MER COUR
Si fait, car c'est pour épouser cette fois. Que veuxtu? J'ai cinquante-six ans, et une jambe de bois: il faut bien faire une fin. Je vais chercher ma prétendue, qui demeure à dix lieues de ce château ; et je n'ai pu résister, en passant si près de toi, au désir de savoir si tu étais mort ou vivant.
DUFLOS
Je ne suis pas encore mort, comme tu vois: mais à propos de mariage , je me suis marié aussi , moi. Ma femme était charmante, à ce qu'on m'a dit; car je ne l'ai jamais vue, grâce aux fruits de la guerre. Elle m'a laissé une fille, une fille adorable, à ce qu'on dit encore; c'est un chef-d'œuvre que j'ai fait sans y voir, et que malheureusement je ne verrai jamais. Toute sa beauté pour moi consiste dans un son de voix enchanteur ; et ses chansons me délassent quand je suis fatigué de COTiter. Je la marie. Elle ne manque pas de soupirants: elle en avait même un.... Il faut que je te conte cela.
MER COUR, h part.
Fort bien , le voilà qui va me raconter mon histoire
Un certain Mercour....
MERCOUR.
Mercour ! Qu'est-ce que c'est que ce Mercour?
i34 LE CONTEUR.
DUFLOS. f
C'est le fils d'une brave dame qui demeure à douze lieues d'ici. Ce Mercour faisait la cour à ma fille de fort près: et ma fille ne le voyait pas d'un œil indifférent; mais, Dieu merci, madame Bertrand, ma sœur, est venue s'établir dans mon château; et bien fin qui la trompera. Elle ne quitte Angélique que pour lire la gazette ; car elle a la manie de la politique , et prétend savoir les secrets de l'état, comme elle sait ceux de ma fille.
MERCOUR.
Ce Mercour ne te convenait donc pas ?
DUFLOS
Si fait vraiment : c'est un jeune homme charmant , plein d'esprit , de sentiments. On le dit fort joliment tourné. Il s'était logé dans le village voisin. Il venait ici tous les soirs; il avait mille attentions pour moi : il écoutait tous mes récits ; il ne m'interrompait jamais.
MERCOUR.
Il t'écoutait , et ne t'interrompait pas ! voilà le gendre qu'il te faut.
DUFLOS
Je le croirais assez; mais ma sœur'... parce que toute sa fortune doit retourner à ma fille , elle croit pouvoir en disposer à son gré. Elle l'avait promise d'avance au fils d'un riche banquier de Paris , que je ne connais pas. Moi , j'aime la paix : ma sœur a crié bien haut : j'ai fait tout ce qu'elle a voulu.
MERCOUR.
Ce malheureux jeune homme , il a dû bien souffrir !
DUFLOS
Et ma fille donc! elle passe toute la journée à se désoler; et si sa tante la quittait d'un pas, je ne doute