsque je fais connoitre mon père, mieux que ne l'ont fait connoitre jusqu'à présent ceux qui ont écrit sa vie, eji rendant
i. Ces Mémoires ont été imprimés d'abord en 1747(2 Lausanne et à Genève, chez Marc-Michel Bousquet, 1 vol. in-12). On y a joint divers écrits de Jean Racine. Les lettres de Racine, publiées en même temps, forment un second volume. Quoiqu'il y ait eu réellement deux éditions distinctes, la même année, chez le même libraire, l'une plus petit in-12 que l'autre, le texte ne présente pas de différences (voyez la Notice bibliographique). Dans les OEuvres de Louis Racine ( Amsterdam , i/5o, chez Marc-Michel Rey, sixième édition revue et augmentée par l'auteur, 6 vol. in-12 ), le premier volume renferme une réimpression àes Mémoires. Beaucoup de passages de l'édition de 1747 V ont été corrigés. Mais un plus grand nombre encore de corrections ont été faites a la main par Louis Racine sur un exemplaire de 17475 qui est à la Bibliothèque impériale. C'est d'après cet exemplaire corrigé que nous avons établi notre texte. — Dans le titre, après « de Jean Racine, » les éditions imprimées ajoutent : « de l'Académie françoise. » Ces derniers mots sont effacés dans Y Exemplaire corrigé. — L'impression des Mémoires de L. Racine souffrit en France des diificultés. L'auteur écrivait de Paris à Chevaye
zoo MEMOIRES SUR LA VIE
ce que je dois à sa mémoire, j'ai une double satisfaction : fils et père à la fois, je remplis un de mes devoirs envers vous, mon cher fils1, puisque je mets devant vos yeux celui qui, pour la piété, pour l'amour de l'étude, et pour toutes les qualités du cœur, doit être votre modèle. J'avois toujours approuvé la curiosité que vous aviez témoignée pour entendre lire les Mémoires dans lesquels vous saviez que j'avois rassemblé diverses particularités de sa vie; et je l'avois approuvée sans la satisfaire, parce que j'y trouvois quelque danger pour votre âge. Je craignois aussi de paroître plus prédicateur qu'historien, quand je vous dirois qu'il n'avoit eu la moitié de sa vie que du mépris pour le talent des vers, et pour la gloire que ce talent lui avoit acquise. Mais maintenant qu'à ces Mémoires je suis en état d'ajouter un recueil de ses lettres, et qu'au lieu de vous parler de lui, je puis vous le faire parler lui-même, j'espère
de Nantes, le 26 février 1748 : « Ce n'est point un censeur, qui retarde l'impression de la Fie de mon père ; j'ai une approbation depuis cinq mois; et je suis très en règle pour avoir un privilège; mais j'ai lu l'ouvrage au maître des privilèges (au chancelier d'Jguesseau), et voilà la cause de ce long retardement. Je le vois enfin prêt à consentir à laisser imprimer avec une permission tacite. Je ne vois rien dans cet ouvrage que de très-innocent ; mais les hommes dans les grandes places ont des lumières plus étendues que nous autres. » Sans doute la permission tacite ne fut pas donnée, ou ne parut pas suffisante à L. Racine; et cela explique pourquoi il fit imprimer les Mémoires à Lausanne et à Genève, ou peut-être à Paris, sous la rubrique de Lausanne et Genève; et pourquoi dans Y Avis de l'éditeur on suppose qu'il n'a point consenti à l'impression. Il nous semble, d'après ces circonstances, que malgré la date de 1747» donnée à la première édition, elle ne dut être publiée qu'en 1748, à moins qu<> dans le temps où Louis Racine était en instance pour obtenir un privilège en France, il n'eût déjà fait paraître ses Mémoires à l'étranger, ce qui serait difficile à croire.
