partie que Racine a reproduite en tête de sa seconde préface
2. Vers 292-332. — « Nous côtoyons les rivages d'Epire, nous entrons dans un port de la Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute
ville de Buthrote Il se trouva qu'en ce jour Andromaque portait aux
cendres d'Hector les libations solennelles et les tristes offrandes ; elle invoquait les Mânes auprès du tertre verdoyant, vain cénotaphe, qu'elle avait consacré en même temps que deux autels, sujets de ses
larmes Elle baissa la tête, et parlant à voix basse : « O heureuse
« avant toutes, dit-elle, la vierge fille de Priam, condamnée à mourir « sur la tombe d'un ennemi, au pied des hautes murailles de Troie, a elle qui échappa au partage ordonné par le sort , et n'approcha
J. Racine, ti 3
ANDROMAQUE
Nos, patrla incensa, diversa per sequora vectae, ~~ Stirpis AchilleaB fastus, juvenemque superbum, Servitio enixie, tullmus, qui fleinde secutus Ledseam Hermionem, Lacedsemoniosque hymenaeos.,.. Ast iilum, ereptae magiio inflammatus arnore Conjugis, et scel( rum Furiis agitatus, Orestes Excipit incautum, patriasque ohtruncat ad aras. »
Voila, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène , l'action qui s'y passe , les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères*. Excepté celui d'Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans V Andromaque d'Euripide.
Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que pour peu qu'on la connoisse , on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade ^, et Virgile,
« point, captive, du lit d'un maître vainqueur! Nous, après l'in- « cendie de notre patrie, traînées de mer en mer, il nous fallut, en- <L fantant dans l'esclavage, souffrir l'insolence du sang d'Achille, et ce « jeune guerrier superbe, qui s'attacha bientôt à Hermione, race de « Léda , et à un hymen Spartiate.... Lui cependant se laisse sur- « prendre à la trahison : Oreste, qu'enflamme un violent amour de (( l'épouse ravie, et que poursuivent les Furies des crimes, l'immole a au pied des autels paternels. »
1. Nous suivons ici la ponctuation de l'édition originale. Voyez la note 4 cle la page 894 du tome I.
2. Le titre de Troades, « les Troyennes, » paraît être vraiment celui de la tragédie de Sénèque, et est aujourd'hui le plus généralement adopté. Par cette raison, nous l'avons préféré dans les notes à' Andromaque. Cependant plusieurs éditeurs et commentateurs du tragique latin, entre autres Juste Lipse^ donnaient à cette tragédie le titre de TroaSy la Troade; quelques-uns aussi la nomment Hécube, Une tragédie de Pradon est intitulée la Troade.
PREMIERE PRÉFACE
dans le second* de V Enéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire.
Encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque , et qu'il voulût épouser cette captive ^ à quelque prix que ce fût. J'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse , et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
Quoi qu'il en soit , le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu'on réformât tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n'est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre'Achille farouche, inexorable, violent*, tel qu'il étoit, et tel qu'on dépeint son fils. Et Aristote , bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques , c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie , ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons , parce que
1. Tel est le texte de l'édition originale et de celle de 1673. Les éditeurs modernes ont ajouté livre.
2. Les éditions de 1768, de 1807, de 1808 et celle de M. Aimé- Martin ont : « une captive. »