Oeuvres
J e fis encore cette pièce, pressé per la nécessité de soutenir mon théâtre. J'y fus moins heureux que dans le Collatéral. Cependant elle obtint quelque succès.
Un homme d'un esprit fort original me rencontre au moment où je cherchais un sujet de comédie. Il me dit que la source intarissable du rire parmi les hommes , c'est un mari trompé , et il se sert du vieux mot si fréquemment employé par Molière et La Fontaine. Il me propose de réunir dans une même comédie trois maris trompés j un qui le sait , et qui se fâche ; un second qui le sait , ei qui s'en accommode; le troisième qui ne le sait pas, et qui se moque des deux autres. J'adoptai son idée, mais avec quelques modifications; et j'eus le tort de faire la pièce trop vite. Il n'y a pas d'action , pas d'intérêt. Le cinquième acte est défectueux , confus , embarrassé : mais il faut qu'en effet la confiance ou la peur rende un mari bien comique : car , malgré la faiblesse de l'ouvrage , mes Maris ont toujours fait rire à la représentation.
Je crois avoir mis de la vérité dans plusieurs scènes. J'invoque ici le témoignage de tous les maris. Car il n'est pas d'homme , si bien qu'il vive avec sa femme , qui n'ait parfois sa petite querelle de ménage , et plus d'un lecteur reconnaîtra peut-être dans ma comédie sa querelle de la veille et sa réconciliation.
Ce qui rend les pièces où l'on joue avec le mariage plus difficiles à faire , c'est que nos bienséances théâtrale-
j PREFACE.
ne nous permettent pas de mettre en scène une femme trompant son mari. Molière lui-même dans son Ecole des Maris , dans son Ecole des Femmes , a mis des tuteurs et des pupilles , et non des maris et des femmes. Ce n'est que dans Amphitryon et dans Georges Dandin qu'il nous offre des ménages troublés , ici par un dieu , là par un aimable et jeune gentilhomme : et quels cris n'a pas excités ce tableau d'une chose si commune i
A l'époque où je composai la pièce, toutes nos dames avaient la manie de se faire dire la bonne aventure. Je crus faire merveille en présentant au public une sorcière jeune, riche et élégante. J'aurais dû me rappeler la fable de La Fontaine, et songer qu'une sorcière perd toute sa vogue en quittant son galetas. Le personnage de M. Desgraviers , veuf de deux femmes , séparé de la troisième , me paraissait comique et original. Aujourd'hui je le trouve d'un comique forcé et romanesque. J'aime mieux le caractère des deux autres maris. Ils sont vrais et naturels. Celui du tranquille et présomptueux,professeur de belles-lettres me semble sur-tout bien tracé et bien soutenu.
On trouvera quelques événements de la pièce assez invraisemblables. Ces événements sont des anecdotes. Cette réponse suffira peut-être à quelques lecteurs; d'autres me diront avec Boileau :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour amener ces anecdotes, je suis obligé de multiplier des circonstances bizarres et qui embarrassent la marche <le la pièce.
C'est après la représentation des Trois Maris qu'on
commença à nie reprocher de choisir tous mes personnages parmi les bourgeois. Je demanderai d'abord où était la haute société à l'époque où je donnai les Trois Maris. J'irai plus loin : je crois que c'est dans la classe des bourgeois que l'auteur comique doit chercher presque toujours ses originaux. Hors le Misanthrope et Amphitryon , qui est une pièce à part , Molière a toujours placé sa scène chez des bourgeois , ou de petits gentilshommes. Orgon , Argan , Harpagon , Arnolphe sont de riches bourgeois (*). L'homme de cour est un personnage de son drame qui tend à faire ressortir les mœurs bourgeoises des autres personnages, tantôt en escroc, comme le Dorante du Bourgeois-Gentilhomme, tantôt en honnête homme, comme le Clitandre des Femmes savantes. La Bruyère a dit : Chez le peuple se montrent ingénument, la grossièreté et la franchise; chez les grands se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Cette écorce de politesse donne à tous les individus de la haute société une même physionomie. Les vicomtes, les marquis , les chevaliers des comédies de la fin du siècle dernier, parlent, agissent, et sont vêtus de la même manière. Messieurs du bon ton , vous êtes souvent aussi ridicules que nos bourgeois ; mais qu'il s'en faut que vous soyez aussi comiques !
* Il y a une grande différence entre la situation des petits bourgeois de plusieurs de mes comédies, et celle des personnages chez lesquels Molière place la scène. J'en fais la remarque dans une autre préface; mais je crois que, comme observation générale, ce que je dis ici n'en est pas moins jnstr.
PERSONNAGES
DESGRAVIERS, ancien négociant.
BAZIN, professeur de belles-lettres.
DUPARC, juge.
LECOQ, brasseur.
Madame BAZIN.
Madame DUPARC.
Madame JACOB.
LEDOUX, valet de madame Jacob.
La scène est à Paris.