ACTE V, SCENE V
BURRHUS
Je n'y pourrai survivre, Madame : il faut quitter la cour et l'Empereur.
AGRIPPINE
Quoi? du sang de son frère il n'a point eu d'horreur?
BURRHUS
Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère.
A peine l'Empereur a vu venir son frère , 1620
Il se lève , il l'embrasse , on se tait , et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
« Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices ,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il; Dieux, que j'appelle à cette effusion, 1625
Venez favoriser notre réunion. »
Par les mêmes serments Britannicus se lie ;
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie ;
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords ,
Le fer ne produit point de si puissants efforts*, i6 3o
Madame : la lumière à ses yeux est ravie ;
Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s'épouvante et sort avec des cris;
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage i63 5
Sur les yeux de César composent leur visage^.
Cependant sur son lit il demeure penché ;
D'aucun étonnement il ne paroît touché :
« Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence,
A souvent sans péril attaqué son enfance ^ . » 1640
1 . « Tam preecipitem necem quam si ferro urgeretur. » (Tacite, Annales^ livre XIII, chapitre xv.)
2 . « Trepidatur a circumsedentibus : diffugiunt imprudentes ; at quibus al- '( tior intellectus, résistant defixi, et Neronem intuentes. » {Ibidem, livre XIII, chapitre xvi.)
3. «nie, ut erat reclinis , et nescio similis, solitum ita ait per comitialem
BRITANNICUS
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dût l'Empereur punir ma hardiesse.
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse ;
Et j'allois, accablé de cet assassinat, 1645
Pleurer Britannicus, César et tout TEtat.
AGRIPPINE
Le voici. Vous verrez si c'est moi qui l'inspire*.
« rnorbum, quo primum ab infantia adflictaretur Britannicus, et redituros pau- « latim visiis sensusque. » (Tacite, Annales, livre XIII, chapitre xvi.) I. P'tir. Le voici. Vous verrez si je suis sa complice. Demeurez. (1670)
— Là commençait, dans la même édition de 1670, une scène (la sixième) que Racine supprima depuis. La voici^ avec le commencement de la scène suivante: