SCÈNE IV
DORICOUR, HENRIETTE, Madame LÉONARD, LÉONARD.
DORICOUR.
Par ma foi , cet homme - là m'échappe ; au moment où je suis tenté de le croire un bon homme, il me fait une réponse qui décèle une ame étroite, avide, intéressée : je le presse, et je suis tout étonné d'entendre sortir de sa bouche des expressions qui annoncent un homme sensible, pensant bien, et sans méchanceté.
HENRIETTE
Je suis loin de croire qu'il mérite tout le mal qu'on vous a dit d'un des deux Boulanville; mais se pourrait-il que ce fut cet homme-là dont on vous a fait un si grand éloge?
58 M. DE BOULANVILLE.
DORICOUR.
Et cependant , c'est l'un des deux. Il faut voir l'autre.
M \ DAME LÉONA.RD
Je conçois (juaprès ce premier entretien il serait
injuste de prononcer Mais quelle différence entre
ce monsieur de Boulanville et tel galant homme...; ce jeune officier par exemple, monsieur Raymond!... Oh! celui-là, on n'a pas besoin d'un long examen. Mais le voici. *
SCEJNE V.
DORICOUR, HENRIETTE, Madame LÉONARD, LEONARD, RAYMOND.
M A D A ]\r E L É o > A R D , h Doricoiiv. Par curiosité , pour passer le temps , si vous l'interrogiez à son tour sur ses sentiments, ses opinions, ses projets...; je vous seconderai.
DORICOUR.
A quoi bon?....
R ATMOa D.
Je vais vous paraître importun, monsieur; mais je n'ai pu résister au désir de vous revoir.
DORICOUR.
Monsieur, c'est fort honnête à vous. {^A sajille.) En effet, il a un autre ton que l'homme qui nous quitte.
Je n'ai point oublié tout le charme que j'ai goûté à Paris, dans l'entretien de mademoiselle et de sa respectable tante; et je souhaite si vivement que vous vouliez bit'ii former une liaison d'amitié avec ma mère....
A.CTE II, SCENE V. dcj
C'est aussi le vœu de monsieur Doricour et de sa fille; mais, monsieur, quand on veut se lier avec quelqu'un , il est bon qu'on s'en fasse connaître ; et monsieur Doricour serait bien aise de savoir comment vous vivez avec votre famille, quel est votre sort, quelle est votre ambition.
DORICOUR.
Monsieur, ne me croyez pas assez indiscret....
MADAME LÉONARD
Ce n'est point une indiscrétion ; je suis sûr que monsieur Ravmond ne trouve pas d'indiscrétion dans ma demande; quand on n'a point à rougir de sa conduite, on ne craint pas les enquêtes.
RAYMOND
Ma mère demeure avec un de mes oncles, son frère, qui a servi, et à qui je dois mon éducation; c'est lui qui, dès mon enfance, m'a inspiré les sentiments, ma enseigné les devoirs d'un vrai militaire. Je passe auprès de ma mère dans ce pays tout le temps que me laisse mon service. C'est un bonbeur pour moi de pouvoir reconnaître, par mes soins, tous ceux qu'elle m'a prodigués; et pendant mon séjour auprès d'elle, je m'attache h. la seconder dans le bien qu'elle fait à tous ceux qui l'entourent.
MADAME LÉONARD, ri Dori'cOUr.
Vous l'entendez; c'est une famille de bonnes gens, comme la votre.
RAYMOND
Pourquoi faut-il que la mort m'ait privé de mon père et d'un autre oncle que je n'ai jamais vu , qui a péri sans doute en voyageant , et que ma mère ne cesse de regretter! Un seul homme semble vouloir troubler
6o M. DE BOULANYILLE.
Funion de notre famille : c'est un cousin qui s'obstine à plaider contre nous; ma mère voulait transiger, mais mon oncle et moi nous lui avons fait sentir que c'était faiblesse plutôt que bonté de céder aux méchants.
DORICOTTR, (L SCI Jîlle.
Eh bien! voilà un homme qui se prononce; on n'est pas obligé comme avec l'autre de passer d'une opinion à une opinion contraire.
HENRIETTE
C'est ainsi que je l'ai jugé quand il s'est présenté chez ma tante.
MADAME LÉONARD
Avec de tels sentiments, si jamais monsieur songe à se marier, je suis bien sûre qu'il ne s'y décidera par aucun calcul de fortune ou de vanité.
LÉONARD, a part.
Allons, voilà ma femme....
Non , certes ; loin de moi ces viles pensées. Il s'en faut que je dédaigne la fortune ; mais je n'ai jamais songé à augmenter la mienne. Il s'en faut que je sois sans ambition; mais c'est à moi seul que je veux devoir mon avancement; et, dès mes plus jeunes années, je me suis fait une douce habitude de penser que jamais je ne me choisirais une compagne que par amour, par convenance de goûts et de caractère, par désir, par besoin d'être heureux en la rendant heureuse.
DORICOUR.
Ce jeune homme a, dans ses discours, dans toute sa personne , quelque chose qui vous attire , qui vous entraîne.... J'en suis louché. Monsieur, tout ce que je