AU MÊME
A Paris, le 9 janvier 1647 '.
Vis ergo inter nos quid possit uterque vicissim Eocperiamur ?
Je m'en garderai bien, monseigneur : la partie est
En réponse à une lettre de d'Avaux, du 6 décembre J646.
oyez Mss. de Conrart, in-4, t. X, p. 661.
AU COMTE d'aVALX (1647). 47
trop mal taite, je n*y tfoiivercyis pas mon cotftpte. Comme je voulois faire un effort pour cela,
Cynthius aurem VellU et admonuU.
Je suivrai son avis et ne me ferai pas lirer l'oreille : c'est un Dieu de bon conseil. Et de fait, quand j*ai bien considéré les dernières choses que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je vous ai vu plus grand et plus fort qu'à l'ordinaire, et je n'ai pas regret que vous m'ayez surmonté, puisque c'a élé en vous surmontant tous-même. Ma lettre, et les deux que j'ai reçues de vous, me font souvenir de ces trois lignes que Protogène et Apelles firent à l'envi l'un de l'autre. La preftiière que vous m'avez envoyée étoit admirable et digne d'un grand ouvrier; celle que j'ai faite dessus n'étoit pas non plus de mauvaise main ; mais cette dernière, que vous venez de tirer,
Ultima linea rerum est :
elle est au delà de toutes choses, et pour moi je n'oserois plus jamais faire un trait après cela. Que si je prends la plume à cette heure, ce n'est que pour vous donner par écrit la confession que je vous fais, que je ne suis que votre commis en matière d'éloquence, non plus qu'en matière de finances, et pour vous faire voir encore une fois l'avantage que vous avez sur moi. Je suis louché, je vous l'avoue, des louanges qu'il vous plaît de me donner :
A'cc pnim mihi corneà fibra est:
mais elles sont telles, et si belles et si ingénieuses que, sans mentir, je serois bien plus glorieux de les avoir
données que de les avoir reçues, et les mêmes paroles avec lesquelles vous me mettez au-dessus de tous les autres, me font voir que je suis infmiment au-dessous de vous. Je voudrois bien avoir ici un écriveur aussi confident et aussi judicieux que M. de Saint-Romain ' : car chaque ligne de votre lettre mérite, pulchre et belle. Particulièrement, monseigneur, le tableau que vous faites de notre Princesse est si beau et si riche, qu'en vérité j'ai eu plus de plaisir à le voir, que je n'en aurois eu de la voir elle-même, et vous avez su ajouter des grâces aux grâces in Qnies qui sont en elle : tali opère, dimi laudatur^ haud victo, sed illustrato. C'est ce que dit Pline des vers grecs qui furent faits pour la Vénus d'Apelles, dont l'ouvrage sans doute étoit moins beau que votre peinture, comme sa déesse étoit moins belle que la vôtre. Vous l'avez représentée avec tous ses attraits et tous ses charmes : finxlsti et quœ pingi non possunt , tonitrua, fulgetra, fulguraque. Mais pardonnez-moi, si je vous le dis, il est difficile que cette personne-là ne soit pas la maîtresse d'une âme où elle est si bien représentée, et si vous n'êtes point amoureux d'elle, au moins le devez-vous être du portrait que vous en avez fait.
Un imagier tira l'image d'un visage,
Et le tira si bien en sa perfection,
Que l'imagier devint amoureux de l'image.
Vous me montrez par les plus belles raisons du monde que cela n'est pas, et vous faites merveilles, qui vous voudroit croire. Tant de beautés et tant de grâces remplissent et ne gâtent pas votre imagination, et il y a long-
' Voyez la 1 et Ire précitée de d' A vaux.
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temps que vous avez accoutumé vos yeux à ne faire passer dans votre esprit que V agrément pour les beaux objets. Voilà qui est le plus beau du monde; mais voulez-vous que je vous parle franchement? J'ai peur que vous me trompiez, ou que vous vous trompiez vousmême :
Cœcum vulnus habes, sed lato baUheus auro Protegit.
Ce soleil de Suède, à qui vous la comparez \ ne laisse pas, à ce que je vous ai ouï dire, d'être bien chaud ; et qui in sole ambulant, etiamsi non in id venerint, colorantur. Je crains qu'il ne vous en arrive autant,
Et figat in cute solem.
