ACTE II, SCÈNE II
Mon désespoir n'attend que leur indifférence :
Ils n'ont qu'à m'interdîre un reste d'espérance;
lis n'ont , pour avancer cette mort où je cours ,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours. 5oo
Voilà , depuis un an , le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups ,
Si j'en avois trouvé d'aussi cruels que vous.
HERMIONE
Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage*. 5o5 A des soins plus pressants la Grèce vous engage. Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés? Songez à tous ces rois que vous représentez. Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende? Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande? 5io Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
ORESTE
Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé , Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.
HERMIONE
L'infidèle !
ORESTE
Ainsi donc , tout prêt à le quitter % 5 1 5
i.Far. Non, non, ne pensez pas qu'Hermione dispose
D'un sang sur qui la Grèce aujourd'hui se repose.
Mais vous-même est-ce ainsi que vous exécutez
Les vœux de tant d'Etats que vous représentez («) ? {1668 et 73) a. Var. . . , Ainsi donc, il ne me reste rien
Qu'à venir prendre ici la place du Troyeu :
[a) Racine a refait ces quatre vers, ayant trouvé sans doute quelque fonde ment à la critique qu'en avait faite Subligny : oc II me semble que se repose r sur un sang est une étrange figure.... Exécuter les ordres n'est pas la même chose i\XL exécuter les vœux^ qui ne se dit que quand on a voué quelque chose ; mais ce n'étoit point un pèlerinage que les Grecs avoient voué en Epire. » (^Préface de la Folle querelle.)
J, RACIÎiE. II 5
ANDROMAQUE
Sur mon propre destin je viens vous consulter. Déjà même je crois entendre la réponse Qu'en secret contre moi votre haine prononce.
HERMIONE
Hé quoi? toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours? Sao
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée?
J'ai passé dans FÉpire , où j'étois reléguée :
Mon père Fordonnoit. Mais qui sait si depuis
Je n'ai point en secret partagé vos ennuis ?
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ? Sa 5
Que l'Epire jamais n'ait vu couler mes larmes ?
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?
Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse.... Mais, de grâce , est-ce à moi que ce discours s'adresse? Ouvrez vos yeux : songez qu'Oreste est devant vous*, Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux.
HERMIONE
Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes, Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ; Vous que mille vertus me forçoient d'estimer; 535
Nous sommes ennemis, lui des Grecs, moi le vôtre j Pyrrhus protège l'un, et je vous livre l'autre. HERM. Hé quoi? dans vos chagrins sans raison affermi, Vous croirez-vous toujours, Seigneur, mon ennemi ? [Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée (a) ?] (1668 et 78) I . Var. Ouvrez les yeux : songez qu'Oreste est devant; vous, (1668-76)
(a) Dans la Folle querelle (acte III, scène vi) un des personnages de la pièce cite les quatre premiers vers de cette variante comme un exemple de galimatias; et celui qui fait le rôle du défenseur de Racine ne parvient pas à les expliquer. Suljligny avait aussi critiqué, dans sa Préface^ le vers :
Vous croirez-vous toujours, Seigneur, mon ennemi ?
« Je ne trouve point, dit-il, que vous croirez-vous mon ennemi? pour dire: me croirez-vous votre ennemi? soit une chose bien écrite. »