‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 104 sur 151 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Après avoir eu une des plus fâcheuses nuits du monde, je ne me puis résoudre à passer une journée de même, et je vois que celle-ci ne me sera pas meilleure, si vous, qui faites mes bons et mauvais jours, n'en ordonnez autrement. Je crus hier, en vous disant adieu, que j'étois content, et il me sembla que trois ou quatre paroles que je vous avois arrachées m*avoient entièrement apaisé. Mais je ne fus pas à dix pas de chez vous que tous mes maux recommencèrent. Ce dépit, ces craintes, ces soupçons et ces défiances qui me venoient de quitter, m'assaillirent à la fois, rentrèrent dans mon esprit et n'en sont point sortis depuis : soit que j'aie veillé ou j'aie dormi, ils ont fait toutes mes pensées et tous mes songes. Ils m'ont représenté tout ce qui me peut le plus fâcher, et que je dois le plus craindre, et ont rempli mon imagination de chimères et de visions étranges. J'cspérois que le jour feroit disparoître tout cela, mais il est déjà bien avancé, et je vois toujours les mômes choses. Vous qui êtes maîtresse absolue de mon âme, ne soufl'rez pas qu'il y ait tant de désordre en un lieu où vous commandez. Chassez ces funestes images d'un esprit où il ne doit y avoir que la vôtre, et ne permettez pas qu'auprès de la plus belle chose du monde il y en ait de si effroyables. J'ai tant de foi en vous, que si vous dites seulement trois paroles après avoir lu cette lettre, je crois que j'en recevrai du soulagement tout à l'heure ;

' Mss. de Courait, ji. 509.

je sentirai d'ici ce que vous direz tout bas dans votre chambre, et j'aurai du repos dès le moment que vous m'en souhaiterez. Si ce ne fut que l'étonnement qui vous rendit hier muette, je vous supplie, ne la ' soyez pas aujourd'hui : et si vous ne pouvez dire des choses bien obligeantes, que lorsque vous le voulez de vous-même, faites-le donc à cette heure que je ne suis pas auprès de vous pour vous en presser, que je ne vous en prie que de loin et avec soumission, et que je vous assure que, si vous voulez même que je sois malheureux, j'aime mieux le vouloir avec vous, que d'avoir une volonté contraire à la vôtre.

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