DE VOITURE
1 72. — A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE GRAMONT (Sur la mort de M. son père').
[Août 1644.]
Monseigneur, il est arrivé une chose étrange en votre affliction, qu'étant l'homme du monde qui avez d'aussi véritables amis, je n'en ai vu pas un qui vous ait plaint, et que tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en France ayant pris tant de part dans la gloire que vous venez d'acquérir, il n'y ait personne qui en ait pris dans votre mauvaise fortune. Je ne sais pas quelle raison ils donneront pour cela, ni quelle excuse ils pourront alléguer. Pour moi, monseigneur, qui vous connois jusque dans l'âme, et qui sais combien exactement vous vous acquittez de tous les devoirs de toute sorte d'amitiés, je suis assuré que vous avez reçu un extrême déplaisir : et, sachant combien vou§ êtes bon frère, bon parent et bon ami, je ne doute point que vous ne soyez aussi bon fils, et qu'ayant perdu un père qui a été regretté, même de tous ceux qui ne le connoissent pas, vous n'ayez été touché d'une très-sensible affliction. Cela est d'autant plus à louer en vous, que les hommes d'aujourd'hui sont très-éloignés d'avoir de
' Mss. de Conrart, p. 787, —Antoine, deuxième du nom, duc deGramont, mourut au moia d'août !G44,8uivnnlle pôro Ansoluie. II. 1
pareils resscntimoiits. Cette tendresse d'âme n'est pas moins estimable que la fermeté que vous venez de montrer dans les plus extrêmes périls; et qu'en un siècle, où les exemples de bon naturel sont si rares^, vous soyez affligé d'une perte qui vous rend un des plus riches hommes de France, cela, sans mentir, est admirable et au-dessus de tous vos exploits. Mais comme il peut y avoir de l'excès dans les meilleures choses, votre douleur, qui a été juste jusqu'à cette heure, ne le seroit plus si elle dnroit davantage. Il y auroit de la messéance, qu'un homme que la France tient pour un de ses héros, s'affligeât comme les autres hommes; et vous témoigneriez de ne pas faire assez de cas de la vertu et de la gloire, si vous pouviez avoir une longue tristesse en un temps où vous faites de si glorieuses actions, el^ où vous recevez des applaudissements de tout le monde. Je vous ai ouï louer tout haut, et avec beaucoup d'aflection, par la reine; j'ai vu faire la même chose à un homme qui a quelque crédit auprès d'elle * ; votre réputation augmente tous les jours, et votre bien ne diminue pas : car on dit qu'en argent et poulaille - vous aurez dorénavant quelque chose d'assez considérable. Si parmi tout cela vous ne pouvez vous consoler, je connois un de mes amis qui uuroit plus de raison que jamais de s'écrier : Quelle
' Le cardinal Mazarin.
' Un de ses receveurs lui écrivoit, et entre autres bonnes choses, il y avoit que, faisant ce qu'il demandoil, il pourroit se vanter d'êlre le plus riche seigneur de France en argent et en poulaille (T.) — Yollaire blâme avec rais^on le ton de plaisanterie répandu dans cette lettre. Voyez t. XLllI, p. 80, éd. Renouard.