‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 23 sur 151 · A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN

(sur la prise tle Dunkerquc ').

[Ce .... octobre 1646,]

Monseigneur, je crois que vous prendriez la lune avec les dents, si vous l'aviez entrepris. Je n'ai garde de m'élonner que vous ayez pris Dunkerque^ je suis seulement en peine de ce que je dirai à Votre Altesse là-dessus, et par quels termes extraordinaires je lui pourrai faire entendre ce que jeconçois d'elle. Sans doute, monseigneur, dans l'état glorieux où vous êtes, c'est une chose très-avantageuse que d'avoir l'honneur d'être aimé de vous. Mais à nous autres beaux esprits, qui sommes obligés de vous écrire sur les bons succès qui vous arrivent , c'en est une aussi bien embarrassante que d'avoir à trouver des paroles qui répondent à vos actions, et de temps en temps de nouvelles louanges à vous donner. S'il vous plaisoit vous laisser battre quelquefois ^ ou lever seulement le siège de devant une place ', nous nous pourrions sauver par la diversité ', et nous trouverions quelque chose de beau à vous dire sur l'inconstance de la fortune, et sur l'honneur qu'il

• Mss. de Conrart, p. 779. — Dunkerque fut pris le 10 octobre

' Var. Perdre une bataille.

' Var. Quelque place.

< M^ne de Sévigné fait allusion à ce passage de Voilure dans une de ses lettres (leUre 395, édition Saulelet).

AU DUC d'eXGHIKN (l646). 37

y a à souffrir courageusement ses disgrâces. Mais dès vos premiers exploits, vous ayant mis avec raison de pair avec Alexandre, et voyant que de jour en jour vous vous élevez davantage, en vérité, monseigneur, nous ne saurions où vous mettre, ni nous aussi, et nous ne trouvons plus rien à dire qui ne soit au-dessous de vous. L'éloquence, qui des plus petites choses en sait faire de grandes, ne peut, avec tous ses enchantements, égaler la hauteur de celles que vous faites : et ce que dans les autres sujets elle appelle hyperboles, n'est qu'une façon de parler bien froide, pour exprimer ce que l'on pense de vous. Et certes, cela est incompréhensible, que Votre Altesse trouve moyen tous les étés d'accroître de quelque chose celle gloire à laquelle tous les hivers précédents il sembloit qu'il n'y eût rien à ajouter, et qu'ayant eu de si grands commencements, et ensuite de plus grands progrès, les dernières choses que vous faites se trouvent toujours les plus glorieuses. Pour moi, monseigneur, je me réjouis de vos prospérités, comme je dois. Mais je prévois que ce qui accroît votre réputation présente nuira à celle que vous devez attendre des autres siècles, et que, dans un si petit espace de temps , tant de grandes et importantes actions les unes sur les autres, rendront à l'avenir votre vie incroyable, et feront que votre liistoire passera pour un roman à la postérité. Mettez donc, s'il vous plaît, monseigneur, quelques bornes à vos victoires, quand ce ne seroitque pour vous accommodera la capacité de l'esprit des hommes, et pour ne passer pas plus avant que leur créance ne peut aller. Tenez-vous, au moins, II. 4

pour <iuelque temps en repos et en sûreté, et permettez que la France, qui dans ses triomphes est toujours en alarme pour votre vie, puisse jouir quelques mois tranquillement de la gloire que vous lui avez acquise. Cependant, je vous supplie très-humblement de croire que parmi tant de millions d'hommes qui vous admirent et qui vous bénissent, il n'y en a point qui le fasse avec tant de joie, de zèle et de vénération que moi, qui suis, de Votre Altesse, le, etc.

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