1. « IIpoacpiDVÉo filio, visum est non àvotxetbv. J Cic. ad. Attic, ep. xi, lib. XVI. (Note de L. Racine.) « C'est à mon fils que je m'adresse : il m'a semblé que c'étoit bien là un livre de famille. » Cicéron parle de son traite des Devoirs. — Le fils pour qui Louis Racine dit avoir écrit ses Mémoires est Jean Racine, né en 1734. Il avait alurs treize ans. Il mourut le iir novembre 1755. Voyez, ci-dessus !a Notice biographique, p. 169.
que cet ouvrage, que j'ai fait pour vous, produira en vous les fruits que j'en attends , par les instructions que vous y donnera celui qui doit faire sur vous une si grande impression.
Vous n'êtes pas encore en état de goûter les lettres de Cicéron, qui étoient les compagnes de tous ses voyages ; mais il vous est d'autant plus aisé de goûter les siennes, que vous pouvez les regarder comme adressées à vous-même. Je parle de celles qui composent le troisième recueil.
Ne jetez les yeux sur les lettres de sa jeunesse que pour y apprendre l'éloignement que l'amour de l'étude lui donnoit du monde, et les progrès qu'il avoit déjà faits, puisqu'à dix-sept ou dix-huit ans il etoit rempli des auteurs grecs, latins, italiens, espagnols, et en même temps possédoit si bien sa langue, quoiqu'il se plaigne de n'en avoir qu'une petite teinture, que ces lettres, écrites sans travail, sont dans un style toujours pur et naturel.
Vous ne pourrez sentir que dans quelque temps le mérite de ses lettres à Boileau, et de celles de Boileau : ne soyez donc occupe aujourd'hui que de ses dernières lettres, qui, quoique simplement écrites, sont plus capables que toute autre lecture de former votre cœur, parce qu'elles vous dévoileront le sien. C'est un père qui écrit à son fils comme à son ami. Quelle attention, sans qu'elle ait rien d'affecté, pour le rappeler toujours à ce qu'il doit à Dieu, à sa mère et à ses sœurs ! Avec quelle douceur il fait des réprimandes, quand il est obligé d'en faire ! Avec quelle modestie il donne des avis ! Avec quelle franchise il lui parle de la médiocrité de sa fortune ! Avec quelle simplicité il lui rend compte de tout ce qui se passe dans son ménage ! Et gardez-vous bien de rougir quand vous l'entendrez répéter souvent les noms de Babet, Fanchon, Madelon, Nanette, mes sœurs; apprenez au contraire en quoi il est estimable. Quand vous l'aurez connu dans sa famille, vous le goûterez mieux lorsque vous viendrez à le connoître sur le Parnasse ; vous saurez pourquoi ses vers sont toujours pleins de sentiments.
Plutarque a déjà pu vous apprendre que Caton l'ancien préféroit la gloire d'être bon mari à celle d'être grand sénateur, et qu'il quittoit les affaires les plus importantes pour aller voir
sa femme remuer et emmaillotter son enfant. Cette sensibilité antique n'est-elle donc plus dans nos mœurs, et trouvons-nous qu'il soit honteux d'avoir un cœur? L'humanité, toujours belle, se plait surtout dans les belles âmes ; et les choses qui paroissent des foiblesses puériles aux yeux d'un bel esprit, sont les vrais plaisirs d'un grand homme. Celui dont on vous a dit tant de fois, et trop souvent peut-être, que vous deviez ressusciter le nom, n'étoit jamais si content que quand, libre de quitter la cour, où il trouva dans les premières années de si grands agréments, il pouvoit venir passer quelques jours avec nous. En présence même d'étrangers, il osoit être père ; il étoit de tous nos jeux ; et je me souviens (je le puis écrire, puisque c'est à vous que j'écris), je me souviens de processions dans lesquelles mes sœurs étoient le clergé, j'étois le curé, et l'auteur dUAthalie, chantant avec nous, portoit la croix.
C'est une simplicité de mœurs si admirable dans un homme tout sentiment et tout cœur, qui est cause qu'en copiant pour vous ses lettres, je verse à tous moments des larmes, parce qu'il me communique la tendresse dont il étoit rempli.
