‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 78 sur 151 · A LA même · texte numérisé non relu

A LA même

Je croyois qu'il n'y eût que vous qui nie pussiez ' Mês. de Conrari, p. 494.

donner de mauvaises nuits; mais je trouvai hier une dame qui m'a fait passer celle-ci sans dormir, et qui me perça le cœur si sensiblement que je n'ai point eu de repos depuis que je l'ai vue. Sans dessein, comme je crois, de m'assassiner, elle me dit que vous deviez partir demain et qu'elle avoit appris cette nouvelle de votre bouche. S'il en est ainsi, j'ai, ce me semble, quelque raison de me plaindre de vous (m' ayant retranché la moitié de ma vie) que, sans l'avoir mérité, vous abrégiez mes jours devant le temps. Vous trouverez peut-être étrange qu'un homme si malheureux que moi se plaigne qu'on ne le laisse pas assez vivre, et que je me tourmente de ce que l'on veut me délivier trop tôt de tous mes maux; mais je vois bien qu'encore les plus misérables aiment la vie, et puisque je ne dois perdre la mienne qu'en me séparant de vous, je crois que ce n'est que la sorte de mourir qui m'étonne, et que je suis excusable d'avoir peur d'une si cruelle mort. Cette pensée ne m'a pas laissé fermer l'œil depuis hier, et si ce jour me dure autant que la nuit que je viens de passer, je ne devrois appréhender votre absence que comme un malheur qui ne me peut venir que d'ici à cent ans. Mais un si fâcheux accident se doit prévoir d'aussi Iqin que cela, et s'il n'avoit à m'arriver qu'à la fin du monde, je commencerois dès cette heure à le craindre. Néanmoins, je vous supplie de ne laisser pas de me dire ce qui en est, et puisque c'est toute la grâce que vous me pouvez faire, avertissez-moi de l'heure et du jour de ma mort, afin qu'au moins je me puisse reconnoîtrc auparavant, et que j'aie le loisir de m'y préparer.

LETTRES AMOIIREUSRS. 191

a. — A LA MKMFJ.

Jo pcnsois que la lettre que je vous envoie avec celleci arriveroit aussitôt que vous, et qu'elle attoudroit longtemps chez M. *** devant qu'il vous souvînt d'elle; mais j'ai été contraint de la garder jusqu'à cette heure, et je n'ai pu trouver le logis de celui à qui je la devois donner, que deux heures après qu'il fut parti. Je crois que vous avez su les nouveaux sujets d'af diction qui me sont arrivés depuis, et qu'il n'est pas besoin que ce soit moi qui vous donne toutes les mauvaises nouvelles. Je vous dirai seulement que je ne suis guère plus heureux en mes amitiés qu'en mes passions, et que la fortune me frappe par tous les endroits où elle me peut blesser. Néanmoins, pour me toucher vivement de ce malheur, il ne falloit pas qu'elle me l'envoyât après votre parlement, et si elle vouloit que ce dernier coup me fût sensible, elle me le devoit donner devant que de m'avoir assommé. Et en cela vous pouvez voir combien peu de chose c'est que l'amitié, quand elle n'est pas passionnée: car cet accident, qui en un autre temps m'auroit percé le cœur, et que je voudrois encore avoir racheté de tout ce qui me reste de bien au monde, n'a pu me rendre plus triste quejel'étois, et de tant de larmes que j'ai répandues depuis, je ne sais si mon ami en a eu pour lui une tout entière. Aussi, à dire le vrai, puisqu'il devoit demeurer ici, et (pi'il n'avoit pas d'espérance d'aller où vous êtes, je ne puis m' imaginer que l'on lui ait fait grand tort

' Mss.de Conrart,^. 407.

f92 LETTRES DE VOITURE.

de lui avoir ôté la liberté, et de lui défendre la conversation du reste du monde, quand il ne pouvoit plus avoir la vôtre. 11 me semble bien plus injuste que l'on me retienne ici prisonnier comme les autres, et que je sois arrêté sans que personne m'accuse. Toutefois j'avoue que les plus criminels ne le sont pas tant que moi; et quand ceux-ci auroient conspiré contre l'État et l'autorité du roi, j'ai fait encore une entreprise plus hardie que celle-Li, pour laquelle je vois bien qu'il faut que je meure.

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