ACTE I, SCENE VI
CLERMOWT.
Je suis sûr de Derville.
SOPHIE
Tu juges d'après toi tous les hommes.
CLERMOIYT.
Ma sœur.
Je les juge d'après mon œil observateur , D'après la connaissance étendue et profonde Que donnent la lecture et l'étude du monde.
Une belle amitié! qui date, de quel temps?
Du temps où vous étiez tous deux encore enfants.
CLERMOIVT.
Et c'est ce qui la rend plus solide et plus sûre : Douter d'un tel ami serait lui faire injure : Crois que je lui suis cher autant que je l'étais : Ces premiers sentiments ne s'effacent jamais. Et nos meilleurs amis sont ceux de notre enfance. A ces temps fortunés, moi, jamais je ne pense Sans me sentir ému. Nous étions trois , ma sœur : Robert, Derville et moi. Même esprit, même cœur. Du même âge à-peu-près , dans le même collège Et dans la même classe; enfin, que te dirai -je? Tous nos petits chagrins , tous nos petits plaisirs Etaient mis en commun. Que d'heureux souvenirs Viennent à leur nom seul s'offrir à ma mémoire ! A l'amitié constante on refuse de croire : Mes amis, entre nous, répétions - nous souvent. Nous ignorons tous trois le sort qui nous attend; Quel qu'il soit, nous serons toujours comme nous sommes, D'une rare amitié donnant l'exemple aux hommes ; L'un de nous du malheur peut éprouver les traits, Qu'à lui porter secours les deux autres soient prêts :
33o LES AMIS DE COLLÈGE.
Tant que l'un de nous trois aura quelque fortune, Promettons qu'à tous trois elle sera commune. Nous nous sommes depuis négligés , j'en conviens. Cest l'instant d'oublier et leurs torts et les miens. Je suis pauvre , Derville est au sein des richesses ; Comme il va s'empresser de tenir ses promesses! Pour Robert, au collège il n'était que boursier, C'était l'unique enfant d'un pauvre menuisier. Aussitôt que Derville aura payé mes dettes, Que mJa pièce m'aura produit d'amples recettes Et de gloire et d'argent , je chercherai Robert. Par ses amis bientôt il sera découvert. Nous aurons bientôt mis de l'ordre en ses affaires. Et nous vivrons ensemble alors comme trois frères; Alors j'aurai fixé près de moi le bonheur : Car j'aurai près de moi mes amis et ma sœur.
SOPHIE
Bon Dieu ! mon cher Clermont , de notre pauvre père
Que tu possèdes bien le bouillant caractère!
Comme toi , ne parlant jamais sans passion ,
D'un vrai peintre il avait l'imagination;
Je reconnais en toi celle d'un vrai poète.
Aussi tu jouiras d'une gloire complète ,
Comme lui; comme lui, tu mourras sans argent.
CLERMONT
Que veux-tu ? c'est le sort des hommes à talent. Un pareil avenir n'a rien qui m'épouvante. De ce mal de famille es-tu toi-même exempte ?
SOPHIE
J'aurais dû modérer ta dépense ; mais quoi ? Je suis artiste aussi , mon frère , et comme toi , Au plus bel héritage aussi je le préfère , Ce talent faible encor que je dois à mon père :