Oui, mon fils, il étoit né tendre, et vous l'entendrez assez dire ; mais il fut tendre pour Dieu lorsqu'il revint à lui ; et du jour qu'il revint à ceux qui dans son enfance lui avoient appris à le connoître, il le fut pour eux sans réserve ; il le fut pour ce Roi dont il avoit tant de plaisir à écrire l'histoire ; il le fut toute sa vie pour ses amis ; il le fut, depuis son mariage et jusqu'à la fin de ses jours, pour sa femme, et pour tous ses enfants sans prédilection ; il i'étoit pour moimême, qui ne faisois pour ainsi dire1 que de naître quand il mourut*, et à qui ma mémoire ne peut rappeler que ses caresses.
Attachez-vous donc uniquement à ses dernières lettres, et aux endroits de la seconde partie de ces Mémoires où il parle à un fils qu'il vouloit éloigner de la passion des vers, que je n'ai que trop écoutée, parce que je n'ai pas eu les mêmes leçons. Il lui taisoit bien conruntre que les succèsles plus heureux
i. Vak. Vdit. de 1747 et de ij5o) : qui ne faisois guère. « Pour ainsi dire » n'est que dans ï Exemplaire corrigé.
2. L. Racine était aye de six ans et demi quand son père mourut.
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ne rendent pas le poète heureux, lorsqu'il lui avouoit que la plus mauvaise critique lui avoit toujours causé plus de chagrin que les plus grands applaudissements ne lui avoient fait de plaisir. Retenez surtout ces paroles remarquables qu'il lui disoit dans l'épanchement d'un cœur paternel : « Ne croyez pas que ce soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde ; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs : au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. »
Vous ne connoissez pas encore le monde, vous ne pouvez qu'y paroître quelquefois, et vous n'y avez jamais paru sans vous entendre répéter que vous portiez le nom d'un poète fameux, qui avoit été fort aimé à la cour. Qui peut mieux que ce même homme vous instruire des dangers de la poésie et de la cour? La fortune qu'il y a faite vous sera connue, et vous verrez dans ces Mémoires ses jours abrégés par un chagrin, pris à la vérité trop vivement, mais sur des raisons capables d'en donner. Vous verrez aussi que la passion des vers égara sa jeunesse, quoique nourrie de tant de principes de religion, et que la même passion éteignit pour un temps, dans ce cœur si éloigné de l'ingratitude, les sentiments de reconnoissance pour ses premiers maîtres.
U revint à lui-même ; et sentant alors combien ce qu'il avoit regardé comme bonheur étoit frivole, il n'en chercha plus d'autre que dans les douceurs de l'amitié, et dans la satisfaction à remplir tous les devoirs de chrétien et de père de famille. Enfin ce poète, qu'on vous a dépeint comme environné des applaudissements du monde, et accablé des caresses des grands, n'a trouvé de consolation que dans les sentiments de religion dont il étoit pénétré. C'est en cela, mon fils, qu'il doit être votre modèle; et c'est en l'imitant dans sa piété et dans les aimables qualités de son cœur, que vous serez l'héritier de sa véritable gloire, et que son nom, que je vous ai transmis, vous appartiendra.
Le désir que j'en ai m'a empêché de vous témoigner le désir
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que j'aurois encore de vous voir embrasser l'étude avec la même ardeur. Je vous ai montré des livres tout grecs, dunt les marges sont couvertes de ses apostilles, lorsqu'il n'avoit que quinze ans1. Cette vue, qui vous aura peut-être effrayé, doit vous faire sentir combien il est utile de se nourrir de bonne heure d'excellentes choses. Platon, Plutarque, et les lettres de Cicéron n'apprennent point à faire des tragédies; mais un esprit formé par de pareilles lectures devient capable de tout.
Je m'aperçois qu'à la tête d'un Mémoire historique, je vous parle trop longtemps : le cœur m'a emporté; et, pour vous en expliquer les sentiments, j'ai profité de la plus favorable occasion que jamais père ait trouvée.
La Vie de mon père qui se trouve à la tête de la dernière édition de ses OEuvres, faite à Paris en 1 736 2, ne mérite aucune attention, parce que celui qui s'est donné la peine de la faire, ne s'est pas donné celle de consulter la famille3. Au lieu d'une Vie ou d'un Éloge historique, on ne trouve dans Y Histoire de r Académie françoise qu'une lettre de M. de Valincour, qu'il appelle lui-même un amas informe d anecdotes cousues bout à bout et sans ordre. Elle est fort peu exacte, parce qu'il l'écrivoit à la hâte, en faisant valoir à M. l'abbé d'Olivet, qui
1 . Il avait un peu plus , puisqu'il était déjà âgé de seize aus quand il entra à Port-Royal.