Il seroit étrange, ce dites-vous, que dans une assemblée de paix je n'eusse pas assez de la foi publique pour ma conservation, et qu^avec les passe-ports de l'empereur et du roi d'Espagne, Munster ne fût pas un lieu de sûreté pour moi. Cela , monseigneur, est fort bien dit ; et celle période est peut-être une des plus belles qui se puissent jamais faire , et bien digne que l'on s'y écrie. Munster est un lieu de sûreté; mais M™« de Lx)ngueville y est :
Portu$ ah occettM, ventorum imtnotu$, et ingens Ipte, ted lwrri(ici$ jtixta tonat Mtna ruinis.
Ixîs feux et les neiges que jette cette Princesse, si vous
' « Je considère M"»» de Longueville, comme j'ai fait aulrefoia le soleil de Suède qui ne brille et n'éblouit pas moins que celui de la Guinée, mais qui ne brCile et ne noircit personne » [teuvc de d'Avaux).
SîO LETTRES DE VOITURE.
y prenez garde, t'ont l'application d'Etna à elle asse^ bonne. Vous avez donc beau faire l'assuré, et dire :
Gantàhit vàtuu» coram latrone viator;
la plupart de ces clianteurs-là meurent de peur. Vous ttfulez passer pour un arbrisseau, vous qui êtes un cèdre du Liban ; mais fussiez-vous une plus petite plante, vous n'écbapperiez pas pour cela : les yeux dont vous avez à vous garder brûlent tout, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope.
Cependant, pour parler de chose plus sérieuse, je suis assuré que vous travaillez diligemment à la conduite de ce grand dessein que vous avez entre les mains, et qui regarde le repos de tant de millions d'hommes ; j'espère que vous mettrez la dernière pierre à cet édifice, comme vous y avez mis la première, vous, monseigneur,
Doctus Saxa movere sono testudinis, et prece Manda Ducere quo velîs.
Au reste, je suis entièrement de votre avis touchant ce que vous dites de M. d'Ossat : il n'y a rien de si judicieux ni de si parfait que ses dépêches. Mais j'ai voulu dire que, si vous ne vous contentiez pas d'en faire comme les siennes, et que vous eussiez l'ambition d'en écrire de fleuries et d'éloquentes, vous vous contentassiez d'imiter le cardinal Duperron , qui en a fait de ce genre-là, et qui, à mon avis, n'y a pas extrêmement réussi. Je ne suis pas si bien d'accord avec vous du jugement que vous faites de nos deux poètes '. Vous avez bien deviné que j'aurois peu lu le Jésuite : je n'en ai
' Balde et Passerai. Voyez plus haut, p. 4ô.
AU COMTE d'aVAIX ^1647;. 51
guère vu que les lieux où il parle de vous ; l'ode 26 du huitième livre m'a semblé fort belle; la 3^ el la 6» du neuvième m'ont plu aussi; mais dans ce vers :
Me iuper if sa nihil IS'iobe si doc ta moveris ,
ce NiobeAby el celte façon de parler ne vous senible-Lelle pas plus dure que la Niobé môme pétrifiée? approuvez-vous ce pvlveremn chaos? et ce comatus olor n'est-il pas trop hardi? Je le trouve aussi un peu plus obscur qu'il ne faut pour nous autres gens de tiuances, qui ne savons guère de latin; et je n*ai jamais pu entendre manantia vita flumina prœmoneo : je crois que c'est en la 3^ du neuvième. Je l'ai demandé à M. de Bailleul et à M. d'Emery ; par ma foi, ils ne l'entendent pas euxmêmes. Après tout, monseigneur, de ce que je dois juger de cet auteur et de tous les autres, je m'en rapporte à vous qui ne pouvez errer, et au jugement de qui je règle tontes mes opinions. J'ai aussi la même soumission à vous croire touchant la faute que vous dites que je fais de n'écrire point à M"'^ de Longueville : le respect m'en a empêché jusqu'ici ; mais vous me faites bien plus de peur de celte princesse, en me la représentant si sérieuse et si politique. Nous avons ici du plaisir à nous l'imaginer entretenant M. Lampadius (on m'a dit que d'ordinaire il est vêtu de satin violet), M. Vulteius et M. Salvius, et surtout ce gros Hollandais,
Dulcia barbare Ladentem oseula, quœ Venus Quinla parte sui twclaris imbuil* .
Je ne sais pas de quoi elle peut entretenir ces mes- ' D Avaux dit de H*^' de Lpogueville f qu'elle s'entrelicBl p^-
52 LETTRES DE VOITIKE.
sieurs-là, ni si elle leur parle à propos; mais je l'ai vue ici souvent en beaucoup de compagnies, qu'elle ne savoit pas dire trois mots et qu'elle ne desserroit pas les dents en une après-dînée. Celui qui lui conseille d'apprendre l'allemand , pour se divertir, a bien fait rire M«ie (Je Sablé et M^^e ^q Montausier. Si ce fut M. Vulteius qui lui fit cette proposition-là, ne vous semblet-il pas que ce vers d'Horace venoit bien en celte occasion?
