‹ ŒuvresChapitre 80 sur 345 · ACTE I, SCENE II. iui · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II. iui

HUBERT

Tu sens bien qu'à présent je ne suis pas pressé de retrouver mon chemin.

BELLEROSE

Parbleu ! tu vas déjeuner avec moi.

HUBERT

Un déjeuner! cela ne se refuse jamais. Du vin, une moitié de volaille qui vous a une mine !.... Je reconnais mon cher cousin et sa louable prévoyance.

(7/j s'asseyent et déjeunent. )

BELLEROSE

Ce sont de ces petites précautions sans lesquelles le sage ne doit jamais se mettre en route.

HUBERT

Ce garçon a une philosophie qui me charme. Buvons.

BELLE ROSE

Mais conte-moi donc... depuis dix ans que j'ai quitte le pays il doit s'être passé des choses.... Qu'as-tu fait? qu'es-tu devenu ? es-tu marié ? es-tu veuf? es-tu garçon? as-tu des enfants? et mon père, comment se portet-il ? le tien vit-il encore ? ma grande cousine Javotte est-elle encore fille? et le voisin Bertrand bat-il toujours sa femme?

HUBERT

Ton père s'est remarié, le mien est dans les charges; ta cousine Javotte est une place meurtrière , elle en esta son troisième mari. La voisine Bertrand a divorcé. Quant à moi , je suis garçon , j'ai été à l'armée , j'ai reçu là un coup de feu qui me force de céder la place à d'autres , j'ai mon congé absolu , je retourne au pays ; un de mes camarades m'avait chargé de porter de ses nouvelles à sa famille : je m'étais détourné de quelques lieues tout

to2 LES COMÉDIENS AMBULANTS.

exprès; ce matin, à la pointe du jour, trois brigands ont fondu sur moi ; un coup de sabre en a renversé un à mes pieds , et les deux autres , pour fuir plus lestement , ont laissé tomber cette valise dont je me suis emparé , et que je vais déposer cbez le premier juge de paix que je rencontrerai : c'est en les poursuivant que je me suis égaré , et je les remercierais , pour ainsi dire , de m'avoir attaqué , puisque je leur dois le bonheur de t'avoir rencontré.

BELLEROSE

Ce cher Hubert! cette valise est sans doute la dépouille de quelque malheureux voyageur?

HUBERT

C'est assez probable. Je ne sais pas ce qu'elle contient, mais elle est passablement lourde. Parlons de toi, cousin; depuis dix ans que tu voyages , tu as bien vu du pays, n'est-ce pas ?

BELLEROSE

Eh! mais vraiment c'est ce que me recommanda mon Dere, lorsque, chargeant mes épaules d'un léger bagage, et me poussant hors du logis, il m'envoya faire mon tour de France.

HUBERT

Tu dois être à présent le marchand forain le plus achalandé de l'univers?

BELLEROSE

Oh ! je n'ai pas borné mes talents a ceux que mon père et mes aïeux exercent avec honneur depuis deux ou trois siècles dans les lieux de ma naissance. Persuadé que l'homme le mieux armé contre les coups du sort est celui qui sait un peu de tout ,' j'ai parcouru la France , marchand mercier d'un coté , escamoteur et banquiste de l'autre ; disant la bonne aventure dans les

VCTE I, SCÈNE IL io3

villages , vendeur d'orviétan, de chansons et d'almanachs dans les villes ; tantôt poussant le rabot sur la planche , tantôt aidant le fermier dans sa moisson , le vigneron dans sa vendange ; montrant la musique aux jeunes filles , la grammaire et l'orthographe aux jeunes garçons; tour-à-tour maître de langues, commis, correcteur d'épreuves , ingénieur , médecin et copiste ; j'ai fait tous les métiers, tous, jusqu'à celui de comédien ambulant que je professe honorablement depuis dix-huit mois.

HUBERT

Comédien ambulant! si la renommée n'est pas menteuse, le métier n'est pas fort .lucratif.

BELLEROSE

C'est le sort des arts. Beaucoup de gloire et peu d'argent. Charmant état , d'ailleurs , pour l'homme dont la philosophie est de s'amuser de tout, et qui s'accommode également de la retraite et du inonde, de l'abondance et de la frugalité. Plus à portée qu'aucun autre d'observer les hommes et les mœurs dans les caractères et les passions qu'il joue sur le théâtre, la nature et ses œuvres dans les nombreux vovages qu'il fait à pied , à cheval , en carrosse , en charrette , suivant qu'il plaît à la fortune de lui sourire ou de lui faire la grimace ; tantôt bien nourri , bien vêtu , tantôt , comme Melchior Zapata, le pourpoint doublé d'affiches et détrempant des croûtes de pain dans une fontaine, faisant retentir d'applaudissements une écurie ou une grange transformée tout-à-coup en salle de spectacle , déclamant ses rôles le long des routes , comme Homère récitait ses poëmes sur les grands chemins de la Grèce : l'applaudit-on , il reste ; le siffle-t-on, il part. Variété joyeuse d'événements , beaucoup de misère et quelques

profits, quelques peines et beaucoup de plaisirs: voilà ce que je trouve dans mon état ; voilà ce qui me le fait chérir , quand presque tous les autres hommes maudissent leur sort à chaque instant.

HUBERT

Comment diable ! mais tu m'en parles avec un feu ! je serais presque tenté de m'enrôler avec toi.

BELLEROSSE.

Franchement la troupe ne saurait faire une meilleure acquisition. Justement il nous manque un père sensible. C'est un emploi que tu rempliras avec un pathétique ! Je crois déjà te voir.

HUBERT

Nous verrons. Au reste , il paraît que vous vivez tous en bonne intelligence.

BELLEROSE

À peu de chose près. Quant à moi , je me trouve avoir l'estime et la confiance de tous mes camarades. C'est toujours moi qui suis chargé , dans les voyages , de cette valise.

hubert, examinant les deux valises.

Cette valise ! on la dirait la sœur jumelle de celle que j'ai prise sur les voleurs.

BELLEROSE

Oui ; mais je te la garantis beaucoup plus légère ; car ce sont les papiers et le trésor de la troupe qu'elle renferme.

HUBERT

Et où allez-vous à présent?

BELLEROSE

A Beaugenci, où nous comptons faire l'ouverture demain; excellente ville.

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