De C Allemagne, i^ partie, chapitre xxvii
3. Feuilleton du 7 floréal an yiii (27 avril 1800), dans le Cours de littérature dramatique ou Recueil des feuilletons de Geoffroy (Paris, Pierre Blanchard, 1825, 6 vol. in-80), tome VI, p. 219.
AjNDROMAQUE.
beaucoup mieux rendu qu'autrefois les fureurs d'Oreste. Je l'ai vu jadis imiter les contorsions d'un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir.... Il m'a paru trèsbeau, très -pathétique ^ » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d'Oreste, surtout dans les deux derniers actes.... Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce » Cependant il soutint constamment que l'avantage restait à le Kain i « Talma, disaitil en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d'Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu'il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d'aliénation.... Il ne croyait pas que la fureur d'Oreste dût ressembler à une attaque d'épilepsie. Le Kain s'efforçait donc d'ennoblir ce délire d'un prince qu'une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d'intérêt.... Il étonne, il épouvante.... Le Kain était plus touchant et plus pathétique ^. » Malgré le parti pris d'exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l'acteur sacrifié impose quelque admiration à l'hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu'il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d'Oreste. Toutefois il y a lieu de
1. Feuilleton du 9 prairial an ix (29 mal 1801), dans le Cours de littérature dramatique y tome VI, p. 222.
2. ^Feuilleton du i5 thermidor an x (3 août 1802), ibid.^ p. 2 25.
3. Feuilleton du 4 messidor an xii (23 juin 1804), ibid.^ p. 229 et 23o. — Dans l'édition qu'il a donnée de Racine en 1808, Geoffroy s'en tient au même jugement, qu'il exprime dans des termes presque identiques, et avec une dureté au moins égale pour le grand tragédien, faisant remarquer que le devancier qu'il lui oppose « ne se permettait aucun de ces gestes familiers aux habitués des petites-maisons. » Toutefois il ne conteste pas que dans la manière de Talma il n'y eût, sinon autant de noblesse ou même d'intérêt, plus de naturel du moins et de vérité. Voyez, dans son édition des OEmres de Racine, le tome II, p. 257, dans le Jugement sur Andromacjue,
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se demander s'il suffit de beaucoup réduire l'exagération de Geoffroy, et s'il reste, dans la comparaison qu'il fait, un fond de vérité, Mme de Staël, dans le chapitre de V Allemagne^ cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C'est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu'elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d'Oreste ; mais c'est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l'effet du désespoir. La puissance de la douleur est d'autant plus terrible, quelle se montre à travers le calme et la dignité d'une belle nature» »
A cette époque des magnifiques représentations de Talma, d'autres rôles de la tragédie à^Jndromaque étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu'il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d'emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l'année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d'Hermione entre autres. Sa beauté, salière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d'Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C'était Mlle Duchesnois , qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l'expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d'être appelée l'^c^r/ce Racine. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d'Hermione. Il paraît cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l'ironie elle ne mît pas assez d'amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des
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inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l'énergie.
Après tant de talents divers qui s'étaient tour à tour [)roduits dans le même rôle, peut-être, quoiqu'il faille au théâtre se défier de l'avantage qu'ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l'ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l'admiration des lettrés^ et qu'elle était passée à l'état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu'elle joua à la Comédie française ; c'était au mois de juin i838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu'elle ait été dans d'autres tragédies de notre poète, nous croyons que dans aucune elle n'a paru aussi parfaite que dans Andro' maque, La terrible ironie d'Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n'avait pas autrement conçu la fierté , la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu'ait donnée Mlle Rachel (28 juillet i855) a été une représentation d'^/2dromaque. Elle a fait, dans le rôle d'Hermione, ses adieux au grand art qu'elle avait relevé.
Les grands comédiens que Saint-Evremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n'ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C'est un bonheur qui n'arrive qu'aux belles œuvres, source inépuisable d'inspiration, ouverte pour toutes les générations.
Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu'il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n'y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu'il a faits à V Andromaque d'Euripide, aussi bien qu'aux Trojennes du même poète, et aux Trojennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préftice du Pertharite de Corneille, joué en 1662, dit qu'il croit « avoir dé-
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couvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie àiAndromaque. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés; mais il exagère beaucoup lorsqu'il avance qu'on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie Andromaque ; y> il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d'ailleurs n'était pas de rabaisser la gloire de Racine. C'était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d'écrire • « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n'eût songé à en accuser l'auteur à^Andromaque. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertiiarite; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n'aurions pu négliger d'en parler sans laisser incomplet l'historique de cette pièce; il est moins nécessaire d'énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu'elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse {Bistrest Mother)^ que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu'une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, Andromaque. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 17 12*. L'abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé; Richardson, dans son roman de Paméla'^, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s'adressait plutôt au poëte original qu'à son traducteur ; il est à regretter qu'il n'ait pas suffisamment distingué l'un de l'autre, et qu'en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu'il n'eût dû s'en prendre qu'à son copiste
1 . The dîstrest Mother, a tragedj, written by Philips. Printed for T. Johnson, boohseller at the Hague, M.DCG.XII (in-12).
2. Pamela, or Firtue rewarded (Londres, M.DCC.XLII, 4 vol. in-S»), vol. IV, letter xi, from Mrs. B. to lady Davers, p. 66-88.
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peu fidèle. Philips n'avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l'abbé da Bos ^ , les Anglais avaient une traduction en prose de VAndromaque^ retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chefd'œuvre de notre poète. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d'Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d'un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu'on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d'équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c'était une bouffonnerie ridicule, et d'autant plus sacrilège qu'on la faisait débiter par l'actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie^. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l'hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poète français. Richardson du \ moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les j beautés délicates ^ Andromaque^ même à travers une traduction ' qui l'affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l'examen qu'il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l'auteur ^Andromaque parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du coeur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s'accommoder d'un Pyrrhus si féroce, d'une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d'autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d'Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses , heureux qu'il était de trouver pour sa thèse