Durus enim, Vullei, nimis altentusque videris Esse mihi.
Quant à ce que vous vous plaignez que vous n'avez que deux fois l'an de mes lettres, et que je n'ai pas la force de vous écrire deux fois de suite, je vous en remercie très-humblement; ces plaintes-là ne me semblent pas moins obligeantes que vos louanges; ^iec tam molestum est accusari abs te officium meum^ quam jiicundum requiri. Mais vous savez mon défaut et vous m'avez pris sur ce pied-là :
Dixi me pigrum proficiscenti tibi, dixi Talibus officiis propè mancum.
Et puis, vous connoissez mieux que personne quel embarras c'est que ces lettres qui n'ont aucun sujet réel, et où il faut discourir sur la pointe d'une aiguille. 11 reste à répondre à la fin de votre lettre qui, étant
siblement avec M. Salvius, M. Vulteius, M. Lampadius, et ne s'effraye plus d'un gros Hollandais qui la baise règlement deux fois par heure, à toutes les visites qu'il lui fait. » — Jean Adler Salvius, un dos plénipotentiaires suédois; Jean Vulteius, un des envoyés du landgrave de Hesse-Cassel ; Jacques Lampadius, envoyé du duc de Lunébourg-Griibentiagen {Note de M. Cousin).
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fort belle et même flatteuse au commencement et au milieu, a une fort vilaine queue ',
A (rum Desinit in piscem.
J'ai ri pourtant du rabaissement de Guillon, et il reste vrai que vous vous en êtes souvenu bien à propos. Sans mentir, monseigneur, vous êtes toujours admirable !
Seu lu querelas, sire geris jocos.
Il n*y a rien de plus sérieux ni de plus grave, ni de plus austère que les réprimandes que vous me faites :
Tertiu* è cœlo cecidit Cato.
Vous me représentez la messéance qu'il y a d'être vieux et amoureux ; vous me mettez dix lustres sur la tête, et par-dessus le marché une olympiade courante : car vous confondez les nombres latins et grecs pour faire paroître la somme plus grande, et vous ne faites pas même de conscience d'ajouter quelque chose à la rapidité du temps; vous m'alléguez des lunettes, et il est vrai que je m'en sers depuis six mois, et que j'en ai en vous écrivant ceci ; vous me reprochez ma barbe et mes cheveux gris, et là-dessus :
(Tandem nequiliœ fige modum tuœ)
« Quand donc, me dites-vous, sera-t-il temps de faire retraite ?
IS'onnc pudel capiti non poste pericula cano Pellere?
' D'A vaux adressait de justes remontrances à son ami au sujet de laccidenl qui lui était survenu (voyez p. 46), et qui l'avait empêché de faire le voyage de Munster.
bé LETTRES DE VOITURE.
Voulez-vous loger l'amour avec les rhumes, la geutte et la gravelle, et mettre ensemble toutes les maladies de la vieillesse et de la jeunesse? quel désordre, quelle honte ! »
Jamdudum ausculta^ et cupiens lihi dicere $ervu$ Pauca reformido.
Premièrement, monseigneur,
Ultra Sauromatas fugere hinc libet,
lorsque je vous entends faire des réprimandes si sévère^. Quand vous auriez passé votre vie sur le haut d'une colonne, ou dans les déserts de la Thébaïde, renonçant au monde et à ses pompes, vous ne parleriez pas d'une autre sorte. Mais vous que j'ai vu si galant, comment, à moins que d'avoir fait devant des miracles, avez-vous le courage de déclamer si hautement et si sévèrement? J'avoue qu'une partie de ce que vous dites contre moi est véritable :
Parcius ista viris lamen objicîenda mémento.
Peu s'en est fallu que je n'aie ajouté :
Novimus et qui te...
Mais quand bien vous seriez aussi réformé que le Père de Gondi, que votre âme ne seroit plus capable d'aucune sorte de passion, et que l'effet de vos yeux s'arreteroit comme vous dites à votre imagination, sans passer jusqu'à votre jugement, vous ne feriez que ce que vous êtes obligé de faire, et cela ne lireroit pas de conséquence pour moi. Vous autres grands hommes que la fortune a mis sur le théâtre , qui jouez un rôle exemplaire,
Vos, 0 patricius sanguis, quos rAvere par est Occipiti cœco.
