‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 191 sur 433 · Tome y II · texte numérisé non relu

Tome y II

XjA première idée de cette cométlie me tut suggérée par un passage d une pièce allemande. Un brave militaire, déjà sur le retour, veut épouser une jeune personne : elle lui apprend ingénument qu'elle est éprise d'un jeune homme ; il se console en la dotant , et il songe h un autre mariage : pareille aventure lui arrive une seconde fois.

Je pensai qu'au lieu de ces oncles , de ces pères , de ces tuteurs avares , jaloux , tyrans , ridicules ou méchants qu'on voit si souvent dans nos comédies, il serait piquant de mettre sur la scène un homme d'un certain âge , aimable, galant, spirituel et. bon , qui n'aurait d'autre ridicule que celui de vouloir épouser une jeune femme, ridicule bien excusable dans un célibataire ou un homme veuf croyant pouvoir compenser la différence d'âge par une grande fortune et des soins assidus , et qui , tout en voulant se rendre heureux lui - même , se propose de rendre parfaitement heureuse la femme qu'il épousera. Je pensai que pour rendre ce rôle comique il fallait le montrer perpétuellement désappointé , perpétuellement trompé dans ses espérances, et j'imaginai de le faire amoureux de trois jeunes femmes et indécis sur le choix à faire entre les trois. Cette hésitation me parut un trait caractéristique de mon personnage. A vingt ans , on est vraiment amoureux et l'on ne peut avoir de passion que

pour un seul objet : à cinquante ans on peut se croire amoureux; mais on n'a réellement qu'un désir vague, incertain , et l'on est tout prêt à se consoler d'échouer près d'une belle , dès qu'on a l'espérance de réussir près d'une autre. Je pensai que , pour exprimer d'une manière comique l'amour un peu ridicule , et le dépit toujours ci'ois.sant de mon homme, il fallait lui donner une habitude de vivre , une profession qui supposât en lui delà franchise, de la vivacité, et je le fis ancien capitaine de marine.

L'anecdote vraie ou fausse d'un voyageur qui se trompe de coche à Mâcon et retourne à Châlons , croyant aller à Lvon , un joli proverbe de Carmontelle intitulé le Boudoir, et une bien vieille comédie de je ne sais quel auteur, qui s'appelle, je crois, le Déniaisé, me fournirent les incidents et les caractères secondaires de ma comédie.

Les deux premiers actes me semblent présenter sinon des caractères , au moins des physionomies et des situations comiques. L'arrivée successive et variée des trois jeunes geHS, le dépit qu'ils causent au capitaine, l'aisance avec laquelle ils s'installent dans son château, la confidence de Dutilleul et de sa femme , le brusque changement qui s opère aux yeux du spectateur dans les caractères d'Olivier et de Victorine, me paraissent des ressorts de comédie bien imaginés et bien exécutés.

Au troisième acte, je suis moins heureux; à défaut de bonnes scènes , j'ai des jeux de théâtre. Ces moyens réussissent quelquefois mieux que les bonnes scènes ; mais ils ne les vîiJeiit pas.

De même que les surprises , les méprises , les quiproquo sont des sources toujours nouvelles de comique ; de même aussi , une conversation entendue par un personnage intéi^essé sera toujours un bon moyen d'intrigue. Notre grand maître, dans son chef-d'œuvre du Tartufe, a employé deux fois ce moyen avec toute la force de son «génie. Au troisième acte, Damis se cache dans un cabinet et surprend la déclaration de Tarrufe à Elmire. Au quatrième acte , il faut faije >urpreii<lre Tartufe, par Orgon ; mais, on cacher Orgon ? on ne peut plus songer au cabinet, puisque Tartufe sait que précédemment Uamis s'y est caché, Cest alors que tout naturellement arrive l'invention admirable de la table sous laquelle se tapit l'époux obstiné : c'est alors qu'Elmire est sûre de tromper Tartufe; et que, pour compléter sa sécurité, elle peut lui dire :

n n'importe : sortez , je vous prie , un moment ; Et par-tout là dehors voyez exactement.

Avant Molière , depuis Molière , combien n'y a-t-il pas de pièces où un personnage se cache dans un cabinet, derrière un fauteuil, ou un paravent! Pour donner un peu de nouveauté à ce moyen , j'ai imaginé une grotte à deux issues, et une brèche dans un mur de jardin : j'ai eu beau faire ; cela sent toujours un peu la machine , mais enfin l'effet en était agréable à la représentation.

L'idée de marier à la fin le capitaine Belronde à la mère de l'une des trois jeunes personnes qu'il courtisait m'a toujoui"S paru un heureux dénoûment.

Eu composant, la pièce, je regardai comme un moyen

de succès de faire passer chacun de mes actes dans une jolie décoration : au premier acte, un parc bien orné, deux grilles élégantes, dont l'une domine sur la grande route, et l'autre sur le chemin de hallage de la Saône; au deuxième acte, un joli ])oudoir; au troisième acte, un site agreste, d un côté un mur avec une brèche, de 1 autre une grotte en coquillages. Je crois queues décorations et les jeux de scènes contribuèrent au succès de 1 ouvrage.

PERSONNAGES

LE CAPITAINE BELRONDE , ancien marin.

CHARLES DE BELRONDE , son neveu , officier de cavalerie.

Madame de MOjVTCLAIR, jeune veuve créole.

Madame DARMAINVILLE , veuve d'un armateur de Nantes.

ROSE DARMAINA^LLE, sa fille.

VICTORINE DORSAY , pupille du capitaine.

DUTILLEL'L, manufacturier de Lyon.

OLIVIER FORLIS , étudiant en droit.

THOMAS, ancien matelot, valet du capitaine.

BERTRAND, jardinier du capitaine.

f/a scène se passe dans un château du «-apitaine, entre Lyon et Màcou, sur les bord'i de la Saône.

LE

CAPITAINE BELRONDE.

Page 1