ACTE I, SCENE VIL
M AD \ ME YERCOUR.
Plût au ciel que je n'eusse jamais éprouvé de plus grands malheurs!
GEORGES
Vous avez eu des malheurs, madame?
MADAME VERCOUR.
Hélas ! vous m'avez rendu un grand service , en me permettant d'entrer chez vous , madame. Il est si dur pour une femme d'être la victime d'un accident au milieu d'une rue.
MADAME DUPRÉ
Je conçois ; les marchandes qui quittent leur comptoir, les ouvriers, les enfants qui accourent; celle-ci qui vous offre un verre d'eau , celle-là qui invective le cocher , et puis un certain air de malignité , de curiosité, qui se mêle à tout cet empressement *.
GAULARD
Au fait, tout cela prouve le bon cœur des gens de Paris. Or çà , puisqu'au total , il n'est pas arrivé d'accident , ces messieurs et madame me permettront bien de songer à nos affaires , d'autant plus que nous ne laissons pas que d'être pressés. Madame est la maîtresse de la maison ; comme je le disais tout-à-1'heure à monsieur votre locataire , je viens loger chez vous.
MADAME DUPRÉ
Monsieur, c'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Ma maison est fort agréablement située , dans
* On verra souvent dans le cours de la pièce des tirades semblables à celle-ci, où j'essaie de peindre ce qui se passe tous les jours à Paris. Voulant faire la Grande Ville, je croyais ne devoir laisser échapper aucune occasion de compléter mon tableau; mais ces tirades, que je trouve assez justes dans ce qu'elles expriment, sont souvent, comme ici , amenées dune manière peu naturelle.
le quartier des plaisirs et des affaires, à la proximité des spectacles, des promenades et de la bourse, un restaurateur connu , une table d'hôte bien servie et bien composée; quel appartement désire monsieur?
GAULARD
Ma foi, madame, votre plus beau, votre meilleur, en attendant que j'aie acheté quelque hôtel à ma fantaisie.
MADAME DUPRÉ
Monsieur sera content du premier ; il est bien distribué ; il donne sur la rue , des meubles charmants , la jouissance du jardin.
GAULARD
Bon! c'est ce qu'il me faut; car afin que vous le sachiez, Pierre Gaulard (c'est mon nom) vient de recueillir un héritage de quelque cent mille livres de rente.
d o r v a l , a part.
De quelque cent mille livres de rente !
launay , à part.
Diable!
MADAME VERCOUR.
(A part.) Ah! (Haut.) Hélas!
MADAME DUPRÉ
Monsieur , je suis bien enchantée d'avoir un locataire....
LAMBERT
Voilà un homme bien empressé d'apprendre à tout le monde qu'il est riche.
GAULARD
Vous entendez bien qu'avec une fortune on n'est pas tenté de rester au pays; avec cela, que je me suis toujours senti déplacé au milieu de ces paysans et de
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ces bourgeois de petite ville, et que j'ai donné une éducation à mes enfants qui leur a profite : « .bien donc que je viens tout exprès à Paris pour m y établir dans l'opulence , y pousser mon fils dans quelque grande place , et y marier ma fille comme .1 faut; et je crois bien qu'avec leur gentillesse, leur esprit et nn petit patrimoine de quelque cent mille ecus chacun, ils ne sont faits pour manquer ni l'un m 1 autre. dokval, a part.
Une héritière de trois cent mille livres! comme cela m'arrondirait ma fortune.
launay, a part.
Une dot de cent mille écus! ah! que ne suis-je encore dans les affaires?
Bon jeune homme! comme il a l'air franc et in-
génu ! ^
lambert, h Gaillard.
Indiscret! savez- vous quelles sont les gens devant qui vous parlez?
GAULARD
Et qu'est-ce que cela me fait? Pardme , je ne dis pa de mal; je n'ai pas à rougir de ma fortune; elle est fiitime C'est un fruit d'hérédité. C'est Christophe Gaulard, mon aîné, qui a passé aux îles, et qui y est mort sans enfants.
F ANCHETTE.
Un bien brave homme que mon oncle Christophe.
GEORGES
Et il n'a volé personne, afin que vous le sachiez.
D o r v al , passant a la droite de Gaulard. Nous n'avons pas douté un instant que la source de
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votre fortune ne fût honorable. Votre franchise et celle de vos aimables enfants sont faites pour inspirer, dès le premier moment, le plus vif intérêt.
MADAME VERCOUR.
Oui, le plus vif intérêt. En vérité, je suis tentée de m'applaudir de l'accident qui m'a fait entrer dans cette maison.
latjnay, a part.
Ah! que ne puis-je placer mon mot!
GAULAR D.
Messieurs et madame.... certainement.... voilà des gens bien polis.
DORVAL
Vous arrivez à Paris , vous avez besoin d'amis , de connaissances; je jouis d'un certain crédit, d'une certaine considération auprès des gens en place , des ministres; si je puis vous être utile, disposez de moi, je vous en prie.
GAULARD
Monsieur, voilà des sentiments.... {A ses enfants*} Cet homme-là a un air capable qui me donne une fière idée de lui.
DORVAL
Mon nom est Dorval ; je demeure à la Chaussée d'Antin ; mais j'aurai l'honneur de vous revoir, excusez. Madame est entièrement revenue de sa frayeur; mille pardons, encore une fois, madame, de la maladresse de mon cocher. J'ai des visites très-importantes à faire ce soir. Il est quelquefois gênant de tenir un état dans le monde, de ne pouvoir disposer de soi. Il faut que je vous quitte. Touchez là , brave homme , vous m'avez inspiré beaucoup d'estime.
[Au moment ou il vajaire signe a Launay de le suivre, Launay l'interrompt.)