AU COMTE d'aVÂUX (1647). ^|
vçpi paptieulièrement, monseigneur, que la France, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne regardent, il est juste que vous viviez ainsi.
Nos numerus sumtis, et fruges consumere nati. Sponsi PenelopeS) nebulomt.
Cependant, pour un mot qui m'est échappé de dire que j'avois ici quelque engagement, vous vous écriez :
O cœlum ! o terras! o maria Nepluni !
Etondiroit, à vous entendre, que minxi in patries eineres,
Patrue mi, palruissime, nihil feci quod suecenseas ;
et certes, si vous étiez en ma place, aussi peu en vue qup je suis, et qu'il y eût auprès de vous une personne bieii faite qui vous fit bonne chère, avec toute votre austérité, ma foi, monseigneur, vous ne la querelleriez l)oint. Aussi ne m'effrayé-je pas de tout ce que vous sauriez dire :
Miserorum est, neque Aniori dare ludum, aut ex- Ànimari, metuenles palr^œ verberalinguœ.
Et ce ncc turpem senectam degere, nec cythara carentem, que vous m'avez appris, comment l'entendezvous? Qu'il faut que je joue de la guitare à soixante ans? c'est bien à propos! Eambin l'explique, qu'il faut être amoureux aussi longtemps que l'on peut, et il est homme de bon sens. Mais voici une lettre bien longue :
Tihi ingentem epistolam itnpegi.
Il faut pourtant, devant que de la finir, que je vous fasse mille compliments de la part de M*"^ de Sablé et
56 LETTKKS DE VOITURE.
de M"'^ de Montausier. Je ne leur ai fait voir que les endroits de votre lettre où vous parlez de M^^ de Longueville; pour le reste , qui que ce soit ne le verra. Quand il n'y auroit que l'endroit des dix lustres, n'ayez peur que je la montre. Je n'ai ici que quarante-sept ans ; je vous supplie que je n'en aie pas davantage à Munster; et même, si vous voulez, deme unum, deme etiam duos. J'oubliois à vous dire que ces dames m'ont commandé devons mander, que si vous parlez comme vous écrivez , elles ne plaignent pas M^^^ de Longueville, et que Ton peut être en quelque lieu que ce soit agréablement avec vous. Je voudrois que vous entendissiez combien elles vous estiment ; elles jurent qu'il n'y a que vous au monde qui ait assez d'esprit , et je leur dis qu'il y a vingt-cinq ans que je le crois. Mais c'est trop vous arrêter :
ne me Crispini scrinia lippi Compilasse putes, verbum non amplius addam.
197. — A MADAME LA DUCHESSE DE LONGUEYILLE (étant à Munster'.)
[Ce 10 janvier 1647.]
Madame , n'ayant osé , par respect , écrire jusqu'ici à Votre Altesse , j'ai un extrême regret d'y être contraint par une si funeste occasion que celle qui m'y oblige à cette heure. Je ne doute pas, madame, qu'ayant perdu monseigneur votre père ' dans le temps que vous receviez le plus de preuves de son
' Hlss. de Conrari, p. 847.
' Henri de Bourbon, deuxième du nom , prince de Condé, mort le 26 décembre 1646.
A MONSEIGNEUR LE PllINCE ((617). 57
allectioii, cette perle ne vous soit très-sensible', et (|ue, n'étant pas accoutumée à de pareils coups de la fortune, celui-ci ne vous ait exlrémement touchée. Mais j'espère que cette justesse d'esprit, qui ne vous a jamais permis de rien faire, ni de rien dire que dans la vraie mesure qu'il le falloit, vous servira en ce rencontre', et que vous réglerez votre douleur et vos larmes comme vous avez su régler toutes les actions de votre vie. A dire le vrai, madame, il est bien juste qu'une personne aussi céleste que vous s'accommode aux volontés du ciel, et qu'ayant tant reçu de lui, vous souffriez qu'il vous ôte quelque chose. Encore semble-t-il qu'il ait voulu prendre le temps de votre absence pour cela, et qu'il ait permis que ce malheur soit arrivé pendant que vous étiez éloignée, pour ne faire pas voir à vos yeux le deuil qu'il vouloit mettre dans votre maison. Je prie Dieu qu'il y remette bientôt la joie par votre retour, et qu'il nous rende la paix et Votre Altesse , qui sont les deux choses du monde les plus désirées, particulièrement de moi, qui suis, madame, de Votre Altesse, le très-humble, etc.