‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 95 sur 433 · EN TROIS ACTES ET EN PROSE · texte numérisé non relu

EN TROIS ACTES ET EN PROSE

Représentée pour la première fols le lo août i8i^.

Je venais d'essayer de composer une comédie sur un homme à qui l'on fait une double réputation et qui n'en mérite aucune des deux : je pensai qu'il pourrait être comique de présenter un homme à qui l'on croit les qualités d'un autre, qu'on est tout étonné de trouver tort différent du portrait que l'on s'en était fait , de la réputation qu on lui attribuait, et je fis les Deux Philibert,

Pour cette fois je ne me trompai point; la pièce est comptée au nombre de mes bonnes comédies. Elle obtint le plus grand succès. J'en fus d'autant plus content que le public commençait à ne me plus gâter. Il était déjà devenu aussi sévère pour les ouvrages que je lui offrais, qu'il s'était montré indulgent pour mes premiers essais.

Les premières scènes sont peut-être un peu embarrassées ; mais m'étant décidé à faire passer le premier acte dans une rue , je crois avoir réussi à choquer le moins possible la vraisemblance. Il se peut à la rigueur que les choses se passent ainsi dans une rue isolée.

C'est un peu la manière des opéras comiques de Sédaine, et je ne dis pas cela comme un reproche que je me fais. L'intervention du traiteur de l'allée des Veuves qui vient demander à Philibert Ihomme de mérite le prix du repas servi à Philibert le mauvais sujet , me paraît une exposition heureuse et comique.

Un critique me reprocha d'avoir montré un homme raisonnable comme M. Duparc, se choisissant un gendre

sur la parole d'un maître de musique. Mon ancien notaire n'en agit pas ainsi. Il me paraît tout naturel que, désirant marier sa fille, il demande à Clairville, qui est fort répandu dans le monde, s'il ne connaîtrait pas quelque jeune homme qui convînt à sa fille , tout en se reservant de bien prendre ensuite ses informations. Le lecteur aura sans doute jencontré comme moi de bons pères de famille, qui, dans l'inquiétude de bien marier leur enfant, disaient volontiers à tout venant :« Trou- « vez-moi donc un mari pour ma fille. »

Un autre critique prétendit que j'aurais dû donner plus de développement au rôle de l'homme de mérite. On m'avait déjà fait un reproche à peu près semblable pour les Marionnettes. On aurait voulu que , dans cette dernière pièce, je développasse le personnage du riche ruiné autant que celui du pauvre enrichi. Je crois les deux observations mal fondées. Une des premières règles , s^on moi , de l'art dramatique , est de tout subordonner à un principal personnage. Tous les autres rôles doivent se grouper autour de lui , soit comme rôles d'opposition , soit comme rôles servant à développer le caractère de ce principal personnage. Dans les Marionnettes, c'est l'enivrement de Marcelin que j'ai dû peindre; il me suffit d'avoir indiqué que Dorvilé est ruiné. Dans les Deux Philibert , c'est Phihbert le mauvais sujet dont je dois développer le caractère ; il me suffit d'indiquer que son frère est un homme de mérite,

La fin du premier acte et tout le second, me paraissent comi(jues et renfermant des détails de mœurs assez vrais. 11 y «> un rôle presque épisodique qui fait rire : c'est Celui du cousin Pastoureau. Franchement, je n'en

attendais pas autant d'effet , il me semblait un peu chargé.

Le troisième acte n est pas le plus fort, et c'est celui qui réussit le plus à la représentation. Je crois y avoir employé un moyen de succès qui n'est pas à dédaigner. C'est plutôt une suite de tableaux qu'une suite de scènes. Philibert aîné et son valet arrivant tout essoufflés et en désordre , s'asseyant sur des bancs de pierre , sonnant à la grille de la maison de Duparc ; Philibert cadet au balcon du café, tantôt aiguisant sa queue de billard, tantôt buvant un petit verre de liqueur, puis rajustant la toilette de son frère, et de retour au balcon du café s'accusant lui-même : tout cela, je crois, devait plaire dans un temps ou le jiublic préfère l'action aux développements.

Mais la principale cause du succès, c'est que, tout en riant de mon mauvais sujet, on s'intéresse à lui, et qu'au miUeu de son libertinage, il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant. C'est un grand bonheur pour l'auteur comique d'avoir à peindre un ridicule qui ne retire pas au personnage l'affection du spectateur. Ce bonheur m'était arrivé déjà dans M. Musard.

Il y a d'ailleurs dans la pièce un fond de vérité qui dut frapper beaucoup de monde. Il est peu de familles qui n'ait son mauvais sujet. On le gronde, on l'aime; on le repousse, on l'accueille; on se plaint de ses fredaines, on en rit; on jure qu'on ne fera plus rien pour lui, et l'on finit toujours par venir à son aide.

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