ACTE II, SCENE II
Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, 46 5 Rarement de ses pleurs daignent être témoins : Trop heureux si bientôt la faveur d'un divorce Me soulageoit d'un joug qu'on m'imposa par force ! Le ciel même en secret semble la condamner : Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner. 470 Les Dieux ne montrent point que sa vertu les touche : D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche ; L'Empire vainement demande un héritier*.
NARCISSE
Que tardez- VOUS, Seigneur, à la répudier ?
L'Empire, votre cœur, tout condamne Octavie. 475
Auguste, votre aïeul, soupiroit pour Livie :
Par un double divorce ils s'unirent tous deux ^ ;
Et vous devez l'Empire à ce divorce heureux,
Tibère, que l'hymen plaça dans sa famille,
Osa bien à ses yeux répudier sa fille ^. 480
Vous seul, jusques ici contraire à vos désirs %
N'osez par un divorce assurer vos plaisirs.
NÉRON
Et ne connois-tu pas l'implacable Agrippine ?
Mon amour inquiet déjà se l'imagine
Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé 485
Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle a formé,
Et portant à mon cœur des atteintes plus rudes,
Me fait un long récit de mes ingratitudes.
De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?
1. oc Exturbat Octa\iam, sterilem dictitans. » (Tacite, Annales, livre XIV, chapitre lx.)
2. Auguste, pour épouser Livie, avait répudié Scribonie. Livie, de son côté, s'était séparée de Tibérius Claudius Néron, dont elle avait déjà un fils (l'empereur Tibère) , et dont elle portait dans son sein un autre fils (Drusus Néron) ,
3. Tibère avait répudié Julie, fille d'Auguste et de Scribonie.
4. Prohibebor unus facere quod cunctis licetP «Moi seul, ne pourrai-je faire ce qui est permis à tout le monde ? » dit Néron dans la tragédie latine d'Octavie, vers 674.
BRITANNICUS
NARCISSE
N'êtes-vous pas, Seigneur, votre maître et le sien ? 490 Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ? Vivez, régnez pour vous : c'est trop régner pour elle. Craignez-vous? Mais, Seigneur, vous ne la craignez pas : Vous venez de bannir le superbe Pallas, Pallas dont vous savez qu'elle soutient l'audace. 49 s
NÉRON
Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace,
J'écoute vos conseils, j'ose les approuver;
Je m'excite contre elle, et tâche à la braver.
Mais (je t'expose ici mon âme toute nue)
Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, 5 00
Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir
De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ;
Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle,
Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : 5 o 5
Mon Génie étonné tremble devant le sien * .
Et c'est pour m' affranchir de cette dépendance,
Que je la fuis partout, que même je l'offense,
Et que de temps en temps j'irrite ses ennuis,
Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. 5ic
Mais je t'arrête trop. Retire-toi, Narcisse :
Britannicus pourroit t'accuser d'artifice.
I . Racine doit à un récit de Plutarque cette belle image , d'une couleur si antique. Dans la Fie d'Antoine, chapitre xxxiii, l'historien raconte que dépité d'être toujours vaincu par Octave dans les jeux de hasard, Antoine consulta sur cette mauvaise chance un devin d'Egypte, qui lui répondit: a Ton Génie redoute le sien : fier et hardi quand il est seul , il perd devant celui de César toute sa grandeur et devient ioible et timide. » Shakspeare, dans sa tragédie iV Antoine et Cléopatre (acte II, scène m) , fait ainsi parler le même devin :
Therefore, o Antonj, staj not hj his side :
Thy dœmon, that^s tkj spirit, wliich keeps thee^ is
Noble, caurageous, , unmatcliahle^
fVhere Csesar^s is not ; but near hirn^ thy angel
B écornes a Fear^ as heing d' erpowered . . . .