ACTE IV, SCÈNE V. io
Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens ,
Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre 1285
Nous fûmes sans amour engagés Tun à Tautre ^ ;
Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis;
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
Je vous vis avec eux arriver en Epire; 1990
Et quoique d'un autre œil l'éclat victorieux
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux ,
Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
Je voulus m' obstiner à vous être fidèle,
Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour 1295
J'ai cru que mes serments me tiendroient lieu d'amour.
Mais cet amour l'emporte, et par un coup funeste
Andromaque m'arrache un cœur qu'elle déleste.
L'un par l'autre entraînés , nous courons à l'autel
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel. i 3oo
Après cela , Madame , éclatez contre un traître ,
Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.
Pour moi , loin de contraindre un si juste courroux ,
Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures : i 3 o 5
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins.
HERMIONE
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
1. Far. Et que sans consulter ni mon cœur ni le vôtre. (1668-76)
2. Dans ce vers, au lieu d^engagés, les éditions de 1768 et de 1808, suivies par M. Aimé-Martin, ont attachés. Nous ne savons d'où elles ont tiré cette variante. Ce doit être, à l'origine, une faute d'impression.
io6 ANDROMAQUE.
J'aime à que du moins vous vous rendiez justice*,
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel ,
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse
Sous la servile loi de garder sa promesse?
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter; i 3 i 5
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne ,
Rechercher une Grecque , amant d'une Troyenne?
Me quitter, me reprendre , et retourner encor
De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector? i 32 o
Couronner tour à tour l'esclave et la princesse;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce?
Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi,
D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudr oit peut- être i 3 2 5
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Yous veniez de mon front observer la pâleur ^,
1. Mlle Clairon, dans ses Mémoires (p. 98 et 99), a fait sur la manièi'e d'interpréter ce passage au théâtre des remarques dignes d'être conservées : « Le couplet du quatrième acte, dit-elle, que le public, les gens de lettres et les comédiens a^T^eW.ent\G couplet d'ironie, ne peut, selon moi, porter ce nom. L'ironie demande une légèreté d'esj)rit, une tranquillité d'âme que certainement Hermione n'a pas.... Un visage où l'indignation et la noblesse se peignent également , des sons étouffés dans le premier moment par le dépit et la fureur, les mouvements de colère qu'elle ne peut plus retenir, ne peuvent produire dans ses sons et sur sa physionomie que l'image du sarcasme le plus amer ; l'horreur qu'elle doit éprouver elle-même en rappelant à Pyrrhus les cruautés dont il s'est rendu coupable, ne peut descendre jusqu'à l'ironie. Hermione doit donner à ses reproches toute l'amertume, tout le mépris qui peut les rendre encore plus insultants, mais elle ne veut ni ne doit plaisanter. » Mais il faut dire que Mlle Clairon , en faisant cette remarque, pourrait bien s'être particulièrement proj)osé de blâmer le jeu de Mlle Dumcsnil, sa rivale. «Lorsque MUeDumesnil, dit Lemazurier, jouait Hermione, il s'en fallait de très-peu de chose que son grand cou[ilet d'ironie n'eût l'air d'une mauvaise plaisanterie; mais elle savait s'en garantir, et ne dépassait point la nuance délicate au delà de laquelle le cotniquc; se serait trouvé. » [Gai crie historique, etc., p. 199.}
2. Far. Votre grand cœur sans doute attend après mes pleurs, Pour aller dans ses bras jouir de nies douleurs?