2. Dans cette édition donnée par l'abbé Joly, la Vie de Racine est de Bruzen de la Martinière (voyez le Dictionnaire de Moréri , ij5g, article Racine). Cette Vie avait déjà été publiée dans l'édition de 1722 et dans celle de 1728.
3. Le peu qu'en a écrit M. Perrault, dans ses Hommes illustres, est vrai, parce qu'il consulta la famille, et, par la même raison, l'article du Supplément de Moréri, i"35, est exact; mais le P. Niceron et les auteurs de l'Histoire des théâtres* n'ont fait que compiler la Vie qui est à la tête de l'édition de 1736, ou la lettre de M. de ^ alincour, les notes de Brossette, et le Bolseana, recueil très-peu sûr en plusieurs endroits. J'aurai occasion d'en parler dans la suite. [Note de.L. Racine.)
* L. Racine désigne par cette expression les auteurs de V Butoir e du Théâtre françois. Dans la préface de leur tome XIII (p. vi et xvi) ils répondirent vivement à son reproche, et relevèrent eux-mêmes plusieurs passages inexacts de ses Mémoires.
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la lui demandoit, la complaisance qu'il avoit d'interrompre ses occupations pour le contenter; et il appelle corvée ce qui pouvoit être pour lui un agréable devoir de l'amitié, et même de la reconnoissance. Personne n'étoit plus en état que lui de faire une Vie exacte d'un ami qu'il avoit fréquenté si longtemps , au lieu que les autres qui en ont voulu parler ne l'ont point du tout connu. Je ne l'ai pas connu moi-même; mais je ne dirai rien que sur le rapport de mon frère aine, ou d'anciens amis, que j'ai souvent interrogés. J'ai aussi quelquefois interrogé l'illustre compagnon de sa vie et de ses travaux, et Boileau a bien voulu m'apprendre quelques particularités. Comme ils ont dans tous les temps partagé entre eux les faveurs des Muses et de la cour, où, appelés d'abord comme poètes, ils surent se faire plus estimer encore par leurs mœurs que par les agréments de leur esprit, je ne séparerai point dans ces Mémoires deux amis que la mort seule a pu séparer. Pour ne point répéter cependant sur Boileau ce que ses commentateurs en ont dit, je ne rapporterai que ce qu'ils ont ignoré, ou ce qu'ils n'ont pas su exactement. La vie de deux hommes de lettres, et de deux hommes aussi simples dans leur conduite, ne peut fournir des faits nombreux et importants; mais comme le public est toujours curieux de connoître le caractère des auteurs dont il aime les ouvrages, et que de petits détails le font souvent connoître, je serai fidèle à rapporter les plus petites choses.
Ne pouvant me dispenser de rappeler au moins en peu de mots l'histoire des pièces de théâtre de mon père, je diviserai cet ouvrage en deux parties. Dans la première, je parlerai du poète, en évitant, autant qu'il me sera possible, de redire ce qui se trouve déjà imprime en plusieurs endroits Dans la seconde, le poëte ayant renoncé aux vers, auxquels il ne retourna que sur la fin de ses jours et comme malgré lui, je n'aurai presque à parler que de la manière dont il a vécu à la cour, dans sa famille, et avec ses amis. Je ne dois jamais louer le poète ni ses ouvrages : le public en est le juge. S'il m'arrive cependant de louer en lui plus que ses mœurs, et si je l'approuve en tout, j'espère que je serai moi-même approuvé, et que, quand même j'oublierois quelquefois la précision du style historique, mes fautes seront ou louées ou du moins excusées,
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parce que je dois être, plus justement encore que Tacite écrivant la vie de son beau-père, professione pietatis aut laudatus aut excusatus* .
i. « Ou loué ou excusé, en considération de la piété filiale dont je fais profession. » (Tacite, Vie d'Agricola, chapitre m.)